toute voisine, dans l’oued Adjennar, Motylinski nous donne des
détails plus circonstanciés[92]. Il signale en effet une girafe
— puis beaucoup de bœufs ou de vaches qui semblent analogues à
ceux de l’Ahnet (il en est de bâtés ; Motylinski mentionne à
leur cou des appendices, cordes ou fanons (?) qu’on retrouvera
sur nos figures) — beaucoup d’autruches aussi — une chasse
au mouflon avec chiens qui fait songer au tableautin de Taoulaoun,
— des chevaux, des ânes, des méharis assez soignés pour qu’on
distingue la forme de leur selle, ils portent la rahla actuelle, au
pommeau en forme de croix — deux vaches à bosse et une autruche
sont non pas gravés mais dessinés à l’ocre, ce qui semble
exclure une antiquité reculée.
Motylinski nous signale une autre belle station dans une partie
éloignée du Hoggar, tout à fait au nord, aux limites du Mouidir,
à la gara Tesnou. Il y a dessiné sur son carnet, un peu trop
sommairement, un éléphant qui pourrait bien être ancien.
D’autre part il a silhouetté à Tit une vache à très grandes
cornes, dont on aimerait à savoir si ce n’est pas un _Bubalus
antiquus_. Ce serait fort intéressant, malheureusement il est tout
à fait impossible d’être affirmatif.
Motylinski signale brièvement un certain nombre d’autres stations
au sommet de la Koudia.
Oued Medjoura — une vache bâtée avec appendices au cou.
Oued Tér’oummout (sources de l’oued Tamanr’asset) — animaux
et inscriptions.
Iberrahen (sources de l’oued In Dalladj) — un incontestable
« cavalier gétule ».
En somme le Hoggar serait un beau champ d’études pour amateur de
gravures rupestres. Les mauvais graffitti abondent, mais il y a un
grand nombre de belles gravures, comparables à celles de l’Ahnet ;
à la matière près pourtant ; car ici le grès fait défaut, comme
dans l’Adr’ar des Ifor’ass on a employé ici le granit ou les
roches éruptives. (Voir pl. XVII, phot. 34.)
=Stations de l’Aïr.= — L’Aïr aussi mériterait une étude
détaillée, qui est actuellement impossible ; Chudeau signale,
entre le Hoggar et l’Aïr, à quelques centaines de mètres au nord
de l’aguelman du Tassili Tan Tagriera, dans les grès dévoniens,
une grotte avec quelques beaux dessins rupestres. Il en a revu dans
l’Aïr ; — dans le massif d’Agouata, au voisinage d’Aguellal ;
— et enfin, près de Takaredei, à deux kilomètres à l’ouest
du cimetière des Iberkor’an ; ces derniers, les plus méridionaux
connus dans la région représentant deux girafes.
Foureau[93] nous renseigne sur deux autres stations de l’Aïr,
Tilmas Talghazi et oued Tidek (fig. 388, 389, 390, 391, 392,
p. 1087 à 1093). On y voit figurés une girafe, des autruches, de
mauvais chameaux, des chevaux, des bovidés, des singes peut-être,
des hommes sans armes, en tunique courte et flottante et à coiffure
compliquée. Ces gravures seraient plus anciennes que les caractères
tifinar’ et arabes qui les accompagnent ; pourtant la facture est
pointillée, ce qui serait considéré dans le nord comme un indice
de médiocre antiquité.
Les grafitti libyco-berbères sont eux aussi fréquents dans l’Aïr,
au moins dans le nord. Chudeau a noté les derniers dessins de ce type
à Aguellal ; à une centaine de mètres au nord de l’inscription
qui signale le passage de la mission Foureau-Lamy. Les quelques
chameaux figurés en ce point sont accompagnés d’une inscription
en caractères arabes, qui par la patine semble du même âge que
les dessins.
Foureau et Chudeau s’accordent à noter la disparition des gravures,
en même temps que celle des Redjems au sud de l’Aïr dans les
régions Haoussas et Bornouannes.
=Stations du Niger et du Sénégal.= — Enfin les explorateurs
soudanais nous signalent la limite sud des gravures sur les bords
du Sénégal et du Niger.
« Pendant la mission Tagant-Adrar M. Robert Arnaud découvrait en
Maurétanie sénégalaise, dans les abris sous roche de la gorge de
Garaouat des dessins et des inscriptions rupestres » peints en noir
et en rouge[94].
M. Desplagnes a publié dans son livre des gravures et inscriptions
nigériennes. Les figures 81 et 82 de la planche XLII représentent
des caractères tifinar’. Sur la figure 89 de la planche XLVI on
voit des « cavaliers numides » du type habituel.
En revanche les figures 84 (pl. XLIII) — 85 et 86 (pl. XLIV)
— 90 (pl. XLVI) n’ont plus qu’un rapport bien lointain avec
les graffitti libyco-berbères. Il y a peut-être quelque parenté,
car on croit reconnaître un motif commun, la sandale ou empreinte
de pied. Mais l’ensemble est très aberrant, nous entrons là dans
un nouveau monde, une province à part de dessins soudanais.
En somme, partout où on a été à même de constater des limites,
nos gravures rupestres, comme les redjems, ont la même extension
que la race berbère elle-même.
=Inscriptions tifinar’.= — On a dû être très bref sur les
inscriptions tifinar’ (libyco-berbères ? libyques ?) ; on s’est
borné à les mentionner incidemment. C’est qu’elles se défendent
contre toute tentative d’énumération par leur nombre immense,
et contre toute tentative d’explication par le mystère qui les
entoure et qui n’est pas dissipé.
L’alphabet tifinar’ est phonétiquement connu, les Touaregs ont
conservé l’usage actuel de cette écriture. En 1903, au puits
de Ouan Tohra, nous avons trouvé un caillou couvert de caractères
fraîchement tracés à l’ocre ; c’était une circulaire rupestre
faisant connaître aux caravanes notre présence dans le pays.
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XVIII.
[Illustration : Cliché Augé
35. — INSCRIPTION SUR GRÈS ALBIEN
au Ksar d’Abani, près Tesfaout.
Les lettres, indistinctes, ont été probablement passées à
la craie.]
[Illustration : Cliché Augé
36. — INSCRIPTION SUR GRÈS ALBIEN
au Ksar d’Abani (suite de la précédente)
Cette inscription donnée par les indigènes comme hébraïque est
évidemment berbère.]
Il était donc légitime d’espérer que des indigènes érudits
pourraient nous aider à déchiffrer les vieilles inscriptions. Il
semble qu’il faille renoncer à cet espoir. M. Motylinski, dans
son récent voyage, qui s’est terminé si malheureusement par sa
mort, s’était attaché spécialement à résoudre ce problème
et il résulte de ses notes manuscrites qu’il a échoué.
Les vieux tifinar’ sont indéchiffrables pour les Touaregs
eux-mêmes. Toute leur archéologie se résume en quelques
légendes de folklore. Caractères et dessins sont attribués à
des personnages mythiques, le peuple des _Amamellé_, un personnage
qu’ils appellent _Élias_. On trouve déjà ces noms dans un texte
donné en appendice dans la vieille grammaire d’Hanoteaux. Sous
bénéfice d’inventaire il me semble que Amamellé et Élias sont
assez analogues aux Djouhala d’Algérie, constructeurs des dolmens,
une personnification de la race berbère préislamique, avec laquelle
le Berbère converti renie toute parenté.
Si le voile doit jamais être levé ce sera sans doute par la
philologie moderne, à la suite des méticuleuses monographies de
dialectes Berbères, qui ont été amorcées par M. R. Basset,
mais qui sont encore loin de leur conclusion. Ce jour-là les
épigraphistes trouveront au Sahara une ample matière, mais
peut-être de qualité médiocre.
=Conclusions générales.= — Cette longue étude analytique
comporte, je crois, des conclusions générales.
A propos des gravures anciennes, à plusieurs reprises, j’ai refusé
d’adopter les identifications auxquelles s’est arrêté Pomel. Ce
n’est pas lui manquer de respect que de critiquer le point de vue
trop paléontologique auquel il s’est placé, dans une série
de monographies paléontologiques, où l’étude des gravures
rupestres est accessoire. S’il veut reconnaître, par exemple,
dans une autruche évidente, un grand échassier indéterminé,
c’est que _a priori_ il imagine un cadre quaternaire, climat humide
et grands marais. Il s’est trouvé entraîné par son point de
départ à supposer aux gravures rupestres une précision de planche
anatomique dont elles sont malheureusement bien éloignées. Des
déterminations qu’il a proposées il n’en subsiste que deux
tout à fait incontestables ; celles de l’éléphant et du _Bubalus
antiquus_ : mais l’éléphant a subsisté en Berbérie jusqu’en
pleine époque historique, et il est possible que nous ayons sur
le _Bubalus antiquus_ un texte de Strabon[95]. Sous bénéfice
d’inventaire et jusqu’à plus ample informé, l’âge quaternaire
des gravures rupestres anciennes n’est rien moins que prouvé.
L’étude des gravures rupestres sahariennes justifie et précise
la distinction entre les deux catégories de gravures, anciennes et
libyco-berbères. D’autant que dans chacune de ces catégories nous
avons le portrait de l’artiste : d’une part un homme coiffé de
ce qui semble bien être des plumes, armé d’un bouclier à double
échancrure, d’une hache manifestement néolithique, d’arc et
de flèches[96]. D’autre part le « cavalier numide » avec son
bouclier rond et ses trois javelots.
Mais aussi longtemps qu’on a connu seulement les gravures
algériennes, il y a une telle différence entre les deux
catégories, leurs domaines apparaissent si tranchés, les factures
si différentes, qu’on a pu imaginer un abîme entre les deux. Pour
Pomel c’est l’œuvre de deux races tout à fait différentes,
l’une quaternaire et peut-être nègre ; l’autre berbère et
toute récente.
L’étude des gravures sahariennes rétablit la continuité ; on suit
désormais les étapes, les dégradations successives qui conduisent
des plus belles gravures anciennes aux plus immondes graffitti
modernes ; la graduation de la décadence est établie : les gravures
de Mouidir-Ahnet sont le missing link. Il en est d’incontestablement
libyco-berbères qui sont dans le dessin étroitement apparentées
avec d’autres incontestablement anciennes. Comparez par exemple les
scènes de chasse de part et d’autre, la chasse à l’autruche
dans Pomel[97], et au mouflon sur les roches de Mouidir[98]. Tout
cela prend l’apparence d’une école unique progressivement
atrophiée : et dès lors il devient difficile d’imaginer que les
gravures soient l’œuvre de deux races différentes, il semble que
tout soit berbère et on peut d’autant moins reculer les gravures
anciennes dans une antiquité extrêmement lointaine.
J’imagine que les causes de la décadence sont assez faciles
à dégager. Et sans doute faut-il faire sa part au triomphe
de l’islamisme iconoclaste. Mais il y a autre chose. Tous les
dessins, même les plus récents ont été gravés avec un instrument
en pierre, il suffit pour s’en rendre compte de s’essayer à
reproduire une gravure sur la roche même d’une station. On n’y
parvient pas avec la pointe d’un couteau ou d’une arme en fer,
le trait obtenu est infiniment trop délié, filiforme et presque
invisible ; qu’on essaie avec une pierre et on réussit sans peine
en très peu de temps. Aussi bien cette constatation n’est pas
nouvelle, elle n’a pas échappé à Pomel et à Flamand. Je crois
même qu’on peut expliquer comme suit l’énorme différence
de facture entre les deux types libyco-berbères, le saharien et
l’algérien (voir par exemple la planche 25, nos 2 et 3). Les
gravures du type algérien, en pointillé à grands éclats (no
3) ont été exécutées avec une pierre quelconque, sans pointe,
un caillou contondant, à une époque ou les pointes néolithiques
n’étaient plus d’usage courant, ou par un individu qui s’en
trouvait démuni. Les gravures du type saharien (no 2) ont été
exécutées avec une pointe de silex. Et dès lors on comprend bien
que les gravures de ce type inconnues dans le nord, abondent au
Sahara, puisque, aussi bien, l’usage des armes et des outils en
pierre s’est de toute nécessité conservé bien plus longtemps
au cœur du continent qu’au voisinage de la Méditerranée.
Au surplus les Touaregs actuels ne gravent plus ; je n’ignore
pas que Rohlfs a trouvé au désert de Libye un dessin rupestre de
bateau à vapeur, mais je parle du Sahara occidental, et d’ailleurs
on ne peut pas tirer de conclusions générales d’une fantaisie
individuelle. Ce qui est certain, en règle générale, c’est que
le Touareg a continué à considérer les pierres comme la seule
matière qui se prête à l’écriture, encore aujourd’hui il les
couvre de tifinar’ et de dessins généralement géométriques
(voir la fig. 17, no 11). Ils sont particulièrement abondants
dans la grotte de Timissao. Mais ce n’est plus de l’écriture
gravée, elle est peinte, généralement à l’ocre ; d’ailleurs
le Touareg, grand ornemaniste en cuir est assez familier avec les
couleurs minérales. Il se peut au surplus qu’il y ait eu une
ancienne alliance entre la gravure et la peinture rupestre ; dans
certaines figures comme le bélier coiffé d’un disque (fig. 14),
tout l’espace circonscrit par le trait extérieur est creux et
parfaitement lisse ; on imagine volontiers que cet évidement devait
être recouvert d’un enduit coloré. En tout cas la substitution
d’une mode à l’autre, de la peinture à la gravure, doit se
rattacher à la disparition des derniers outils en pierre. On sait
d’ailleurs que cette disparition dans l’Afrique du nord est
assez récente et on dira tout à l’heure que chez le Touaregs
en particulier il ne faut pas gratter beaucoup pour retrouver le
néolithique.
En somme la gravure rupestre semble avoir suivi pas à pas la
décadence du lithisme. Sous cette réserve qu’une synthèse
est peut-être tout de même prématurée, on se représenterait
hypothétiquement comme suit les phases de la gravure rupestre.
A. — L’époque des belles gravures sud-oranaises, néolithisme
exclusif. La gravure est un art qui a ses ouvriers habiles, et même
c’est un art religieux, le bélier casqué a été certainement
l’objet d’un culte (Ammon, _alias_ Bou-Kornéin le cornu).
B. — Libyco-berbère saharien. La gravure n’a plus de sens
religieux, elle n’excite plus le même intérêt, l’influence
du christianisme puis de l’Islam se fait sentir, mais au Sahara
du moins le néolithisme persiste et avec lui les outils et les
procédés de la gravure.
C. — Libyco-berbère méditerranéen le lithisme est en voie
d’extinction, la gravure devient tout à fait grossière, de très
bonne heure dans la zone méditerranéenne, où la phase B n’existe
pas, beaucoup plus tard au Sahara.
La limite chronologique entre A et B apparaît nettement,
la disparition de l’éléphant et l’apparition du chameau,
phénomènes historiquement datés, nous reportent approximativement
au début de l’ère chrétienne.
Il est difficile de dire jusqu’à quelle époque le libyco-berbère
saharien a pu se maintenir ; jusqu’à une époque peut-être
beaucoup plus rapprochée de nous qu’on n’imagine, et
l’expression « cavalier numide ou gétule » serait mal choisie
s’il fallait la prendre à la lettre. Le Berbère est étonnamment
conservateur, les Touaregs cavaliers du Niger conservent encore
aujourd’hui dans ses traits essentiels l’armement des stèles du
musée d’Alger, les trois javelots qu’ils lancent en galopant
avec une adresse stupéfiante, dit-on, fidèlement transmise de
génération en génération depuis Massinissa.
Sur le _terminus a quo_ des plus anciennes gravures, il est impossible
de se prononcer, il est pourtant, je crois, de prudence élémentaire,
et jusqu’à plus ample informé de ne pas les mettre en parallèle
avec nos gravures européennes sur os et sur pierre, contemporaines
du mammouth et du renne.
Il reste à ajouter ceci. Dans l’état actuel de nos connaissances,
l’extrême rareté au Sahara des gravures rupestres de type ancien
reste un fait frappant. Sans doute il y en a d’incontestables à
Timissao et je crois bien qu’il faut rattacher à cette catégorie
une girafe de l’O. Tar’it dans l’Ahnet. Mais nous ne savons pas
du tout quel temps il faut pour patiner une gravure ; à coup sûr
j’ai cherché vainement des gravures anciennes à la station si
riche d’Ouan Tohra, et dans une station quelconque du Sud-Oranais
pareille recherche, je crois, ne fût pas resté vaine. C’est
l’Algérie qui reste le pays classique des vieilles gravures,
les plus beaux échantillons, et les plus nombreux sont là. On
a l’impression qu’au Sahara ces Berbères graveurs sont venus
tardivement.
III. — Armes et instruments néolithiques.
J’ai trouvé en cours de route un certain nombre d’armes et
d’instruments néolithiques.
=Station d’Aïn Sefra.= — La station d’Aïn Sefra est très
anciennement connue, si anciennement qu’elle a presque cessé
d’être une station, les pièces les plus intéressantes ayant
été enlevées depuis longtemps. J’y ai recueilli cependant un
lot considérable de débris parmi lesquels M. Verneau a bien voulu
sélectionner un petit nombre de pièces « des lames retouchées sur
les bords et des lames à encoche », de petits outils que M. Verneau
estime avoir servi à la taille et à la perforation des rondelles
d’œuf d’autruche.
[Illustration : Fig. 26. — Coupe schématique de la station
néolithique d’Aïn Sefra.
(Figure extraite de _L’Anthropologie_. Masson et Cie, édit.)]
Un séjour prolongé m’a permis d’étudier le gisement, dont
les conditions me paraissent intéressantes.
Le substratum immédiat est formé par des alluvions quaternaires
presque exclusivement sablonneuses sous lesquelles s’enfoncent au
sud, en plongée très accusée, les grès crétacés du dj. Mekter,
et dans lesquelles au nord l’oued actuel a creusé son lit. Au
contact du Crétacé et du Quaternaire, mi-partie sur l’un et sur
l’autre une dune est accumulée. La surface du quaternaire est
parsemée de touffes de végétation, autour de chacune desquelles
l’érosion éolienne a profondément affouillé, de sorte que
chaque touffe couronne un monticule. Il est clair que ceci est un
champ de bataille entre le vent et la végétation, l’un tendant
à décaper et l’autre à protéger le sol : rien de plus fréquent
au Sahara. Il est clair aussi que la dune représente les conquêtes
du vent, la dune s’est formée aux dépens du sable quaternaire
sur lequel elle repose.
Les silex gisent en vrac entre les touffes sur la plate-forme
quaternaire, et aux endroits où ils sont le plus denses les fouilles
ne donnent absolument rien ; tout est à la surface du sol.
Tout se passe donc comme si les silex étaient un résidu des couches
disparues, décapées par le vent, et accumulées par lui sous forme
de dune à quelques mètres de là.
C’est un fait général au Sahara que les silex néolithiques
se trouvent comme à Aïn Sefra en vrac à la surface du sol et à
proximité d’une dune. Dans la plupart des cas je suis convaincu
qu’une analyse détaillée des conditions de gisement donnerait un
résultat identique. Au Sahara, pays de décapage éolien, il n’y
a plus de gisements, mais simplement des résidus de gisement. Le
vent s’est chargé des fouilles, et voilà pourquoi il y a,
d’une part, une si grande abondance de matériaux recueillis,
et d’autre part une extrême pénurie de renseignements précis
sur la stratigraphie des stations.
=Station de Zafrani.= — Une station néolithique importante se
trouve sur la rive gauche de la Zousfana entre Moungar et le puits
de Zafrani, en bordure de la dune et sur le Quaternaire. Les silex
comme toujours sont épars sur le sol. Ils ont été extrêmement
abondants, car tous les convois militaires qui depuis 1902 viennent
camper une fois par mois à Zafrani ont méthodiquement pillé la
station, qui n’est pas encore tout à fait épuisée. Le musée
d’Alger a une assez jolie collection de ces silex, représentée
ci-contre (pl. XIX, phot. 38).
Les pointes de Zafrani sont en deux silex différents, l’un noir
et l’autre blanc. Cela correspond peut-être à la présence dans
le pays de deux catégories très différentes de rognons siliceux,
les uns carbonifères et les autres pliocènes.
Ces silex sont intéressants parce que très particuliers, très
différents de ceux qu’on recueille couramment en si grand nombre
dans la région d’Ouargla et dans l’erg oriental. La planche
XIX (phot. 37) donne à titre de spécimen et pour la comparaison,
quelques échantillons de ces pointes orientales. Tandis qu’elles
sont menues, longues de 2 ou 3 centimètres, et admirablement
travaillées sur les deux faces, on dirait presque ciselées[99], les
pointes de la Zousfana sont deux fois plus longues et plus épaisses,
et d’un travail très grossier, unilatéral. Les premières sont
de vraies pointes de flèche, tandis que les autres seraient plutôt
des pointes de lance ou de javelot.
Nous entrons donc ici dans une autre région néolithique, car,
d’une façon générale, et à de très rares exceptions près,
les pointes du type Zousfana n’ont jamais été trouvées dans
l’est (cf. la collection Foureau) ; et la réciproque est vraie,
on va voir que les rares pointes connues dans la Saoura et au Touat
sont presque toutes du type Zousfana.
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XIX.
[Illustration : Cliché Virzewski
37. — TYPE DES POINTES D’OUARGLA (Musée d’Alger) ;
(Grandeur nature.)]
[Illustration : Cliché Virzewski
38. — TYPE DES POINTES DE LA ZOUSFANA (Musée d’Alger).
(Grandeur nature.)]
Ces deux types sont connus et classés en Algérie. Voici
comment M. Pallary caractérise ce dernier : « Pointes de trait
pédonculées, grosses, massives, irrégulières, très rarement
symétriques... toujours cet outillage est façonné sur une seule
face. » Il provient toujours de stations en plein air d’après
M. Pallary, qui déclare n’avoir jamais trouvé d’industrie
similaire dans les grottes ; et qui conclut ainsi : « Aux temps
néolithiques succède en Algérie la période numide et berbère, et
c’est sans doute le contact des étrangers qui, introduisant dans
notre pays les métaux, a dû amener cette décadence de la pierre
que nous avons constatée dans les ateliers en plein air[100]. »
Ainsi les grosses pointes seraient un type de décadence, et
représenteraient la dernière phase du néolithisme africain,
contemporaine des métaux et presque moderne.
Les petites pointes soignées d’Ouargla se retrouvent
bien elles aussi en Algérie, d’après Pallary ; elles
sont « l’épanouissement du néolithique oranais » ; mais
elles s’y trouvent toujours dans les dépôts supérieurs des
cavernes (grottes des Troglodytes, du Polygone, de Noiseux et de la
Tranchée), en compagnie d’une faune qui n’est pas tout à fait
actuelle[101]. Voilà qui est intéressant, sous la plume d’un
homme comme M. Pallary, connaisseur excellent de la préhistoire
algérienne. Nous constatons ici, comme à propos des gravures,
que les belles traditions de taille se sont conservées bien plus
tard au Sahara qu’en Algérie. Et nous acquérons la notion que
ces innombrables gisements de l’erg oriental, particulièrement
signalés et exploités par M. Foureau, constituent probablement
une province à part, cantonnée dans le bas Igargar.
=Station de Tar’it.= — Dans la palmeraie de Tar’it on trouve
deux gisements néolithiques. Ils sont très médiocres ; des débris,
de vagues grattoirs, mélangés à des morceaux d’œuf d’autruche
percés et travaillés. Pas une seule pointe décente de flèche ou
de javelot.
Les silex de Tar’it se trouvent en deux points :
_a._ Au voisinage de la palmeraie dite « des Adieux », à
quelques kilomètres au nord du poste de Tar’it sur la route de
Beni Ounif. Cette petite palmeraie est aujourd’hui inhabitée,
et inculte, à l’exploitation des palmiers près ; mais elle ne
l’est pas nécessairement, l’eau y sourd, et les conditions
d’habitabilité sont encore aujourd’hui réalisées. L’eau
est même fort abondante puisqu’elle est captée et amenée par
deux foggaras (canaux souterrains) à la palmeraie actuellement
cultivée. La palmeraie « des Adieux » est aux trois quarts
enfouie dans la dune et l’ensablement est apparemment la cause de
son abandon.
_b._ Au ksar en ruines de Mzaourou. Ces ruines, comme une
demi-douzaine d’autres que je n’ai pas visitées, représentent la
vie urbaine dans l’oasis de Tar’it, à une époque immédiatement
antérieure à l’actuelle. Elles sont juchées au sommet de la
falaise carboniférienne, dans une situation qui a évidemment la
prétention d’être inexpugnable, et qui a donc été choisie par
des habitants guerriers et autonomes. Les ksouriens actuels, qui ne
sont plus ni l’un ni l’autre, ayant abandonné aux nomades le soin
de les protéger, habitent dans la vallée au milieu des palmiers et
au contact immédiat des jardins. Tandis que les ksars actuels sont
bâtis en pisé, les vieilles ruines sont en pierres sèches ; à
Mzaourou d’ailleurs le troglodytisme a joué un rôle important ;
la falaise est creusée de cavernes cloisonnées de murs. Bref les
ksars actuels et ceux du type Mzaourou représentent évidemment
deux civilisations distinctes et successives.