le Touat est fortement marquée à l’empreinte marocaine.
Elle l’est déjà par la nature : en Algérie et en Tunisie,
tout le long de l’Atlas saharien, on chercherait vainement, on
l’a déjà dit, un contact direct, une pénétration réciproque
entre les domaines hercynien et atlique ; l’Atlas saharien y est
séparé du horst primaire par d’immenses étendues de plateaux
crétacés. Au contraire, si mal connu que soit encore l’Atlas
marocain, nous savons pourtant avec certitude que les plissements
primaires hercyniens finissent, au sud de Merrakech, par constituer la
masse même de l’Atlas et modifier profondément sa structure. Au
point de vue géologique, la région de Figuig serait donc déjà
plus marocaine qu’algérienne.
Marocaine, ou plus exactement sud-marocaine, la région qui nous
occupe l’est encore par ses promesses de richesses minières. Aux
mines de Beni Saf, dans le département d’Oran, tous les ouvriers
sont des Marocains, originaires de la province du Sous. Tandis que les
proches voisins de Beni Saf, les Riffains par exemple, qui fournissent
à la province d’Oran une abondante main-d’œuvre agricole, ont
dû être écartés du travail minier, parce qu’ils s’y montraient
inaptes ; à travers tout le Maroc, malgré l’éloignement, les
Soussi se trouvent attirés à Beni Saf et ils y déploient une
dextérité atavique de professionnels. On sait d’ailleurs que le
Sous, au Maroc, passe pour un pays minier.
Le Grouz est encore bien éloigné du Sous ; pourtant il contient des
gîtes minéraux, bien connus des indigènes et vaguement exploités
par eux. Si l’on en croit leurs dires, la minéralisation irait
en augmentant vers l’ouest, c’est-à-dire que le Sous minier se
prolongerait à travers le Tafilalet jusqu’au Grouz. Il est trop
clair que ce sont là des affirmations sujettes à caution.
Ces similitudes géologiques et physiques ont eu, comme il arrive
si souvent, leur répercussion sur la répartition de l’humanité.
La région est de langue berbère, et elle a donc ses affinités
avec le Maroc.
Dans la province d’Oran, les îlots de langue berbère font à peu
près complètement défaut, la langue arabe y a tout envahi et a
complètement supplanté l’idiome aborigène. Il y a une coupure
absolue entre les provinces berbères de Kabylie et de l’Aurès
d’une part, et d’autre part l’énorme bloc des Berbères
marocains, qui commencerait à Figuig.
Petit détail, mais qui est significatif, dans les campements
Doui Menia on voit apparaître la petite tente ronde marocaine en
cotonnade (voir pl. XXVIII, phot. 53), si différente de la grande
tente algérienne carrée en poil de chameau, popularisée par la
gravure, les tableaux et les expositions.
Sur la Zousfana et sur le Guir nous rencontrons déjà les Beraber
du Tafilalet à titre de proches voisins avec lesquels des intérêts
économiques communs amènent des connexions multiples.
Les Beraber possèdent des palmiers sur le Guir, à Bou Denib par
exemple et vice versa les Doui Menia au Tafilalet. Les ksouriens de
Tar’it avaient d’anciens traités avec les Beraber[135]. C’est
le Tafilalet qui a fourni au chemin de fer la plupart de ses
ouvriers. Or on sait que le Tafilalet est le berceau de la dynastie
marocaine actuelle.
En somme il ne faut pas se dissimuler que nous sommes ici dans un
coin du Maroc.
Cette enclave marocaine sur la route du Soudan nous a prodigieusement
gênés. Son existence nous a entraînés à des efforts absurdes
pour ouvrir ailleurs par Laghouat et el Goléa une route artificielle
qui suppléât la naturelle. A côté du misérable ksar d’el
Goléa nous avons été conduits à construire une ville militaire
à casernes monumentales, qui se sont vidées le jour où le Touat
est tombé entre nos mains, et qui ont pris en quelques années un
aspect comique de ruines de Palmyre.
Tant d’efforts glorieux et à peu près vains pour résoudre la
question transsaharienne, depuis Duveyrier jusqu’à Foureau en
passant par Flatters, un demi-siècle de tâtonnements, tout cela
a son origine dans l’article concernant Figuig dans le traité
de 1845. La solution cherchée s’est offerte d’elle-même et
toutes les difficultés se sont dénouées comme par enchantement,
le jour où nous avons disposé de cette « rue des palmiers » dont
Figuig est la porte.
Une puissance installée d’une part au Soudan et d’autre part
en Algérie ne pouvait pas se désintéresser de la seule route
existante entre le Niger et l’Atlas.
Mais ce qui est très particulier c’est que, en plaçant cette
route sous notre contrôle nous nous soyons imaginé ne pas
léser le Maroc. En réalité nous avons tourné le traité de
1845 en mettant à profit son imprécision, et en termes crus cela
pourrait s’appeler le violer. Assurément le Maroc n’est pas en
géographie politique une entité précise, le traité même le prouve
surabondamment puisqu’il nous donne le droit de poursuite. Il
n’en est pas moins vrai que les Marocains se sentaient chez
eux sur cette route transsaharienne qui aboutit a Figuig, elle
jouait un rôle dans leurs transactions et dans leurs habitudes
économiques. L’occupation française les a profondément choqués
et lésés, au moment même où nos agents à Tanger cherchaient à
nouer avec le maghzen des relations d’intimité.
Aussi bien est-il clair qu’il serait inadéquat de reprocher à
la politique française sa perfidie ; le cas est beaucoup moins
inavouable ; il s’agit simplement de notre anarchie coloniale
chronique. Et sans doute eût-il été possible, avec une politique
générale nettement consciente d’elle-même, de concilier nos
intérêts sahariens et marocains.
_La pacification._ — Que le triangle de pays entre Guir et Zousfana
ait été une parcelle du territoire marocain cela rend d’autant
plus intéressant le processus d’occupation et de pacification
dans une région qui, hier encore, était la plus troublée et la
plus fermée de nos frontières.
Aujourd’hui on y rencontre à chaque instant les traces et les
souvenirs de l’état de guerre. Les grottes du Grouz, et elles
sont nombreuses, ont été manifestement habitées à une époque
récente, et situées, comme elles le sont, dans les escarpements
les plus sauvages, il n’y a guère de chance qu’elles aient
servi d’asile à d’honnêtes bergers. Dans les cols du Grouz
et du Béchar et sur les routes qui y conduisent, on voit de place
en place des parapets semi-circulaires, en pierres non cimentées,
mais soigneusement choisies et solidement maçonnées ; ce sont des
abris de tireurs. L’Oum es Seba, cette petite gara quaternaire,
qu’on aperçoit de Colomb-Béchar, et qui se dresse au milieu
d’une hammada désolée, a ses abris de tireur ou plutôt de chouaf
(sentinelle), abris taillés dans la roche tendre ; on y trouve
des vestiges d’installation semi-permanente, un four à cuire
la galette, par exemple ; l’Oum es Seba a été manifestement
un poste de vigie, surveillant la route du sud-ouest. Tout le pays
apparaît aménagé pour la guerre, d’une façon primitive mais
intelligente. Et il est inutile de rappeler les combats qui l’ont
ensanglanté récemment et dont quelques-uns ont eu en France un
retentissement considérable.
Cette période troublée est close, et il est remarquable qu’elle
ne l’ait pas été par un fait de guerre éclatant, par une
colonne et une répression militaire. Il serait inexact, en effet,
les dates le montrent, d’attribuer au bombardement de Figuig le
rétablissement de la paix ; des combats acharnés, Moungar, Tar’it,
sont postérieurs à ce bombardement. L’état de guerre a pris fin,
parce qu’une série de mesures, l’occupation pacifique d’un
certain nombre de points, en ont rendu la continuation impossible.
On se rend bien compte que la possession tranquille des massifs
montagneux, le Béchar, le Grouz était indispensable aux bandes qui
y ont laissé les traces de leur installation. Les nouveaux postes,
Colomb-Béchar, el Ardja au N. de Figuig, prennent à revers ces
forteresses naturelles et les rendent intenables.
Mais ce n’est pas seulement la situation militaire qui s’est
trouvée modifiée, c’est encore et surtout la situation
générale. Pour comprendre l’évolution accomplie dans les
dispositions des indigènes, il suffit d’examiner les effets de la
nouvelle politique sur un point déterminé, à Colomb-Béchar. Il
fut un temps, en 1902 et 1903, où la crête du Béchar était
considérée par nous comme frontière franco-marocaine, bien qu’on
n’ait jamais su pourquoi cette frontière passait là plutôt
qu’ailleurs, et simplement, semble-t-il, par une répugnance pour
l’indétermination, naturelle à l’esprit français.
En 1902 et pendant la plus grande partie de 1903, les petites oasis
de Béchar et d’Ouakda, situées du bon côté de cette frontière
hypothétique et respectée, furent des refuges inviolables, centres
d’approvisionnement et de rassemblement pour les bandes. Il s’y
créa une forte organisation de piraterie, et il s’y fit des
bénéfices considérables. Ce fut un beau moment pour la petite
tribu des Ouled Djerir, propriétaire d’Ouakda et de Béchar ;
elle joua alors, malgré sa faible importance numérique, un rôle
prépondérant.
On fut enfin contraint d’envoyer contre ce nid de pirates la
colonne commandée par le colonel d’Eu ; elle y entra sans coup
férir et n’y trouva naturellement que la population inoffensive
et épouvantée des pauvres ksouriens. La colonne partie, les nomades
revinrent et le brigandage recommença.
D’après les officiers du Bureau arabe de Colomb-Béchar, les
ksouriens demandèrent au colonel d’Eu de créer un poste chez
eux. Et quelle que soit en pareil cas l’humilité hyperbolique des
indigènes, il semble bien que leur demande n’ait pas été une
simple formule de politesse ; ils avaient en tout cas les meilleures
raisons du monde d’être sincères. Simples métayers, serfs des
Ouled Djerir, exclus de la participation aux bénéfices éventuels
du brigandage, ils étaient entre l’enclume et le marteau :
maltraités par nous pour les méfaits d’autrui, maltraités par
les nomades pour avoir accueilli la colonne avec une soumission dont
ils auraient été fort embarrassés de se départir. On a regretté
quelquefois dans la presse l’établissement de postes français
en territoire marocain. Existe-t-il une fiction diplomatique assez
respectable pour qu’on laisse en son nom de pauvres paysans dans
une situation aussi cruelle ?
On a donc fini par où il eût été sage de commencer, on a
créé un poste à Colomb-Béchar, non sans que des appréhensions
fussent exprimées çà et là sur l’avenir de ce poste, qu’on
s’imaginait d’avance assailli par des hordes furieuses. Rien
de pareil ne s’est produit, le poste depuis sa création n’a
pas tiré un coup de fusil. Ceux des ksouriens que le malheur des
temps avait chassés au Tafilalet sont rentrés un à un. La zaouia
de Kenatsa, assez proche pour se sentir protégée, a donné libre
carrière à son amour de l’ordre public, tout naturel chez
des moines propriétaires et commerçants, dont la foi n’est
nullement menacée. Ce qui peut paraître surprenant c’est que
les Ouled Djerir, irréconciliables la veille, se sont ralliés à
nous le lendemain de l’occupation ; c’est qu’en effet tous les
palmiers sont à eux, et la récolte annuelle est une rentrée sûre,
qu’ils ne sont pas disposés à sacrifier pour les bénéfices
aléatoires et transitoires du brigandage. Aussi ce geste très
simple, établissement d’un poste de police à Colomb-Béchar,
sans bataille et sans violence, a groupé autour de nous toute la
population, pauvres et riches, ksouriens et nomades, les uns pour
la protection que nous assurons à leurs personnes, et les autres
pour le mal que nous pourrions faire à leur propriétés.
Par un processus psychologique analogue, la fondation déjà ancienne
du poste de Tar’it a fait passer progressivement de notre côté
les Doui Menia, propriétaires de la palmeraie. Partout les instincts
du propriétaire l’ont emporté sur ceux du pillard.
En dernier lieu, la mainmise discrète sur Figuig, surveillé par nos
deux postes de Beni Ounif et d’el Ardja, a amené à composition
les Beni Guil qui, sans y être propriétaires, y ont du moins tant
d’intérêts.
Parmi les instruments de pacification, il ne faut pas oublier
le chemin de fer. Après avoir marqué un long temps d’arrêt
à Beni Ounif, il a été continué jusqu’à Béchar. On sait
que son action sur les indigènes est puissamment aidée par la
politique commerciale du Gouvernement Général, qui a déclaré
franc de droits le pays au sud d’Aïn Sefra. On connaît le rapide
développement de l’entrepôt franc de Beni Ounif. La transformation
est prodigieuse depuis l’époque pourtant si proche (1903), où Beni
Ounif était, non pas même un poste, mais un simple camp militaire,
entouré d’une levée de terre. Le village européen a poussé
tout seul, en quelques mois, et son seul aspect montre qu’il
y a eu là un mouvement de capitaux, des opérations commerciales
heureuses[136]. La création d’un pareil centre, si modeste qu’il
soit, serait considérée dans le Tell comme un gros succès pour
la colonisation officielle. Ici l’État n’est pas intervenu et
l’initiative privée a tout fait. C’est peut-être, il est vrai,
ce qui explique la réussite.
Beni Ounif a succédé à Duveyrier, mais succédé, sans métaphore,
après décès. Les habitants de ce qui fut Duveyrier se sont
transportés à Beni Ounif, tous sans exception, emportant avec eux
jusqu’à leurs charpentes et jusqu’à leurs portes. Duveyrier a
perdu tout droit à figurer sur une carte, à autre titre du moins que
celui de station de chemin de fer. Ce déménagement fantastique a eu
lieu le jour où Beni Ounif devint point terminus du chemin de fer,
et où par conséquent Duveyrier cessa de l’être. On a exprimé
la crainte que Beni Ounif n’échappe pas à un pareil retour de
fortune. Il est incontestable que sa prospérité était due en partie
aux travaux de prolongation de la ligne ; le jour où le nombreux
personnel employé à ces travaux s’est porté plus loin, Beni
Ounif a perdu beaucoup de sa vie et traverse une crise dangereuse. Il
a pourtant une grosse chance d’y survivre : Beni Ounif, c’est
Figuig, dont la palmeraie ne se laissera pas déménager, et dont
les habitants auront toujours besoin de fournisseurs européens. Les
gens de Figuig ont pris une grosse part du mouvement commercial créé
par le chemin de fer, une part d’autant plus considérable qu’il
sont les intermédiaires naturels entre le négociant européen et
l’arrière-pays marocain. Il se noue là entre le Maroc et nous des
liens commerciaux qui entraînent dans les habitudes du trafic des
modifications considérables. La route commerciale entre le Tafilalet
et Fez tend à être abandonnée pour celle de la Zousfana. A la fin
de 1906, les Beraber lésés dans leurs intérêts de caravaniers
et de commerçants, et sans doute aussi surexcités par la tension
générale des rapports entre France et Maroc ont coupé les routes
de Béchar et menacé nos postes d’une attaque à main armée.
En somme, il s’est fait là, à petit bruit, sous la direction
du général Lyautey, une expérience intéressante. Elle établit
que dans le coin le plus farouche du Bled Siba (Maroc insoumis),
une force de police, qui apporte avec elle l’ordre et la paix,
groupe autour d’elle, sans combat, l’immense majorité de la
population. Ces populations anarchiques et pillardes apprécient,
comme le reste de l’humanité, l’organisation et la sécurité,
quoiqu’elles soient incapables de se les assurer elles-mêmes.
[Note 112 : La carte topographique a été établie par M. le
lieutenant Poirmeur. Cf. _Bulletin de la Société géologique de
France_. T. VI, fascicule 2, 1907.]
[Note 113 : E. Ficheur, Note sur le terrain carboniférien de la
région d’Igli (_B. S. géol. de Fr._, IIIe série, XXVIII, 1900,
p. 915-926). — A. Thévenin (_C. r. sommaire séances Soc. géol. de
Fr._, 5 décembre 1904, p. 178).]
[Note 114 : _C. r. sommaire Soc. géol. de Fr._, 6 juin 1905,
p. 95. La note est très brève.]
[Note 115 : Ed. Bureau, Le terrain houiller dans le nord de
l’Afrique, _C. R. Ac. S._, t. CXXX, VIII, p. 1629-1631. 20 juin
1904.]
[Note 116 : Flamand, _C. R. Ac. Sc._, 17 juin 1907. _C. r. sommaire
Soc. géol. de Fr._, p. 131 et 137.]
[Note 117 : Foureau, Documents, _etc._, p. 813.]
[Note 118 : Poirmeur. _Bulletin de la Société géol. de Fr._,
_l. c._]
[Note 119 : A l’étude au laboratoire de géologie
d’Alger. L’attribution faite par M. Ficheur ne comporte aucune
espèce de doute. Très belles huîtres de Lisbonne en très grand
nombre.]
[Note 120 : Voir un croquis des environs de Ben Zireg dans les
cahiers du Service géographique de l’Armée, no 21, 1904.]
[Note 121 : Cf. le transparent de la carte hors texte (Esquisse
géologique.... du Béchar).]
[Note 122 : Rapport inédit de M. Ficheur au gouverneur général.]
[Note 123 : Étienne Ritter, Le djebel Amour, _Bulletin du service
de la carte géologique d’Algérie_.]
[Note 124 : Les mots djich, rezzou, harka, qu’on emploiera
fréquemment, désignent des bandes de pillards d’importance
croissante : une bande d’une dizaine d’hommes est un djich,
de plusieurs centaines, une harka.]
[Note 125 : C’est une esquille détachée de la falaise, par une
diaclase très visible. La carte géologique est à trop petite
échelle pour qu’on ait pu y porter ce détail. (Voir pl. XXVII,
phot. 51). La faille a peut-être un rapport avec la réapparition
de l’eau vive.]
[Note 126 : Capitaine Normand, Ses travaux dans la vallée de
la Zousfana, _Bulletin du Comité de l’Afrique française_,
supplément de juillet 1904, p. 165.]
[Note 127 : Lieutenant Cavard, Les Ouled Djerir, _Bulletin du Comité
de l’Afrique française_, supplément de novembre 1904, p. 279.]
[Note 128 : On ne peut que renvoyer à l’excellente étude de
Doutté dans _La Géographie_, 1903, I, p. 177.]
[Note 129 : Lieutenant Cavard, Les Ouled Djerir, _l. c._]
[Note 130 : Calderaro, Les Beni Goumi, _Bulletin de la Société de
Géographie d’Alger_, 1904, 2e trimestre, p. 307, etc.]
[Note 131 : Voir pour plus de détails : Doutté, _l. c._ dans _La
Géographie_.]
[Note 132 : Albert, Une razzia au Sahel, _Bull. Société de
Géog. d’Alger_, 1906, p. 129.]
[Note 133 : Voir Doutté, _l. c._ (_La Géographie_).]
[Note 134 : Calderaro, _l. c._ p. 321.]
[Note 135 : Calderaro, _l. c._]
[Note 136 : Lieutenant de Clermont-Gallerand, Communication sur le
mouvement commercial entre Beni Ounif et le Tafilelt, _Bulletin de
la Société de Géographie d’Alger_, 1905, p. 539.]
CHAPITRE V
=RÉGION DE LA SAOURA[137]=
La région dont il s’agit est inscrite entre l’erg d’Iguidi
et la Saoura, ou plutôt le grand erg qui borde l’oued Saoura
à l’est. Elle est donc limitée au nord-est et au sud-ouest par
d’énormes masses de sables.
Elle est bien loin elle-même d’être libre de sable puisqu’on
y trouve deux ergs notables (Atchan et er Raoui). Mais du moins
distingue-t-on avec netteté l’ossature rocheuse, qui est
constituée par la chaîne à laquelle on peut laisser le nom
d’Ougarta.
=Sous-région d’Igli.= — La région considérée se rattache au
nord à celle du Béchar. Elle s’y rattache par une sous-région
qu’il faut étudier à part, celle d’Igli.
L’infrastructure primaire de cette sous-région en serait
particulièrement intéressante puisqu’on y verrait le passage
des plissements hercyniens d’Ougarta affectant le Dévonien
et orientés S.-E.-N.-O. aux plissements du Béchar, également
hercyniens, mais affectant le Carboniférien, et orientés S.-O.-N.-E.
Malheureusement, sur la route suivie, qui longe la Saoura, cette
infrastructure est voilée en grande partie par des dépôts
horizontaux. La Saoura s’est creusé son lit dans ces dépôts
et l’on ne peut juger de l’infrastructure que par ce qui en
apparaît au fond du lit.
Les dépôts horizontaux sont épais de quelques dizaines de mètres
seulement. Leur horizontalité est parfaite, ou du moins semble
telle à l’œil. Ils sont composés pour la plus grande part de
sables plus ou moins agglomérés en grès tendre ; au sommet ces
sables supportent généralement un banc calcaire puissant de 5
à 6 mètres, contenant des rognons de silex. Cette description
s’applique surtout aux dépôts de Beni Abbès que j’ai pu
examiner de plus près. Mais ceux d’Igli ne m’ont pas semblé
différents. Il s’agit d’une formation déjà mentionnée et que
j’ai suivie jusqu’à Charouin. Ce sont les dépôts continentaux
mio-pliocènes. Les formations sableuses représenteraient le Miocène
continental, sur lequel le Pliocène, au climat désertique, aurait
étendu une couche travertineuse et calcaire[138].
Dans le lit de la Saoura l’infrastructure primaire affleure surtout
depuis la plaine d’Igli (confluent de la Zousfana et du Guir),
jusqu’au ksar de Mazzer. Au delà l’ennoyage ne présente presque
plus de fenêtres.
Les fossiles ne font pas défaut, et ce sont les mêmes qu’à
Taouerda, ils se rapportent au Dinantien. Ils proviennent de calcaires
bleuâtres d’aspect identique à ceux de Taouerda, de Tar’it
ou du Béchar. Mais ici, au rebours de ce qui se passe au nord, le
calcaire dans l’ensemble de la formation ne joue plus qu’un rôle
subordonné. Le poste d’Igli est construit au sommet d’une gara,
couronnée par une table de calcaire (Voir pl. XXIX, phot. 55) :
cette gara est stratifiée comme suit : à la base et sur la plus
grande partie de la hauteur totale qui est d’une cinquantaine de
mètres, schistes argileux ou marneux assez friables — au-dessus
une couche mince de grès, un mètre peut-être — au sommet un
banc de calcaire bleu fossilifère, épais de 4 à 5 mètres. La
gara d’Igli est un témoin détaché d’un barrage transversal
à la vallée que l’oued a troué : d’Igli à Mazzer, l’oued a
troué successivement six ou sept barrages de ce genre, qui semblent
tous identiques, schistes mous couronnés et protégés par une table
calcaire. Toutes ces couches ont le même pendage, elles plongent
au nord-ouest, comme celles de Taouerda et de Tar’it. Pourtant
il serait peut-être plus juste de dire que les couches d’Igli
plongent nord-nord-ouest ; ce qui supposerait un léger rebroussement
dans la direction du pli hercynien. Il est malaisé d’observer avec
certitude le sens de la plongée parce qu’elle est peu accusée ;
elle l’est de moins en moins à mesure qu’on avance vers le sud
et aux environs de Mazzer elle est presque nulle.
Le pointement dévonien le plus rapproché de Mazzer le
long de l’oued est celui d’Ouarourourt à 20 kilomètres
environ. L’ennoyage de toute la région intermédiaire ne permet pas
de préciser les relations stratigraphiques entre le Carboniférien
d’Igli et le Dévonien d’Ouarourourt.
=La chaîne d’Ougarta.= — Pour essayer de déchiffrer la structure
de la grande zone dévonienne entre l’Iguidi et le Grand Erg
algérien, il faut envisager d’abord la chaîne d’Ougarta. C’est
là que se trouvent les couches les plus anciennes ; et les plis
qui les ont affectées apparaissent nettement sur un immense espace.
Je donne à cette chaîne le nom d’Ougarta faute de
mieux. Ougarta et Zeramra sont deux petites palmeraies sur sa
lisière nord-orientale. Le mot chaîne gagnerait à être mis au
pluriel ; il s’agit d’un faisceau puissant de petits chaînons. Ce
faisceau couvre une superficie considérable, la presque totalité
à vrai dire de la région considérée. A partir de Guerzim en
effet la Saoura en longe la lisière orientale et l’occidentale
touche à l’Iguidi. La chaîne d’Ougarta s’étend en largeur
jusqu’aux puits d’Inifel et de Mana. Les oasis de Tabelbalet
sont à l’intérieur de la chaîne.
En longueur, on la voit nettement commencer au sud au Markeb Bouda
et à Ouled Saï ; mais la limite nord n’est pas connue. On sait
seulement que la chaîne se prolonge vers le nord-ouest au delà de
Zeramra et au delà de Tabelbalet.
La topographie de ce pays immense est très sommaire ; on l’a
dressée avec quelques itinéraires levés par les officiers de
Beni Abbès ; il n’y a malheureusement aucune comparaison possible
avec la belle carte du Béchar dressée à loisir par le lieutenant
Poirmeur. Les conclusions d’une étude géologique seront de ce
fait affectées d’erreurs indéterminables. L’itinéraire que
j’ai suivi moi-même part de Beni Ikhlef (à côté de Guerzim), et
par Haci Touil, Oguilet Mohammed, Tinoraj, va rejoindre Ougarta. Il
équivaut donc à une double traversée de la chaîne à peu près
entière. D’autre part, j’ai suivi la Saoura sur tout son cours.