même direction que celle des plissements hercyniens et il y a entre
les deux un lien de cause à effet.
Entre Igli et Ksabi (tout proche de Foum el Kheneg) une trentaine
de ksars s’alignent le long de la Saoura, ce qui fait en moyenne
un village tous les six ou sept kilomètres ; sur certains points
ils sont notablement plus serrés, jamais à plus de 25 kilomètres
l’un de l’autre.
Une pareille densité de population est tout à fait anormale le
long d’un oued saharien et s’explique nécessairement par des
conditions physiques très particulières.
Très en gros on peut dire que l’O. Saoura est resserré sur
tout son cours entre la dune et la montagne ; sa rive gauche est de
sable et sa rive droite de roc, traduit en langage géologique, cela
signifie qu’il suit assez exactement la limite des deux terrains
le Mio-Pliocène et le Dévonien. C’est une circonstance heureuse,
parce que cette limite est aquifère.
Le lit est partout marqué avec une extrême netteté, encadré de
hautes falaises, qui atteignent parfois une cinquantaine de mètres ;
et il est net de sable. Les dunes, très puissantes pourtant, et
qui atteignent facilement une centaine de mètres d’altitude,
s’arrêtent méticuleusement à l’oued, leur contour en suit
fidèlement les méandres, et ces masses instables ne se permettent
nulle part d’envahir le lit béant à leurs pieds. Que cet océan
de sable soit arrêté si nettement par un aussi petit obstacle,
c’est un fait étrange et qu’on serait tenté de dire miraculeux,
en ce sens du moins que nos connaissances actuelles ne nous en
fournissent pas d’explication tout à fait satisfaisante ; à tout
le moins peut-on dire qu’il atteste une connexion entre le contour
des ergs et le tracé des oueds. Quelles que soient les causes il
est tout à fait important que la Saoura ait un lit profond, net,
libre d’obstacle où la pente est en moyenne d’un millimètre
par mètre. C’est un canal naturel d’irrigation qui guide et
chasse au loin les crues. (Voir pl. XXX.)
La Saoura en effet n’est pas un fleuve tout à fait mort, et à
certaines époques, très espacées il est vrai, elle coule sans
métaphore. Elle est constituée par deux rivières, la Zousfana
et le Guir, qui ne sont pas dépourvues d’eau courante. On sait
déjà ce qui peut s’en trouver dans la Zousfana, et c’est à vrai
dire assez peu. D’après le capitaine Normand l’oued coulerait
une fois ou deux par an, et il semble que ces crues exceptionnelles
parviennent jusqu’à Igli.
Mais c’est le Guir surtout qui est une rivière tout près d’être
normale. On le connaît très mal. On sait pourtant qu’il prend sa
source dans des montagnes bien plus hautes et bien plus humides que le
Grouz et le Beni Smir, dans le grand Atlas marocain ; les « montagnes
de neige » disent les indigènes, _djebel el theldj_. Les hautes
vallées Atliques constitutives du Guir sont habitées par une
population sédentaire et agricole de Beraber. Même sur le bas Guir
le « Bahariat » des Doui Menia est une grande plaine de culture
liée à l’existence des crues régulières.
On nous dit d’ailleurs que l’oued sur tout ou presque tout son
parcours garde habituellement un filet d’eau légèrement salée ;
la salure de ces eaux s’expliquant vraisemblablement par des
causes géologiques : la carte Prudhomme signale sur le bas Guir un
« Golb el Melah — rocher de sel » ; il est possible que le Guir
rencontre des bancs de sel triasique, si fréquents dans l’Atlas,
et il est sûr que sur tout son cours, moyen et inférieur, les
argiles cénomaniennes, chargées de gypse et de sel jouent un rôle
considérable. A Igli même, au confluent avec la Zousfana, et à
différentes époques, j’ai vu couler le Guir et de la boucle
de l’oued auprès du poste on entend s’élever un coassement
continu de grenouilles. Par le canal de la Zousfana et surtout du
Guir les crues descendues de l’Atlas envahissent la Saoura ;
elles approvisionnent de barbeaux les r’dirs de Beni Abbès ;
très certainement il arrive qu’elles parcourent d’un élan la
Saoura tout entière jusqu’à Foum el Kheneg ; au poste de Ksabi en
octobre 1904 le maréchal des logis Galibert a photographié une crue
qui couvrait toute la vallée et qui n’était pas encore écoulée
au bout de huit jours (voir pl. IX, phot. 18). Octobre 1904 a été
particulièrement pluvieux dans le Sud-Oranais, à cette date une
inondation a ravagé le village d’Aïn Sefra qui n’avait pas
connu pareille catastrophe depuis sa fondation.
On n’a pas de documents sur la fréquence et la périodicité
des crues. Il est certain pourtant que dans l’hiver 1906-1907,
qui fut particulièrement pluvieux, l’oued a coulé pendant cinq
mois consécutifs au pied du poste de Beni Abbès, et au printemps
1907 la crue dépassait assurément Foum el Kheneg.
Il est probable que la Saoura coule à de très longs intervalles,
supérieurs à une année, mais enfin elle coule, et elle roule
alors d’énormes masses d’eau.
Il est clair qu’elle emmagasine alors de puissantes réserves dans
les cuvettes de son lit, qui est, en tout temps, semé de r’dirs ;
— (Beni Abbès — la R’aba — Kerzaz — Beïada — Ksabi,
où les moustiques sont intolérables). Il serait imprudent pourtant
d’attribuer les r’dirs à l’influence exclusive des crues.
Un fait tout à fait caractéristique c’est que la Saoura est en
quelque sorte hémiplégique ; toutes les palmeraies sans exception
sont sur la rive gauche, et lorsque par exception et pour des
raisons de commodité architecturale on a construit le ksar sur la
rive droite (Timmoudi), le village est séparé de la palmeraie par
toute la largeur de l’oued. Toutes les canalisations s’enracinent
à l’est.
Rien de plus naturel. L’oued Saoura sur sa rive droite longe le
pied de la montagne à quelques kilomètres de la ligne de partage des
eaux ; sur la rive gauche, au contraire, le bassin encore qu’on ne
puisse pas préciser ses limites s’étend certainement très loin.
D’ailleurs sur la rive gauche la nappe d’eau souterraine trouve
des conditions particulièrement favorables de mise en réserve et
d’adduction progressive. L’erg du Gourara est très mal connu ;
il est impossible de tracer, même hypothétiquement, le réseau
des affluents qui s’y trouvent assurément enfouis. En tout cas
il est certain que l’erg est formidablement massif et il semble
bien reposer à peu près partout sur le même substratum, le
Mio-Pliocène, particulièrement intéressant par ses épaisseurs
de sable miocène non concrétionné. Sable d’alluvions ou de
dunes, l’épaisseur doit atteindre et dépasser presque partout
une centaine de mètres ; une monstrueuse éponge que la pente du
terrain égoutte dans la Saoura tout le long de sa rive gauche.
C’est d’abord un admirable condensateur. Les rares pluies
qui tombent sur ce sol meuble par excellence sont bues avec une
instantanéité qui ne laisse aucune chance à l’évaporation. On
sait en outre qu’un sol de sable, par sa porosité qui multiplie sa
surface de radiation nocturne, est particulièrement apte à provoquer
des rosées ou des phénomènes de cet ordre ; on signale en hiver
sur les dunes la fréquence relative des gelées blanches et notons
que à Ksabi la température en hiver s’abaisse occasionnellement
jusqu’au-dessous de zéro. L’erg est donc bien organisé pour
soutirer à l’air ambiant le maximum d’humidité.
Mais par surcroît, et ceci est je crois l’essentiel, il recouvre
un réseau de rivières quaternaires, c’est-à-dire un terrain dont
les âges antérieurs ont organisé le drainage. Ainsi advient-il
que toutes les eaux qui tombent ou qui se condensent dans un
immense espace, englobant un morceau de l’Atlas sont absorbées,
protégées, et acheminées vers la rive gauche de la Saoura.
Quand on essaie de serrer d’un peu plus près la question on
distingue dans le lit de la Saoura un certain nombre de sections
qui s’individualisent.
Entre Igli et Beni Abbès la limite géologique entre Mio-Pliocène
et Dévonien n’est pas marquée exactement par le lit de l’oued ;
elle est même assez loin dans l’ouest, où elle est jalonnée par
deux petites palmeraies, celles d’Ougarta et de Zeramra. Le lit
de la Saoura, il est vrai, a entamé le Mio-Pliocène jusqu’à la
pénéplaine primaire sous-jacente.
Dans cette section du cours les palmeraies sont rares et distantes,
mais en revanche assez considérables. Ce sont Igli, Mazzer,
et Beni Abbès, respectivement séparées par des étapes de 25
kilomètres. Pour être tout à fait complet, il est vrai, il faut
ajouter la palmeraie, très petite et inhabitée, d’Ouarourourt
à quelques kilomètres en amont de Beni Abbès.
Qu’Igli soit précisément au confluent de la Zousfana et du
Guir cela suppose que ces deux oueds ont un rôle à jouer dans
l’irrigation des jardins. En arrière d’une barrière rocheuse
carboniférienne, la nappe d’eau souterraine stagne dans une grande
plaine d’alluvions, où on va la chercher dans des puisards larges
et peu profonds (de 4 à 8 mètres) et d’après Calderaro ces
puisards sont la principale ressource de la palmeraie. Pourtant
je retrouve dans mes notes mention d’une foggara, une seule,
une canalisation quelconque allant capter de l’eau, plus douce
que celle du Guir, dans la direction de l’est, sous les dunes.
Le cas de Mazzer est parfaitement clair : à la base de la falaise
mio-pliocène, sur la rive gauche, jaillit une très grosse source ou
mieux un petit ruisseau d’eau claire ; il débouche sous une voûte
travertineuse qu’il s’est construite lui-même, il donnerait
100 litres à la minute. On l’appelle Aïn el Hammam. Il existe
d’ailleurs à Mazzer cinq autres petites sources beaucoup moins
importantes.
Ouarourourt est alimenté de même par un tout petit filet d’eau
qui sourd à la base de la dune.
Beni Abbès a ses r’dirs pérennes et poissonneux, mais cette
pérennité même d’une mare superficielle, dans un pays où les
crues ne sont pas même annuelles, je crois, atteste que les r’dirs
doivent être alimentés par une circulation souterraine. Ce ne
sont pas les r’dirs d’ailleurs qui jouent un rôle essentiel
dans la vie de la palmeraie. C’est la seguia ; elle jaillit de
la falaise mio-pliocène, au sud immédiat du village, tout à fait
comparable à la source de Mazzer et plus importante encore. Il existe
d’ailleurs outre la grosse source huit petits suintements distincts
tous voisins. Il est donc incontestable que, dans la section amont de
la Saoura, — Igli mis à part — les palmeraies sont alimentées
par de grosses sources naturelles, des douix dirait-on en Bourgogne,
qui jalonnent la rive gauche.
En aval de Beni Abbès l’oued entre dans une section de son cours
tout à fait à part. Il a dû s’ouvrir un chemin à travers un
horst éodévonien, et pour partie peut-être silurien ; il s’est
creusé dans les grès un beau canyon (en aval de Merhouma), et
dans les argiles des gorges sauvages (ksar en Nsara). L’érosion
paraît ici plus jeune qu’en amont et la pente du lit paraît,
à l’œil, plus accentuée. Une carte topographique précise
accuserait, je crois, une rupture de pente, à la traversée de
cette barrière puissante, où l’oued n’a pas encore atteint
un profil d’équilibre. L’existence de cette barrière n’est
probablement pas étrangère à la richesse en eau de la falaise et
de la cuvette à Beni Abbès.
Ce horst hercynien offre de médiocres conditions aux agglomérations
humaines. Elles n’y font pas tout à fait défaut pourtant, il
y a des cultures à Merhouma, mais pas de village, il est vrai ;
des palmeraies minuscules avec quelques habitants à Noukhila et à
Bechir. Çà n’en est pas moins un intervalle à peu près vide
entre les groupements importants d’amont et d’aval.
Celui d’aval surtout est considérable, c’est le plus dense de
toute la Saoura. A partir de Tametert, mais surtout d’el Ouata où
la cuvette s’élargit, jusqu’à Beiada, sur une cinquantaine de
kilomètres, les palmiers se touchent, et souvent aussi les ksars ;
c’est la _R’aba_, la _forêt_ de palmiers. Ce coin privilégié
est devenu le centre politique et militaire de la région ; je dis
au point de vue indigène, puisque notre administration française
s’est fixée à Beni Abbès : mais la R’aba est l’habitat de
la tribu nomade suzeraine, les R’nanema.
Cette section du cours est encadrée entre ce qui semble bien être
deux ruptures de pentes ; en amont le horst de Tametert ; en aval,
au delà de Beïada, le point critique est Tagdalt. L’oued prend
là un aspect très particulier, le lit perd tout à fait sa netteté
habituelle ; il est envahi sinon directement par la dune du moins par
la nebka, qui en est l’avant-coureur. A travers les mamelonnements
de sable on ne le retrouve plus qu’à la traînée de végétation
arbustive (tamaris, etc.). Il y a certainement là un palier.
La R’aba est le seul coin de la Saoura où j’ai observé
un double lit majeur et mineur, et une double ligne de terrasses
étagées ; l’une, la supérieure taillée dans le Mio-Pliocène,
l’autre, l’inférieure, dans ces dépôts d’un blanc éclatant,
plâtreux, qui sont abondants au voisinage d’Ouargla et qu’on
classe quaternaires anciens.
Au cœur de la R’aba (Bou Hadid, el Ammès) la ligne orientale des
terrasses disparaît ou s’écarte hors de vue, le lit s’élargit
en vaste cuvette, où se pressent les palmiers et les ksars et où
l’eau se trouve partout dans le sol à un très petit nombre de
mètres. C’est de là justement que part à travers l’erg une
route de caravanes jalonnée de puits, encore inexplorée, mais qui
a bien des chances de suivre le thalweg d’un oued enfoui.
Je suis mal renseigné sur le régime de l’irrigation dans la
R’aba, il y a apparence qu’il existe là aussi des foggaras ou du
moins une canalisation ; il m’a semblé pourtant que les puisards
et les r’dirs jouaient le rôle le plus important, comme à Igli,
et au rebours de Beni Abbès.
Au delà de Tagdalt et surtout à partir de Guerzim l’oued suit
rigoureusement le pied de la chaîne d’Ougarta jusqu’auprès de
Timmoudi. Nulle part la dissymétrie des deux rives n’est aussi
directement sensible à l’œil, la rive gauche est taillée comme
d’habitude dans le Mio-Pliocène, immédiatement dominé par les
hautes dunes. A droite le Mio-Pliocène est représenté localement
par des lambeaux de terrasses très discontinues et qu’il faut
un examen attentif pour déceler dans le paysage (voir pl. XXX,
phot. 57 et pl. XXIX, phot. 56). Ce qui frappe c’est l’énorme
talus rocheux, inclinée à 45°, ce qui est l’inclinaison même
des strates, noir de poix, et où l’érosion en découpant les
strates a dessiné d’immenses rondelles qui prennent sous le soleil
des reflets de moires (voir pl. XXIX, phot. 56) ; l’ensemble
a une centaine de mètres d’un seul jet, et la nudité absolue
de ces collines gréseuses leur donne un aspect sauvage de grandes
montagnes. L’aspect est un peu celui d’un coupe-gorge, et l’on
se rend compte en effet que la proximité de ce massif montagneux,
qui peut si facilement devenir un repaire, est une menace pour la
vallée. C’est peut-être pour cela que cette partie de l’oued est
habitée par des marabouts ; là se trouvent les deux grosses zaouias
de Guerzim et de Kerzaz, protégées par leur caractère sacré.
Guerzim a de superbes foggaras, longues de 2 kilomètres à ce
qu’il m’a semblé, et rappelant déjà celles du Touat. Bien
entendu leur point de départ est à l’est à la base des dunes.
Kerzaz au contraire a des r’dirs, beaucoup d’eau stagnante et
peut-être même en certains endroits courante. L’oued Saoura,
dont le lit est ici très étroitement resserré entre la falaise
et la montagne, tend à se revivifier localement et une canalisation
compliquée n’est pas nécessaire.
Pourquoi cette différence dans les conditions hydrographiques entre
points voisins. La solution de ce petit problème est sans doute
ensevelie sous l’erg.
Dans la dernière section de son cours — de Timmoudi à Foum
el Kheneg — la Saoura s’écarte à quelques kilomètres de la
chaîne d’Ougarta, qu’on aperçoit cependant à faible proximité
(pl. IX, 17) ; mais cette chaîne perd rapidement de son altitude et
de sa puissance. A Ksabi elle est réduite à une arête rocheuse de
quelques dizaines de mètres, ennoyée presque jusqu’au sommet, à
l’assaut de laquelle les dunes montent de part et d’autre. Ici
par-dessus l’O. Saoura et les derniers débris de la chaîne
d’Ougarta le Grand Erg et l’erg Atchan se rejoignent déjà par
quelques filaments. Ce faible obstacle est percé par la Saoura aux
gorges de Foum el Kheneg.
Jusque-là jusqu’à Foum el Kheneg qui est en somme l’exutoire de
la cuvette de Ksabi l’O. Saoura reste vivant, semé de palmeraies
et de ksars (Ksabi, Tim’rarin, etc.). On ne peut que signaler à
distance assez grande au cœur de l’erg oriental un groupe important
de palmeraies et de puits, celui de Telmin. Il est possible qu’entre
la nappe de Telmin et celle de la basse Saoura il existe une relation.
En tout cas il est remarquable que la Saoura qui a été un
ruban de sources, de palmeraies et d’agglomérations humaines
cesse brusquement de l’être au delà de Foum el Kheneg ; les
indigènes ont vivement senti ce changement et l’ont accusé dans
leur nomenclature ; l’O. Saoura prolongé cesse de porter ce nom
il devient l’O. Messaoud, un oued saharien banal, qui traverse le
désert sans en modifier le caractère, souvent méconnaissable,
de continuité incertaine, bi- et trifide, conservant à peine
assez d’eau pour alimenter en des points très éloignés un
pâturage et un puits saumâtre. Cette déchéance s’accuse sans
transition dès que l’oued a derrière lui la chaîne d’Ougarta,
il est séparé désormais par une barrière infranchissable de son
réservoir d’humidité, cette masse énorme de sédiments friables
et de dunes qui s’étend de l’Atlas à Ksabi.
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XXXIV.
[Illustration : Cliché Gautier
64. — Dans l’erg er-Raoui, UNE ANTILOPE ADASE, qui faisait partie
d’un troupeau d’une trentaine de têtes.
Remarquer l’élargissement brusque du sabot ; forme de pied adaptée
aux sols désertiques.]
=L’oued Tabelbalet.= — Dans la région étudiée l’O. Saoura a
un pendant, qu’on peut appeler l’oued Tabelbalet. Il n’a pas de
nom pour les indigènes qui en dénomment les tronçons visibles ;
et ne s’intéressent pas à sa continuité, évidente, mais sans
portée pratique.
Voici ce qu’on sait.
Je n’ai pas vu l’oasis et les ksars de Tabelbalet, et quoiqu’ils
aient été vus par nos officiers à plusieurs reprises, il n’en
a jamais été publié de description ; l’oasis est au pied de
la chaîne Tabelbalet, à la lisière de l’erg er Raoui ; l’eau
est partout à très faible profondeur dans le sol.
Au sud de Tabelbalet la ligne de contact entre l’erg et la chaîne
reste aquifère sur cent kilomètres au moins.
Jusqu’à Haci Bel Rouz le nombre des puits échelonnés est
assez considérable (Noukhila, Haci el Maghzen, etc.) ; et ce
nombre pourrait être augmenté facilement, on trouve de l’eau
n’importe où, dit-on ; en tout cas H. el Maghzen a certainement
été improvisé à l’étape par les maghzen de Beni Abbès.
Au delà l’eau devient plus rare, pourtant le bord de l’erg
reste jalonné de trois puits au moins, Tin Oraj, Haci el Hamri,
Oguilet Mohammed. Ces trois puits, les seuls que j’ai vus, sont
tous creusés dans le lit d’un oued enfoui. La photographie de Tin
Oraj, montre nettement les 2 berges du lit mineur découpées dans le
quaternaire ancien (terrain plâtreux d’un blanc éclatant). (Voir
pl. X, phot. 20.)
A Haci el Hamri et Oguilet Mohammed j’ai fait des constatations
analogues. Partout on retrouve les érosions et les dépôts d’un
grand oued quaternaire. Il y a là évidemment un grand oued enfoui
et encore vivant. Il vient à coup sûr de l’Atlas, d’un point
indéterminé dans la région inexplorée à l’ouest du Guir. Sa
nappe d’eau, en tout cas, est nécessairement alimentée, au moins
pour une grande partie, par les pluies de l’Atlas.
Cet oued anonyme et que j’appellerai Tabelbalet, est curieusement
symétrique à la Saoura ; comme elle, il coulait entre les
dunes et la chaîne rocheuse ; mais ici les dunes ont été
bien plus envahissantes, la plus grande partie de l’oued gît
sous un amoncellement de sable, et l’O. Tabelbalet, bien plus
gravement atteint, bien plus décomposé que la Saoura par le climat
désertique, est un centre de vie humaine incomparablement moins
intéressant.
L’erg qui a effacé l’O. Tabelbalet s’appelle l’erg er Raoui,
c’est-à-dire l’« _humide_ ». Dans sa partie méridionale à
tout le moins, la mieux connue et assez fidèlement reproduite sur la
carte dans ses grands traits, l’erg est très peu compact, très
évidé intérieurement par des gassis immenses et larges. Le sable
est surtout entassé sur le lit même de l’O. Tabelbalet. C’est à
l’oued enfoui que l’erg doit son nom bien mérité. Il alimente du
gros gibier, de grands troupeaux d’antilopes adax (voir pl. XXXIV,
phot. 64), cela suppose une végétation relativement abondante et
des points d’eau facilement accessibles, à fleur du sol.
=Erg Atchan et sebkha el Melah.= — Tout contre, relié à
l’« erg humide » par de longs filaments de dunes, l’erg Atchan
« l’assoiffé » fait contraste avec lui. Ce n’est pas qu’il
ne recouvre lui aussi une ramification d’oueds quaternaires, mais
qui sont apparemment tout à fait morts, impropres à alimenter
une vie quelconque. Les seules eaux potables de la région, assez
voisines de l’erg mais tout à fait en dehors sont à Aïn Dhob
et à Nechea. Ce sont des sources jalonnant une ligne de faille.
Le trait le plus remarquable du régime hydrographique est la sebkha
el Melah. C’est la grande mine de sel pour les riverains de la
Saoura ; le sol est couvert d’une croûte de sel pur, brisée en
dalles cahotiques sous l’influence des variations de température,
et dont l’épaisseur atteint plusieurs centimètres. Encore
qu’il ne soit pas surprenant de trouver du sel dans une sebkha,
je n’en connais pas d’autre où les dépôts actuels de sel
aient une pareille puissance. On a déjà traité le petit problème
géologique que pose son existence.
Il s’en pose un autre, topographique et hydrographique. En 1903
la sebkha m’avait paru de niveau plus bas que le lit voisin de
la Saoura ; mon baromètre avait marqué le même jour à quelques
heures d’intervalles, 735 millimètres à Aïn Dhob contre 730
à Kerzaz. Les indications d’un anéroïde sont naturellement
sujettes à caution. Mais celles-ci semblent avoir été confirmées
depuis. La crue de 1904 arrêtée à Foum el Kheneg par un tampon de
sable (voir pl. IX, phot. 19) a reflué en masse vers la sebkha el
Melah ? Il serait intéressant de savoir comment l’existence d’une
pareille dépression se concilie avec le travail de l’érosion
quaternaire. Mais avant de chercher l’explication du fait il
conviendrait d’attendre qu’il fût hors de doute.
Privé de points d’eau, contourné par tous les itinéraires,
l’erg Atchan, flanqué de la sebkha el Melah, reste inconnu. On peut
affirmer cependant qu’il occupe un compartiment effondré au cœur
de la chaîne d’Ougarta ; le bassin de réception est limité très
vite au nord, où de puissantes masses montagneuses interceptent
tout accès souterrain ou subaérien aux eaux de l’Atlas. Et
c’est apparemment ce qui explique l’« erg assoiffé » voisin
mal partagé de l’« erg humide ».
=La chaîne d’Ougarta.= — Sur la chaîne de Tabelbalet on ne
sait rien de détaillé. On voit mieux déjà la chaîne d’Ougarta,
malgré d’énormes lacunes. On peut affirmer que, au point de vue
humain, économique, elle présente un intérêt, tout inhabitée
qu’elle est : ce n’est pas du tout un coin désespéré du Sahara.
_A priori_ on pouvait le prévoir ; la chaîne est constituée de
ces mêmes grès éodévoniens, excellent réservoir d’humidité,
qui font habitable la plus grande partie du pays Touareg.
Elle a en effet ses points d’eau, le puits d’Ennaya, par exemple,
le r’dir de Kheneg el Aten (voir pl. XXXII, phot. 60.) Elle a
aussi ses pâturages, celui d’Ennaya entre autres ; Ennaya est
une cuvette synclinale tapissée de Mio-Pliocène et de petites
dunes. La montagne elle-même, la roche nue, au printemps de 1905,
était couverte de ce que les Sahariens appellent un pâturage
d’« _acheb_ ». Je ne crois pas que cette végétation ait été
décrite ni étudiée au point de vue botanique.