La plupart des plantes sahariennes sont des arbustes rabougris

dont les chameaux mangent les feuilles, les pousses vertes, les

extrémités tendres ; ils sont pérennes, et, dans les périodes les

plus sèches, quand les jeunes pousses font défaut, la ramification

ligneuse subsiste au-dessus du sol. Les plantes sahariennes les

plus célèbres, le _hâd_ par exemple, le _dhomran_ rentrent dans

cette catégorie.

L’_acheb_ n’est pas une plante, c’est une catégorie, tout à

fait distincte de la précédente, celle des plantes éphémères,

printanières, que les bonnes années font sortir du sol pour un petit

nombre de semaines, dans les coins privilégiés. Les indigènes leur

donnent aussi ce joli nom, _r’ebia_, le printemps ; végétation

classique de steppe en somme, la plante n’est représentée en

temps ordinaire que par ses racines invisibles, ou peut-être même

par une graine enfouie ; vienne le moment favorable, et l’attente

dût-elle être de plusieurs années, la végétation subaérienne

évolue précipitamment.

Au printemps de 1905, qui avait été précédé, on l’a dit, de

pluies abondantes et de grandes crues en octobre 1904, l’_acheb_

sur les montagnes d’Ougarta était assez varié ; un caractère

commun évident était l’énorme prédominance des organes

floraux, pas de feuilles, des fleurs en grappes volumineuses, sur

des stipes grêles et nus ; pas trace de verdure dans l’impression

d’ensemble. Au-dessus de Beni Ikhlef l’acheb était représenté

par une espèce à fleurs violettes ; la montagne apparaissait de

loin couverte d’une moisissure violette d’un effet étrange et

délicat sur la roche noire de poix.

Les chameaux « mangent le printemps » avec avidité ;

l’engloutissement de gerbes de fleurs dans ces gueules

particulièrement répugnantes heurte notre concept européen du

bouquet, et fait une impression blasphématoire.

J’ai noté aussi la présence d’_Anabasis aretioides_.

La chaîne d’Ougarta serait donc un pays de pâturages, et si elle

n’est pas un pays d’élevage la faute en est aux hommes et aux

circonstances, non pas à la nature.

Elle a aussi des richesses minérales, on l’a dit.

A l’ouest de Beni Ikhlef sur la route d’Ennaya, au lieu dit

Tamegroun un filon de quartz cuprifère court dans les grès

dévoniens, qui sont imprégnés au contact. Autant que j’ai pu

en juger après un examen sommaire, et toutes réserves faites

sur mon inexpérience, en matière d’évaluations minières,

l’affleurement mériterait d’attirer l’attention s’il se

trouvait dans un pays moins inaccessible et moins désolé. D’autant

plus qu’il n’est certainement pas isolé (Golb en Nehas). On

peut se demander s’il n’y a pas là pour la Saoura une ressource

future éventuelle[146].

C’en a été une à coup sûr dans un passé

indéterminé. L’affleurement de Tamegroun a été exploité par

les indigènes, très sommairement, il est vrai ; les trous et les

tranchées d’exploitation qui s’échelonnent le long du filon,

ont à peine un mètre ou deux de profondeur. (Voir pl. XXXI,

phot. 58.) Le minerai était calciné ou traité sur place, comme

l’atteste la présence de scories.

Le souvenir de cette exploitation s’est conservé dans la mémoire

des indigènes.

Je dois à l’obligeance de M. le capitaine Martin, commandant

l’annexe de Beni Abbès, et à celle de M. l’interprète

militaire Stackler, la copie et la traduction d’un texte arabe,

conservé au monastère de Guerzim, et qui concerne la mine de

Tamegroun[147]. Il y est question de sorcellerie bien plus que de

métallurgie. La mine est devenue un trésor gardé par des génies :

les procédés d’extraction n’ont rien de scientifique :

« il faut égorger un hibou, le battre avec une tige de fenouil,

etc. ». On sait d’ailleurs que chez les primitifs un lien

étroit unit la sorcellerie et le travail ou l’extraction des

métaux : au Maroc, le Sous est à la fois la patrie des mineurs et

des sorciers. Tamegroun d’ailleurs a sans doute été exploité

par les Marocains, à une époque indéterminée ; je ne crois pas

qu’il le soit actuellement.

=L’homme.= — Si obscur que soit le passé humain de l’O. Saoura

on peut essayer, peut-être, de dégager des souvenirs et des

légendes indigènes quelques grandes lignes un peu floues.

On trouve dans la région des tombeaux préislamiques (redjems) ;

ils sont tout à fait semblables aux redjems habituels à mobilier

de cuivre et de fer ; et leur distribution semble accuser une

répartition de la vie toute différente de l’actuelle. Le lit

même de la Saoura, où sont concentrées les oasis actuelles est

plus pauvre en redjems que la chaîne d’Ougarta ; ils paraissent

nous reporter à une époque de vie nomade où la culture intensive

des oasis n’existait pas encore. A Beni Abbès, d’autre part,

on se souvient ou on croit se souvenir de la date où aurait été

captée la grosse source. Ce souvenir a pris naturellement forme

de légende religieuse. « Un marabout égyptien, Si Othman el

Gherib planta un bâton en terre : à ma mort, dit-il, une source

jaillira en ce point pour que vous puissiez laver mon cadavre. Le

bâton resta fiché en place, et, quand on le retira, à la mort

du santon, la source jaillit. » Ceci se serait passé soixante ans

avant que le Touat fût occupé[148]. Il va sans dire que ces bribes

d’hagiographie sont dépourvues d’intérêt historique. Peut-être

pourtant doit-on retenir que la palmeraie de Beni Abbès n’a pas

la réputation de remonter à une époque immémoriale.

Voici maintenant qui est plus récent et plus précis.

Dans l’oued Saoura, à une trentaine de kilomètres au sud de

Beni Abbès, auprès du ksar de Tametert, on montre les ruines

d’un ksar au sommet d’une butte ; c’est Ksar en Nsara, le

bourg des chrétiens. D’après la tradition, ce bourg, peuplé

de chrétiens, aurait subsisté jusqu’à une date indéterminée,

où les musulmans l’assiégèrent, le prirent et le détruisirent.

D’autres ruines portant le même nom, et auxquelles se rattache

la même légende, se voient entre Beni Ikhlef et Bou Khrechba.

D’après le P. de Foucault ces vieux « villages nazaréens »

sont nombreux dans l’O. Draa[149].

A une pareille distance des côtes marocaines, ces chrétiens ne

peuvent pas avoir été des Portugais ; s’agirait-il donc d’une

communauté chrétienne indigène, qui aurait été détruite

tardivement ? M. Basset, consulté, croit cette hypothèse

inadmissible. Il ne faut pas d’après lui, prendre trop à

la lettre le nom de Nsara (chrétiens) : « Je le regarde comme

synonyme de Djohala (païens) ; ces noms s’échangent souvent dans

les traditions populaires : comme dans les chansons de gestes, les

Saxons de Guiteclin (alias Witikind), jurent par Mahom, Appollin et

Tervagant. » Les habitants de Ksar en Nsara n’étaient donc pas des

chrétiens, c’étaient des païens ou semi-païens, peut-être des

kharedjites ; à coup sûr des ennemis de la foi orthodoxe, puisque

leurs voisins musulmans les ont anéantis. Rien ne nous autorise

d’ailleurs à fixer la date de cet anéantissement. Pourtant, la

précision des souvenirs indigènes me semble rendre peu vraisemblable

une date très reculée.

C’est aux « Nazaréens[150] » que la tradition attribue le

captage des sources et l’aménagement des oasis (tradition très

nette à Ougarta en particulier). Elle leur donne pour successeurs

les Beni Hassen, et ici nous sommes sur un terrain historique assez

sûr. Les Beni Hassen, qui se retrouvent aujourd’hui au Maroc dans

la plaine de l’O. Sebou ont été au Sahara les propagateurs de

la langue arabe et d’un degré plus élevé de culture islamique

jusqu’au Sénégal. L’arabe que parlent les Maures sénégalais

s’appelle aujourd’hui encore le Hassaniya[151]. Les Beni Hassen

ont laissé en effet dans la Saoura le souvenir d’une très grande

et très puissante tribu ; et ce souvenir est resté très vivant,

leur nom revient souvent dans la tradition. Les ruines d’un ksar

Beni Hassen (mais que je n’ai pas vues) se trouvent à Beni Abbès

sur la gara qui surplombe la palmeraie de l’autre côté de l’oued

(rive droite). (Voir fig. 41.)

La Saoura actuelle est dominée politiquement, où du moins elle

l’a été jusqu’à notre venue, par les R’nanema.

Au poste de Beni Abbès, M. le capitaine Martin a bien voulu me

communiquer une étude sur les R’nanema, œuvre d’un officier

dont je regrette d’ignorer le nom.

Voici de quelle façon la tribu se divise elle-même.

{ { Ataouna.

{ {

{ Debahba { Oulad Hammou.

{ {

{ { Oulad Saad.

{

{

{ { Oulad Rezoug.

{ {

{ Chemamcha { Oulad Hossein.

{ {

{ { Maadid.

{

{

{ { Gourdana.

{ {

R’nanema { { Oulad Zian.

{ {

{ Ataouna { Oulad Ali.

{ {

{ { Oulad Alla.

{ {

{ { Gharaba.

{

{

{ { Oulad ben Kina.

{ {

{ Gourdana[152] { Oulad Moktar.

{ {

{ { Oulad Dehan.

{ {

{ { Oulad Abbou.

Je ne suis pas très sûr que cette sèche énumération soit

susceptible de présenter un intérêt général. Peut-être pourtant

permet-elle d’entrevoir l’armature politique et sociale de

la tribu. M. Doutté, étudiant les tribus du Maroc occidental, a

publié quelques tableaux de subdivisions ethniques dont l’analogie

avec celui-ci paraît évidente, quoiqu’ils soient d’une analyse

beaucoup plus poussée.

Le dernier élément constitutif semble bien être la famille

_lato-sensu_.

M. Doutté décrit ainsi la tribu marocaine. « Bien que l’analyse

montre qu’elle est en général formée d’éléments de

provenances diverses au point de vue ethnique, elle est cependant

conçue par ses membres comme une immense famille, et cette conception

se traduit souvent par la croyance en un ancêtre éponyme[153]. »

Les Oulad Alla par exemple affirment descendre tous d’un certain

Alla ben Hammou, originaire de Bou Denib (dans les hauts de

l’O. Guir).

Les Oulad Hammou se rattachent à un certain Hammou Ould Keroum,

des Krerma, fraction des Ahlaf, habitant la plaine de Tafrata au

sud-ouest d’Oudjda.

Ces familles sont groupées en clans (?) groupés eux-mêmes en une

confédération, qui est la tribu (?) des R’nanema.

Les familles, qui ont conservé le souvenir de leur origine, se

réclament des coins les plus divers de l’Afrique du nord. Il en

est qui sont venues de Kairouan et même de Tripolitaine, d’autres

du dj. Amour, beaucoup du Maroc (Moulouya, O. Draa, Merrakech,

Sahel). En somme, ici comme dans tout le reste de l’Afrique du

nord le brassage des races a été très énergique[154], avec une

prédominance peut-être des éléments marocains.

Ce qui fait l’originalité et l’unité de ces R’nanema,

d’origines si diverses, c’est qu’ils sont nomades et non

pas ksouriens.

Le territoire qui leur appartient est considérable, le long de

l’oued il va de Merhouma jusqu’au delà de Tagdalt. C’est

la section la plus riche de la Saoura, la _r’aba_, recouverte

d’une « forêt » continue de palmiers, l’oasis d’un seul

tenant de beaucoup la plus étendue de toute la région. Les ksars

s’y pressent plus nombreux qu’ailleurs ; et d’ailleurs les

R’nanema sont propriétaires de ksars isolés en dehors des limites

de leur territoire propre ; un des ksars de Beni Abbès par exemple

est R’nanema. Ces ksars, au rebours des autres, ne sont pas des

individualités politiques autonomes ; beaucoup d’entre eux ne

sont même pas des individualités municipales.

Anefid par exemple est une simple ferme habitée par des métayers

haratin.

D’autres sont de simples lieux de refuge et d’ensilotement,

des abris momentanés, inhabités la plupart du temps, des murailles

vides à proximité des terrains de culture ; ce sont, par exemple,

Béchir (qui est une station d’été), Tametert, Idikh, Ammès,

Ksir el Ma, Beiada, Timr’arin, Meslila, Ksabi.

C’est le même type de ksars qu’on retrouve dans l’oued Guir

(Bahariat) entre les mains d’autres nomades les Doui Menia :

simples magasins fortifiés et non pas lieux d’habitation ; la

vie s’écoule ailleurs dans les pâturages.

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XXXV.

[Illustration : Cliché Gautier

65. — LE MINARET DE KERZAZ, construit en pierres, qui contrastent

avec le pisé des murs.]

[Illustration : Cliché Gautier

66. — UN QUARTIER DE KERZAZ vu du haut du minaret de la photographie

65.

Remarquer les toits en terrasses de pisé. A gauche et en haut

de la figure, on voit l’Oued Saoura et la dune voisiner comme

d’habitude.]

Les pâturages des R’nanema sont à l’est dans l’erg, et sans

doute ne se font-ils pas faute d’utiliser ceux de l’ouest, dans la

chaîne d’Ougarta, lorsqu’ils peuvent le faire sans danger. Ce

sont d’ailleurs des nomades à parcours assez restreint, ces

Sahariens ne sont pas des méharistes, tous cavaliers, ou piétons,

et cela suffit à leur interdire les grandes randonnées à travers

le désert. Ils ne s’éloignent pas de la Saoura.

En revanche ils ont fait peser un joug très lourd sur les indigènes

de la Saoura. Rohlfs, le premier Européen qui les a vus, insiste

sur leurs exactions. C’était pourtant, lors de notre venue, une

tribu en décadence. Si vagues que soient les données historiques

à leur sujet, on suit le recul progressif de leur influence à

travers le XIXe siècle.

On a vu qu’ils furent les maîtres de la Zousfana et qu’ils en

furent expulsés par les Doui Menia après des luttes acharnées.

En 1894 une harka de Doui Menia et de Beraber, provoquée par les

agents du sultan, ravagea la Saoura, et fit tomber après un long

siège le ksar principal des R’nanema (el Ouata, je crois), où

s’était réfugiée caïd Alla, le chef ou en tout cas l’homme

le plus influent de la confédération.

Les R’nanema étaient donc progressivement refoulés par une

poussée venue de l’ouest, lorsque nous nous sommes établis dans

l’O. Saoura. Aussi ont-ils vu en nous des protecteurs ; et caïd

Alla en particulier nous a été dévoué aussi longtemps qu’il

a vécu.

L’autorité brutale des nomades est contre-balancée par

l’influence religieuse des zaouias.

Il y en a une petite à el Maja, une autre à Beni Ikhlef, une autre

à Igli, mais les plus notables de beaucoup sont Guerzim et surtout

Kerzaz. Guerzim est dit-on plus ancienne, et se juge elle-même

plus vénérable. Kerzaz est actuellement bien plus importante, on

s’en rend compte au seul aspect de son minaret, très simple, mais

construit de la base au sommet en dalles de grès, luxe unique dans

un pays de construction en pisé. (Voir pl. XXXV, phot. 65 et 66.)

D’après Depont et Coppolani, la zaouia de Kerzaz, maison mère

de l’ordre des Kerzazia, a été fondée par le chérif, Ahmed

ben Moussa el Hassani Mouley Kerzaz, né vers 1502 de J.-C. La

date est à retenir ; les XVe et XVIe siècles sont un moment

décisif dans l’histoire des oasis sahariennes. La confrérie,

d’après Depont et Coppolani[155], compte environ 2000 adeptes dans

la province d’Oran, et davantage vraisemblablement au Maroc. Dans

la Saoura sa prépondérance est financière autant que politique ;

Kerzaz est propriétaire de palmiers dans des oasis éloignées,

comme Beni Abbès. A Kerzaz la baraka se transmet héréditairement

dans la famille du fondateur, mais non pas de père en fils ; elle

appartient aux plus âgés des membres de la famille. Il en résulte

une gérontocratie, qui donne au gouvernement et à l’administration

municipale un caractère original — très distinct de ce qu’on

observe soit dans les ksars, soit chez les R’nanema.

=Les ksars autonomes.= — Vis-à-vis des nomades et des marabouts

les ksars autonomes de la Saoura jouissent d’une indépendance

dont le degré varie avec leur force et leur situation. Nous sommes

assez bien renseignés sur les ksars septentrionaux Igli, Beni Abbès.

_Igli._ — M. Calderaro, nous a donné un historique

d’Igli[156]. Il donne l’étymologie du mot dont l’ethnique est

Glaoua. Les Glaoua sont une tribu marocaine bien connue qui habite

le Grand Atlas au sud de Merrakech. Quelques membres de cette tribu

« sont venus s’installer à une époque reculée sur un monticule

à environ 1500 mètres au sud-ouest d’Igli, et auraient fondé

un ksar appelé Aghrem Amekran (le grand Ksar) dont les ruines sont

encore visibles de nos jours ». Le ksar actuel est une zaouia fondée

vers le milieu du XVIIe siècle par un chérif venu du Gourara, Sidi

Mohammed ben Othman. La date est à retenir ; c’est à la même

époque à peu près que fut fondée la zaouia de Kenatsa. Mais Igli

est bien loin d’avoir eu la fortune de Kenatsa ; son rayonnement

est resté tout local ; sa seule filiale est le petit couvent voisin

de la zaouia Tahtania. Aussi les Glaoua sont bien loin de jouer, soit

dans l’oued Zousfana, soit dans la Saoura le rôle d’aristocratie

religieuse et financière qui est réservé aux grandes zaouias,

comme Kerzaz ou Kenatsa ; leur histoire telle que M. Calderaro

nous la raconte sommairement est celle de tant d’autres ksars ;

à travers les âges ils ont été pillés alternativement par les

nomades voisins, Beraber, mais surtout Doui Menia et R’nanema. A

notre arrivée ils payaient la protection des Ouled Sliman, fraction

Doui Menia. Pourtant « les Doui Menia, d’après M. Calderaro,

ne possèdent pas de palmiers dans l’oasis d’Igli ; la palmeraie

entière appartient aux Ksouriens ». C’est là un grand avantage

qu’ils ont sur d’autres, les Beni Goumi en particulier. Ils le

doivent apparemment à leur caractère religieux.

_Mazzer._ — Mazzer, d’après les notes manuscrites du poste de

Beni Abbès, a été partiellement peuplé par des réfugiés venus

de Si Akkachi, un vieux ksar dont on voit les ruines à mi-chemin

entre Igli et Mazzer et qui aurait été détruit par les Glaoua il

y a cent cinquante ans. Un certain Moussa ben Brahim, échappé au

désastre avec sa famille, aurait fait souche à Mazzer des Oulad

Moussa ben Brahim.

Mais Mazzer est beaucoup plus ancien, et d’ailleurs on ne concevrait

pas que sa très belle source ait pu jamais rester inutilisée.

La tradition mentionne une ancienne émigration des indigènes

de Mazzer (Oulad Raho, Oulad Khalfallah), qui seraient allés

s’établir au nord du Tafilalet, dans le district de Tissini

(?) Petit détail, insignifiant en soi et qui ne vaudrait sans

doute pas la peine d’être rapporté, s’il ne s’ajoutait

à d’autres pour montrer les liens étroits, après tout, qui

unissaient la Saoura au Maroc.

Les autres familles de Mazzer sont les Oulad Moussa ben Daoud,

(venus de l’O. Draa) ; les Oulad Hamza et les Oulad Alla (venus

des hauts du Guir).

Mazzer est un petit ksar d’autonomie précaire. Il a acheté

la protection des Ouled Sliman (fraction Doui Menia) et il est

entièrement dans leurs mains.

Voici un petit détail qui permet d’apprécier le degré de

subordination des ksouriens de Mazzer vis-à-vis des nomades et des

marabouts, voire même vis-à-vis de leurs voisins plus puissants

les ksouriens d’Igli.

Les marabouts de Kerzaz ont dans l’oasis de Mazzer les droits

d’irrigation suivants (proportionnels naturellement au nombre des

palmiers irrigués),

{ 6 bassins en été.

{

{ 14 — en hiver.

Les Glaoua ont droit à { 2 — en été.

{

{ 3 — en hiver.

Les Oulad Moussa ben Daoud { 1/2 — en été.

{

{ 1 — en hiver.

Les Oulad Hamza { 1/2 — en été.

{

{ 1 — en hiver.

Les marabouts de Kerzaz ont donc à Mazzer des droits de propriété

qui sont à ceux d’une des quatre familles indigènes comme 20

est à 1 et demi.

On saisit là sur le fait et on peut exprimer en chiffres

l’abjection de prolétaire ksourien dans sa propre palmeraie. Et

notez qu’il s’agit de ksouriens libres et non pas de haratin.

_Beni Abbès._ — Il y a trois ksars dans l’oasis de Beni

Abbès, l’un est celui des R’nanema, l’autre est habité

par les haratin qui cultivent pour le compte des marabouts de

Kerzaz les palmiers appartenant à la zaouia (la petite palmeraie

d’Ouarourourt). Le troisième est celui des Abbabsa (indigènes

libres de Beni Abbès). Cette simple énumération atteste que les

Abbabsa ne sont pas les maîtres chez eux. Ils constituent pourtant

un gros ksar qui a son histoire distincte et son autonomie.

Les Abbabsa, d’après les notes manuscrites aux archives de Beni

Abbès se décomposent comme suit :

Oulad Hamed { On ne nous donne de renseignements que sur

{ leur antiquité relative. Ils ont précédé à

Oulad Ali ben Moussa { Beni Abbès l’arrivée de la famille suivante.

{ Viennent du ksar d’el Maïz à Figuig. Deux

{ frères ont quitté en même temps le ksar, Ali

{ ben Yahia, qui s’est fixé à Beni Abbès où il

Oulad Raho { a fait souche des Oulad Raho — et X... qui

{ s’est fixé à Charouin où il a fait souche

{ d’une famille qui se donne le nom de Cheurfa.

{ Sont originaires du Sfalat (Tafilalet). Le

{ premier d’entre eux qui se soit fixé à Beni

{ Abbès est Si Mohammed ben Abdesselam, qui a

Oulad men la Ikhaf { fondé le ksar actuel il y a 150 ans ; car

{ auparavant la population était répartie en 2

{ ksars.

Oulad el Kebir { Ces quatre familles sont groupées en un

{ rameau unique, sous le nom d’Oulad el

Oulad Obéid { Mehdi : elles ont vécu à part dans un ksar

{ spécial jusqu’à la fondation du ksar actuel.

Oulad Saïd { Les Oulad el Mahdi sont originaires de la

{ fraction des Oulad Noguir, tribu des Idersa,

Oulad Cherki { confédération Doui Menia.

L’aspect du terrain confirme ces renseignements

généalogiques. Au-dessous du ksar des Haratin, on voit les ruines

de celui qui fut habité autrefois par les Oulad et Mehdi ; au

nord du ksar des R’nanema les ruines de celui qu’habitaient les

Ouled Hamed, Ouled Ali ben Moussa et Ouled Raho. Ce sont les anciens

habitants de ces ruines qui fusionnèrent il y a cent cinquante ans

pour fonder le ksar actuel.

Tous les ksars, en ruines ou actuels, sont voisins et ont un air de

parenté, ils sont groupés dans la palmeraie ou sur sa lisière,

au pied de la gada de Si Mohammed ben Abbou. On appelle ainsi ce

tronçon de hammada pliocène, libre de sable, qui s’allonge en

feidj au milieu de l’erg, à l’est de Beni Abbès, et sur la

tranche duquel sourdent les eaux qui alimentent la palmeraie. Le ksar

plus ancien des Beni Hassen se dresse au contraire sur l’autre

rive, la droite, au sommet d’une gara difficilement accessible

loin de l’eau et des cultures, dans une situation défensive et

dominatrice, qui évoque à elle seule une autre époque, d’autres

conditions politiques et apparemment économiques. (Voir fig. 41.)

Les notes manuscrites anonymes aux archives de Beni Abbès

nous renseignent sur ce qu’on pourrait appeler les relations

diplomatiques des Abbabsa. La plupart des ksars de la Saoura avaient

conclu avant l’occupation française des conventions avec les

tribus voisines. Ces conventions étaient de deux sortes.

La _tata_ était un pacte par lequel les parties contractantes

s’engageaient mutuellement à réparer les dommages éventuellement

causés par des individus appartenant à l’une ou l’autre

partie. La tata ne comportait le paiement d’aucune redevance.

La _khaoua_ était une convention par laquelle une fraction ou un

homme influent accordait sa protection à une autre fraction plus

faible, et ce moyennant le paiement d’une redevance qui portait

le nom de mezrag.

Les Abbabsa avaient une tata avec les Aït bou Grara, des Aït Rebbach

(Beraber). En 1894 ils en conclurent une avec un certain Taleb Brahim

ou Addou, des Aït ou Menaçef (Beraber), qui habitait au Draa. Ils

en avaient une autre avec les Ouled Ahmar des Idersa (Doui Menia) ;

mais ceux-ci ne tinrent pas leurs engagements. Il est évident que

ces tata conclues avec des Beraber avaient pour but d’assurer aux

Abbabsa l’accès des marchés du Tafilalet.

Les notes manuscrites anonymes ne mentionnent pas de convention

avec les R’nanema. Il faut bien qu’il y en ait eu cependant,

et de portée politique bien plutôt que commerciale, puisque il

y a dans l’oasis de Beni Abbès, un ksar de R’nanema. On nous

dit que ce ksar a été construit il y a une vingtaine d’années

par les Abbabsa eux-mêmes qui y appelèrent et y installèrent

les R’nanema, à titre de protecteurs, parce que les Doui Menia

menaçaient de détruire la séguia.

Les notes manuscrites nous font connaître d’une façon plus ou

moins fragmentaire l’histoire moderne des Abbabsa ; c’est une

histoire de petites guerres confuses avec tous les voisins.

[Illustration : Fig. 41. — Beni Abbès.]

Missions au Sahara, tome 1 · 第 20 / 36 段