Batouta et Ibn Khaldoun parlent assez longuement du Bouda et de
Tamentit, qui semblent bien avoir été alors les plus gros centres
commerciaux, les capitales du groupe touatien.
C’est à la fin du XVe siècle surtout que l’histoire du haut
Touat se précise et devient intéressante.
On sait depuis longtemps, depuis Léon l’Africain, que, en
l’année 1492, le Touat a été le théâtre d’un épisode
tragique ; à cette époque, sur l’instigation de Mohammed ben
Abd el-Kerim ben Mer’ili plus connu sous le nom d’El Mer’ili,
les Juifs furent massacrés et leur synagogue détruite[184]. Mais
ce qui pouvait paraître un simple fait divers tragique, a été
en réalité, pour les oasis, un événement considérable, un
tournant de l’histoire. Le « temps des Juifs », l’histoire
de leur établissement, leur prospérité, leur massacre, tout
cela revient à chaque instant dans les traditions indigènes,
et non pas seulement dans leurs traditions orales, M. Wattin,
interprète militaire, a retrouvé au Touat, a traduit et publié
un manuscrit arabe d’histoire locale ; le titre est _El-Bassit_
par Sid Mohammed et-Taïeb ben el-Hadj Abd er-Rahim[185]. _El-Bassit_
parle longuement des Juifs.
Ils se seraient établis au Touat « l’année de l’éléphant »,
c’est-à-dire l’année où Abraha, roi de l’Éthiopie, monté
sur un éléphant blanc, entreprit une expédition contre la Mecque,
pour renverser le temple de la Kaaba ; ce qui nous reporterait au
VIe siècle de J.-C. Les arabisants diront ce qu’ils pensent de
cette indication chronologique. Il est curieux en tout cas que les
traditions indigènes conservent le souvenir d’une migration de
Juifs, d’un établissement en masse. Et il ne l’est pas moins
qu’on attribue à cet établissement une date aussi reculée,
antérieure à l’hégire ; c’est d’ailleurs l’événement
le plus ancien dont les oasis ont gardé souvenance.
Les traditions nous montrent des juifs ksouriens, propriétaires,
agriculteurs, tout différents du mercanti usurier qu’est
actuellement le juif de l’Afrique Mineure. Les puits artésiens
d’Ouled Mahmoud et de Kaberten (au Gourara) sont attribués aux
Juifs ; d’après Niéger « la _foggara_ Hennou de Tamentit, et
toutes les _foggaras_ mortes comprises entre Zaouiet Sidi Bekri et
Beni Tameur » seraient l’ouvrage des Juifs. D’après la même
autorité ils auraient eu trois cent soixante-six ksars. C’est
à eux qu’on attribue la fondation des ksars de Tamentit, qui
serait restée jusqu’en 1492 une oasis juive. C’est là un fait
considérable si l’on songe que Tamentit est encore aujourd’hui
la capitale morale du Touat, son centre industriel, commercial,
et si l’on peut dire intellectuel.
Il n’est pas interdit d’espérer que des découvertes
archéologiques viendront jeter quelque jour sur cette civilisation
disparue. J’ai estampé dans le ksar de R’ormali (oasis de Bouda),
une inscription hébraïque, qui a été publiée par M. Philippe
Berger[186] ; c’est une pierre tombale de 1329. Cette inscription
est d’un travail soigné ; elle semble attester l’existence de
ce qu’on pourrait presque appeler une école de graveurs ; et on
pouvait prévoir qu’elle ne resterait pas isolée. En effet M. le
lieutenant-colonel Laperrine a expédié à Alger trois nouvelles
inscriptions hébraïques[187].
Les traditions indigènes ont conservé de la persécution
un souvenir détaillé. Ils connaissent parfois le lieu de
sépulture des victimes. D’après Niéger « un massacre aurait
eu lieu entre Sbaa et Meraguen. Les indigènes montrent à trois
kilomètres sud-ouest de Guerara, une espèce de tumulus, qui
serait le tombeau des infidèles ». El-Mer’ili, l’ennemi
des Juifs, eut à surmonter de grosses résistances locales ;
son principal adversaire fut le cadi de Tamentit, El-Asmouni qui
chercha à intéresser à sa cause, ou plutôt à celle des Juifs,
les ouléma du Maghreb. Les massacres ne furent décidés qu’après
consultation de saints personnages lointains, parmi lesquels on cite
Es-Snousi et Et-Tounsi. L’assassinat du fils d’El-Mer’ili au
Touat[188] longtemps après la persécution laisse deviner qu’elle
avait semé des haines vivaces, et qu’elle n’avait pas obtenu
un résultat complet et immédiat.
La mémoire d’El-Mer’ili, dont le tombeau est à Bou Ali,
est aujourd’hui en grande vénération aux oasis ; mais on
pourrait presque en dire autant de ses victimes ; à coup sûr il
ne s’attache pas à leur souvenir la haine et le mépris dont
le musulman poursuit ordinairement l’infidèle. C’est déjà
un fait remarquable que ces Juifs exterminés depuis quatre cents
ans ne soient pas tombés dans l’oubli. On parle du « temps
des Juifs » avec une sorte de piété ; c’était le temps où
les sebkhas étaient des lacs, où le Touat avait ses _felouques_,
le bon vieux temps ; les Juifs apparaissent comme des bienfaiteurs,
auteurs des puits artésiens et des foggaras, créateurs d’oasis
et fondateurs de ksars. L’inscription de R’ormali n’est pas
le moins du monde abandonnée, elle est un peu traitée en fétiche,
encastrée dans un pilier de pisé, le côté gravé en dehors. Dans
les ruines du ksar juif d’Ar’lad (oasis de Tamentit) les femmes
vont pleurer, avec l’espoir, il est vrai, d’être récompensées
de leurs larmes par la découverte d’un trésor. Le commandant
Laquière écrit : « La tradition courante au Touat est que les
gens de Tamentit tiennent cette aptitude à l’industrie et au
commerce de leurs ancêtres juifs, à qui serait due la fondation de
la ville. Les indigènes se défendent d’ailleurs de cette origine
et disent que, lors de l’arrivée des musulmans dans le pays,
les Juifs ont disparu en majeure partie. D’après eux, seuls les
habitants du quartier d’Akbour descendraient des Juifs fondateurs
de Tamentit. Les descendants d’ailleurs sont de parfaits musulmans
aujourd’hui, se disent même marabouts et enseignent le Qoran. »
Il en est de même à peu près partout aux oasis ; on ne trouvera
jamais un ksourien qui ne renie ses propres ancêtres juifs,
mais il avoue ceux de son voisin. Au fond, malgré les siècles
écoulés, tous savent à quoi s’en tenir, et dans les victimes
d’El-Mer’ili ils reconnaissent des aïeux. La persécution
de 1492 n’a pas été simplement le massacre de quelques Juifs,
elle a été surtout la conversion en masse d’un peuple.
Ce temps des Juifs dont le souvenir s’est conservé non seulement
dans le haut Touat mais encore au Gourara, fut assurément le temps de
l’indépendance berbère, les Juifs dominaient soit par leur nombre,
soit par leur industrie et leur richesse une société berbère.
En même temps que les trois inscriptions hébraïques trouvées
à Tamentit, M. le lieutenant-colonel Laperrine a envoyé à Alger
une pierre sculptée, de même provenance[189] et qui, d’après
M. Basset représente une tête de bélier. M. Basset a relevé
deux textes, l’un de Corippus et l’autre d’El-Bekri attestent
l’existence chez les Berbères d’un culte du bélier, qui s’est
maintenu jusqu’au XIe siècle[190]. Après tout il subsiste encore
à Tamentit ce qu’on pourrait appeler une autre idole berbère,
objet d’un culte actuel. C’est un très bel aérolithe, posé
au milieu d’une place, où il est protégé par son poids et par
la vénération du peuple. M. le commandant Laquière en a publié
une photographie[191]. Les indigènes affirment qu’il est tombé
du ciel, et sur ce point on peut les en croire, auprès du petit
ksar de Noum en Nas. En ce temps-là il était tout en or, aussi
excitait-il de si dangereuses convoitises que Dieu, dans sa sagesse,
le muta au fer. En réalité, au prix où se débitent les aérolithes
dans les musées et les laboratoires, celui de Tamentit, quoiqu’il
ne soit pas en or, a une grosse valeur, mais les gens de Tamentit
l’ignorent, et ils esquivent ainsi un conflit pénible entre leur
piété et leurs instincts ataviques de commerçants.
Je ne sais pas jusqu’à quel point le culte d’un aérolithe
est compatible avec l’Islam. On songe de suite à la pierre noire
dans la Kaaba de la Mecque, mais justement cette pierre noire est,
je crois, antérieure à l’Islam.
Les inscriptions berbères abondent au Tadmaït, et on s’est trop
pressé peut-être de les attribuer exclusivement aux Touaregs
actuels. En tout cas, il existe à Tamentit, auprès du ksar de
Bassi, un rocher couvert de _Tifinar’_ (voir pl. XVIII, phot. 35
et 36). Il est peu vraisemblable que ce soit une inscription Touareg,
que ferait-elle en pleine oasis de Tamentit où les Touaregs n’ont
jamais eu aucune influence ; et si c’en était une, les indigènes
la connaîtraient pour telle ; or, ils la considèrent comme une
inscription juive, si bien qu’un mercanti juif d’Adrar, peu
lettré apparemment, a pu s’y laisser prendre et verser de vraies
larmes d’émotion sur cette soi-disant relique des siens. Il est
vraisemblable qu’elle est, sinon juive, du moins « du temps des
Juifs », d’une époque où les Zenati de Tamentit avaient encore
l’usage du _Tifinar’_. Sa présence dans l’oasis, et l’oubli
dans lequel elle est tombée semblent témoigner d’un recul de la
culture nationale berbère.
On sait que, dans toute la Berbérie, des débris d’institutions et
de mœurs romaines ont survécu longtemps à l’Islam, les derniers
se retrouvent aujourd’hui encore dans les tribus restées les plus
berbères de l’Afrique du nord, dans la Kabylie du Djurdjura, dans
l’Aurès ; il faut assurément ranger non seulement le haut Touat
mais encore le complexe des oasis sahariennes parmi les coins de
Berbérie où l’on rencontre en plus grande quantité ces sortes
de fossiles romains. Les ksouriens agriculteurs ont conservé,
non seulement le souvenir, mais encore l’usage très vivant du
calendrier Julien, avec les noms latins des mois, encore très
reconnaissables, _Naier_ (Januar), _Fobraier_, _Maris_, _Ibril_,
etc. Chaque année ils fêtent le 12 janvier de notre calendrier
grégorien, qui est le premier du calendrier Julien.
En somme il s’est conservé dans le bas Touat et au Gourara,
pendant tout le Moyen âge, une société berbère, au milieu de
laquelle survivait, dans certaines communautés, une religion de
l’empire romain, le judaïsme ; et d’une façon générale,
un état d’esprit archaïque, antérieur à la conquête
islamique. C’est du moins la seule hypothèse qui rende compte
des faits observés. Contre cette société berbère, partiellement
infidèle, il se produisit à partir de 1492, une réaction violente
de l’Islam et de la culture arabe.
Dans le haut Touat cette réaction a fait disparaître l’ancienne
société zenati bien plus complètement qu’au Gourara, où elle
est, on l’a vu, à peine entamée. Ici, la prédominance politique
et sociale appartient presque partout aujourd’hui à des familles
de langue et, s’il fallait les en croire, de race arabe. Les
nombreux Zenati parlant berbère, et qui ne peuvent renier ni le
nom de leur tribu, ni leur idiome, en rougissent et cherchent du
moins à rattacher leur origine à l’Arabie au moyen de fausses
généalogies[192].
Ils ne forment plus d’ailleurs que des groupements familiaux,
on les trouve dans presque tous les ksars mélangés aux Arabes. Le
brassage a été assez énergique pour influer, à ce qu’il m’a
semblé, sur la prononciation ; les Zenati du haut Touat lorsqu’ils
parlent arabe, n’ont pas, je crois, l’affreux accent gourarien.
Il y a cependant un groupe de très petits ksars qui sont restés
intégralement Zenati : Temassekh, Ikkiz, Ar’il, Titaf, el Ahmer
et Ouled Antar. Il est curieux que ce groupe soit précisément
intercalé entre le haut et le bas Touat, comme pour attester qu’il
y a bien là en effet une frontière entre des pays différents,
historiquement et ethnologiquement distincts.
=Bas Touat.= — Le bas Touat diffère d’abord du haut par la
nature de son sol. Au voisinage de Zaouiet Kounta toute une série
d’oasis Ouled sidi Hamou bel Hadj, Touat el Henna, Inzegmir,
sont installées sur le Mio-Pliocène, qui donne un sol sableux
et calcaire, tout différent, j’imagine, des terres fortes et
argileuses du haut Touat. En tout cas, c’est le pays où pousse
le henné, comme l’indique son nom de Touat el Henna, et c’est
aussi le pays du tabac.
Plus au sud à partir de Sali, la dune envahit les oasis. A Enzeglouf
un village à peu près enfoui a dû être abandonné. Partout
l’aspect de la dune hérissée de haies en djerid atteste la
lutte acharnée des indigènes contre l’envahissement. (Voir
planche XLII, phot. 79.) A Zaouiet Reggan la crête des dunes
est aujourd’hui à l’ouest de la palmeraie, les indigènes se
souviennent d’un temps où elle était à l’est ; la ligne en
marche des dunes a progressivement traversé toute la palmeraie,
comme une énorme vague. Et ceci nous donne l’assurance que le
vent d’est domine ; aussi bien tout le montre, la topographie
même de la dune et le regard des sifs, l’affirmation unanime des
indigènes. Et d’ailleurs le vent d’est domine partout aux oasis,
au Tidikelt comme dans le haut Touat et au Gourara.
Cet ensablement agressif est un spectacle surprenant pour qui vient
du nord, si libre de dunes. Mais il est de règle au Tidikelt, In
Salah aussi est menacé d’enfouissement. Les indigènes disent
que le sable du bas Touat vient de R’adamès et du Grand Erg
oriental ; il ne faut pas prendre cette assertion à la lettre,
elle signifie évidemment que tout le long de la route qui va à
R’adamès, et qui est assez suivie, on observe la même tendance à
l’ensablement. On sait que cette route suit le fond d’un grand
fossé d’effondrement, creusé entre les masses montagneuses
du Tadmaït et celles du Mouidir-Ahnet. C’est le long de ce
fossé que le sable chemine poussé par un vent d’est dont les
parois de l’immense couloir rectifient sans doute et assurent la
direction, et dont elles augmentent la force. Le Reggan et le Sali
sont précisément dans la direction de ce grand courant d’air
chargé de sable.
Que par cette longue voie des grains de sable venus de l’erg
oriental aient pu arriver jusqu’au Touat, c’est une hypothèse
dont il serait oiseux de contester la vraisemblance. Mais ici, comme
ailleurs, si on admet que le sable est dans la dépendance exclusive
du vent, il devient inexplicable qu’on le trouve seulement dans les
bas-fonds : On ne comprend pas que l’action du vent puisse avoir
des effets identiques à ceux de la pesanteur. Il ne faut pas oublier
que deux systèmes d’oueds quaternaires puissants, l’O. Igargar
et l’O. Bota ont accumulé dans cette longue dépression tout
ce qu’ils ont arraché de sable aux plateaux gréseux Touareg,
Tassili, Mouidir, Ahnet, Açedjerad. Il y a là sur place ample
matière à l’édification des dunes.
Il est donc naturel que le Reggan et le Sali, sous le vent d’un
pareil réservoir de sable soient envahis aux dunes ; le reste du
Touat et le Gourara méridional sont au contraire sous le vent du
Tadmaït, dont les calcaires sculptés par des rivières divergentes,
ne se prêtent pas à l’accumulation de grandes masses sableuses.
Quoi qu’il en soit, au Sali et au Reggan, les dunes ont tué
d’importantes fractions de palmeraies ; mais cet inconvénient
n’est pas sans quelque compensation. Un certain degré
d’ensablement est-il favorable à la qualité de la datte ? Ce
qui est certain c’est que celles du Sali et du Reggan passent pour
les meilleures de tout le Touat.
Au bas Touat on ne retrouve plus le souvenir des Juifs. On y
retrouve d’autres légendes, moins précises évidemment, car
je ne sache pas qu’elles s’appuient sur des textes sérieux :
je crois pourtant incontestable qu’elles ont un fonds de vérité
historique. Au bas Touat, avant la période actuelle, on a connu le
temps des Barmata, et cette indication chronologique manque sans
doute de précision. Pourtant le nom même des Barmata donne un
terminus _a quo_ : arabe littéral « el Baramik » en français les
Barmécides. Et il importe peu que ce nom illustre dans l’histoire
de l’Islam ait été manifestement usurpé, comme tant d’autres,
par des Berbères en quête de fausses généalogies. Le dernier vizir
Barmécide est tombé en 803, et ses homonymes du Touat sont donc
postérieurs au IXe siècle, probablement postérieurs de beaucoup.
Ces Barmata, d’autre part, ne sont nullement des personnages de
légende ; ils ont laissé au Touat les preuves les plus positives
de leur existence, des ruines de ksars nombreux.
Au bas Touat, depuis Titaf, la ligne des ksars actuels, jusqu’à
Taourirt, est longée régulièrement, à l’est et en contre-haut,
d’une ligne de ksars en ruines ; j’ai vu à coté de Zaouiet
Kounta les ruines d’el Euzzi et de Salobouiye ; à côté de
Taourirt, les ruines d’Agebeur. Villages actuels et ruinés
sont tout à fait différents. Les actuels sont en pisé, ils se
ressemblent tous, géométriquement carrés, flanqués aux angles de
tours carrées, tout cela est très régulièrement crénelé. Vus
de loin avec leurs murs lisses et comme vernis de boue durcie, avec
leurs lignes droites et leur structure géométrique, ils ont l’air
de forteresses de marchands de jouets, gardées par des soldats de
plomb. (Voir pl. XL, phot. 76.)
Ce type de ksar paraît être marocain ; on le retrouve, assez
exactement, semble-t-il, sur des photographies publiées par M. de
Segonzac[193], et qui se rapportent à la haute Moulouya. Nos ksars
algériens sont d’un type bien différent, ce sont des tas informes,
des agglomérations de petites maisons si serrées, si enchevêtrées,
qu’on serait tenté de dire des conglomérats, des lumachelles ; les
contours généraux n’accusent aucune espèce de plan d’ensemble ;
ils ont l’absurdité, la fantaisie et le pittoresque de vieilles
choses lentement progressives, qui ont poussé à travers les
siècles, au hasard de la vie et de l’évolution. La différence
entre les deux types est la même qui a été si souvent signalée
entre les villes et les hameaux de nos vieux pays, et les centres
urbains des pays neufs, « villes champignons » des États-Unis,
villages de colonisation algériens ; avec leur disposition en
damier, œuvre d’arpenteurs géomètres. Si l’on songe que tous
les ksars du Touat, comme d’ailleurs du Gourara et de la Saoura,
sont de ce même type colonial et administratif, si étrange dans
un pays qui n’a jamais connu l’administration, on n’échappe
pas à la conclusion qu’ils sont tous le produit d’une même
pensée et approximativement d’une même époque, ils attestent
une conquête, une révolution brusque.
Les ksars en ruines, d’autre part, n’ont aucun rapport
architectural avec les modernes. Et d’abord ils sont construits en
pierre, et non en pisé ; c’est probablement à cette différence
des matériaux de construction que nous devons la conservation
excellente des ruines ; après trois ou quatre siècles, il n’y
resterait pas une pierre debout, si on en avait eu l’emploi,
puisque les ruines auraient été une carrière. En fait les vieux
ksars sont en remarquable état ; beaucoup de murs sont encore debout
et le squelette général est intact. Je n’oserais pas affirmer que
le mortier fasse défaut partout, mais une partie des murs à tout le
moins est bâtie en pierres sèches. L’aire d’extension de ces
ruines en pierres sèches à travers le Sahara est considérable ;
il en existe de tout à fait semblables à celle du Touat auprès de
Colomb-Béchar, auprès de Charouïn, et jusque dans l’Adr’ar des
Iforass (es Souk, Kidal)[194]. Partout, l’Adr’ar mis à part,
le pisé a complètement supplanté la pierre sèche ; c’est
une substitution étrange par sa généralité. (Voir pl. XL,
phot. 75.) Les vieux ksars du Touat, au rebours des nouveaux,
ne trahissent pas le moindre souci de symétrie dans le plan
général. Ils sont généralement perchés, non seulement au haut
de la falaise, mais encore toutes les fois que ç’a été possible
au sommet d’une gara détachée de la falaise, dans une position
inexpugnable ; ils prennent là-haut une silhouette de château
moyenâgeux. Le choix de semblables emplacements est très fréquent
dans toute la Berbérie ; pour désigner ces nids d’aigle il existe
un vieux mot berbère « kalaa » qui a survécu sur une foule de
points dans l’onomastique locale (el Goléa, Koléa, Kalaa des Beni
Abbès, etc.). Ces kalaa de pierres sèches représentent le village
berbère ; les ksars modernes le village arabe, un plus haut degré
de culture islamique. Sur une transformation tout à fait analogue
nous avons des données historiques chez les Beni Goumi (région de
Tar’it). On connaît et on vénère le marabout qui l’a dirigée.
La kalaa de Taourirt est la seule que j’aie eu le loisir
d’examiner. Elle s’appelle Agebeur ; il est à noter qu’aucune
de ces ruines n’est anonyme ; le cimetière d’Agebeur est
incontestablement musulman ; un coin est resté vivant, c’est une
koubba blanchie à la chaux, soigneusement entretenue, où serait
enterré un santon marocain Abd-er-Rahman el Oudiayi ; cette ville
d’Oudia d’où le santon serait originaire est-elle Oujda, à
côté de notre frontière ? Je n’en sais pas plus long, mais il est
évident que l’antiquité de ces ruines n’est pas très reculée.
Les ksars en ruines du bas Touat sont précisément ceux auxquels
est resté accroché le nom des Barmata. Il n’est pas impossible
de recueillir au sujet des Barmata quelques traditions indigènes,
mais bien vagues et contradictoires. D’après M. Wattin ils sont
venus au Reggan vers l’an 901 de notre ère à l’époque où
Ibrahim ben Ahmed était gouverneur de l’Ifrikiya. On les dit
frères des Zenati et des Beraber, c’est-à-dire Berbères ;
mais on ajoute frères des Bambaras soudanais, ce qu’il ne faut
pas apparemment prendre à la lettre.
Pourtant j’ai vérifié que le souvenir des Barmata se retrouve
très net à Tombouctou. Ils furent certainement à un moment donné
les courtiers du commerce transsaharien et ils eurent des attaches
au Soudan.
Par surcroît, l’association à leur nom de celui des Bambara
pourrait bien n’être pas complètement absurde. D’après
M. Chudeau, quelques faits notés au Soudan, d’accord avec leurs
légendes qui les font venir du nord, semblent bien montrer que les
Bambaras, question de race mise à part bien entendu, ont leurs
affinités avec les Sahariens ; presque rien ne les rapproche
des autres nègres du Soudan. Voici les principaux arguments dont
quelques-uns assez forts, que fait valoir à l’appui de cette
opinion, le directeur de la station agronomique de Koulikoro,
M. Vuillet, qu’un long séjour et de nombreux voyages au Soudan
ont mis à même de voir et de bien voir.
1o Des prénoms comme Moussa, Ahmadou, d’origine arabe, sont
fréquents chez les Bambaras même non musulmans. Plus au sud ces
prénoms disparaissent.
2o Les villages bambaras, avec leurs cases carrées et leurs toits
plats rappellent les ksars du Sud-Algérien et non les huttes rondes
de la plupart des noirs. Leur vêtement, le harnachement des chevaux
les rapprochent aussi des Arabes.
Leur arme est la lance et non pas l’arc.
L’élevage, la fabrication du beurre, la castration du bétail
les éloignent aussi des régions plus méridionales.
3o Les arguments les plus intéressants sont tirés de la culture. Le
blé (malikama) se rencontre en quelques points du pays bambara ;
le dattier (tamar), à peine productif cependant, existe dans presque
tous leurs villages. Le citron (lemerou), le henné, le sésame sont
cultivés partout, au moins en petit.
Les cultures du sud (fabirama, papaye, banane, goyave, igname) sont
à peine connues en pays bambara, où elles ont été le plus souvent
importées par les Européens. Le manioc amer qui est l’espèce
de grande culture parce que son amertume à l’état cru le met à
l’abri des singes, des porcs-épics et des passants, est ignoré
des Bambaras qui ne plantent que le manioc doux.