textuellement : « Les nappes d’eau des puits artésiens dans
le Sahara algérien et lybique datent peut-être du quaternaire
(Pluvialzeit). Il me paraîtrait plausible d’admettre cette
explication, plutôt que de faire venir du Soudan l’eau des oasis
libyques, de l’Atlas ou du Hoggar celle du Sahara algérien[176]. »
Le Tadmaït serait donc encore gorgé d’humidité quaternaire, et
les restes de son ancienne opulence lui permettraient d’alimenter
les oasis, malgré l’indigence des pluies actuelles ; en
caricaturant un peu et en précisant outre mesure cette très jolie
idée, l’eau qui gonfle les dattes de 1907 serait contemporaine de
notre mammouth européen, ou si l’on veut du gnou, du rhinocéros,
de la faune quaternaire nord-africaine, aujourd’hui émigrée
au Zambèze.
L’hypothèse est charmante, un peu hardie peut-être. Pour qu’elle
s’imposât, il faudrait qu’on ait constaté une disproportion
entre la quantité moyenne des pluies et le débit des foggaras ;
nous sommes extrêmement loin de semblables précisions. Ce qu’on
peut affirmer c’est que, au Sahara comme dans toute l’Afrique
du nord, les années pluvieuses ou sèches ont un retentissement
immédiat sur les sources.
Que l’hypothèse de M. Passarge soit une généralisation de
faits observés dans l’Afrique du sud, c’est par surcroît une
considération qui n’est pas de nature à la recommander sans
restriction aux géologues nord-africains.
Quoi qu’il en soit d’ailleurs, la conclusion générale est
la même.
Les oasis et les sebkhas jalonnent la ligne-limite des terrains
crétacés et primaires, au Gourara et au Touat ; ce jalonnement
est méticuleux à cent mètres près ; ce ne peut pas être une
coïncidence fortuite, il faut admettre une relation de cause à
effet ; cette limite géologique est un lieu d’habitation humaine
parce que, comme beaucoup de ses pareilles, elle est une ligne de
sources, suivant laquelle affleure la nappe souterraine. A propos de
la Saoura et même de la Zousfana nous avons fait une constatation
analogue et la même loi s’applique au Tidikelt. On peut donc
généraliser.
De Figuig au Tidikelt en passant par le Gourara et le Touat,
s’étend une ligne d’oasis à peu près continue, longue de
plusieurs centaines de kilomètres et large à peine de quelques
centaines de mètres. M. Basset cite le dicton arabe d’après
lequel une jument en marche pourrait être saillie à la première
oasis et mettrait bas à la dernière.
Cette « rue de palmiers », un trait tout à fait extraordinaire de
la géographie saharienne, on peut en rendre un compte précis dans
un petit membre de phrase : les palmiers jalonnent à l’ouest,
jusqu’à son extrême limite sud, la limite de la transgression
cénomanienne (fig. 50).
[Illustration : Fig. 50. — Carte schématique, montrant la virgation
hercynienne.]
=Les Foggaras.= — Le Touat, le Gourara et le Tidikelt se distinguent
de tous les autres groupes d’oasis sahariennes, par l’extrême
développement de leurs foggaras ; le contraste est particulièrement
vif avec le groupe oriental d’Ouargla, dont toute l’eau est
artésienne.
A l’est et à l’ouest des grands causses crétacés, les
conditions hydrographiques s’inversent. Le schéma ci-joint fait
comprendre d’un coup d’œil pourquoi. De part et d’autre du
faîte, ligne de partage des eaux, la cuvette synclinale d’Ouargla
et le versant d’anticlinal du Tadmaït occidental se font pendant
et contraste. Ainsi s’explique la différence extrême du mode
d’existence dans les deux groupes d’oasis. Celles d’Ouargla sont
massées au fond de la cuvette synclinale et vivent de leurs puits
artésiens ; celles du Touat-Gourara s’alignent à la périphérie
du bombement anticlinal, et vivent de leurs foggaras, c’est-à-dire
de sources et de suintements captés à fleur du sol (fig. 51).
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XXXVII.
[Illustration : Cliché Perrin
69. — FOGGARA VU LATÉRALEMENT.
Chaque taupinière est formée par les déblais autour de l’orifice
d’un puits d’aération ; cette foggara alimente l’oasis
du Timmi.]
[Illustration : Phototypie Bauer, Marchet et Cie, Dijon
Cliché Gautier
70. — UNE FOGGARA DU TIMMI photographiée suivant son axe.
Au premier plan on distingue nettement l’orifice d’un puits
d’aération ; une série d’orifices tout pareils jalonnent
jusqu’aux palmiers du fond l’aqueduc souterrain.]
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XXXVIII.
[Illustration : Cliché Gautier
71. — CROISEMENT DE PETITES SEGUIAS (canaux d’irrigation à ciel
ouvert) superposées en deux étages (Oasis de Timimoun).]
[Illustration : Cliché Laperrine
72. — Dans l’oasis du Timmi, _Kesra_ ou _« peigne »_, dont la
forme est bien reconnaissable.
Entre les dents du peigne, l’eau se répartit et s’écoule dans
un grand nombre de petits canaux qui ont chacun leur propriétaire.]
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XXXIX.
[Illustration : Cliché Laperrine
73. — PUITS A BASCULE DANS UN JARDIN DU TIMMI.]
[Illustration : Cliché Gautier
74. — GRANDE SÉGUIA (canal à ciel ouvert) DANS L’OASIS DU TIMMI.]
On sait qu’une _foggara_ (pluriel _fgagir_) est tout simplement un
canal souterrain de captage et d’adduction. Rien de plus connu en
tout pays. Ce que les foggaras des oasis ont de particulier c’est
leur immense développement. Chacune a plusieurs kilomètres de
longueur. Niéger, qui n’a pas la prétention d’être complet
en a compté trois cent soixante-douze au Touat seulement ; ce
serait au moins deux mille kilomètres de cheminement souterrain :
or, ces canaux sont des galeries où un homme peut à la rigueur
circuler, ils sont munis de puits d’aération de dix en dix
mètres ; la tête de la _foggara_ est toujours à une profondeur
de plusieurs dizaines de mètres. Au voisinage de chaque oasis,
on voit se poursuivre jusqu’au bout de l’horizon les lignes
parallèles des puits d’aération, chacun avec son bourrelet
de terre d’extraction ; c’est un paysage de taupinières
géométriquement disposées. (Voir pl. XXXVII, phot. 69 et 70 et
aussi pl. VIII, phot. 16.) Cet évidement du sol rend les voyages de
nuit dangereux ; c’est un accident banal que la chute au fond d’un
puits d’une bête au pâturage, d’un cavalier, d’un piéton
même. Il faut songer aux instruments primitifs avec lesquels ce
gigantesque travail a été mené à bien, des pioches et des couffins
remplis de déblais, qu’on se passe de main en main. D’après
les indigènes, le travail de creusement a progressé d’aval en
amont, c’est-à-dire qu’on a attaqué la nappe souterraine à son
point d’affleurement, et qu’on a poussé la galerie horizontale
jusqu’à ce que le débit soit devenu suffisant. C’est en effet
ce qui semble vraisemblable. Les ksouriens actuels suffisent à
peine à l’entretien de leurs foggaras, ils en ont laissé tarir
beaucoup qu’il serait possible de revivifier. On n’imagine
pas qu’ils pourraient concevoir et créer de toutes pièces le
lacis compliqué de leurs canaux souterrains, s’ils ne l’avaient
trouvé tout fait. Et même on n’imagine pas, si abâtardis qu’on
suppose les ksouriens actuels, qu’une génération déterminée
de leurs ancêtres en aient jamais été beaucoup plus capables
qu’eux. Les foggaras n’ont pas dû naître d’un plan préconçu,
elles sont l’aboutissement de tâtonnements progressifs à travers
les siècles. Elles semblent porter témoignage de l’asséchement
graduel du pays, les premières devaient être beaucoup plus courtes
et pourtant suffisantes, mais de génération en génération il
a fallu chercher, à une profondeur croissante dans le sol, l’eau
nécessaire à l’irrigation. Cette hypothèse en tout cas me paraît
la seule qui rende compte de la disproportion entre l’énormité
de l’œuvre et l’insuffisance de ceux qui l’ont exécutée.
[Illustration : Fig. 51. — Coupe schématique entre Ouargla et
Timimoun (hauteurs très exagérées).
_a_, Dévonien. — _b_, Crétacé (au voisinage de Timimoun, on
n’a pas cherché à distinguer du Crétacé les terrains plus
récents). — _c_, Oligocène. — _d_, Quaternaire — et |
foggaras et puits artésiens.]
Pourtant d’après un travail manuscrit de M. le lieutenant Voinot,
il existe au Tidikelt (à Foggaret el Arab en particulier) des
foggaras qui semblent récentes, et qui, au dire des indigènes,
si on l’interprète correctement, auraient été construites de
toutes pièces. Il faut se garder de conclusions absolues.
Notons que des canaux souterrains du même genre ont été
signalés en Asie Mineure. Ils ont été soigneusement étudiés par
l’expédition Beck-Lehmann au lac de Van et aux sources du Tigre,
où ils remontent à la domination chaldéenne[177]. Il ne faut pas
oublier que les foggaras, comme les puits artésiens, et comme toute
la culture intensive des oasis, ont évidemment une origine orientale.
=Gourara.= — Du côté du Touat, la limite officielle du Gourara
est, je crois, entre Sba et Meraguen ; du côté de la Saoura je
pense que Telmin est englobé dans le Gourara ; ces limites sont
en tout cas plus ou moins artificielles ; de part et d’autre du
Gourara, au nord et au sud, la « rue de palmiers » continue. Mais
le Gourara n’en a pas moins une individualité bien marquée.
La partie septentrionale est très mal connue ; elle se trouve
n’avoir jamais fait l’objet d’une monographie ; et d’autre
part je l’ai à peine entrevue. Pour comble de malheur le Grand
Erg n’a fait encore l’objet d’aucune publication cartographique
sérieuse[178] ; et sa connaissance détaillée serait naturellement
le prologue indispensable d’une étude hydrographique sur le
Gourara septentrional.
Au témoignage des indigènes, recueilli par M. Martin[179],
interprète militaire, le bas oued Namous serait jalonné par les
oasis d’Ouled Aïssa, Haïha, Touat en Nebou, Charouïn ; pourtant
la carte Mussel (inédite) suggérerait plutôt qu’il s’agit du
bas oued R’arbi (?).
D’après la même autorité (M. Martin), les oasis du Tinerkouk,
très éparses sur 50 kilomètres jalonnent le lit bien marqué
de l’O. Salah, qui semble en rapport avec l’O. Meguidden (faux
bras ? cours inférieur ?).
En somme, il semble y avoir essentiellement deux lignes de verdure et
d’humidité. Mais par rapport à ces deux lignes il subsiste bien
des oasis aberrantes et inexpliquées. Dans un pays où le tracé
des oueds quaternaires a été bouleversé par la formation des
dunes, les nappes souterraines sont apparemment très diffuses. Au
Tinerkouh l’irrigation se fait certainement au moyen de puisards. A
Charouïn il ne m’a pas semblé que les foggaras fussent très
développées. Toute cette région qui reçoit ses eaux de l’Atlas,
filtrées à travers l’immense complexe des cônes de déjection,
a naturellement ses affinités hydrographiques avec les oasis de
la Saoura.
Le Gourara méridional, au contraire, de beaucoup le mieux connu,
ressemble au Touat. A Timimoun et dans les oasis voisines sur la
rive sud de la sebkha le développement des foggaras est magnifique.
[Illustration : Fig. 52. — Coupe schématique de l’Aouguerout.
A, Quaternaire et Crétacé ; B, Primaire ; C, Crétacé redressé ;
D, Crétacé horizontal ; E, foggara avec ses puits d’aération.]
Pourtant à titre de curiosité il faut signaler deux puits
artésiens, celui d’Ouled Mahmoud et celui de Kaberten. Pas de
renseignements sur ce dernier, mais pour le premier il semble que le
puits soit en relation avec l’existence d’une cuvette synclinale
dans les couches crétacées, dont l’horizontalité habituelle
est ici dérangée.
On a déjà dit que la palmeraie de l’Aouguerout, très isolée,
à l’écart et en amont des autres, est elle aussi en rapport
avec une faille qui a dérangé l’horizontalité des couches
crétacées ; les têtes des foggaras sont en amont de la faille,
les palmiers en aval (fig. 52).
Un forage dans la palmeraie a amené la découverte à une faible
profondeur (une dizaine de mètres) de roches primaires fossilifères
(un fossile a été vu par M. Chudeau).
Il y a donc au Gourara des accidents brusques et très localisés,
failles ou plis posthumes, qui ont intéressé les couches
crétacées, y faisant naître des cuvettes synclinales, des poches
d’eau, où il devient possible à titre exceptionnel de forer
des puits artésiens dans ce pays de foggaras. C’est un trait de
ressemblance avec le Tidikelt, bien plutôt qu’avec le Touat.
Une autre particularité du Gourara, qui rappelle encore le Tidikelt,
c’est qu’il est relativement riche en pâturages (Deldoul,
Bel Razi, Lalla R’aba). Rien de semblable ne s’observe au Touat.
Il faut se souvenir que, au Touat et au Gourara, le sol n’est pas
tout à fait le même. Ici les grès albiens sont à nu. Au Touat, à
tout le moins dans le haut Touat, ils sont généralement recouverts
d’un placage d’argiles cénomaniennes. Il se peut qu’un sol
de grès soit plus favorable aux pâturages.
Mais il faut peut-être faire intervenir surtout des causes
humaines. Lalla R’aba, par exemple, fut un lieu de cultures ;
on voit encore le tracé des foggaras mortes, et les ruines d’un
ksar. — Mais ce ksar, dit-on, a longtemps servi de rendez-vous et de
base d’opérations aux bandes beraber, qui ont fait le vide ; et le
pâturage, naturellement, a bénéficié de l’abandon des cultures.
Des trois groupes touatiens, le Gourara est probablement le plus
riche en eau, comme il est le plus peuplé, mais il y a des raisons
de croire que la culture y est moins intensive qu’au Touat. Il a en
effet une population particulière, plus primitive et moins évoluée.
Les ksars et les ksouriens du Gourara n’ont pas été l’objet
de monographies au rebours de ceux du Touat. D’ailleurs, même
au Touat, on ne s’est jamais préoccupé dans les statistiques
d’établir la proportion respective des Berbères et des
Arabes. Nous manquons donc de chiffres précis.
En gros du moins il est certain que le Gourara est presque tout
entier berbère. Les Berbères s’y présentent en masses compactes,
constituant des ksars entiers, la plupart des ksars, si bien qu’on
a plus vite fait d’énumérer ceux qui ne le sont pas.
Le Tinerkouk tout entier est habité par des Arabes (Chaamba, Ouled
Sidi Cheikh, etc.). A l’ouest du Tinerkouk et à l’extrémité
orientale de la sebkha du Gourara, un certain nombre de ksars,
groupés auprès de la zaouia d’el Hadj Guelman appartiennent aux
Khenafsa qui sont en partie nomades, et qui sont arabes. A l’autre
extrémité du Gourara, au voisinage du Touat, Sba, Guerrara, Ouled
Mahmoud sont arabes, ainsi que quelques ksars de l’Aouguerout.
Tout le reste est berbère, en particulier les groupes les plus
importants du Gourara, Timimoun, Charouïn, Brinken. Ces Berbères se
donnent à eux-mêmes le nom de Zenati, et à langue qu’ils parlent
celui de Zenatia. Inutile de faire observer que les Zénètes sont
une grande famille berbère bien connue ; et on a déjà dit que les
indigènes de Figuig se réclament eux aussi de cette famille. Les
Beni Goumi sont classés par Ibn Khaldoun parmi les Zenata, de même
que les Rached qui ont donné leur nom au ksar Gourarien d’Ouled
Rached.
La Zenatia d’ailleurs est parlée dans tout le Sahara algérien,
au M’zab, à Ouargla, dans l’O. R’ir[180].
Les Zenati du Gourara, lorsqu’ils savent l’arabe, ont une
prononciation très particulière et très défectueuse ; par
exemple ils prononcent le t (ت) ts comme les Tlemcéniens. Sur
cette particularité de la prononciation tlemcénienne voilà ce
qu’écrit M. W. Marçais. « Le ث et ت se sont confondus en
Tlemcénien en un son unique ț ; le ț n’est plus une dentale
pure ; c’est en quelque sorte une lettre double équivalente à ts,
prononcé en une seule émission de voix. Cette prononciation est
courante aussi en algérois et dans les dialectes citadins du Maroc
septentrional. Peut-être faut-il l’attribuer à une influence
berbère[181]. »
Je ne puis malheureusement pas pousser plus loin l’étude des
déformations que les Zenati font subir à l’arabe ; elles sont
à coup sûr assez nombreuses et assez considérables pour frapper
immédiatement une oreille peu exercée. Dans la bouche d’un Zenati
l’arabe sonne décidément comme une langue étrangère.
Les seules inscriptions berbères que je connaisse au Gourara
sont à Ouled Mahmoud. Il y en a deux groupes l’un auprès du
vieux ksar abandonné, et l’autre au sommet du ksar actuel ; ces
dernières sont sûrement antérieures à la construction du ksar qui
est tout récent ; aussi on a bâti sur l’inscription, dont une
moitié se trouve à l’extérieur et l’autre à l’intérieur
d’une maison[182]. Le sens de ces inscriptions est inconnu et
les indigènes sont fort éloignés d’avoir à leur sujet des
souvenirs précis, puisqu’ils les croient hébraïques. A coup
sûr les caractères sont berbères, et probablement assez récents,
libyco-berbères plutôt que libyques. L’inscription du vieux ksar
est accompagnée de grafitti libyco-berbères (chameaux). Elle est
accompagnée aussi d’une inscription arabe, facile à déchiffrer ;
elle a le caractère d’un épithalame, à moins qu’on ne préfère
lui en prêter un érotique ; ce sont deux noms accolés d’homme
et de femme. — « Un tel fils de Zenati — une telle fille de
Zenati. » Ce ksar d’Ouled Mahmoud d’ailleurs, où l’empreinte
berbère est restée marquée jusque dans une inscription arabe,
est précisément un des rares points du Gourara d’où le dialecte
berbère a officiellement disparu. Aujourd’hui Ouled Mahmoud est
habité par des gens de langue arabe, qui ont un affreux accent
zenati, mais qui se disent issus d’un ancêtre commun venu de
Tunis. Une inscription dans la mosquée donnerait la date exacte de
l’arrivée de l’ancêtre. — Ancêtre qui a bien des chances
d’être simplement spirituel et éponyme pour beaucoup de ses
prétendus descendants. Cela signifie apparemment que Ouled Mahmoud
a été converti à la stricte observance de l’islamisme et à
l’usage de la langue arabe par un santon tunisien, bâtisseur de
mosquée, du nom de Mahmoud.
D’après les officiers il y a une différence marquée de
mentalité entre les ksouriens arabes et berbères ; au Gourara
les premiers sont de relations plus courtoises, d’idées plus
larges et de compréhension plus rapide ; les Berbères donnent
une impression d’infériorité et de sauvagerie. Au Touat et au
Tidikelt en effet ce bloc zenati du Gourara a mauvaise réputation,
le mot Gourari en est employé couramment dans un sens péjoratif ;
presque synonyme de haratin, de serf ; — par exemple, au cours
d’une étape saharienne très dure, un guide, blaguant la misère
commune, affirme brusquement qu’on serait beaucoup mieux à In
Salah entre deux petites _Gourariet_. Dans le même ordre d’idées
le Gourara passe, jusqu’en Algérie, pour la patrie de sorciers
et surtout de sorcières très redoutées ; ce qui laisse supposer
un pays plus teinté que ses voisins de vieux paganisme préislamique.
Tout cela est bien concordant. La grande originalité du Gourara
c’est d’être un bloc berbère arriéré, où l’islam et la
langue arabe, l’un portant l’autre, n’ont pas jeté des racines
aussi profondes qu’au Touat et dans la Saoura. On a dit que le
berbère a tout à fait disparu de la Saoura. On verra que, au Touat,
il s’est conservé dans un nombre insignifiant de tout petits ksars.
Il est tout naturel que les oasis les plus occidentales soient les
plus arabisées ; dans le complexe O. Guir-O. Zousfana on observe de
même que les Doui Menia parlent arabe, tandis que les Beni Goumi,
plus orientaux, parlent berbère. Au Sahara, et d’ailleurs en
Algérie même, la dernière vague l’islamisation est venue de
l’ouest, du Maroc et de la Séguiet el Hamra.
Or tandis que l’O. Saoura et le Touat ont été effectivement et son
encore virtuellement la grande voie d’accès marocaine au Sahara,
le Gourara au contraire est la voie d’accès algérienne. Par
l’oued Namous et à travers l’erg depuis des âges immémoriaux
les caravanes sud-oranaises des Trafi, des Hamyan, viennent commercer
au Gourara.
La faune du Gourara, par ailleurs dépourvue d’originalité,
je crois, a des termites. Ils infestent le poste de Mac-Mahon. A
Ouled Mahmoud les indigènes ont dû prendre la fuite devant
eux, ils ont quitté l’ancien ksar, et bâti le nouveau, il y a
vingt-cinq ans environ, chassés par une invasion de termites. Chose
curieuse, entre l’ancien et le nouveau ksar il y a deux ou
trois kilomètres d’oasis, et cette petite distance a suffi pour
arrêter la migration. Au vieux ksar les dangereux insectes avaient
été apportés brusquement par une crue de l’oued, qui vient de
l’Aouguerout. J’ignore s’il faut en conclure qu’il y a des
termites à l’Aouguerout. A coup sûr ils restent très localisés,
les rares points contaminés ne sont pas phagédéniques, sauf un
cas très particulier et fortuit comme la crue d’Ouled Mahmoud. Je
ne sache pas qu’ils aient été signalés sur d’autres points
du Gourara. Ils sont enkystés, il semble qu’on ait affaire à une
espèce d’un âge géologique extérieur, en voie de disparition, et
qui s’est maintenue péniblement sur quelques points privilégiés
par suite de circonstances favorables.
Ce n’est pas l’espèce bâtisseuse de grandes termitières
turriformes, comme on en voit sur les bords du Niger ; c’est
l’espèce souterraine, qui est partout, comme une menace invisible,
dans le sol intact et dans les murs lisses, d’une ubiquité
mystérieuse ; sur la terre battue d’une chambre il suffit de
laisser ses bagages pour qu’il s’ouvre aussitôt comme par magie
des orifices par où débouchent les colonnes d’attaque.
Ce sont des termites de ce genre qui se trouvent dans l’Adr’ar
des Ifor’ass, et aussi, semble-t-il, au Kalahari[183] : insectes
de steppe apparemment.
A ma connaissance le Gourara serait le seul point du Sahara où
ces termites ont survécu. Mais il paraît probable qu’il y en a
d’autres. Une carte de la répartition des termites au désert
serait peut-être une contribution intéressante à des études
sahariennes. Elle nous permettrait peut-être de tirer des conclusions
sur le passé.
=Touat.= — Le Touat est beaucoup plus simple de structure
que le Gourara ; la « rue des palmiers » y devient rectiligne
rigoureusement sur près de 200 kilomètres entre Bouda et Taourirt.
Sur le terrain et sur la carte, la vue de ce chapelet de sebkhas,
souvent longées sur une rive ou sur l’autre, et parfois sur les
deux, par des falaises d’érosion, suggère d’abord l’idée
que les oasis jalonnent le lit d’un oued, qu’on imaginerait la
prolongation de l’oued Saoura. On a dit dans un autre chapitre que
l’O. Messaoud coulait au large du Touat, après l’avoir simplement
effleuré à Tesfaout. Ce sont ses affluents, l’O. Gourara,
l’O. Tlilia, qui ont sculpté les falaises du Touat. Mais ce qui a
conditionné la longue ligne des palmiers c’est une grande faille
authentiquement constatée.
Le Touat, malgré son unité de structure, se divise en deux parties
bien distinctes, le haut et le bas Touat.
=Haut Touat.= — Le haut Touat va du Bouda à Temassekh. Il a le
monopole des barbeaux tout à fait inconnus dans le bas Touat. Cela
signifie que les crues de la Saoura atteignent parfois Tesfaout,
mettant le haut Touat en communication très intermittente avec le
haut Guir, assez poissonneux.
Les éléments du sol sont empruntés à des schistes primaires,
à des grès albiens, à des argiles gypseuses cénomaniennes ;
les alluvions et les dépôts tertiaires tiennent une place
insignifiante ou nulle. Les dunes aussi sont complètement absentes,
comme au Gourara méridional (à Timimoun du moins, car Deldoul
est ensablé). Et ceci est très particulier, car au bas Touat et
au Tidikelt, les dunes sont une calamité municipale, l’ennemi
public contre lequel tout village soutient une lutte séculaire.
Dans le haut Touat rien de pareil, les ksars, les murailles, les
palmiers restent parfaitement nets de sable accumulé. Nous sommes
ici dans une zone de décapage et non d’alluvionnement éolien.
Tout cela a sans doute sa répercussion soit sur la composition
chimique du sol, soit, d’une façon ou de l’autre que je ne
puis préciser, sur son adaptation à la culture. Il y a en effet,
entre le haut et le bas Touat, des différences agricoles notables,
malgré l’identité du climat. Dans le haut Touat le henné ne
vient pas, et la datte est de qualité inférieure.
Le haut Touat a donc une individualité même au point de vue
géographie physique ; mais surtout historique et humain.