Quoi qu’il en soit il y a là un fait d’importance géographique

tout à fait considérable. Nous verrons dans les chapitres suivants

que cette limite géologique entre les roches primaires et les

terrains plus récents (crétacés marins et tertiaires continentaux),

est une ligne de verdure et de vie qui se prolonge sans interruption

notable pendant huit cents kilomètres, jusqu’au cœur du Sahara,

jusqu’à In Salah. L’affleurement du Vorland primaire ne présente

donc pas seulement un intérêt théorique et scientifique ; c’est

lui, incontestablement, qui fait de la Zousfana la grande porte

d’entrée du Sahara, une voie commerciale et ethnique de premier

ordre ; notre étude géologique nous conduit à des conclusions de

géographie humaine.

=Gîtes minéraux du Grouz.= — A tout autre point de vue c’est

le Grouz qui a une grande importance humaine.

Et d’abord le Grouz et ses dépendances atliques, semblent avoir

le monopole des gîtes minéraux.

Et, à ce point de vue encore, le contraste est grand entre lui et la

chaîne des Ksour, ou le djebel Amour, ses voisins orientaux. Dans

tout l’Atlas saharien jusqu’au Hodna, il n’existe guère

d’exploitation minière, ancienne ou récente. Aussi bien les

grès médiocrement plissés de l’Atlas saharien ne peuvent pas

être préjugés _a priori_ aussi métallifères que les calcaires

bouleversés de la région du Grouz ; d’autant que, dans l’Atlas

que nous connaissons (Algérie-Tunisie), les régions calcaires sont

le domaine de prédilection des gîtes minéraux exploitables.

D’autre part, la question de la houille mise à part, le Vorland

hercynien ne semblerait pas avoir d’avenir minier, au moins

d’après les informateurs indigènes qui signalent beaucoup de

gîtes et tous dans l’Atlas.

Il est certain qu’entre les sources de la Zousfana et celles du

Guir, il existe au moins deux exploitations minières indigènes,

régulières et, autant que le milieu le permet, organisées. L’une

est au djebel Maïz, au nord du Grouz ; c’est une mine de cuivre,

elle a été vue par des Européens, le colonel Quiquandon en

particulier, qui ont constaté l’existence de galeries souterraines

assez profondes. L’autre exploitation minière est beaucoup plus

loin à l’ouest, sur les bords du Guir, à Beni Yati. C’est

une mine de plomb et probablement aussi de cuivre. Elle n’est

connue que par des renseignements recueillis par le lieutenant

Pariel, de Colomb-Béchar. Mais ces renseignements spécifient

l’existence d’installations plus ou moins permanentes pour la

calcination du minerai : on le brûle en gros tas par forts vents

d’ouest. Il semblerait que ces deux gisements (djebel Maïz et

Beni Yati) sont les plus considérables et les mieux exploités,

aux yeux des indigènes. Mais on en connaît plusieurs autres,

de moindre importance.

Au djebel Melias, qui est un simple contrefort du Grouz, à six

kilomètres de Beni Ounif, un filon de plomb et de cuivre court

sur le flanc nord de la montagne. Dans ce filon les indigènes de

Figuig ont creusé un trou, car ce serait trop dire une galerie,

de 1 m. 50 de profondeur.

On pourrait étendre la liste des petits gisements de ce genre.

L’exploitation indigène porte sur deux métaux, le plomb et le

cuivre, et voici à quels besoins économiques elle répond. Le

plomb sert à fondre des balles, et le minerai de plomb, tel quel,

la galène, est un fard très usité, le koheul, bien que ce mot arabe

désigne littéralement le sulfure d’antimoine. Tous les indigènes

connaissent la galène et ses usages. Mais le minerai de cuivre est

beaucoup plus mystérieux. Un fait frappe d’abord, c’est que

toutes les mines de cuivre sont considérées par les indigènes

comme mines d’or et d’argent ; ils n’y soupçonnent pas la

présence du cuivre, et ne semblent pas établir de corrélation

entre le minerai qu’ils extraient et, par exemple, les douilles

de leurs cartouches. En poussant un peu plus loin l’investigation,

on s’aperçoit que tout le minerai est extrait pour le compte des

orfèvres juifs établis à Figuig et à Kenadsa. Ces orfèvres,

ouvriers habiles, font de curieux bijoux d’argent et d’or ;

la matière de ces derniers est qualifiée par le vendeur « or du

Soudan », mais, comme cet or se recouvre très vite d’une pellicule

de vert-de-gris, il y entre assurément une forte proportion de cuivre

marocain. Le peu de minerai de cuivre annuellement extrait du djebel

Maïz ou des gisements voisins sert donc, à peu près exclusivement,

à des alliages de bijouterie, inavoués et fructueux.

Des balles, du fard et des bijoux, voilà tout ce que les indigènes

font de leurs minerais ; une exploitation aussi rudimentaire et aussi

spéciale ne permet assurément pas de rien augurer pour l’avenir

d’une exploitation industrielle. D’ailleurs, à côté du cuivre

et du plomb, dont les minerais sont aisés à reconnaître, il peut

y en avoir d’autres que des professionnels européens soient seuls

à même de rechercher, à supposer résolu le double problème —

de la sécurité sur une frontière encore très peu sûre — et

du transport à si grande distance de la mer.

=Pluies et végétation.= — C’est au point de vue du climat,

c’est-à-dire des pluies, qu’il est particulièrement important

pour la région de la Zousfana qu’elle soit dominée au nord par

la masse du Grouz.

Le Grouz est une longue arête de 80 kilomètres, large de 5 ou 6

peut-être. Il serait plus exact de dire : un faisceau d’arêtes

parallèles (généralement deux et quelquefois trois), entre

lesquelles un système de profondes vallées longitudinales articule

le Grouz tout entier. Chegguet el Abid, Haouci Chafa, etc. ; elles

sont dues, d’après M. Ficheur, à l’intercalation entre les

calcaires liasiques et jurassiques de couches argileuses et marneuses,

qui n’ont pas offert de résistance à l’érosion.

Ces grandes vallées sont colmatées de cailloutis pliocène

jusqu’à leur tête, elles sont donc des réservoirs d’humidité

et des aqueducs souterrains.

Ce formidable écran montagneux n’est pas seulement par excellence

le condensateur des pluies, qui tombent parfois et séjournent

sous forme de neige ; il est organisé pour les emmagasiner,

les acheminer et les distribuer. Les massifs primaires lui sont

généralement inférieurs en altitude et en étendue, et par

surcroît ils conservent une massivité de pénéplaine, ils n’ont

pas un modelé compliqué, une structure ajourée.

Sur la moyenne annuelle des pluies les chiffres précis font encore

défaut. On a du moins le témoignage de la végétation et des

cultures.

Dans le Grouz la végétation des vallées témoigne de

précipitations assez abondantes.

Dans toute cette Afrique du nord, qui est le pays des fleurs,

je ne crois pas qu’il y ait eu au printemps de 1904 un coin

plus follement fleuri que les hautes vallées du Grouz ; on y

marchait environné de senteurs violentes et parfois agressives,

car il y a une fleur qui pue le cadavre. Cette magnifique floraison

peut être accidentelle, heureuse conséquence d’un hiver qui fut

incontestablement pluvieux. Mais la végétation arborescente n’est

pas moins curieuse. Elle est d’abord relativement abondante, ou du

moins elle n’est pas aussi rare qu’on le supposerait ; la plaine

au pied du Grouz a ses tout petits bosquets, en particulier autour de

Bou Aiech. Ils sont souvent composés de pistachiers (betoum), mais

on rencontre assez fréquemment aussi des caroubiers et surtout des

oliviers sauvages, parfaitement vigoureux, poussant librement sans le

secours de l’irrigation. Et voilà qui est étrange, car l’olivier

est un arbre méditerranéen, qu’on n’attend pas au désert.

Le sommet de l’Antar est aussi un îlot de végétation du Tell

(bosquets de genévriers par exemple).

Mais tout le reste du pays a une végétation saharienne,

c’est-à-dire dans la majorité des cas tout à fait absente. Le

Béchar, le Mezarif, le Moumen, la hammada de Moungar Tarit, sont

des étendues désolées de roc nu.

Quand un peu de végétation apparaît dans des coins de vallées

privilégiés, c’est ce qu’on appelle au Sahara un pâturage,

ces buissons rabougris et mal virescents dont le chameau se

nourrit. (Voir pl. XXVI, phot. 50.) La végétation arborescente est

surtout représentée par de rares tamaris, et quelques talhas très

sporadiques (faux gommiers) ; il y en a _un_ par exemple à el Morra.

Il faut noter pourtant la fréquence d’_Anabasis aretioides_, que

les Arabes appellent ed-dega et le corps d’occupation « chou-fleur

du bled », elle ressemble en effet à une pomme de chou-fleur posée

au ras du sol sans tige. C’est une plante des hauts plateaux

oranais qui disparaît à mesure qu’on s’éloigne plus avant

dans le Sahara.

Notons aussi que le porc-épic, qui est nettement une bête du Tell,

se trouve encore le long de la Zousfana entre Tar’it et Igli.

En somme la région de la Zousfana doit peut-être au voisinage

de l’Atlas des pluies un peu moins rares que dans le reste du

Sahara. Mais elle en reçoit directement très peu. C’est au

réservoir de l’Atlas et en particulier du Grouz qu’elle doit

d’être habitable à un assez haut degré. Figuig, Fendi, Ouakda,

Béchar, Kenadsa, Tar’it, forment un groupe assez important de

palmeraies, toutes alimentées par le Grouz. Notons que, pour trouver

l’équivalent à la lisière du Sahara il faut aller dans l’ouest

au moins jusqu’à Laghouat et peut-être même jusqu’à Biskra.

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XXVI.

[Illustration : Cliché Gautier

49. — FALAISE DE KENATSA

Les roches noirâtres à la base de la falaise sont des grès

houillers redressés ; l’entablement clair est du calcaire

horizontal (cénomanien et pliocène).]

[Illustration : Cliché Gautier

50. — LA ZOUSFANA en aval de Ksar el Azoudj.

Le lit de l’Oued est très large et très touffu ; — à

l’arrière plan le djebel Moumen.]

=Régime des eaux.= — Il y a d’assez nombreuses petites sources

dans les massifs montagneux dinantiens.

Le Mezarif, par exemple, a trois points d’eau pérennes (O. Chegga,

Aïn Nakhlat, Aïn Mezarif).

Le Moumen lui-même, malgré ses dimensions assez exiguës a deux

points d’eau ; le Béchar a une demi-douzaine de points d’eau, je

citerai ceux que j’ai vus : el Djenien et Aïn Mézerelt (pl. XXII).

J’ai vu aussi H. Ar’lal, Daou Belal et Menouar’ar en relation

avec la hammada de Moungar.

Ces points d’eau sont invariablement au débouché de torrents,

descendus de leurs montagnes respectives, et généralement en rapport

avec la limite soit inférieure (c’est le cas le plus général),

soit supérieure (Djenien, Menouarar) des calcaires carbonifériens.

Les trois sources du Mezarif, par exemple, sont, malgré leur

éloignement topographique, au même niveau stratigraphique, à

l’affleurement du premier banc de grès dévonien (?) immédiatement

au-dessous des calcaires dinantiens. Aïn Mézerelt et les sources

du Moumen, je crois, sont exactement dans la même situation.

Il est clair que les petites sources de cet ordre restituent goutte

à goutte à la circulation atmosphérique, la provision propre

d’humidité du Mezarif, du Moumen, du Béchar ; elles portent donc

témoignage que chacun de ces massifs, sous une forme quelconque,

rosée, givre, neige ou pluie, condense et emmagasine, pour son

compte personnel, une certaine quantité de vapeur d’eau.

Mais cette quantité est faible. Aucune de ces petites sources n’a

fixé de la vie humaine, quoiqu’un petit nombre d’entre elles

(Aïn Nakhlat, el Djenien) alimentent comme leur nom l’indique,

à titre de curiosités, quelques palmiers sporadiques. Ce

n’est pas cependant qu’elles soient dépourvues d’importance

économique. Dans ce pays coupé de puissantes barrières rocheuses,

les petits points d’eau jalonnent les routes de montagnes, les

plus difficiles et les plus mal fréquentées : les routes des

« djich[124] » ; ils rendent habitables des repaires provisoires

où une bande guette le coup à faire. Le Mezarif septentrional est

un repaire admirablement aménagé par la nature, avec trois issues

indépendantes, correspondant aux trois points d’eau, et situés

aux points les plus opposés de l’horizon. Le 25 décembre 1904

un rezzou de Chaamba revenant d’une razzia fructueuse, et cerné

dans le Mezarif par des forces supérieures leur a glissé entre

les doigts avec une extrême facilité.

Les grosses agglomérations, les grosses taches de culture et de

verdure, sont en relation avec les eaux descendues de l’Atlas,

des sommets avoisinant deux mille mètres.

=Nappe artésienne.= — Le groupe d’oasis le plus important,

celui de Figuig, est dans une cuvette encerclée par les contreforts

du Grouz et du Beni Smir.

Son hydrographie a été étudiée par M. Ficheur. Toute l’eau

de Figuig est artésienne, non pas qu’il y existe un seul puits,

mais les sources viennent de la profondeur, amenées en surface par

des failles. Quelques-unes de ces sources attestent leur origine par

leur température élevée ; deux des ksars de Figuig portent le nom

caractéristique de « hammam ». D’autres, de température normale,

ont une force ascensionnelle qui se traduit par un bouillonnement

très visible. M. Ficheur estime que la nappe artésienne doit se

trouver entre les calcaires liasiques et les couches argileuses

infrajurassiques (?) du Chegguet el Abid.

Je serais tenté, sous bénéfice d’inventaire, de mettre dans

une catégorie voisine les sources qui alimentent les petites

palmeraies de Bou-Kaïs, el Ahmar, Sfissifa. Elles jalonnent au pied

de l’Atlas la grande faille couturée de roches éruptives. Une

source de Bou-Kaïs a une trentaine de degrés, tandis que l’eau

du puits de Colomb-Béchar ne dépasse pas 22°.

=Les oueds.= — Les autres oasis jalonnent les oueds descendus de

l’Atlas. L’oued le plus considérable, la Zousfana, alimente la

plus belle oasis, celle de Tar’it, qui rivalise avec Figuig.

Grâce au capitaine Normand qui a passé deux ans à creuser des

puits sur la ligne d’étapes nous pouvons nous faire une idée

précise du régime hydrographique dans la Zousfana.

Elle prend sa source dans la cuvette du Figuig et elle est donc

alimentée par les torrents du Grouz et du Beni Smir.

Sur tout son parcours elle coule à l’air libre une fois ou deux

par an, lors des très grandes crues. En général elle est à

sec comme il sied à un oued saharien. Pas partout cependant. Elle

coule à l’air libre assez régulièrement en deux points très

éloignés l’un de l’autre, au col de Tar’la sur cinq ou six

kilomètres, et dans la palmeraie de Tar’it sur une quinzaine de

kilomètres. En ces deux points c’est apparemment un seuil rocheux

qui ramène en surface la nappe aquifère. A Tar’la l’oued

sort de la cuvette de Figuig en forçant une muraille de calcaires

basiques et jurassiques. A Tar’it l’oued a creusé son lit dans

des terrains d’atterrissement, mais au travers desquelles on voit

percer les calcaires dinantiens[125] ; sous les murailles mêmes

du ksar de Tar’it le lit est franchement entaillé dans les vieux

calcaires et c’est en ce point précis que ce lit, sec en amont,

se remplit d’eau vive.

Entre Tar’la et Tar’it le capitaine Normand[126] nous indique à

quelles profondeurs les puisatiers ont rencontré l’eau, à Ksar

el Azoudj 3 mètres, Haci el Mir 5 mètres, el Morra 10 mètres,

el Moungar 20 mètres. Rappelons que, à Ksar el Azoudj et Haci el

Mir le sous-sol dévonien affleure.

En somme cet oued Zousfana a un lit souterrain continu et pérenne ;

les terrains d’atterrissement où il coule sont gorgés d’eau à

une profondeur plus ou moins faible ; on a pu y trouver un point

d’eau, ou y creuser un puits tous les 25 kilomètres le long

de la ligne d’étapes, qui est suivie régulièrèment par de

l’infanterie européenne, des chevaux et des mulets. Sans doute les

étapes sont dures ; au cœur de l’été l’eau devient rare, il

faut parfois rationner bêtes et gens, toute l’année d’ailleurs

elle est mauvaise, magnésienne et salée. Pour qui vient du nord

c’est déjà le Sahara et ses horreurs. En réalité c’est un

Sahara très atténué.

A Ksar el Azoudj, et de là jusqu’au pied du Moumen, jusqu’à

Haci el Begri et Haci el Mir, la végétation est très belle,

pour le Sahara s’entend, les tamaris forment par places de vrais

boqueteaux. D’ailleurs Ksar el Azoudj fut certainement un point

habité, à une époque indéterminée, comme son nom l’indique

(Pl. XXVI, phot. 50).

A el Morra les Ouled Djerir plantent et récoltent de l’orge après

les crues[127].

En aval de la palmeraie de Tar’it (exactement de Zaouia Tahtania)

l’oued coule en pleine hammada de calcaire carboniférien, à même

la roche, ou du moins sur une couche d’alluvions insuffisante,

il offre donc de moindres ressources ; entre Tar’it et Igli le

puits d’el Aouedj coupe l’étape.

Le Grouz envoie à la Zousfana sur sa rive droite toute une série

d’affluents qui ont une vie souterraine et parfois superficielle.

L’oued de Fendi, qui passe à Bou Yala, a coulé plusieurs fois

à pleins bords pendant l’hiver 1904, au point de compromettre la

sécurité du poste provisoire de Bou Yala. A Beni Ounif, à Bou

Aiech, à Colomb-Béchar, il suffit de creuser _n’importe où_

un puits de quelques mètres pour avoir de l’eau.

Les oasis de Beni Ounif, de Tebouda, de Fendi sont chacune en

relation avec un torrent descendu du Grouz. Fendi a de petits

lacs, qui sont charmants, perdus dans un fouillis de palmiers

abandonnés à eux-mêmes, incultes et non taillés ; car l’oasis

de Fendi, dangereusement située, a été désertée par ses

propriétaires. Tout autour, les murailles de calcaire cénomanien

(?) encadrent la palmeraie et la dominent en vasque gigantesque ;

ce trou de verdure et d’eau est à bon droit le coin de paysage

le plus célèbre de la région, Fendi, bien plus complètement

qu’aucune des autres palmeraies, répond à l’ensemble d’idées

traditionnelles qu’évoque le mot d’oasis.

Les palmeraies d’Ouakda et de Béchar (poste de Colomb-Béchar)

sont dans le lit de l’O. Khéroua qui draine l’Antar. Là aussi,

à l’oasis de Béchar, l’oued coule à l’air libre, les eaux

souterraines sont ramenées en surface par l’affleurement des

marnes cénomaniennes ou des argiles primaires, et elles s’étalent

en étangs.

Les étangs de Colomb-Béchar ne sont pas aussi joliment encadrés

que ceux de Fendi ; en revanche, ils sont très poissonneux. Les

barbeaux abondent et quelques-uns sont énormes ; naturellement aucune

autre espèce n’est représentée ; le barbeau est le seul poisson,

je crois, acclimaté au Sahara. Ceux de Béchar voisinent seulement

avec un grand nombre de tortues aquatiques.

Il est donc de toute évidence que le réseau hydrographique, qui est

assez serré, comme le montre un coup d’œil sur la carte, n’est

pas complètement mort. Les oueds ont une vie souterraine. Tout le

long de leur cours, ils ont une réserve d’humidité qui se dépense

parfois spontanément en sources et en mares d’eau libre. Il y

a dans le sous-sol une nappe superficielle importante qui alimente

les tapis de fleurs du Grouz, les bosquets d’oliviers sauvages,

et un certain nombre d’oasis.

En général les sources les plus importantes semblent conditionnées

par le voisinage de l’énorme masse des roches primaires peu

perméables, qui forcent la nappe superficielle à s’étaler

à l’air libre. Il est remarquable que les petits étangs de

Fendi et de Béchar, ces sortes d’anévrismes à ciel ouvert de

la circulation souterraine, se trouvent au point précis où les

oueds Fendi et el Khéroua vont quitter les roches secondaires pour

pénétrer dans le domaine des roches primaires.

=Groupe d’oasis de Béchar.= — Si l’on met à part Figuig, pour

lequel on ne possède pas les éléments d’une monographie[128],

les principaux groupements humains sont les palmeraies de Béchar,

et celles de Tar’it.

Le poste de Colomb-Béchar voisine avec les deux petits ksars de

Béchar et d’Ouakda dont les palmeraies se confondent en une

seule oasis.

Le lieutenant Cavard nous donne sur ces deux ksars des renseignements

démographiques et historiques.

Béchar a une soixantaine de maisons et peut armer 80 fantassins et 7

à 8 cavaliers. Ouakda serait moitié moins important à en juger par

le nombre de ses fantassins, une quarantaine. Ouakda a 8000 palmiers.

Ces toutes petites bourgades ont pourtant un passé fort ancien. On

garde à Béchar le souvenir d’un siège que le ksar a soutenu au

Ve siècle de l’hégire, soit au XIIe siècle après J.-C. contre

le sultan Moulay Ahmed Dehbi, surnommé le Sultan noir.

Je crois, il est vrai, que ces souvenirs de gloire ne s’appliquent

pas au ksar actuel de Béchar, qui est une forteresse de pisé sur la

rive droite de l’oued. Sur la rive gauche en tout cas s’étendent

les ruines confuses d’un vieux ksar en pierres sèches.

Je ne crois pas qu’on ait recueilli à son sujet les souvenirs

indigènes. Mais sa seule existence est intéressante. A travers

tout le Sahara nous retrouverons ce même contraste entre des ksars

actuels en pisé, et de vieilles ruines en pierres sèches.

Les habitants de Béchar et d’Ouakda sont presque tous des khammès

(métayers, il serait plus juste peut-être de dire des serfs).

Comme partout au Sahara la prééminence sociale appartient aux

nomades, qui sont ici les Ouled Djerir[129].

Ils sont 5000 d’après le lieutenant Cavard, avec 600 tentes,

et ils pourraient mettre en ligne 1100 fantassins et 80 cavaliers.

Ils ont des terrains de culture dans l’O. Namous (Oglat Djedida)

et dans l’O. Zousfana (el Morra). Ils ont des droits de propriété

à Bou Yala, Tebouda, Fendi. Ils ensilotent à Béchar et à Ouakda,

où ils sont propriétaires d’une grande partie des palmiers,

et dont ils sont en somme les suzerains.

Maigre suzeraineté d’ailleurs, car il est notoire que les Ouled

Djerir sont pauvres ; ils n’ont pas assez d’orge ni de dattes

pour leur consommation ; conformément à tous les usages sahariens

ils comblent le déficit par les bénéfices du banditisme ; et de

la sorte la pauvreté entretient chez eux des vertus militaires qui

rehaussent leur prestige.

D’après Cavard, leur arbre généalogique remonte au VIIe siècle

après J.-C. ; à cette époque vivait Djerir, l’ancêtre éponyme ;

et c’est alors que la tribu s’est individualisée en se séparant

des Hamyan.

Ces hobereaux besogneux partagent l’autorité avec une autre

grande puissance, religieuse celle-là, la zaouia (monastère)

de Kenatsa. Kenatsa est à 24 kilomètres de Béchar, exactement

au pied de l’escarpement terminal de la hammada qui porte son

nom. Les sources qui alimentent les jardins sont dans les grès

houillers à la base de l’escarpement. La zaouia a un aspect

d’ancienne prospérité ; elle s’annonce de loin par un gracieux

minaret bâti en briques, sans faïences apparentes, il est vrai ;

autant qu’on peut en juger à quelque distance, car la visite en

est prohibée, c’est l’architecture de Tlemcen, de Fez et de

Marrakech qu’elle rappelle, et non pas du tout ces grossières

mosquées en pisé blanchi, de profil déjà soudanais, qu’on voit

aux oasis sahariennes. (Voir pl. XXVIII, phot. 54.) La zaouia possède

certainement une bibliothèque, avec des manuscrits curieusement

enluminés sur papier de luxe ; il est non moins certain par malheur

que ces manuscrits sont mangés aux rats. Enfin Kenatsa a ses Juifs,

ce qui revient à dire, en pays marocain, un peu d’industrie et

de commerce.

L’ordre religieux de Kenatsa (les Ziania) a été fondé au XVIIe

siècle par un chérif marocain originaire de l’O. Draa.

=Tar’it.= — La création d’un poste militaire au ksar

de Tar’it (alias Taghit), a donné à ce nom une sorte de

notoriété. L’usage s’est à peu près établi d’étendre

ce nom à toute l’agglomération humaine qui se décompose en

cinq ksars : Zaouia Fokania, Tar’it, Barrebi, Bakhti et Zaouia

Tahtania. Les indigènes de ces cinq ksars ont pourtant un nom

d’ensemble, celui de Beni Goumi, qui est fort ancien et se trouve

déjà dans Ibn Khaldoun.

La palmeraie de Tar’it ou des Beni Goumi s’allonge sur 16

kilomètres le long de l’oued Zousfana entre le monastère d’amont

(Zaouia Fokania), et le monastère d’aval (Z. Tahtania).

Cette ligne de verdure et d’eau est profondément encaissée entre

la falaise carboniférienne à droite et la dune à gauche ; dans

ce couloir étroit et sinueux la paroi de sable et la paroi de roc,

hautes chacune d’une centaine de mètres, se rapprochent à se

toucher ; si bien que, fréquemment, le sentier qui longe l’oued

est forcé d’escalader les premières pentes de la dune. (Voir

pl. XXVII, phot. 51 et 52.)

Les sables reposent — comme toujours — sur des terrains

d’atterrissement quaternaires et mio-pliocènes, dans lesquels

l’oued en général a entaillé son lit.

Missions au Sahara, tome 1 · 第 15 / 36 段