y a quatre-vingts ans, les R’nanema construisirent sur la
falaise un ksar qu’ils durent abandonner plus tard parce que
l’approvisionnement en eau y était trop difficile. Pendant
la durée de cette occupation, les Abbabsa enfermés chez eux
tuaient tout R’nanema isolé et vice versa. Ils dépêchèrent en
ambassade au sultan un certain Sliman ben Raho, grand-père du caïd
actuel. Le sultan envoya 25 cavaliers makhzen sous les ordres du caïd
Mohammed ben Sridi du Tafilalet. Cette démonstration suffit. Les
makhzen laissèrent à Beni Abbès trois fusils de rempart qu’on
a conservés et qu’on décore du nom de canons. Si Abdallah ben
Abd er Rahman, chef de la zaouia de Kerzaz intervint entre Abbabsa et
R’nanema et fit conclure la paix. Ceci devait se passer au voisinage
de 1820. On sait que beaucoup plus tard les R’nanema en vinrent à
leurs fins, puisque les Abbabsa durent provoquer l’établissement
chez eux d’une sorte de garnison R’nanema.
Il y a une soixantaine d’années, d’après les notes manuscrites,
c’est-à-dire, j’imagine, vers 1848 une caravane Doui Menia
(fraction des Arib) fut pillée par les R’nanema à côté de
Beni Abbès. En représailles une harka Arib et Doui Menia mit le
siège devant Beni Abbès, elle ne put s’en emparer mais coupa 2400
palmiers au sud de la palmeraie actuelle dans la plaine d’Amama.
Les notes manuscrites mentionnent encore une guerre avec les Glaoua
(gens d’Igli), beaucoup plus récente, et qui doit se placer
vers 1890. Cette petite guerre est d’une curieuse mesquinerie
municipale. A l’origine, expulsion d’un habitant par la djemaa
de Beni Abbès, à propos d’une querelle de propriété. Le banni
alla trouver les Glaoua, et sut les intéresser à sa cause, par
un stratagème religieux qui doit être une survivance d’usages
préislamiques (sacrifice rituel d’un mouton en un certain point
du village)[157]. Les Glaoua traduisirent la djemaa des Beni Abbès
devant le cadi, qui donna raison au demandeur. Le banni sollicita,
pour obtenir l’exécution de la sentence, l’appui du caïd
Alla, l’homme le plus puissant de la confédération R’nanema,
et lui donna mille francs d’honoraires. Caïd Alla s’entremit,
et échoua.
Alors les Glaoua vinrent assiéger Beni Abbès, avec un effectif
d’auxiliaires que nous connaissons exactement : 50 habitants de
Mazzer, 12 Doui Menia, 30 Beni Goumi, et quelques Ataouna (fraction
R’nanema). Les Abbabsa achetèrent la retraite des nomades et
battirent les ksouriens.
Les Glaoua repoussés font alliance avec les Ataouna et vont camper
au sud de Beni Abbès pour attendre leur contingent. Caïd Alla
intervient derechef, apparemment pour des raisons sonnantes et
trébuchantes ; il ménage un compromis entre Abbabsa et Glaoua ;
les premiers faisant aux seconds des promesses pécuniaires
fallacieuses. Les Glaoua se retirent avant l’arrivée des Ataouna.
La fin de l’histoire fait défaut dans le manuscrit. On nous dit
cependant que la guerre a duré deux ans ; et on nous donne la liste
des morts et blessés de part et d’autre. — Morts deux Abbabsa
et un Glaoua — blessés un Abbabsa et huit Glaoua. On ne nous dit
pas la valeur de la propriété litigieuse, cause de tout le mal ;
mais on ne se trompe assurément pas en l’affirmant minime. Le
manuscrit nous donne en effet en chiffres précis le montant de la
plus grosse fortune privée à Beni Abbès, celle du caïd Mouley
Ahmed ben Sliman : il possède exactement une vache, sept moutons
demman, un âne, et 610 palmiers.
On a les meilleures raisons du monde évidemment de dénier tout
intérêt au récit minutieux de cette guerre municipale. Il
m’a semblé qu’il jetait un jour sur la vie des ksouriens,
et qu’il délimitait le cercle étroit de leurs haines et de
leurs préoccupations : c’est un admirable exemple d’anarchie,
et d’impuissance à résoudre la moindre difficulté sociale :
la façon même de conduire la guerre, cet enchevêtrement de
négociations, de pots-de-vin, et de batailles prudentes, tout cela
est curieux, et rappelle tout à fait ce qu’on nous raconte des
guerres civiles marocaines.
Les guerres auxquelles Beni Abbès a été directement intéressé
ne sont pas les seules dont elle ait subi les ravages dans le courant
du XIXe siècle. Le territoire de Beni Abbès a été le théâtre de
batailles entre Doui Menia et R’nanema en 1882 et 1885. La harka de
1894, dirigée par les Marocains contre les R’nanema, a copieusement
dévalisé au passage les Abbabsa. De l’insécurité chronique
la plaine d’Amama, au sud de l’oasis, porte témoignage. Les
2400 palmiers que les Doui Menia ont coupé n’ont jamais
repoussé. C’est aujourd’hui une nebka improductive.
L’histoire de Beni Abbès est particulièrement bien connue,
parce que le poste français s’y est installé ; mais c’est un
assez bon type moyen de grande oasis autonome. Elle a ses limites
territoriales nettement fixées, du côté de Mazzer c’est Guetibat
Slama, du côté de Tametert c’est Merhouma. Il est vrai qu’en
deçà de ces frontières les Abbabsa ne sont que relativement leurs
propres maîtres.
_Beni Ikhlef._ — Les notes manuscrites nous donnent une bonne
monographie de Beni Ikhlef.
L’oasis située entre Guerzim et Kerzaz, contient trois ksars et
une zaouia. Ce sont Ksar el Kebir, Ksar Menaceria, Ksar Haouch ou
Kodia ; Zaouia de Si Abdallah ben Cheikh, branche de l’ordre de
Guerzim. Ces quatre villages, d’ailleurs tout voisins, et renfermés
dans l’enceinte de la même palmeraie, forment l’agglomération
de Beni Ikhlef, dont l’ethnique est Khalfaoua. Les Khalfaoua se
subdivisent eux-mêmes comme suit :
{ _Ouled Ahmar_, originaires du sahel
{ marocain, tribu des Oulad Délim.
{
Ksar el Kébir { _Ouled Mellouk_, descendants des Beni Hassen
{ les premiers occupants de la Saoura.
{
{ _Ouled Abdallah_, sortis des Beni Mohammed,
{ qui habitent actuellement les ksour du
{ district d’es Sifa dans le Tafilalet.
{ _Ouled el Abbès_, sortis eux aussi des Beni
{ Mohammed.
{
Ksar Menaceria { _Ouled ben Ahmed_, — —
{
{ _Ouled Abd el Malek_, — —
{ _El Kodia_, originaires de Zaouia el Cadi,
{ district d’Oued Ifli (Tafilalet).
Ksar Haouch ou Kodia {
{ _Ouled Abdallah_, déjà mentionnés comme
{ sortis des Beni Mohammed.
Sur l’ordre chronologique dans lequel se sont fixées au pays
ces différentes fractions, on nous donne quelques renseignements
sommaires. Ici comme partout dans la Saoura les Beni Hassen (Oulad
Mellouk) ont précédé tous les autres. Les Beni Mohammed, qui sont
venus ensuite, passent pour avoir acheté aux Beni Hassen les terres
qu’ils occupèrent à Beni Ikhlef.
A cette époque les Khalfaoua habitaient des ksars situés à
l’ouest des actuels, et dont on voit les ruines.
L’histoire moderne des Khalfaoua sommairement racontée est beaucoup
plus brillante que celle des Abbabsa.
Il y a soixante ans, il est vrai, c’est-à-dire vers 1840, à la
suite d’une querelle pendant la diffa, une harka de Beraber Aït
Atta, en route pour le Touat prit d’assaut les ksars de Beni Ikhlef.
Mais il y a quarante ans (1860 ?) les Khalfaoua ont enregistré des
victoires sur les Doui Menia, à la suite d’une longue guerre. Ils
ont battu les maghzen du sultan en 1891, les Ouled Djérir en 1893 ;
la grande harka de 1894 n’est pas venue jusqu’à eux. Ils passent
pour fiers, indépendants et braves ; leur réputation militaire
est bien supérieure à celle des autres ksouriens et leur autonomie
est bien plus effective.
A cette supériorité leur origine ethnique n’est peut-être pas
tout à fait étrangère. On a vu qu’ils sont tous issus de tribus
marocaines ; ce n’est pas une circonstance indifférente, dans un
pays où l’on verra, au cours de cette étude, avec une évidence
croissante que toutes les invasions pacifiques ou guerrières,
depuis quatre ou cinq siècles, attestent une « poussée vers
l’Est ». Je ne sais pas si on signale sur un autre point de la
Saoura, des fractions qui se rattachent, ou prétendent se rattacher
aux vieux Beni Hassen vénérés.
Mais surtout il faut insister sur la situation géographique de
Khalfaoua. Ils sont encastrés entre Guerzim au nord (limite précise
au jardin de Debibina) — et Kerzaz au sud, ou plus exactement Zaouia
Kebira (limite précise au lieu dit Tagherdaia). C’est-à-dire
qu’ils s’appuient de part et d’autre sur deux zaouias très
respectées et très puissantes ; et ils ont apparemment avec elles
des relations d’étroite amitié, puisqu’un de leurs quatre
villages est une zaouia. Ils font donc partie de ce bloc monastique de
la Saoura, qui partage avec les R’nanema la suprématie politique.
De quelque façon qu’on l’explique, le fait incontestable est
que ce sont des Ksouriens exceptionnels, leur part d’autonomie,
de dignité nationale, et de prospérité matérielle, est très
supérieure à la moyenne ; ce sont pourtant des Ksouriens purs,
tout à fait étrangers au nomadisme.
_Agdal._ — Ceux d’Agdal sont à l’autre bout de
l’échelle. C’est un tout petit ksar entre celui d’Anefid au
nord, et celui d’el Beïada au sud. Les habitants se décomposent
comme suit :
Descendent de Bel Kacem ben Abd er Rahman,
Ouled ben Hamida de la fraction des Gouassim, tribu des
Angad (près d’Oudjda).
Ouled Aïssa Un frère a fondé une famille apparentée
à Tar’it, un autre au Timmi.
Ouled el Mir ?
Ghouaba Origine inconnue ; s’étaient d’abord
fixés à Guerzim.
Le petit ksar d’Agdal est trop faible pour avoir jamais eu autre
chose qu’un semblant d’autonomie ; il a toujours été pillé
par tout le monde ; il est d’ailleurs situé sur le territoire
des R’nanema, et entièrement à leur discrétion.
Tous ces détails monographiques, encore que fragmentaires et
incohérents, me paraissent intéressants en ce qu’ils précisent
la physionomie du Ksourien, j’entends du Ksourien libre, Berbère
ou Arabe, la question des Haratin restant complètement réservée.
Les généalogies établissent qu’il y a parité d’origine
avouée chez les Ksouriens et chez les R’nanema nomades. Tous ces
tableaux se ressemblent, non seulement les nomades ne constituent
pas une caste à part, mais ils n’ont même pas la prétention
d’en constituer une.
Quoiqu’il y ait entre Ksouriens de grandes différences de degré
dans la sujétion et dans la misère (par exemple entre Beni Ikhlef
et Agdal), il est clair que dans l’ensemble la classe tout entière
est humble et méprisée.
Si on cherche la caractéristique essentielle du Ksourien, il
semble bien, ici comme ailleurs, que ce soit sa pauvreté. Il
est propriétaire sans doute, il possède sa maison et quelques
palmiers ; mais il lui manque les bêtes, les troupeaux de chameaux
et les chevaux, c’est-à-dire les moyens de transport. On
n’accepte d’être Ksourien que parce qu’on n’a pas
de quoi être nomade. Dans le centre de Géryville, depuis que
l’occupation française, en apportant la sécurité, a déterminé
l’enrichissement progressif et général de la population, on a
vu les ksars se vider et tomber en ruines[158]. Ici comme ailleurs
les différences de condition sont en définitive pécuniaires. Les
Ksouriens sont des prolétaires, ou, si l’on veut, des bourgeois
au sens ancien, étymologique du mot ; et d’ailleurs un ksar est
très exactement un village fortifié, c’est-à-dire un bourg.
Il est probable que, ici plus qu’ailleurs, la misère a des
conséquences physiologiques, et que les Ksouriens tendent en
conséquence à devenir une race différenciée. Au Sahara, on
l’a mis en lumière depuis longtemps, la race blanche ne vit
pas impunément à l’ombre des palmiers ; sous l’influence du
paludisme les enfants métis ont chance de survie dans la mesure où
ils ont du sang noir, et la race se négrifie. Il me semble qu’il
est souvent difficile de distinguer d’un Haratin un soi-disant
Ksourien blanc.
Pas de renseignements détaillés, en tout cas pas de monographie
sur les Ksars de la basse Saoura, en aval de Kerzaz. Et nous
connaissons encore plus mal les ksars à l’ouest de la Saoura,
Ougarta, Zeramra, Tabelbalet.
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XXXVI.
[Illustration : Cliché Gautier
67. — KSAR DE ZERAMRA ; tout petit, on le voit tout entier.
A droite, la Koubba de la photographie 68 (fagots contre le mur).]
[Illustration : Cliché Gautier
68. — A ZERAMRA, KOUBBA DU SAINT QUI GARDE LE BOIS A BRÛLER.
On voit des fagots et des souches appuyés au mur.]
Ougarta et Zeramra sont au pied de la chaîne d’Ougarta, au contact
des grès éodévoniens et des couches mésodévoniennes. Ce contact
est aquifère ; les deux palmeraies sont alimentées par de petites
sources. Elles le sont maigrement, et les deux ksars sont de bien
petites agglomérations humaines. La photographie de Zeramra en rend
déjà sensible l’exiguïté, dont les chiffres du recensement
permettent de se rendre un compte précis. Zeramra a 50 habitants
dont 9 hommes adultes. (Voir pl. XXXVI, phot. 67.)
Ces noms de Zeramra et d’Ougarta qui sont d’usage courant et
que les cartes ont fixés, ne sont pourtant que des déformations
arabes des véritables noms Berbères, encore en usage et qui sont
respectivement Mezremour et Ouggart. Ce dernier d’ailleurs est le
même que le nom beaucoup plus connu de Touggourt.
Je ne sais pas si cette coexistence du nom berbère et du nom arabe
implique la persistance d’un dialecte berbère dans ces deux petits
ksars. En tout cas elle semble indiquer une arabisation plus tardive
et plus imparfaite.
Ougarta et Zeramra sont en effet à une assez faible distance de la
Saoura, une quarantaine de kilomètres, mais ce sont des kilomètres
de reg nu, et qui suffisent à les isoler beaucoup. Ils sont en
dehors des routes habituelles, nos patrouilles y sont venues tard et
rarement. On s’étonne que des agglomérations aussi faibles aient
pu subsister dans une situation aussi dangereuse, aussi en l’air,
sur une frontière aussi peu sûre que la marocaine.
Ça n’a été possible naturellement qu’à force d’humilité
et de ménagements vis-à-vis des deux partis. Zeramra et Ougarta
ne savent pas qui ils doivent redouter le plus des Beraber ou de
nous et se comportent en conséquence.
_A fortiori_ peut-on en dire autant de Tabelbalet qui est beaucoup
plus éloigné, et sur lequel nos renseignements sont très
lacunaires.
On sait que l’oasis contient trois ksars, et qu’elle est
importante ; qu’il y existe une petite zaouia.
On se rend assez bien compte des conditions de la culture. La nappe
d’eau est à fleur de sol, dans les hauts de cet oued Tabelbalet,
qu’on suit tout le long de l’erg er Raoui.
A Ougarta, où la prononciation a chance d’être plus correcte
qu’à Beni Abbès, on prononce Belbala, par suppression des T
initial et final — de même qu’on dit indifféremment au lieu
de Tafilalet, Tafilala, d’où on tire l’adjectif filali. Et que
les noms d’origine berbère soient restés ainsi un mot vivant,
séparable en ses éléments grammaticaux, on serait tenté de
croire que cela suppose chez les indigènes une familiarité avec
la grammaire berbère.
Pourtant on vient d’apprendre, d’une façon incontestable,
que l’idiome propre de Tabelbalet est entièrement original,
il n’est ni arabe ni berbère ! L’assertion est tellement
extraordinaire qu’on se hâte de la placer sous la haute autorité
de M. R. Basset. L’éminent arabisant et berbérisant a entre les
mains un vocabulaire de Tabelbalet, recueilli par un officier. Il
n’a pas encore eu le temps d’en faire une étude détaillée ;
mais il croit avoir affaire à un sabir où les mots sonr’aï
sont particulièrement nombreux. Cet îlot de langue soudanaise à
proximité du Maroc est inattendu, quoiqu’on ait déjà signalé
au Touat un sabir analogue. Il semble, il est vrai, que Tabelbalet,
aujourd’hui en pleine décadence, ait été un grand marché
d’esclaves ou un relais important de négrier. Il jalonne
aujourd’hui, comme point stratégique important, la route du
Tafilalet au Touat celle des rezzous et des harkas. L’oasis est
d’ailleurs sous le patronage des Aït R’ebbach. Les bandes de
Beraber qui à différentes reprises sont venues nous inquiéter
aux oasis y ont toutes fait étape ; depuis la première qui a
donné l’assaut à Timmimoun jusqu’à la dernière, qui a
enlevé les chameaux au pâturage d’Haci R’zel et qui a été
surprise au retour par le maghzen de Beni Abbès à Noukhila, dans
l’oued Tabelbalet. Nous hésitons à fermer aux razzias cette porte
d’entrée en occupant l’oasis, parce que si près du Tafilalet
on craint apparemment d’être entraîné plus loin qu’on ne le
voudrait ; et ici donc, sur un petit point, nous saisissons sur le
fait ce que les frontières entre pays organisés et pays barbares
ont de nécessairement phagédéniques.
Les précieuses notes manuscrites, au poste de Beni Abbès,
ne contiennent pas d’étude sur l’organisation politique et
municipale.
On se rend compte seulement que les ksars ont une organisation
démocratique, la djemaa y concentre l’autorité. Chez les nomades
au contraire, et dans les zaouias, la plus grande part d’autorité
revient en pratique à des familles ou à des personnages influents.
Les notes manuscrites nous apprennent qu’il y a dans chaque ksar
un impôt et un seul ; celui qui doit permettre de subvenir aux
besoins des hôtes et des pauvres. Dans ce but tout individu valide
doit fournir une guessaa d’orge et quelques poignées de blé ;
les propriétaires de palmiers doivent une mesure déterminée de
dattes par groupes de cent palmiers (cette unité d’imposition —
les cent palmiers — porte le nom de mezrag). Il y a dans chaque
ksar une chambre commune où on emmagasine le produit de cet impôt
en nature pour y puiser le jour du besoin.
Auprès du ksar de Zeramra se dresse un tombeau de saint, aux
murailles duquel sont accotés des fagots. C’est la provision de
bois individuelle des habitants ; chacun y dépose la sienne parce
qu’elle y est en parfaite sécurité ; nul n’oserait en dérober
un brin ; elle est protégée efficacement par la crainte de ce saint
particulier ; car ce ne sont pas tous les saints en général qui
ont le privilège de veiller sur le bois à brûler. (Voir pl. XXXVI,
phot. 67 et 68.)
Voilà donc un pays où la police est exercée par un tombeau, et
où le seul service public organisé est celui de l’assistance
publique. Ce sont deux détails charmants et touchants, et qui
évoquent une Salente. Si d’une vieille société défunte, dans
quelques lignes de fastes dépareillés, ces deux seules institutions
avaient survécu, et qu’on voulût à l’aide de ces fossiles
uniques reconstituer tout le corps social, on serait conduit à
imaginer un peuple idéalement doux et heureux, incarnation d’un
rêve philanthropique. Elles font partie intégrante de la société
la plus violente et la plus misérable qui soit.
A Ougarta, les ksouriens invités à augmenter le débit de
leurs sources par un récurage facile, et dont ils reconnaissaient
l’urgence, suppliaient qu’on leur en donnât l’ordre, dût-on
même n’en pas surveiller l’exécution ; n’y ayant pas chez eux
d’autorité d’où pût émaner cette chose qui nous paraît si
simple, un ordre administratif. Curieux exemple d’imbécillité,
d’aboulie sociale.
Les notes manuscrites donnent de curieux détails sur l’irrigation
à Beni Abbès, c’est-à-dire sur l’organisation de ce qui est
la base unique de la vie économique.
La grande source a un débit de 15 à 18 litres à la seconde ;
il faut y ajouter le débit, insignifiant il est vrai, de neuf
petites foggaras.
Cette masse d’eau est divisée en 41 parts, chacune d’un jour
ou d’une nuit. Ce nombre étant impair, ceux qui à la première
tournée ont eu l’eau de jour se trouvent à la seconde l’avoir
de nuit et vice versa.
Chaque part d’arrosage (journée ou nuit) est divisée en cinq
redjala (pluriel de radjel). — Et chaque radjel est divisé
lui-même en soixante habbas.
Prix courant du radjel : 200 francs ; de la habba : 3 fr. 33.
Il existe un répartiteur, qui s’appelle habbar, et qui est
établi près de la mosquée. Il mesure le temps au moyen du vase de
cuivre percé d’un trou qui est d’un usage courant à Figuig et
ailleurs sous le nom de karrouba, et qui porte ici le nom de tsirira,
un sablier d’eau, à cela près que l’eau entre goutte à goutte
dans le récipient tandis que le sable fuit grain à grain de notre
sablier. La tsirira est un bateau troué qu’on fait flotter sur
un baquet et qui coule en un temps donné. En été on compte 18
tsirira de jour et 13 de nuit. En hiver c’est l’inverse. La
tsirira s’emplit donc 31 fois en vingt-quatre heures, ce qui fait
l’unité de temps équivalente à 46 minutes 27 secondes.
Le répartiteur chargé de la tsirira réunit par la partie
supérieure autant de feuilles de palmier qu’il y a de
propriétaires ayant droit à l’eau dans la journée ou dans la
nuit, et à chaque tsirira il fait un nœud à une feuille. Dès
qu’il y a à la feuille autant de nœuds qu’il revient de
tsiriras au propriétaire, le successeur de celui-ci, qui assiste
à l’opération, sort en courant du ksar et crie à son métayer
ou à son esclave, posté dans le jardin, d’y mettre l’eau.
La plus grande latitude est laissée aux propriétaires pour se
céder la totalité ou une partie de leur eau, ou pour changer de
tour de répartition.
La source étant située à quinze cents mètres environ de Beni
Abbès l’eau est amenée au moyen d’une séguia (canal à ciel
ouvert). La séguia vient-elle à se rompre hommes et femmes se
précipitent pour le réparer sur l’ordre de la djemaa. S’il y
a dépense on la répartit au prorata des droits de chacun.
Dans l’organisation vermoulue des oasis, la réglementation
traditionnelle de l’irrigation est apparemment ce qu’il y a de
plus solide et de plus respecté.
D’après Demontès[159] on a recensé dans l’annexe de Beni Abbès
6469 habitants. Toute cette population parle arabe, exclusivement, à
partir de Beni Abbès, encore bien que les noms des ksars attestent
un vieux fonds berbère (Tametert, Timr’arin, etc.). Le long de
l’oued quand on vient du nord Mazzer est le dernier ksar où le
berbère se soit conservé.
[Note 137 : Se reporter à la carte en couleurs hors texte.]
[Note 138 : Flamand, Aperçu général sur la géologie, etc., du
bassin de l’oued Saoura. Extrait des _Documents pour servir à
l’étude du Nord-Ouest Africain_, par Lamartinière et Lacroix,
p. 37, etc.]
[Note 139 : Voir carte Prudhomme. La montagne de sel a été vue,
je crois, par M. le capitaine Dinaux.]
[Note 140 : Notons cependant l’existence, dans le laboratoire
de géologie de la Sorbonne, de clyménies envoyées par M. le
lieutenant Bavière ; elles proviennent, sauf erreur peu vraisemblable
d’étiquette, de deux points appelés Bou Maoud et Dkhissa, qu’on
trouvera sur la carte à l’intérieur de la chaîne. La présence
en ces deux points du dévonien supérieur est donc à peu près
certaine. Ces clyménies, d’après M. Haug, n’appartiennent
pas au même étage que celles de Beni Abbès. Il est évident que
la chaîne d’Ougarta apparaîtra beaucoup moins simple à mesure
qu’on la connaîtra mieux.]
[Note 141 : Est-ce un mot berbère ? faut-il le rapprocher du
mot arabe qui signifie noir ? la chaîne noire de Tabelbalet ? la
première hypothèse est de beaucoup la plus vraisemblable.]
[Note 142 : A proximité de Beni Abbès, il y a là une question
assez simple qui pourrait tenter un officier du poste.]
[Note 143 : M. le lieutenant Bavière a envoyé à la Sorbonne
des clyménies qui proviennent, sauf erreur, d’Ougarta et de
Zeramra. La présence en ces points du dévonien supérieur n’a
certainement rien de surprenant. Mais ces gisements de clyménies,
que je n’ai pas vus, sont nécessairement distincts des gisements
à orthocères. Les schistes marneux et les calcaires dans la
sebkha d’Ougarta me paraissent au contraire très susceptibles,
d’après le facies, de contenir des clyménies, quoique je n’en
ai pas trouvé une seule.]
[Note 144 : Voir Ém. Haug, Sur deux horizons à Céphalopodes
du Dévonien supérieur dans le Sahara Oranais (_C. R. Ac. Sc._,
6 juillet 1903).]
[Note 145 : Haci Touil signifie « le puits profond ».]
[Note 146 : Voir appendice VII (analyse du minerai).]
[Note 147 : Voir appendice III.]
[Note 148 : Notes manuscrites qui m’ont été communiquées au
poste de Beni Abbès par M. le capitaine Martin.]
[Note 149 : Communication orale du Père de Foucault, le célèbre
voyageur au Maroc.]
[Note 150 : On sait que Nazaréen est la traduction littérale
de Nsara.]
[Note 151 : Faidherbe, _Langues sénégalaises, wolof, arabe,
hassania_, etc. Paris, 1887.]
[Note 152 : Les Touaregs du Niger portent ce nom de Gourdana ;
ce sont, je crois, les nègres qui le leur donnent en langue
Sonr’aï. Y a-t-il là autre chose qu’une simple coïncidence ?]
[Note 153 : _Bulletin du Comité de l’Afrique française_,
supplément du 15 janvier 1905.]
[Note 154 : Voir là-dessus : Doutté, _La Géographie_, 1903, I,
p. 185 et suiv.]
[Note 155 : Depont et Coppollani, _Les Confréries religieuses
musulmanes_, p. 501.]
[Note 156 : _Bulletin de la Société de Géographie d’Alger_,
1904, p. 331.]
[Note 157 : De Foucault mentionne un usage analogue. « La debiha est
l’acte par lequel on se place sous la protection perpétuelle d’un
homme ou d’une tribu. Cette expression a pour origine l’ancien
usage, qui n’est suivi aujourd’hui qu’en circonstances graves,
d’immoler un mouton sur le seuil de l’homme à qui on demande
son patronage. » (De Foucault, p. 130 ; voir aussi _Bulletin du
Comité de l’Afr. fr._, suppl. de janvier 1905, p. 20.)]