Zousfana entre Ksar el Azoudj et Zaouia Tahtania. Sur tout le
pourtour, au Mouizib comme à Tar’it, au Mezarif, au Moumen, on
voit les calcaires dinantiens reposer en concordance sur des couches
argileuses ou marneuses, d’un gris verdâtre, interstratifiées de
grès rouge foncé ou noir, en bancs minces ; dans la vallée même,
sur différents points, mais surtout dans la partie nord, à Ksar
el Azoudj en particulier et à Haci el Begri, on voit cette même
formation percer à travers l’ennoyage. Elle paraît homogène et
puissante. (Voir appendice XI.)
[Illustration : Fig. 28. — Coupe du Mouizib el Atchan.
CC, calcaire carbonifère ; Ds, dévonien supérieur ; H, houille.]
Je n’y ai pas trouvé de fossiles, et s’il est commode
provisoirement de la considérer comme dévonienne, encore
faut-il observer que les couches à clyménies de Beni Abbès,
qui appartiennent authentiquement au Dévonien supérieur, ont un
facies tout à fait différent.
Les couches supérieures au dinantien ont été observées en deux
points, fort éloignés l’un de l’autre, au nord du Béchar
d’une part, et à Menouar’ar de l’autre (versant occidental
de la hammada de Tar’it).
Au Mouizib on voit les calcaires dinantiens s’enfoncer en
stratification concordante sous des grès, qui constituent le sous-sol
de toute la plaine entre le poste de Colomb et la montagne de Béchar,
et qu’on suit jusqu’à Kenatsa. (Voir pl. XXVI, phot. 49.) On
ne fait qu’apercevoir ces grès à travers les déchirures du sol
formé de cailloutis et d’alluvions récentes. Il semble bien
toutefois que l’ensemble de la formation soit essentiellement
gréseux.
Sur la route de Tar’it à Menouar’ar, on retrouve les mêmes
formations, se succédant dans le même ordre, et on voit les
calcaires carbonifériens fossilifères disparaître sous les mêmes
grès, ou du moins sous des grès d’aspect identique. Mais ici
les alluvions récentes superficielles sont moins développées ;
les grès sont à nu sur une certaine étendue ; et on constate
qu’ils sont interstratifiés avec des bancs très minces de
calcaire à crinoïdes, tout à fait semblables à celui de l’étage
immédiatement inférieur. Le puits de Menouar’ar est creusé dans
les alluvions d’un petit oued juste au pied d’une falaise haute
à peine d’une dizaine de mètres et sur la tranche de laquelle
apparaissent les couches suivantes de bas en haut.
A la base. 1. Poudingue fossilifère 1m,50
2. Grès passant au poudingue 1m,50
3. Schistes gréseux 3m.
4. Poudingue fossilifère 1m,50
Au sommet. 5. Calcaire à crinoïdes 1m,50
Dans les poudingues, les fossiles abondaient, mais si mal conservés
et si fragiles qu’il a été impossible de les recueillir. A coup
sûr les crinoïdes prédominaient. Le calcaire bleu du sommet avait
tout à fait l’aspect des calcaires de Béchar.
La réapparition de ces calcaires au milieu des grès tendrait
évidemment à faire croire qu’il s’agit de formations très
voisines, dont la plus récente est la simple continuation, sans
lacune, de la plus ancienne.
M. Gentil signale au Maroc, dans le Haut-Atlas, des grès Permiens
en relation avec des calcaires Dinantiens[114]. Ici il semble bien
qu’il faille conclure à un âge carboniférien.
M. le lieutenant Poirmeur a rapporté des fossiles de deux points qui
sont ainsi désignés[115] : « 1o vallée de l’O. bou Gharraf,
affluent de l’O. bou Dib ; ... à fleur de terre, dans un îlot
formé par un affleurement rocheux, dans le lit de l’oued. —
2o Gueb el Aouda, piton rocheux, qui domine l’O. Béchar
à 25 kilomètres au sud du ksar. » Les deux échantillons
sont des moulages en grès rougeâtre, ferrugineux, de plantes
houillères. M. Bureau a reconnu dans le premier _Stigmaria ficoides_,
et il écrit à son sujet : « Il est clair que ce rhizome bien
que n’étant plus _in loco natali_, n’a pas subi un transport
violent ni à une longue distance. » L’autre est _Lepidodendrum
Veltheimianum_. Ces types appartiennent à la phase la plus ancienne
de la végétation carbonifère.
D’autre part M. G.-B.-M. Flamand a trouvé dans la même région
de petits lits de houilles à empreintes végétales[116]. Ces grès
houillers du Béchar, ennoyés sur de grandes étendues, pourraient
présenter après tout un intérêt pratique. Sur le chapitre de la
houille saharienne on est en général très sceptique. La question
a été traitée avec une haute compétence par M. Haug, qui aboutit
à des conclusions négatives, à propos des échantillons et des
fossiles rapportés par M. Foureau de l’erg d’Issaouan. Mais
Issaouan et Béchar sont à mille kilomètres l’un de l’autre,
et les conditions du gisement sont bien différentes et même
inverses. M. Haug écrit :
« Tant que l’on envisageait les calcaires carbonifères de l’erg
d’Issaouan comme du carbonifère inférieur on pouvait conserver
l’espoir de rencontrer au-dessus d’eux des terrains houillers,
mais à présent que l’âge moscovien et ouralien de ces calcaires
est établi, il n’est plus permis de garder des illusions à cet
égard[117]. »
Au Béchar c’est justement l’étage inférieur, Dinantien,
qui est calcaire, franchement marin. Les étages supérieures au
contraire sont gréseux et ont un facies de formation littorale.
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XXII.
[Illustration : Cliché Gautier
43. — DANS LE BÉCHAR, AU PIED DU VERSANT NORD
Petite palmeraie d’el Djenien. — Calcaires carbonifériens.]
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XXIII.
[Illustration : Cliché Gautier
44. — DJEBEL BÉCHAR
Vu du Sud, c’est-à-dire de la Zousfana, sur laquelle il se termine
par une falaise.]
[Illustration : Cliché Gautier
45. — DJEBEL BÉCHAR
Vu du Nord, c’est-à-dire de la cuvette synclinale de
Colomb-Béchar.
On distingue nettement l’inclinaison des couches dans la montagne.
Au premier plan Modjbed.]
=Roches secondaires= — Dans le nord de la région étudiée ce
sont les roches secondaires qui dominent ; elles constituent à peu
près toute la masse du Grouz, où elles sont représentées par une
grande variété d’étages depuis le Lias jusqu’au Cénomanien. Je
n’ai fait qu’entrevoir le Grouz dont la géologie est certainement
très délicate à débrouiller. Je ne puis que renvoyer à la carte
géologique récente de M. Poirmeur[118].
En dehors du Grouz dans la région de Colomb-Béchar, et même,
semble-t-il, dans celle du bas Guir le Cénomanien couvre de
grands espaces. Il est riche en superbes fossiles de détermination
facile[119]. Il est représenté par le facies qui lui est habituel
dans tout le Sud-Algérien, à la base des marnes gypseuses, au sommet
des calcaires clairs, très durs. Les marnes font parfois défaut,
à Ben Zireg par exemple. La formation n’est pas puissante, une
cinquantaine de mètres d’épaisseur peut-être, à Ben Zireg
une dizaine ; on constate partout, sans conteste, qu’elle repose
directement sur le substratum carboniférien. Les grès albiens (à
dragées et à bois silicifiés) sont encore représentés dans le
Grouz, ils disparaissent complètement à partir de Ben Zireg. La
transgression cénomanienne est évidente, au sud du Grouz elle a
déposé sur le substratum primaire une simple pellicule, un placage
secondaire. (Voir appendice XI.)
[Illustration : Fig. 29. — Coupe de Sfissifa à Mézerelt par
Colomb et le Mouizib.
Cn, cénomanien ; m, p, q, mio-pliocène et quaternaire.]
[Illustration : Fig. 30. — Coupe de Bou-Kaïs à Teniet Nakhla
(à quelques kilomètres ouest de Mouzib).
E, Éruptif.]
=Plis hercyniens.= — Je crois pouvoir essayer une exposition
tectonique ; quelques traits généraux en tout cas apparaissent
bien nets.
Les couches primaires sont affectées de vieux plissements, qu’on
peut appeler hercyniens ; à Ben Zireg les strates carbonifériennes
sont redressées verticalement, et dessinent un anticlinal fermé
à l’ouest ; sur ce pli arasé, le Cénomanien repose parfaitement
horizontal[120]. La relation est la même au poste de Colomb-Béchar
et à Kenatsa. Il y avait donc des plis primaires arasés avant le
dépôt du Cénomanien. (Voir fig. 29, 30, 31 et 32.)
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XXIV.
[Illustration : Cliché Gautier
46. — COLLINES DE BEZAZIL KELBA (littéralement : _tétines de
chienne_) ; versant nord du Béchar.
C’est une feuille de calcaire cénomanien qui plonge vers le
spectateur ; la crête est érodée en dents de scie.]
La vallée de la Zousfana de Ksar el Azoudj à Tar’it est une
grande boutonnière anticlinale, autour de laquelle les affleurements
primaires dessinent des auréoles concentriques de plus en plus
jeunes. Ce pli est orienté nord-est-sud-ouest, ce qui est une
direction notablement aberrante de celle des plis atliques.
Dans la partie nord-est du Mezarif, où le pli est un synclinal fermé
au sud-ouest, les strates calcaires profondément déchaussées par
l’érosion, se dressent en murailles demi-circulaires concentriques,
toutes rasées régulièrement à la même hauteur. Évidemment un
tronçon de pénéplaine exhaussée, et disséquée par l’érosion.
L’extrémité fermée du synclinal touche à une faille au delà
de laquelle apparaît l’extrémité également fermée d’un
anticlinal, également arasé.
La faille se constate directement, puisqu’elle ramène en
surface une bande de grès dévoniens, mais elle ne se traduit dans
l’orographie actuelle par aucune dénivellation, elle est donc
fort ancienne, constitutive de la pénéplaine.
Si on prolonge par la pensée cette ligne de faille, elle passe
entre l’extrémité fermée à l’ouest de l’anticlinal de
Ben Zireg, et l’extrémité fermée à l’est du synclinal du
Béchar. Il court donc là, dans une direction à peu près nord-sud,
un accident, un décrochement, j’imagine, à la rencontre duquel
les plis se ferment et se relaient[121]. L’accident et les plis sont
évidemment contemporains, cela forme un ensemble, et comme l’âge
hercynien est prouvé pour certaines parties il l’est pour le tout.
Je ne sais quelle part faire aux plis hercyniens dans l’allure
très particulière du djebel Moumen. Il a un sommet rectiligne et
que de loin on jugerait tabulaire ; en réalité il est couronné
par une feuille de calcaire pliée en synclinal très aigu dans le
sens de la longueur. (Cf. fig. 31.)
=Plis atliques.= — C’est naturellement la surrection de l’Atlas
qui a rajeuni le relief hercynien.
L’énergie des plissements atliques varie de part et d’autre
d’une ligne de faille très apparente. A Bou-Kaïs elle est
jalonnée de pointements éruptifs (ophite ?), elle passe au nord
du dj. Orred, entre le dj. Orred et l’Antar (Pl. XX), enfin au
sud de l’Antar. Elle sectionne en falaises brusques et fraîches
les calcaires dinantiens de l’Orred ; au pied de l’Antar elle
a affecté les calcaires cénomaniens, qui sont vivement redressés
au nord, et parfaitement horizontaux au sud. Il faut donc qu’elle
soit post-cénomanienne.
Au nord de cette ligne sont les montagnes géantes, le Grouz et
l’Antar (près de 2000 m.).
Tout ce qu’on peut affirmer ici du Grouz, au point de vue
géologique, c’est qu’il se termine au sud par un pli couché ;
je puis l’affirmer en m’appuyant sur l’autorité de M. Ficheur,
professeur de géologie à l’École des sciences d’Alger ; il a
constaté auprès de Beni Ounif, aux djebels Melias et Zenaga que
les calcaires jurassiques reposent sur les grès albiens[122]. Le
pli couché est bien net aussi auprès de Bou Aïech ; on y voit
une feuille calcaire repliée sur elle-même et coinçant dans le
synclinal des schistes indéterminés.
Le dj. Antar est de structure plus simple, mais analogue.
[Illustration : Fig. 31. — Coupe de l’Antar au Mezarif par Ben
Zireg et le Moumen.]
[Illustration : Fig. 32. — Coupe de l’Antar au Mezarif par le
Béchar (extrémité orientale).]
Cette montagne est constituée tout entière par un pli déversé au
sud. (Cf. fig. 31 et 32.) Sur sa face occidentale, non loin de Sidi
Dahar, dans une large déchirure, on a sous les yeux une magnifique
coupe géologique ; on y voit les argiles dévoniennes coincées
au cœur du pli ; le calcaire carbonifère les recouvre en plaques
horizontales puissantes qui constituent le sommet de la montagne
(voir pl. XX, phot. 40), puis sur la face sud, dominant Ben Zireg
ces mêmes calcaires se replient et passent sous le Dévonien.
L’âge atlique de ce pli est de toute évidence, puisque les
calcaires cénomaniens y participent énergiquement.
Au sud de la faille les conditions sont tout autres. L’altitude
s’abaisse brusquement, le Béchar est plus bas que l’Antar
de 500 à 600 mètres. Du haut de l’Antar on aperçoit le
Béchar et l’Orred étalés à ses pieds comme en projection
planimétrique. (Voir pl. XX, phot. 39.)
Le Béchar et l’Orred sont les épaulements nord et sud d’un
synclinal largement étalé, au centre duquel est le poste de
Colomb-Béchar, et dont le fond est recouvert par le placage
cénomanien et l’ennoyage récent (fig. 29).
Le Cénomanien est resté horizontal au centre, mais il est redressé
au nord et au sud, tant sur les flancs de l’Orred que sur ceux
du Béchar, où il constitue les curieuses collines de Bezazil
Kelba. (Voir pl. XXIV, phot. 46.) Le synclinal hercynien a donc
rejoué récemment, quoique assez faiblement.
Les collines de Bon Yala et de Fendi sont elles aussi le résultat
de plis légers affectant le Cénomanien (?)
La partie occidentale du Béchar a été affectée d’un plissement
atlique. Immédiatement à partir du Mouizib on le voit apparaître
dans les schistes argileux dévoniens, passer dans les calcaires
dinantiens (fig. 30), puis dans les grès houillers ; il détermine
l’éperon que le Béchar projette vers l’ouest, jusqu’au Guir,
au sud de Kenatsa.
Ce pli est double ; les deux indentations profondes qui déterminent
les cols voisins du Mouizib et du Teniet Nakhla sont des anticlinaux
très nets, accusés en creux aussi longtemps qu’ils affectent les
argiles dévoniennes et séparés par l’éperon calcaire en relief
de l’Aïn Mézerelt qui est affecté d’une légère ondulation
synclinale (fig. 29 et 30).
Ce double pli (pli de Kenatsa, si l’on veut), est franchement
orienté est-ouest, il fait un angle très accusé avec la direction
générale des strates primaires redressées, dont l’indépendance
vis-à-vis de lui est manifeste.
Sur son passage la feuille de calcaire dinantien par exemple a été
tordue et indentée, mais elle conserve sa direction générale
hercynienne, plus voisine de nord-sud que d’est-ouest. On constate
directement le conflit entre les deux systèmes de plis, hercyniens
et atliques.
M. Poirmeur, dont la belle carte nous a renseignés sur la forme
véritable du Béchar, remarque justement que cette forme est celle
d’un T. Ce T doit la moitié occidentale de sa barre au plissement
atlique, le reste relève de la virgation hercynienne. Je n’ai pas
vu le Mezarif méridional, mais la carte Poirmeur nous y montre un
éperon projeté vers l’ouest, qui paraît symétrique à celui
de Béchar. Il est probable que le même effet procède de la
même cause.
La grande hammada calcaire à l’ouest de Tar’it est une
pénéplaine où les strates ont la direction hercynienne
(nord-est-sud-ouest). (Voir fig. 33.)
Sur la route de Tar’it à Menouar’ar, un peu avant d’arriver
à ce dernier point, exactement au puits de Daou Blel, on rencontre
soudain des couches redressées plus énergiquement, et dont
l’allure stratigraphique n’a aucun rapport avec celles des
couches voisines. Elles plongent alternativement vers le nord et
vers le sud. Il y a là un pli brusque qui vient évidemment du
grand col appelé Teniet Sba, à l’extrémité orientale duquel
(sur la Zousfana), on aperçoit en effet une disposition analogue.
[Illustration : Fig. 33. — Coupe de Tar’it à Menouar’ar.]
Ainsi donc la coupure de Teniet Sba, le col le plus important du
Béchar doit son origine au croisement d’un pli atlique avec le
pli hercynien, de même que, plus au nord, les cols du Mouizib et
du Teniet Nakhla.
Plus au sud on constate des diaclases toutes fraîches, aux Beni
Goumi par exemple (Tar’it et Mzaourou) ; — je crois aussi que
la Zousfana, en aval des Beni Goumi, a été guidée à travers la
hammada par une diaclase fraîche.
Tout cela est bien concordant. La faille de Bou-Kaïs sépare
l’Atlas de son Vorland. Tout ce qui est au sud est essentiellement
une pénéplaine hercynienne, encore reconnaissable, mais affectée
de quelques plissements atliques, bousculée, faillée et disséquée
profondément par l’érosion.
=L’ennoyage.= — L’érosion, qui a déchaussé et isolé
les puissants massifs calcaires, a naturellement accumulé dans
les vallées des dépôts plus ou moins épais, d’âges divers,
et qu’on arrive assez facilement à dater, par comparaison avec
les dépôts continentaux analogues d’Algérie et du Sahara
algérien. Les dépôts les plus anciens (miocènes ? en tout cas
prépliocènes), tiennent une grande place et atteignent une certaine
épaisseur dans la vallée de la Zousfana, en amont des Beni Goumi,
et en aval de Ksar et Azoudj, où on les voit disparaître sous les
poudingues pliocènes. (Voir pl. XXV, phot. 47 et 48. Voir aussi
appendice XI.)
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XXV.
[Illustration : Cliché Gautier
47. — PORTION DE LA FALAISE DE KSAR EL AZOUDJ
Le chapiteau est en poudingue pliocène.
Au dessous, à travers les éboulis et les alluvions, on observe
sur le terrain des schistes supra-dévoniens (?) très redressés.]
[Illustration : Cliché Gautier
48. — FALAISE DE KSAR EL AZOUDJ (vue d’ensemble).
A gauche, on aperçoit, marqué par une tache noire de végétation,
un coude de l’oued Zousfana, qui a sculpté la falaise ; — à
l’horizon, à droite, collines cénomaniennes (?) de Fendi.]
Le pliocène a ici les mêmes caractères que dans tout le
Sud-Algérien, accumulations de gros galets, cailloutis souvent
transformé en banc de poudingue, dépôts d’une époque où, comme
aujourd’hui, entre les intervalles d’orages brefs et terribles, un
climat très sec favorisait la formation de croûtes travertineuses.
Aux environs de Beni Ounif, c’est-à-dire au débouché des
principales vallées du Grouz, c’est le cailloutis qui est
prodigieusement développé, mélangé à du cailloutis actuel.
Au débouché de toutes les gorges, les cônes de déjection de galets
s’étalent et se rejoignent. Le chemin de fer en construction
trouve dans le Pliocène une carrière inépuisable de ballast, et
le voyageur qui a suivi la ligne d’étapes, pour peu qu’il se
soit écarté de la piste frayée, garde le souvenir désagréable
de ces éternels cailloux roulés croulant sous les sabots du cheval.
Partout ailleurs, c’est-à-dire dans la majorité des cas, le
Pliocène se présente sous la forme d’un poudingue très dur :
dans la vallée de la Zousfana en amont de Ksar el Azoudj, au moins
sur la rive droite (Fendi, Djenan ed dar) ; à l’ouest de Beni
Ounif (poudingue de Bou Aiech) ; la grande hammada de Kenatsa est
essentiellement une table de poudingue pliocène. La grande hammada
qui commence au Guir sur la rive droite, et qui s’étend jusqu’au
Tafilalelt est aussi pliocène probablement. (Voir appendice XI.)
Les dépôts quaternaires contrastent vivement avec les pliocènes ;
sur l’emplacement même de Beni Ounif, au pied du ksar, on voit des
dépôts marneux puissants de quelques mètres, et qui attestent
évidemment une sédimentation paisible de vase à éléments
très fins.
Ils ont un aspect de dépôt lacustre ; un lambeau de sédiments
analogues à Ben Zireg contient même un petit lit d’aspect
tourbeux ; tout cela suppose un climat plus humide que l’actuel.
L’érosion quaternaire a vivement attaqué les dépôts plus
anciens, elle a sculpté en particulier de nombreuses falaises
couronnées par des tablettes de poudingues. (Ksar el Azoudj,
phot. 47 et 48 — bord sud de la hammada de Kenatsa, phot. 49.)
Le monument le plus curieux de l’érosion quaternaire est
certainement l’Oum es Seba, curieusement planté au milieu de la
hammada de Kenatsa.
De Colomb-Béchar, on aperçoit dans l’ouest, sur la hammada, une
montagne aux contours fantastiques. Les indigènes l’appellent
Oum es Seba, littéralement la « mère-aux-doigts ». C’est un
nom qu’ils donnent volontiers aux sommets dentelés, ruineux,
hérissés de colonnes naturelles, qui évoquent vaguement l’idée
de doigts dressés. L’Oum es Seba, vue de loin dans un pays de
mirages, semble quelque chose d’énorme, presque une concurrence
à l’Antar. De près, elle a dix mètres de haut ; c’est une
« _gara_ » du type classique, et attestant l’importance des
érosions auxquelles elle a été soumise. La base est de sable,
passant au grès tendre ; toute la masse est marneuse, et le sommet
franchement calcaire. Ce sont ces calcaires tendres du sommet qui
ont été curieusement découpés par l’érosion. (Voir fig. 30).
[Illustration : Fig. 34. — Coupe prise aux environs de Beni Ounif,
montrant la terrasse pliocène, et les dépôts quaternaires. Cette
coupe est due à l’obligeance de M. Ficheur.
_j_, Calcaires jurassiques ; _n_, Grès albiens ; _p_, Pliocène ;
_q_, Quaternaire.]
=Importance géographique du Vorland primaire.= — Ces dépôts
continentaux ont un caractère commun, leur faible puissance et
leur discontinuité ; le socle de vieilles roches est largement
dénudé ; nous avons été à même d’étudier ici le contre-coup
de la surrection de l’Atlas sur son Vorland, et c’est être
privilégié ; car, dans l’Atlas oriental tout entier le contact
est enfoui sous un manteau continu et très épais de dépôts
continentaux.
En Algérie, dans les trois provinces, au sud de l’Atlas saharien
dans toute sa longueur, on sait que les dépôts d’atterrissement
sont prodigieusement développés ; les plus anciens ont été
attribués par les géologues à l’Oligocène. Ainsi donc, dans
la cuvette d’Ouargla, dans la région des daya, dans celle de
l’oued R’arbi et de l’oued Namous, les débris de l’Atlas
se sont accumulés presque depuis le début de l’âge tertiaire ;
ils atteignent des centaines de mètres d’épaisseur ; ce sont
ces dépôts continentaux oligocènes et miocènes que M. Flamand
appelle le « terrain des gour ». Cette formation, si particulière
au Sud-Algérien, cesse ici pour la première fois de former un
placage ininterrompu.
Dans l’est d’ailleurs, ce ne sont pas seulement les dépôts
mio-pliocènes qui soustraient à l’observation le substratum
primaire, mais aussi les formations crétacées, très puissantes
et continues. Ici le crétacé n’est plus représenté que par
des lambeaux cénomaniens.
Cette venue au jour de roches plus anciennes semble en relation avec
un changement radical dans la nature de l’Atlas.
On a laissé le Grouz en dehors de l’étude géologique
détaillée ; il n’est cependant pas si inconnu qu’on ne puisse
dégager à son sujet un certain nombre de grands faits généraux,
qui l’individualisent nettement par rapport à ses voisins
orientaux, les massifs des Ksour et de l’Amour.
_Grosso modo_ on est fixé sur sa constitution ; il est formé
presque tout entier de calcaires liasiques et jurassiques. Les roches
crétacées sont absentes, semble-t-il, sauf à la périphérie,
où on retrouve avec les calcaires cénomaniens des lambeaux de
grès albiens (à Beni Ounif par exemple [fig. 34]).
Ce sont précisément ces mêmes grès qui tiennent une place
prépondérante dans la chaîne voisine des Ksour et dans le
djebel Amour, constituant pour la plus grande partie la masse des
montagnes, et donnant la note dominante du paysage. Cela revient à
dire qu’en allant d’Aïn Sefra à Beni Ounif on quitte, à la
hauteur de Duveyrier environ, l’Atlas gréseux pour entrer dans
un Atlas calcaire.
On a déjà dit que le Grouz se termine au sud par un pli couché où
l’on voit les calcaires jurassiques reposer sur les grès albiens.
Or des plissements aussi énergiques, allant jusqu’au renversement,
sont une nouveauté pour qui vient de l’est. La chaîne des Ksour,
le djebel Amour sont au contraire des régions de « plissements
ébauchés » suivant l’expression du dernier géologue qui s’en
est occupé, M. Ritter[123].
Voici donc une autre originalité du Grouz comparé à ses voisins
de l’est. Il n’est pas seulement calcaire, tandis qu’ils sont
gréseux ; il est en outre énergiquement plissé, tandis qu’ils le
sont faiblement. Il est vrai que le premier caractère est apparemment
un corollaire du second, l’énergie du plissement a amené en
surface les couches plus profondes qui se sont trouvées calcaires.
Un raisonnement analogue conduit à conclure que l’apparition du
Vorland avec ses vieilles roches primaires a quelque rapport de cause
à effet avec l’énergie subitement accrue des plissements atliques.