historiquement connues, dans la mesure où les traditions indigènes
méritent le nom d’histoire. Elles auraient été abandonnées à
la suite des prédications d’un saint personnage venu de Syrie,
et cet abandon serait en relation avec la conversion des indigènes
à l’islamisme (?) ; ou plutôt avec cette recrudescence de
prédication et d’ardeur maraboutique qui s’est produite au XVe
siècle à la suite des victoires espagnoles.
A Mzaourou les débris de silex mélangés à des morceaux d’œuf
d’autruche se trouvent dans les ruines mêmes du ksar, dans le sol,
ou du moins dans ce qui en subsiste accroché aux anfractuosités
de la roche. Et faut-il donc croire que l’usage des silex, sinon
comme armes, du moins comme menus outils s’est conservé jusqu’au
XVe siècle. Cela n’a rien d’invraisemblable dans l’Afrique
du nord et tout particulièrement au Sahara[102].
En somme les gisements néolithiques de Tar’it sont très
différents de celui de Zafrani, mais ils ont comme lui un caractère
algérien, il rappellent Aïn Sefra.
=Gisements de la Saoura et du Touat.= — Le long de la Saoura,
au Touat et dans son voisinage, je ne connais pas de gisements
néolithiques sérieux ; j’ai seulement trouvé quelques pièces
sporadiques.
Une pointe en silex à Bou Khrechba, sur la rive gauche de
l’O. Saoura, sur des dépôts mio-pliocènes continentaux au pied
de la dune.
Une pointe en silex entre Ksabi et Haci Mallem sur la route de
Charouin, à une dizaine de kilomètres de Haci Mallem, au pied
d’un cordon de dunes.
Trois pointes en quartzite sur la route de Taourirt à Haci
Rezegallah, sur la rive droite de l’oued anonyme venu d’In Zegmir,
et comme d’habitude en relation avec un cordon de dunes[103].
Pour être complet ajoutons un fragment de bracelet de verre,
analogue à ceux que Foureau signale à différentes reprises, et
trouvé sur la route de Haci Sefiat à Temassekh, à une dizaine de
kilomètres de Sefiat.
Je sais que le capitaine Flye et ses compagnons ont trouvé dans
l’Iguidi un petit nombre de pièces, une très jolie pointe
en feuille de laurier, très finement travaillée, une hache au
contraire très grossière (du type de Saint-Acheul) ; et sans doute
aussi des mortiers et pilons en pierre sur lesquels on reviendra.
Enfin on m’a dit qu’à l’est du Touat sur les premiers gradins
du Tadmaït on rencontrait des débris d’ateliers aux affleurements
des troncs d’arbres silicifiés (qui abondent dans le crétacé
inférieur).
Ce sont les seules traces de néolithisme qui aient été signalées
encore dans cet immense espace. Sans doute il a été bien peu
parcouru encore ; et de plus il l’a été à peu près constamment
suivant des routes déterminées qui s’attachent naturellement
aux points actuellement habités. Or la distribution de la vie
humaine à l’époque néolithique, si rapprochée de la nôtre
qu’on la suppose au Sahara, était certainement très différente de
l’actuelle. Dans l’est du Sahara algérien les gisements sont dans
le Tadmaït et surtout dans le Grand Erg, très loin des palmeraies
d’Ouargla. Il n’en reste pas moins surprenant qu’un aussi petit
nombre de trouvailles aient été faites dans un pays qui, après
tout, a été sillonné par pas mal d’itinéraires : surtout si
l’on songe que, dans la région d’Ouargla, il n’y a pas eu, je
crois, un seul voyage, qui n’ait amené la découverte de nombreux
et très beaux gisements. On est amené à conclure provisoirement
que la partie occidentale du Sahara français est beaucoup moins
riche que l’orientale, de plus le néolithisme y prend une forme
nouvelle et bien plus fruste. Les quelques échantillons recueillis
dans l’O. Saoura et à l’ouest du Touat seraient plutôt du type
de Zafrani, des pointes fortes et grossières. La pointe finement
travaillée, du type oriental est prodigieusement rare dans toute
la région de l’ouest.
Il n’en est pas moins vrai que, entre les types néolithiques
oriental et occidental il y a un point de ressemblance. De part et
d’autre les pointes en silex (flèches ou javelots, armes de jet)
ont une prédominance très marquée. Les haches sont très rares.
Et c’est d’autant plus notable que la proportion s’inverse
dès qu’on dépasse le Touat au sud.
=Gisements de l’Ahnet.= — _Stricto sensu_ j’ai trouvé deux
haches dans l’Ahnet, l’une sur la route de Foum Zeggag à Ouan
Tohra (à quelques kilomètres de ce dernier puits) ; l’autre à
peu de distance au sud de Tin Senasset. Mais ces deux puits sont à
l’extrême limite sud de l’Ahnet, à la limite du Tanezrouft,
et il est remarquable que dans l’Ahnet proprement dit, comme
d’ailleurs au Mouidir, on n’ait pas encore signalé à ma
connaissance un seul gisement néolithique.
D’après les Touaregs il se trouve, il est vrai, de grands mortiers
en pierre dans l’erg Tegant ; mais cet erg se trouve au nord du
Mouidir, à la limite du Tidikelt, et d’ailleurs c’est un erg,
ce qui suffit pour en faire quelque chose d’étranger aux grands
plateaux gréseux du pays Touareg.
Foureau a été frappé de la rareté des gisements néolithiques
chez les Azguers, et Motylinski n’en a pas trouvé au Hoggar,
non plus que Chudeau.
Les montagnes touaregs, en somme, dernier refuge de la vie actuelle
au Sahara, sont très pauvres en néolithisme.
=Gisements du Tanezrouft.= — J’ai trouvé au contraire un assez
grand nombre d’armes et d’outils néolithiques en traversant
le Tanezrouft.
J’ai déjà mentionné deux haches trouvées en deux points
différents à la limite sud de l’Ahnet.
Dans l’O. Akifou une hache en ryolite et une sphère-écraseuse
de même matière.
Entre ce point et In Ziza deux autres haches.
Il faut noter la présence à la limite méridionale de l’Ahnet
et au nord d’In Ziza, d’une tendance à l’ensablement
et d’un puissant cordon de dunes allongé parallèlement à
l’O. Tiredjert. Les objets en pierre polie ont tous été trouvés
à petite distance d’une dune.
Une hache à l’oued Tamanr’asset près de Timissao.
Une jolie pointe de silex en feuille de laurier du type d’Ouargla,
au sud de la gara Tirek.
Dans la même région (N. d’In Ouzel) un pilon très allongé et
très mince et un rouleau cylindrique en quartz rubanné ; ce dernier,
qui n’est pas arrivé en Europe, était long de 0 m. 13 mais il a pu
l’être davantage, il semblait brisé à une extrémité au moins,
la section n’était pas tout à fait sphérique (grand diamètre
0 m. 056, petit diamètre 0 m. 052).
Dans le Tanezrouft oriental, entre In Ouzel et le Hoggar, Chudeau
a trouvé encore huit haches ou pilons.
Au total la traversée du Tanezrouft a donné une vingtaine
d’armes ou d’outils néolithiques. On sait que les indigènes
appliquent le mot de Tanezrouft aux parties les plus arides et
les plus inabordables du Sahara. Entre l’Ahnet et In Ouzel la
partie traversée du Tanezrouft a 500 kilomètres, et sur cette
grande étendue on ne rencontre que deux points d’eau. Ces
solitudes mortes, où personne aujourd’hui ne séjourne jamais,
se traversent à marches forcées de jour et de nuit, le moindre
retard pouvant avoir de graves conséquences. Les objets rapportés
ont été ramassés précipitamment parce qu’ils se sont trouvés
sous les pieds du chameau, de jour, suffisamment en évidence pour
être aperçus à quelques mètres de distance, à un moment où
l’œil du cavalier n’était pas attiré par autre chose. Dans de
pareilles conditions il me paraît remarquable qu’un aussi grand
nombre d’objets ait été trouvé ; cela suppose évidemment une
diffusion assez abondante des produits de l’industrie néolithique
à la surface du Tanezrouft.
Il devient curieux par contraste qu’on n’ait rien trouvé dans
les vallées de l’Ahnet, où l’on marchait à petites journées,
faisant de longs séjours, et entouré de Touaregs familiers avec
le pays, qui savaient devoir bénéficier d’une prime s’ils
indiquaient un gisement néolithique.
Les Touaregs connaissent les haches néolithiques, ils s’en servent
pour aiguiser leurs rasoirs, et ils ont d’ailleurs au sujet du
néolithisme des légendes explicatives. Si je les ai correctement
interrogés (ce qui est à vrai dire malaisé) ils indiquent en effet
le Tanezrouft comme la région par excellence où le néolithisme
a laissé de traces.
Ce curieux renseignement cadre avec les observations de MM. Foureau
et Chudeau à l’est du Hoggar. L’Aïr semble lui aussi très
pauvre en néolithisme.
M. Chudeau a bien rapporté une flèche provenant de Teguidda n’Taguei
(50 kilomètres N.-O. d’Agadès), mais elle était isolée, et le point
d’ailleurs est franchement en dehors de l’Aïr montagneux.
M. Foureau a trouvé une fort belle hache à Aoudéras sur la limite
méridionale de l’Aïr, mais il croit « qu’elle a été apportée
en ce lieu ; car on ne trouve pas un seul instrument de pierre
taillée à des centaines de kilomètres à la ronde ». C’est
une affirmation qui a du poids sous la plume d’un collectionneur
néolithique aussi attentif, aussi expérimenté et aussi heureux.
En revanche M. Foureau signale une très belle station néolithique
au puits d’Assiou. M. Chudeau a trouvé une hache dans le nord
du Tiniri et une flèche au sud d’In Azaoua. Le Tiniri serait
donc relativement riche en stations néolithiques, de même que le
Tanezrouft dont il est le pendant oriental.
=Gisements de l’Adr’ar des Ifor’ass et de l’O. Tilemsi.=
— Sur tout le trajet entre In Ouzel et le Niger le nombre des
outils néolithiques directement trouvés en place est restreint.
O. Tassemak débris d’atelier auprès d’une colline en quartzite
(insignifiants).
O. Ichaouen une moitié de mortier en granit brisé (trop lourde
pour être emportée).
A Tissédiyé une très petite et assez joliment travaillée pointe de
flèche en quartz, et un débris de poterie. A noter que les rochers
de Tissédiyé portent quelques gravures rupestres et qu’ils sont
ensablés, chose rare dans l’Adr’ar.
Mentionnons encore, pour mémoire, une grande pointe de lance en roche
cristalline, grossièrement mais incontestablement taillée, trouvée
entre l’oued Tougçemin et Bour’oussa, mais malheureusement
perdue.
Voilà pour l’Adr’ar des Ifor’ass.
Au Tilemsi, débris d’atelier, ou en tout cas esquilles de silex
auprès du puits de Tabankor (insignifiants).
Au puits de Tabrichat, ou plus exactement à la mare temporaire qui
voisine avec le puits, une très jolie petite hache.
Je sais par ouï-dire qu’on a trouvé des flèches en silex et
des poteries au poste même de Gao.
En somme, une pointe de flèche de Tissédiyé et une petite hache
de Tabrichat, voilà tout ce que j’ai recueilli « en place »
d’In Ouzel au Niger. Il est vrai que l’Adr’ar n’est plus,
comme le Sahara, un pays à sol nu, décapé par les influences
continues de la sécheresse et du vent. C’est au contraire un pays
à sol alluvionnaire en formation, couvert de végétation. Les
conditions sont donc bien plus défavorables pour la rencontre
fortuite d’outils néolithiques en vrac à la surface du sol.
Pourtant entre les puits de Tarikent et d’Adiyamor, j’ai
rencontré un cimetière musulman, actuel peut-être, et en tout cas
moderne, qui est un véritable musée d’industrie néolithique. A
peu près toutes les pierres tombales (pierres debout, stèles) sont
des haches, des mortiers, des pilons, etc. ; bref d’innombrables
outils néolithiques en admirable état de conservation ; il y en
avait des centaines, et les échantillons prélevés ne représentent
naturellement qu’une faible partie de l’ensemble. (Voir appendice
VI, p. 352.)
Il est clair que l’existence de pareils cimetières-musées suppose
une abondance, dans la région, d’outils néolithiques.
Au témoignage unanime des officiers, des cimetières de ce genre
se rencontrent fréquemment dans la zone nigérienne, et les outils
néolithiques rapportés du Soudan nigérien par le lieutenant
Desplagnes, sont tout à fait les mêmes que ceux du Tanezrouft, de
l’Adr’ar des Ifor’ass, et du Tilemsi. La province néolithique
dans laquelle on entre au sud de l’Ahnet se continue donc au Soudan
dans la boucle du Niger, jusqu’au Hombori, au Mossi.
Cette province néolithique se caractérise par l’énorme
prédominance des haches. La collection Foureau qui provient surtout
du Grand Erg au sud d’Ouargla ne contient qu’une trentaine de
haches contre environ 6000 silex. Ma petite collection, recueillie au
sud des oasis, contient une trentaine de haches contre deux pointes
en silex et en quartz. Les collections soudanaises du lieutenant
Desplagnes donneraient, je crois, une proportion analogue.
Et sans doute faut-il faire observer que le sol, au nord et au sud des
oasis, n’offrait pas du tout les mêmes ressources à l’industrie
néolithique : au nord les rognons de silex abondent dans les
couches pliocènes ; au sud les terrains archéens, métamorphiques
et éruptifs fournissent de superbes matériaux pour le travail des
haches (Voir appendice VI), tandis que le silex fait défaut. Ce
n’est pas absolu pourtant, du moins si on envisage la totalité
de la province. Les dépôts crétacés et tertiaires du Soudan
(ceux du Tilemsi par exemple) contiennent des rognons de silex,
et pourtant dans l’O. Tilemsi comme ailleurs ce qu’on rencontre
surtout ce sont des haches.
On serait donc tenté de croire qu’aux différentes provinces
néolithiques ont correspondu historiquement des civilisations
diverses.
[Illustration : Fig. 27. — Rouleaux et pilons en pierre du Sahara.
Coll. Gautier au laboratoire d’Anthropologie du Muséum. (1/6 de
la gr. nat.)
(Figure extraite de _L’Anthropologie_. Masson et Cie, édit.)]
=Rouleaux, meules dormantes.= — Il faut mentionner à part une
catégorie intéressante d’instruments en pierre polie, des rouleaux
écraseurs et meules dormantes. Ils ne sont pas cantonnés dans la
zone des haches en roches cristallines. Foureau en a trouvé beaucoup
dans la zone d’Ouargla, où il a noté qu’ils accompagnent les
gisements néolithiques. C’est là une affinité intéressante
entre ces deux provinces, par ailleurs si différentes.
J’ai rapporte un instrument en pierre polie, long d’une
cinquantaine de centimètres, et plus massif à un des bouts, en
forme de massue, un bâton de pierre. Cet échantillon est isolé,
c’est un outil contondant à la manière d’un pilon. Mais je
n’ai pas vu le mortier qui lui correspondrait et l’interprétation
reste hasardeuse.
Ce qui est beaucoup plus fréquent, ce sont des rouleaux écraseurs,
de formes variables, cylindriques, en olive, sphériques, auxquels
correspondent des augets, dont l’intérieur seul est soigneusement
poli.
Tout ce matériel a servi indubitablement à moudre du grain. C’est
l’équivalent, en civilisation primitive, de la meule tournant
autour d’un axe.
Il est bien connu d’ailleurs, il se retrouve en Espagne,
par exemple, à l’époque néolithique. Mais là, comme dans
l’Afrique mineure, il appartient à un passé très lointain,
qu’on exhume péniblement. Au Sahara et au Soudan il est actuel.
On est frappé d’abord du grand nombre des échantillons
signalés. Tous les voyageurs sahariens en ont rencontré. Lenz en
a reproduit quelques-uns provenant de Taoudéni[104]. J’ai déjà
dit que le capitaine Flye en a rapporté de l’Iguidi. Foureau en
mentionne un grand nombre[105].
Il est tout naturel que les outils de ce genre soient extrêmement
nombreux, puisqu’ils sont encore en usage au moins sur certains
points et dans une certaine mesure.
Dans les oasis sahariennes (Touat, Tidikelt) on se sert pour moudre
le grain de la meule méditerranéenne, algérienne, deux disques en
pierre accolés, et réunis par un axe en fer autour duquel on fait
tourner le disque supérieur au moyen d’une poignée également
en fer. Il y a probablement très longtemps que la meule s’est
substituée au rouleau écraseur, sur lequel elle a une supériorité
évidente.
Il faut noter pourtant qu’on emploie encore pour écraser les noyaux
de dattes (car on ne laisse rien perdre), un petit disque en pierre,
de la grosseur du poing, creusé au centre de chacune de ses faces
planes d’une petite cavité. Encore est-il que cet instrument
semble devenir de jour en jour plus désuet, car en ayant trouvé
un dans les ruines de Mzaourou j’ai eu toutes les peines du monde
à m’en faire indiquer l’usage. Il me paraît évident que ce
disque à écraser les noyaux de dattes est le dernier représentant
des rouleaux écraseurs.
Au sud des oasis la meule algérienne disparaît, au moins dans le
Sahara central, car, par l’intermédiaire de la Maurétanie elle
a atteint Tombouctou.
Les Touaregs de l’Aïr font usage du rouleau écraseur,
les affirmations de MM. Foureau et Chudeau, confirmées par une
photographie très nette de M. Foureau ne laissent pas de doute à
ce sujet.
Il est certain aussi, que le rouleau écraseur est actuellement en
usage, sinon dans tout le Soudan du moins au Mossi[106].
Il faut noter pourtant que, dans l’Aïr à coup sûr, et peut-être
aussi dans le Mossi, le grain est d’abord concassé, le plus gros
de la besogne est fait dans un mortier en bois, avec un pilon en bois
(du type si commun dans toute l’Afrique nègre). C’est ensuite
seulement que le résidu de cette première trituration est versé
dans des augets où les femmes achèvent de le réduire en farine
avec les rouleaux écraseurs.
Or on a vu que, au nombre des échantillons recueillis au Tanezrouft
se trouve un véritable pilon en pierre, un outil de percussion qui
n’a pas pu être employé comme rouleau. Il nous reporte à une
période aujourd’hui close, où tout le matériel à moudre était
lithique, depuis le pilon jusqu’au rouleau.
Il est évident aussi que dans ce domaine très étendu, où se
rencontre épars sur le sol le matériel à moudre néolithique,
les régions où il est resté en usage sont d’étendue
insignifiante. Sur les bords du Niger par exemple, il me semble
bien que son usage a presque tout à fait disparu. A Tombouctou on
m’a bien montré deux pierres plates, qu’on frotte l’une contre
l’autre et qui servent à parachever la fabrication de la farine,
mais elles sont frustes, à peu près telles que la nature les a
faites, un accessoire domestique sans importance, bien éloignées du
fini et de l’élégance des rouleaux et des augets qu’on trouve
dans la brousse.
On a dit que les rouleaux et les augets se retrouvaient aujourd’hui
dans les cimetières ; j’ai rapporté une meule dormante brisée,
qui porte une inscription arabe funéraire. M. Desplagnes en a
publié une fort belle[107].
Si les rouleaux à moudre et les augets n’étaient tombés en
désuétude on s’expliquerait difficilement leur accumulation
sur les tombes en grandes quantités ; non seulement ces beaux
outils intacts, finement travaillés, auraient trop de valeur pour
être ainsi abandonnés si on en avait l’emploi, mais encore leur
association sur les tombeaux avec des haches néolithiques suggère
l’idée d’une sorte de vénération religieuse, s’attachant à
des restes un peu mystérieux du passé. Au reste j’ai recueilli une
petite légende touareg qui confirme cette manière de voir. Au puits
de Meniet (sud du Mouidir) mourut la chamelle d’Élias (personnage
du folklore touareg) ; de ce point précis Elias lança sa sagaie qui
tomba à dix kilomètres de là ; au point où elle est tombée, à
côté d’un redjem on voit des pilons en pierre. Ainsi les pilons en
pierre sont associés à la sagaie d’Elias, ce serait faire beaucoup
d’honneur à un ustensile actuel de ménage parfaitement identifié.
En résumé l’usage du matériel à moudre néolithique a
partiellement disparu, mais il s’est maintenu partiellement, et
nous saisissons ici sur le fait combien toute cette zone est encore
incomplètement dégagée du néolithisme.
Aussi bien il n’est pas difficile d’en donner d’autres preuves.
La hache touareg est en fer, mais à emmanchure néolithique.
On sait que les Touaregs et les Nigériens portent au-dessus du
coude un bracelet de pierre (l’_abedj_). C’est un produit
de l’industrie locale, j’ai trouvé dans les hauts de
l’O. Taoundrart (Adr’ar des Ifor’ass) sur un affleurement
de chloritoschistes un atelier d’abedj. Ainsi les Touaregs ont
conservé la tradition du travail de la pierre.
=Conclusion.= — Il paraît évident que dans toute la Berbérie
l’usage des outils et des armes en pierre s’est maintenu
jusqu’à une époque récente. Dans les tombeaux on trouve le cuivre
et le bronze toujours mélangés avec le fer ; pas trace d’époques
indépendantes du cuivre et du bronze ; des silex taillés en petit
nombre ont été trouvés dans des tombeaux qui contenaient aussi
des objets en fer. Tout indique que le néolithisme rejoint ici
l’âge du fer.
D’autre part, il n’y a aucune raison d’admettre que
l’introduction du fer ait eu lieu ici de meilleure heure qu’en
Europe. Au contraire, on trouve des stations de silex taillés dans
des ruines historiquement datées comme celles de Mzaourou. Des
dessins rupestres libyco-berbères, datés eux aussi par les animaux
d’introduction récente qu’ils représentent (chameaux),
n’ont pu être gravés qu’avec un outil néolithique. Tous
ces vestiges du passé, outils néolithiques (les pilons à tout
le moins), gravures, redjems sont rattachés par les Touaregs à
des personnages mythiques, Elias et Amamellé, au sujet desquels le
folklore fourmille d’anecdotes. Chez les Berbères d’Algérie, _a
fortiori_ chez ceux du Sahara, encore plus illettrés, l’histoire a
vite fait de dégénérer en mythe. Pour que les souvenirs rattachés
à Elias et Amamellé soient restés aussi vivants il faut qu’ils
ne remontent pas à une époque reculée.
Au reste ce sont là les conclusions auxquelles on s’arrête
généralement, ce sont celles de Foureau.
On peut affirmer encore que le néolithisme descend à une époque
d’autant plus rapprochée de nous qu’on s’enfonce davantage
dans l’intérieur du continent ; comme en témoigne non seulement
l’emmanchure néolithique des haches touaregs et soudanaises, et
l’usage de l’abedj, mais encore le fini des dessins rupestres
sahariens représentant le chameau, ou encore la beauté des pointes
d’Ouargla.
Nous sommes en état, semble-t-il, de distinguer des provinces. Celle
du nord-ouest (Zousfana) est la moins intéressante, en ce sens
du moins qu’elle est un simple prolongement de l’algérien
néolithique. Mais les deux autres sont bien individualisées,
aussi bien vis-à-vis de l’Algérie qu’entre elles.
Elles sont on ne peut plus distinctes ; d’une part, dans l’erg
oriental entre Ouargla et Radamès, énorme prédominance des
flèches en silex ; — de l’autre, dans tout le Sahara central,
prédominance non moins énorme des haches en roches cristallines.
Cette province Saharienne centrale semble un simple prolongement de la
Soudanaise, telle que je l’ai entrevue et que M. Desplagnes l’a
étudiée. Je ne saurais pas assurément où fixer une limite entre
les deux et sur quels arguments baser une distinction. Notons même
que les flèches nigériennes assez rares trouvées par M. Desplagnes
sont exactement du type d’Ouargla[108]
Au contraire, du côté de l’Algérie l’hiatus est évident. Non
seulement les rouleaux écraseurs d’âge récent font défaut en
Algérie, mais les pointes d’Ouargla ne s’y trouvent que dans
les vieux dépôts de cavernes.
Il reste bien entendu, naturellement, que toutes ces formes
néolithiques, algériennes, sahariennes et soudanaises, ont des
affinités communes avec le néolithique égyptien. Que l’Égypte
soit pour toutes les civilisations nord-africaines le centre le plus
ancien de diffusion, c’est un point acquis et d’ailleurs trop
évident. Mais à cette restriction près le néolithique saharien
tout entier a ses affinités bien plutôt avec le Soudan qu’avec
l’Algérie. C’est un fait qui n’a jamais été signalé,
et qui paraît incontestable.
Il semble bien aussi qu’il y ait entre les deux provinces,
d’Ouargla et Saharienne centrale, un autre point très important
de ressemblance. Qu’on jette un coup d’œil sur la carte des
gisements de silex à la fin du deuxième volume des _Documents
de la Mission saharienne_[109], on sera frappé de voir combien
ces stations se pressent dans la cuvette de l’Igargar. Elles sont
beaucoup plus rares non seulement au Tassili, mais aussi au Tadmaït,
dans le haut pays, dans la section amont des fleuves.
C’est absolument ce que nous avons observé dans le Sahara
central, les montagnes, Hoggar, Aïr, Mouidir, Ahnet sont très
pauvres en industrie néolithique. Nous la trouvons concentrée
dans le Tanezrouft et dans le Tiniri, c’est-à-dire dans
les plaines d’alluvions des bas fleuves. Évidemment c’est
là que vivaient les néolithiques, dans des régions qui sont
aujourd’hui parfaitement inhabitables et inhabitées. Car la
cuvette de l’Igargar, elle aussi, est dans son ensemble un désert
redoutable, quoiqu’un peu de vie se soit conservée en son point
le plus bas, au voisinage de l’Atlas (Ouargla, l’oued R’ir).