Pas partout cependant. — La falaise carboniférienne est la lèvre

d’une faille ; en deux points au moins à Tar’it et à Z. Tahtania

on en voit des esquilles. Celle du Tar’it se distingue sur la

photographie. (Cf. pl. XXVII, phot. 51.) A travers l’esquille de

Tar’it l’oued s’est creusé en pleine roche un canyon profond

et court entre le piton de Baroun sur la rive droite et le piton

qui porte le ksar sur la rive gauche. De là vient précisément le

nom du ksar : Tar’it est un nom berbère qu’on pourrait traduire

par canyon.

On a déjà dit que ce barrage rocheux ramène en surface la nappe

aquifère et ressuscite la Zousfana. Dans les puits des jardins,

aux saisons les plus sèches, l’eau se trouve à deux mètres de

profondeur. Cette eau pourtant, comme celle de l’oued lui-même,

est à peine potable, on recueille du sel dans les boues de l’oued ;

ces alluvions quaternaires dans lesquelles est taillé le lit actuel

sont toujours chargées de gros cristaux de gypse (les roses de

sable), de chlorures et de magnésie. Les Beni Goumi vont chercher

leur meilleure eau sous la dune, dans les alluvions mio-pliocènes ;

ils la captent et la conduisent au moyen de petites foggaras.

Ces dunes de Tar’it, une avancée de grand erg, sont scandaleusement

inexplorées, l’inconnu commence à un kilomètre du poste. On

peut affirmer pourtant que, en un point au moins elles recouvrent

un oued enfoui, affluent de la Zousfana.

A quelques kilomètres au nord du ksar de Tar’it en bordure de

l’erg les officiers du poste reconduisent généralement leurs

amis jusqu’à une petite palmeraie, qu’ils ont surnommée « des

Adieux ». Elle est au bord de l’erg, sous lequel on distingue

des falaises et des témoins d’érosion, un lit, où l’eau

est à fleur de terre. De là partent des foggaras qui alimentent

Zaouia Fokania. Les éclats de silex abondent à la surface du

sol. On trouve réunis là, comme si souvent dans l’erg, la dune,

l’oued enfoui et le gisement néolithique. On sait d’ailleurs

que cet erg jouxtant les Beni Goumi est loin d’être dépourvu de

puits — celui de Zafrani par exemple.

Un autre oued, affluent de la Zousfana (rive droite), joue un rôle

subordonné dans la vie économique de Tar’it. C’est l’oued Abd

en Nass dont la vallée court parallèlement à la Zousfana, sur la

hammada carboniférienne ; elle suit l’affleurement d’une couche

argileuse intercalée dans les calcaires de la pénéplaine. Vallée

sèche, un simple cordon de reg où les moutons trouvent une maigre

pitance, mais une voie d’accès commode, une route naturelle

bien plus aisée que la rocaille de la hammada ou les sables de

l’oued. Le nom a été quelquefois orthographié Had en Nass ;

mais l’autre leçon paraît préférable : parmi les nombreux

tombeaux de saints qui se partagent la vénération des Beni Goumi,

il s’en trouve un de Sidi Abd-en-Nass (le serviteur des hommes)

— un nom d’une jolie humilité maraboutique, surenchérissant

sur l’humilité de cet autre nom plus répandu, Abd-Allah (le

serviteur de Dieu).

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XXVII.

[Illustration : 51. — VUE PRISE DU KSAR DE TAR’IT, en regardant

la falaise.

Contre l’apparence les couches calcaires dinantiennes, qu’on

distingue au-dessus des palmiers, ne sont pas stratigraphiquement

inférieures à celles qu’on voit à l’horizon à gauche, au

sommet de la falaise. C’est la même assise dont la continuité

a été rompue par une faille.

(Le tracé de la faille est jalonné par la Koubba blanche à gauche

de la figure et par l’échancrure de la ligne d’horizon, au

sommet et au milieu de la falaise.)]

[Illustration : 52. — VUE PRISE DU KSAR DE TAR’IT, en regardant

la dune.

(Du même point que 51, après une conversion de 180° :)

On se rend compte de l’encaissement du Ksar entre la dune et

la montagne.]

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XXVIII.

[Illustration : Cliché Gautier

53. — TENTES DOUI-MENIA, de type marocain, dans l’oued Zousfana.

A gauche une grande tente noire du type algérien, tout différent.]

[Illustration : 54. — LA ZAOUIA DE KENATSA

Le Minaret est intéressant, d’un travail soigné.]

Sur les Beni Goumi nous avons la bonne fortune de posséder une

bonne monographie démographique et historique[130].

Les cinq ksars comptent au total 1754 habitants, la palmeraie renferme

77951 pieds de palmiers ; très peu d’animaux, sauf des ânes,

des moutons et des chèvres, qui se contentent de peu. Un groupement

humain médiocre et misérable à coup sûr, bien plus important

pourtant que celui tout voisin d’Igli, auquel le hasard des

explorations a donné une bien plus grande notoriété géographique.

Le pays des Beni Goumi est très anciennement habité ; avec des

gisements néolithiques, dont un très beau (H. Zafrani), on y trouve

une très belle station de gravures rupestres, en face du ksar de

Barrebi, au pied de la falaise (éléphants, _Bubalus antiquus_).

D’ailleurs les deux tiers des Beni Goumi sont des « haratin » ;

c’est-à-dire qu’ils appartiennent à cette race négroïde

mystérieuse, qui peuple le Sahara septentrional et le sud du Maroc,

dans le nom de laquelle on a voulu retrouver celui des Garamantes, et

dans laquelle il semble bien que survive un lambeau de préhistoire,

et d’une préhistoire soudanaise, nègre.

Au voisinage des cinq ksars actuellement habités les vieilles

ruines abondent, éparses dans la palmeraie et sur la falaise. Les

plus intéressantes sont celles qui sont perchées au sommet de la

falaise. Elles sont en pierres sèches, tandis que les constructions

actuelles sont en pisé ; et elles se rattachent donc à une

catégorie déjà signalée de ruines, qu’on retrouve souvent dans

le Sahara.

Il est intéressant aussi que ces vieilles ruines soient

invariablement des nids d’aigle, dans une forte situation militaire

de bourgs rhénans ; tandis que leurs successeurs actuels sont dans

la vallée, au milieu des jardins, à proximité de la dure besogne

quotidienne. Ces ruines orgueilleusement perchées semblent nous

ramener à une époque où les Beni Goumi, aujourd’hui serfs de

la glèbe, étaient les suzerains de leur pays.

Toutes ces ruines ont leur nom, et il en est de significatifs ; ainsi

celui de _Ar’rem_ Bou Zoukket, le nom de ar’rem n’a survécu

aujourd’hui dans l’usage courant que chez les Touaregs. — A

noter aussi le nom de Médinet el Yhoud, « la ville des Juifs » ;

on verra quel rôle les Juifs jouaient dans le Sahara du Moyen âge.

J’ai vu de près les ruines les plus méridionales, celles de

Mzaourou, au-dessus de Zaouia Tahtania. Ce qui reste du sol dans les

interstices du rocher est pétri de silex taillés et de débris

d’œufs d’autruche. La falaise est creusée de cavernes, où

se voient des restes de cloisons, et les Beni Goumi furent donc

des Troglodytes.

Ces ruines font à peu près défaut dans la partie nord de la

falaise ; à une seule exception près, Baroun au-dessus de Tar’it ;

elles se pressent au contraire dans la partie sud, au-dessus de

Zaouia Tahtania et de Bakhti. Cette partie de la falaise a son nom

spécial Dir Chemaoun (la montagne de Samuel ? d’après Calderaro).

Sur Dir Chemaoun et ses ruines Calderaro a recueilli

d’intéressantes traditions indigènes. Elles nous disent comment

au IVe siècle de l’hégire, Si Beyazid, de la ville de Bezdama,

dans la province de Bagdad, vint apporter l’islam au Dir Chemaoun ;

comment à son appel les Beni Goumi quittèrent leurs forteresses

pour aller s’établir dans la vallée ; et comment cette grosse

transformation religieuse et sociale fut accompagnée de batailles

dans l’une desquelles périt Si Beyazid. Son tombeau, très

vénéré, est au nord de Bakhti, mais les traditions indigènes

avouent que l’érection de ce tombeau, entourée de circonstances

miraculeuses, est très postérieure à la mort du saint et

manifestement ce tombeau est un cénotaphe.

Je n’ai pas de renseignements sur Si Beyazid : j’ai constaté

qu’il est vénéré, lui ou un homonyme, dans la région de

Djelfa. M. Basset me fait observer que son nom est turc, ce qui

rend peu vraisemblable la date indiquée par la tradition. En tout

cas il est impossible de la prendre à la lettre ; parmi les ruines

de Dir Chemaoun il en est une Beni Ouarou, qui porte le nom d’une

tribu les Beni Ouarin, dont la venue au Beni Goumi est, d’après

les traditions indigènes, postérieure à Si Beyazid. D’ailleurs

les ksars de Mzaourou et de Teiazib étaient encore habités il y

a un siècle.

A coup sûr on peut retenir ceci. Les indigènes se souviennent que

l’abandon des hauteurs fortifiées par la masse de la population

est en relation avec les progrès de l’islamisme, et l’extension

de la culture arabe. Et cela est tout naturel, car ces nids de

troglodytes ont bien un caractère berbère.

Calderaro a fidèlement et minutieusement recueilli tout ce qui a

surnagé du passé dans la mémoire des Beni Goumi. Les ksars actuels

sont récents sauf Barrebi le plus peuplé et le plus vieux. Les

principaux parmi les anciens centres de la vallée sont au nord Bou

Cheddad et Tikoumit, voisins et rivaux ; auprès de Tar’it Ksar el

Kebir, surnommé Médinat el Bizane, la ville des vautours ; au sud

de Bakhti Toukouidin. Dans toutes les oasis on retrouve cette même

instabilité dans l’emplacement des ksars, les villages sahariens

au rebours des nôtres se déplacent facilement ; c’est qu’ils

sont en pisé, dont les ruines font un tas informe de boue séchée ;

le pisé ne se prête pas aux réparations et aux réédifications,

les morceaux n’en valent rien ; il est plus simple de reconstruire

ailleurs une ville neuve.

[Illustration : CARTE DU =BENI GOUMI=

d’après un original copié au poste de Tar’it.

Fig. 35.]

Pourtant Calderaro mentionne fréquemment des exodes causés par

la sécheresse et la famine. Encore que la conclusion ne soit pas

nettement formulée, il semble que les ressources du pays aient

été en déclinant, ce que la proximité de l’erg rend assez

vraisemblable.

Dans cette histoire de sédentaires, comme il est naturel, les

méfaits des nomades tiennent une grande place. Après 150 ans on

garde encore à Tar’it le souvenir d’Ahmed el Khatsir des Angad

près d’Oudjda, qui n’épargna dans le ksar qu’une seule

femme enceinte.

L’histoire politique des Beni Goumi est essentiellement celle des

tribus nomades qui ont exercé la suzeraineté. Elle semble tenue

à peu près à jour depuis le VIIIe siècle de l’hégire. Vers

cette époque « la puissante tribu des Beni Ahssen occupa les pays

environnants et les Beni Goumi devinrent leur propriété ». Ceci

est intéressant parce que nous retrouverons très vivant dans le

Saoura le souvenir des Beni Ahssen ou Beni Hassen.

« La nombreuse tribu des Hamyan, rattachée actuellement au cercle

de Méchéria, succéda aux Béni Ahssen » ; ces mêmes Hamyan dont

les Ouled Djerir sont un rameau détaché.

Puis vinrent les R’nanema et avec eux nous entrons déjà dans

l’histoire contemporaine ; ce sont actuellement les suzerains de

la Saoura. Ils ont été expulsés de la Saoura par les Doui Menia,

il y a un siècle à peine, à la suite de guerres dont le dernier

épisode fut le siège et la prise de Mzaourou, dernière forteresse

des R’nanema.

La palmeraie des Beni Goumi appartient aujourd’hui aux Doui

Menia. Ce sont, on le sait, des nomades de l’oued Guir. Leur

centre est dans le Bahariat (la petite mer), une grande cuvette

alluvionnaire qui se prête à la culture de l’orge. Les Doui

Menia y ont des magasins fortifiés d’où ils tirent leur nom —

Menia est un synonyme Berbère de Kalaa, on disait indifféremment

jadis el Goléa ou el Menia pour désigner le ksar sud-oranais que

nous désignons exclusivement sous le premier nom ; Menia, Kalaa,

ou Goléa désignent une hauteur fortifiée.

Les petites saouias des Beni Goumi, celle d’amont et celle d’aval,

n’ont aucune importance, elles sont bien loin d’avoir la richesse,

l’influence et le rayonnement lointain de Kenatsa. Mais il est

intéressant peut-être de retenir la date de leur fondation.

Z. Fokania a été fondée au commencement du XVIe siècle par un

Maure de Seguiet el Hamra.

Z. Tahtania il y a 250 ans environ, en même temps qu’Igli, par

un saint du Gourara.

On verra que les XVe et XVIe siècles ont été un âge critique, un

tournant de l’histoire dans l’arabisation du Sahara ; et que les

moyens employés ont été précisément le prosélytisme religieux,

la fondation de Zaouias.

=La vie sociale et économique.= — Je n’ai pas parlé de

l’O. Guir parce que je ne l’ai pas vu. — Mais le triangle

montagneux inscrit entre les deux oueds, Guir et Zousfana, constitue

une région naturelle, un pays, qui a son unité économique,

sociale et même politique.

Les procédés d’irrigation ne sont pas essentiellement originaux,

cela va sans dire, il est intéressant pourtant de constater la

coexistence des procédés telliens et sahariens.

Il y a des barrages maçonnés au travers de l’oued tout comme

dans l’Atlas de la Mitidja encore que beaucoup plus modestes. Les

étangs de Fendi et de Béchar sont œuvre humaine, l’eau s’y

étale en arrière d’un barrage en maçonnerie.

Les puits sont la grande ressource, et chaque jardin a le sien :

mais les foggaras (aqueducs souterrains) apparaissent déjà dans

toutes les oasis ; ils sont brefs et à fleur de sol, bien éloignés

encore de pouvoir se comparer aux extraordinaires galeries du Touat,

dont c’est précisément l’énorme développement qui fait le

caractère ; ils portent le même nom pourtant et sont identiques

en effet au moins dans leur essence.

Ceux du pied de l’Atlas, à Beni Ounif par exemple, évidés en

plein cailloutis pliocène, rappellent curieusement ce qu’on dit

des travaux analogues dans l’oasis de Merrakech.

J’ai recueilli à Beni Ounif quelques renseignements sur la façon

dont l’eau se partage entre les usagers. L’instrument de mesure

porte le nom de _karrouba_ ; c’est un vase de cuivre percé d’un

trou, par lequel entre goutte à goutte, en un temps déterminé,

une heure par exemple, l’eau sur laquelle on fait flotter le

vase[131]. En somme, c’est un sablier d’eau. C’est donc le temps

d’irrigation qu’on mesure et non pas directement la quantité

d’eau employée. L’objet des transactions, ce qui se vend et

se loue, ce qui se fait objet de propriété, c’est la karrouba,

l’heure d’irrigation. Ce système n’a rien de particulier, il

est usité au contraire dans beaucoup de régions algériennes. Il

est tout différent pourtant de celui qu’on emploie aux oasis

sahariennes, au Touat par exemple ; là-bas c’est l’eau même

qu’on se partage et dont on est arrivé à jauger le débit par

des procédés primitifs et ingénieux.

Les cultures elles aussi présentent un caractère mixte. La plus

importante à coup sûr est la culture d’oasis, de jardin, à

l’ombre des dattiers ; il faut noter seulement que les dattes les

plus prisées de beaucoup sont importées du Tafilalet ; mais le

dattier n’en demeure pas moins par excellence, comme au Sahara,

l’objet de la propriété et l’unité d’évaluation de la

richesse. Pourtant la culture des céréales coexiste, de l’orge

en particulier, non pas seulement dans l’oasis, en jardins, mais

indépendamment de toute palmeraie, en plein champ, dans des plaines

d’alluvions fécondées par les crues. C’est ainsi que les Ouled

Djerir cultivent de l’orge à el Morra sur la Zousfana et surtout

les Doui Menia dans le Bahariat sur le Guir.

En 1902 à Tar’it, à Igli, et jusqu’à Beni Abbès, tandis que

l’orge de l’administration se vendait 32 francs celle du Guir en

valait 17. Il serait exagéré de conclure que le Bahariat produit

assez pour alimenter une exportation sérieuse. On a expérimenté

que la moindre demande fait tout de suite hausser les prix, parce

que les stocks sont très faibles, mais du moins le pays suffit-il

à sa consommation, et non seulement à celles des êtres humains,

mais encore des chevaux.

En effet les Doui Menia élèvent une race de chevaux renommés. Nous

sommes ici encore dans le domaine des nomades cavaliers et non dans

celui des méharistes. Assurément les chameaux abondent, mais ce

sont chameaux de bât. Les Doui Menia et les Ouled Djerir pratiquent

naturellement le banditisme à travers le Sahara. Le Sahel marocain en

particulier a beaucoup à se plaindre de leurs rapines. Le _Bulletin

de la Société d’Alger_[132] a donné un récit tout à fait

curieux de rezzou Doui Menia au Sahel. En 1904, une harka partie du

Guir a poussé jusque dans l’Adr’ar des Ifor’ass et s’est

heurtée à la garnison française de Tombouctou. Mais les Ifor’ass

bons méharistes ont constaté avec surprise l’absence totale de

méharis dans le camp ennemi, et leur terreur qui fut très vive

s’en est mêlée de quelque mépris. Ces énormes randonnées,

lorsque le cheval devient inutilisable se font à pied, avec la

faculté naturellement de se reposer sur le dos des chameaux de

bât. Dans toute la Zousfana il est impossible d’acheter une selle

de méhari, et si on a la bonne fortune d’en rencontrer une elle

provient d’une razzia au Sahel.

Il est de conséquence que les Doui Menia et les Ouled Djerir soient

des cavaliers incapables de dresser un méhari. C’est un trait

qui les rattache à la région des steppes, des hauts plateaux,

et qui les montre étrangers au vrai désert.

La société a bien un caractère saharien ; la distinction

fondamentale est entre sédentaires et nomades. Les moines de Zaouia

mis à part, on trouve, en règle générale, fixée dans les ksars,

une humanité inférieure et subordonnée ; il y a bien dans chacun

d’eux une minorité d’hommes libres, ou ce qui revient au même de

propriétaires, qui maintiennent, à l’abri de leurs murailles, une

indépendance précaire et humiliée. Les ksars sont par définition

des bourgs fortifiés, et il n’y a pas une seule agglomération qui

ne soit une forteresse, on dort chaque nuit sous verrous, gardé par

des sentinelles, ce qui implique à la fois une grande insécurité et

quelque prétention à l’autonomie. Les ksouriens sont strictement

réduits à la défensive, et ici comme ailleurs l’offensive seule

assure la prééminence. La bourgeoisie libre des ksars est à peu

près invariablement rattachée à une tribu nomade par un lien de

vasselage, qui implique de la part du nomade la protection militaire,

de la part du ksourien le paiement d’un tribut, la reconnaissance

de certains avantages précis, et la tolérance de beaucoup d’abus

vagues. Dans les palmeraies d’ailleurs, c’est un petit nombre

de jardins qui restent la propriété de la bourgeoisie locale ; la

plus grande partie des palmiers appartiennent aux nomades suzerains,

qui viennent une fois l’an camper sous les murs du ksar et faire

la récolte.

Aussi la plus grande partie des ksouriens ne sont ni libres ni

propriétaires, c’est le misérable prolétariat des khammès

(métayers, serfs de la glèbe). Le contrat de métayage varie

médiocrement suivant les oasis, il reste identique dans ses grandes

lignes.

Le métayer khammès, comme son nom l’indique, a théoriquement

droit au cinquième de la récolte ; mais dans les palmeraies

ce cinquième est calculé d’une façon particulière. Les

produits se répartissent en deux catégories très différentes ;

les légumes du jardin, qui sont l’accessoire, et les dattes

qui sont l’essentiel. Tous les produits potagers, tout ce qui

pousse à l’ombre des palmiers, appartient sans restriction au

khammès. Le propriétaire se réserve toutes les dattes, moins

une faible fraction, qui est en général d’un septième, ou bien

encore d’un régime par palmier, abandonné au khammès.

Cette société sédentaire se retrouve dans tout le Sahara

algérien, et déjà d’ailleurs dans le sud de l’Algérie (dans

la chaîne dite des Ksour). Mais ici, on l’a déjà dit, nous

voyons apparaître un élément nouveau, inconnu à l’Algérie ;

presque tous les khammès sont des haratins, c’est-à-dire qu’ils

appartiennent à une race distincte, soudanaise. Nous arrivons déjà

dans une région trop chaude et trop paludéenne pour que la race

blanche puisse survivre au travail de la terre.

La bourgeoisie ksourienne d’ailleurs se distingue des nomades sinon

par la race du moins par la langue. Tous les ksouriens, au rebours des

nomades, parlent un dialecte berbère, et ils donnent à ce dialecte

le nom de Zenatiya ; c’est précisément ainsi que les Berbères

des oasis appellent leur langue. De l’identité du nom avons-nous

le droit de conclure à l’identité des dialectes ? Assurément

non, il faut attendre des études plus approfondies. Pourtant les

ksouriens de Beni Ounif déclarent comprendre sans difficulté les

gens du Touat, tandis qu’ils se débrouillent mal, disent-ils,

dans le dialecte du Tafilalet[133].

Les suzerains de tout le pays sont en somme les Doui Menia, ce qui

lui donne une sorte d’unité politique.

Les Ouled Djerir, encore que très individualisés par leur origine

distincte et par bien des traits de caractère, ne sont qu’une

petite tribu besogneuse, encore affaiblie et appauvrie par des

guerres récentes et malheureuses contre les Beni Guil[134] ; ils

ont dû accepter le patronage et même rentrer dans les cadres de

la grande tribu Doui Menia.

Sur les Doui Menia on n’a pas encore de renseignements

démographiques précis. Mais ils ont au Sahara une réputation

de bourgeois à leur aise, de gros commerçants entrepreneurs de

caravanes, présentant une certaine surface, plus estimables, par

exemple, que les Beni Guil, qui sont des « chacals ». Il n’est

pas douteux que tout cela ne soit très relatif. Mais à coup sûr

la tribu est prospère, et même amollie par la prospérité ;

leur réputation militaire est médiocre.

=La route transsaharienne et Figuig.= — La caractéristique

principale de la région entre Guir et Zousfana est d’être la

porte du Sahara et du Soudan. Là exactement aboutit la route qui,

par l’oued Saoura, le Touat, le Tidikelt, le Hoggar, l’Adr’ar

des Ifor’ass constitue la voie la plus commode probablement de tout

le désert, les routes les plus voisines de l’Atlantique mises à

part. Cette fameuse « rue de palmiers » longue de 800 kilomètres,

et qui mène au cœur du Sahara, au pied des premiers escarpements

du Hoggar, ne paraît pas avoir d’analogue au désert. Interrompue

par des brèches insignifiantes, cette fantastique ligne de verdure va

exactement d’In Salah à Figuig ; et c’est à elle que Figuig est

redevable de son importance. Le Grouz est un obstacle très sérieux

aux communications du N. au S., avec sa longueur de 80 kilomètres,

ses sommets qui atteignent 1800 mètres, et la continuité

impressionnante de ses murailles calcaires. Cette continuité, il

est vrai, n’est pas toujours réelle : immédiatement a l’O. du

Chafet el Koheul, point culminant du Grouz, l’oued el Ouazzani ouvre

à travers toute l’arête une brèche très curieuse : c’est

un long couloir, aboutissant à un énorme cirque, au N. duquel

la paroi septentrionale du Grouz, très abaissée et amincie, est

réduite pour ainsi dire à une pellicule. On a déjà dit combien

le Grouz, vu de près, apparaît articulé ; ici il est évidé

intérieurement. Il n’en est pas moins vrai que ce défilé et ses

pareils, s’il en existe, sont d’accès assez pénible ; ce sont

des portes dérobées par où se faufilent éventuellement les bandes

de pillards ; ce ne sont pas des chemins pour d’honnêtes chameaux

de caravane, pesamment chargés. La voie de communication normale

évite le Grouz et passe par Figuig, dont le nom signifie en arabe

le « petit col ». C’est une porte entre le Maroc et le Sahara,

et elle s’ouvre précisément au point où vient se raccorder à

l’Atlas la « grande rue des Palmiers ».

Ainsi Figuig n’est pas seulement, grâce à ses eaux artésiennes,

un centre agricole considérable pour le pays ; c’est encore,

grâce à sa situation géographique, ce qu’on pourrait appeler un

centre urbain et commercial, avec une population de Juifs qui a su,

par exemple, comprendre immédiatement les avantages du chemin de

fer et en tirer parti.

_La question marocaine._ — Et dès lors s’éclaire (il est grand

temps après un demi-siècle écoulé) un petit article du traité

de 1845 entre la France et le Maroc.

On sait que le traité ne précisait pas la frontière dans la

zone des hauts plateaux et du Sahara. Il se bornait à déclarer

marocains Figuig et le petit ksar voisin d’Ich. Nul doute que le

maréchal Bugeaud n’ait pas compris la portée de cette clause. Et

on peut se demander quelle fut l’intention des négociateurs

marocains. Ont-ils proposé cette rédaction vague par imprécision

naturelle de barbares ? ou par finesse de diplomates orientaux, qui

mettent à profit l’ignorance de l’adversaire, et qui craignent

de l’éclairer sur l’importance de ses concessions. En tout

cas Figuig marocain c’était le verrou tiré sur la seule route

qui relie l’Algérie au Niger, et il est resté tiré jusqu’au

début du XXe siècle.

Missions au Sahara, tome 1 · 第 16 / 36 段