non plus ne peut pas être un tombeau ; on y rencontre partout le
sol naturel, et si ce n’est pas un tombeau il faut avouer qu’il
a une allure d’autel.
Voici enfin qui me paraît donner à ces hypothèses une valeur de
quasi-certitude. Ces monuments mégalithiques relativement anciens
et énigmatiques voisinent avec d’autres, qui ne sont ni l’un
ni l’autre ; ce sont les mosquées des Touaregs. Ces mosquées
(m’salla) ont la plus grande analogie architecturale avec les
cercles de sacrifice ; la forme seule diffère ; ce sont des cordons
de pavage qui dessinent une mosquée réduite à sa plus simple
expression, c’est-à-dire à la niche qui indique la direction
de la Mecque (le mihrab). Une mosquée de ce genre à In Ziza a une
grande réputation de sainteté. (Voir fig. 9, no 5.)
Il est remarquable de trouver en général réunis sur le même
point redjems, cercles de sacrifices et m’salla. Les redjems
d’ailleurs sont toujours juchés sur une éminence, dominant le pays
et aperçus de loin[62]. L’emplacement où ils s’élèvent n’a
pas été choisi apparemment sans préoccupations religieuses. Ce
sont d’anciens lieux consacrés, semble-t-il, et qui le sont
restés après le triomphe de l’Islam ; si bien qu’on y suit
l’évolution des cultes ; à côté de la mosquée il subsiste
d’anciens sanctuaires préislamiques.
=Conclusion.= — En résumé, la question des monuments rupestres
au Sahara, funéraires et religieux, semblé élucidée, au moins
dans ses grandes lignes. Le problème d’ailleurs, tel qu’il se
pose actuellement et sous réserve de découvertes ultérieures, est
remarquablement simple. En d’autres pays, en particulier dans les
provinces voisines d’Algérie et du Soudan, le passé préhistorique
se présente sous des aspects multiples. En Algérie les redjems
abondent, mais on trouve à côté d’eux des dolmens, quelques
sépultures sous roche (grotte des Troglodytes, etc.), pour ne rien
dire des puniques et des romaines. Au Soudan, comme on peut s’y
attendre, en un pays où tant de races sont juxtaposées, le livre
de M. Desplagnes énumère des tombeaux de types divers et multiples,
poterie, grottes sépulcrales, cases funéraires, tumulus[63].
Rien de pareil au Sahara. On distingue bien des types différents
de redjems, les caveaux sous tumulus du nord, qui sont peut-être
influencés par les dolmens et les sépultures romaines, les redjems
à soutaches du Tassili des Azguers, les chouchets du Hoggar, qui
semblent nous raconter l’itinéraire et l’expansion des nobles
Touaregs actuels. Mais tout cela se ramène à un type unique,
évidemment berbère, le type redjem.
Berbères sont aussi les cercles de sacrifices et monuments
similaires. Parmi tant de pierres sahariennes entassées ou
agencées par l’homme on n’en connaît pas une seule qu’on
puisse soupçonner de l’avoir été par une main autre que Berbère.
Et ceci nous conduirait à conclure que les Berbères ont
habité le Sahara dans toute l’étendue du passé, historique et
préhistorique, si d’autre part tous ces redjems ne paraissaient
récents. Quelques-uns, qui ne se distinguent pas des autres,
sont encore nommément attribués à des personnalités connues,
si courte que soit la mémoire historique des Touaregs (Tin Hinan
et les siens). Les mobiliers funéraires contiennent du fer, et on
n’en connaît pas un seul qui soit purement et authentiquement
néolithique.
Cette énorme lacune est naturellement de nature à nous inspirer
la plus grande prudence dans nos conclusions. D’autant plus que,
après tout, les monuments similaires algériens, dans l’état
actuel de nos connaissances, ne paraissent pas plus anciens. A en
juger d’après le témoignage des redjems seuls, les Berbères
seraient dans l’Afrique du nord et _a fortiori_ dans le Sahara,
un épiphénomène.
II. — Gravures rupestres.
Rappelons que, en matière de gravures rupestres algériennes
et depuis les travaux de Pomel et Flamand, il est d’usage de
distinguer les gravures rupestres proprement dites, anciennes, à
trait profond, net, lisse, à patine très sombre, de grande taille
— et les gravures libyco-berbères qui sont des grafitti informes,
à traits pointillés, sans patine, et beaucoup plus récents[64].
On emploiera donc sans plus d’explications les expressions gravures
anciennes et libyco-berbères.
J’ai rencontré le long de mon itinéraire un assez grand nombre
de stations de gravures rupestres, je les décrirai successivement
en allant du nord au sud.
=Station du col de Zenaga (Figuig).= — L’emplacement de cette
station a été indiqué avec précision par M. Normand[65], elle
se trouve sur un petit monticule à l’entrée du col et à gauche
quand on vient de Beni Ounif. Les dessins sont gravés sur des
blocs de grès albiens, dits grès à dragées ou à sphéroïdes,
les mêmes qui tiennent une place si considérable dans tout le
Sud-Algérien, et qui furent une matière de prédilection pour le
graveur rupestre. Les gravures sont éparses sur tout le monticule,
les unes sur des pans de roche verticaux et d’autres au contraire
sur des surfaces horizontales.
Les figures ci-jointes ont été exécutées par M. Ferrand,
dessinateur de l’École des sciences d’après des calques et
des estampages ; elles présentent donc des garanties suffisantes
d’exactitude. Ces gravures rentrent tout à fait dans la catégorie
des gravures anciennes. Elles en ont tous les caractères distinctifs.
1o Les figures ont de grandes dimensions, parfois même elles sont
grandeur nature ;
2o Le dessin est amusant et trahit un souci de la nature qui fait
songer à nos dessins quaternaires sur bois de renne ou ivoire
de mammouth ;
3o Le trait est profond, régulier ;
4o La patine est aussi foncée dans le trait lui-même que sur la
roche avoisinante ;
5o L’extrême antiquité de la gravure, déjà prouvée par la
patine, est accusée par le choix des sujets, animaux disparus,
comme l’éléphant ; ou fossiles, comme le buffle antique.
Les gravures du col de Zenaga sont naturellement d’intérêt
inégal. Il en est qui sont des énigmes indéchiffrables : par
exemple l’animal à taille mince de lévrier, à cou démesuré
de girafe et ceint d’un collier, à tête indistincte, hérissée
et balafrée de longs poils (?) (fig. 11, γ). Ou bien encore la
figure β de la même planche, qu’on ne sait comment décrire, à
moins qu’on ne se décide à y voir un être humain schématique,
assis et les bras écartés (?)
Quelques animaux ne sont reconnaissables que tout à fait en gros,
et non sans quelque hésitation, α de la même figure 11, semble
bien être un mouton avec une corde au cou. α, β, γ de la figure
12 comme aussi α de la figure 13 sont évidemment des bovidés et
d’espèces différentes, γ de la figure 12 a les cornes courtes
et le muffle carré. Tous les autres ont le muffle pointu et les
cornes démesurément longues ; mais sont-ce bien des _Bubalus
antiquus_ ? on serait tenté de répondre oui pour α de la figure
13 ; pourtant l’hésitation reste permise. Elle ne l’est plus
pour γ de la même figure ; c’est un joli dessin de bubale antique,
simplement esquissé mais bien campé ; toutes les caractéristiques
de l’animal y sont ; les cornes immenses, circulaires, le chanfrein
courbé, le garrot élevé.
β de la figure 3 est également un éléphant réussi, quoique
réduit à ses lignes principales, et faisant songer aux animaux
dessinés d’un trait de plume de nos journaux illustrés.
[Illustration : Fig. 11. — Gravures rupestres du col de Zenaga. α
a 0m,40 de la tête à la croupe ; β a 0m,28 de la tête à la base ;
γ a 0m,82 de la tête à la queue.
(Figure extraite de _L’Anthropologie_. Masson et Cie, édit.)]
Mais la plus intéressante de ces gravures est sans contredit,
comme le capitaine Normand l’a bien reconnu, celle du bélier ou
du bouc, coiffé d’un sphéroïde muni d’appendices (_uræi_) ;
au sujet d’un animal tout à fait analogue une longue discussion a
eu lieu au Congrès international d’Anthropologie de 1900[66]. La
question agitée était celle de ses affinités égyptiennes ; on a
cru reconnaître dans le sphéroïde un disque solaire flanqué de
chaque côté d’un serpent _uræus_ ; ce serait une représentation
du grand dieu de Thèbes en Égypte, Ammon ; et dès lors on peut
se demander, suivant l’antiquité plus ou moins grande qu’on
attribue aux gravures rupestres, si c’est la gravure sud-oranaise
dont l’inspiration est venue d’Égypte, ou si au contraire
c’est le dieu Ammon qui est d’origine libyenne.
[Illustration : Fig. 12. — Gravures rupestres du col de Zenaga. α
a 0m,48 des cornes à la croupe ; β a 0m,46 des cornes à la croupe ;
γ a 0m,45 du museau à la croupe.
(Figure extraite de _L’Anthropologie_. Masson et Cie, édit.)]
[Illustration : Fig. 13. — Gravures rupestres du col de Zenaga. α
a 0m,43 de la corne droite à la croupe ; β a 0m,39 de la pointe
des défenses à la croupe ; γ a 0m,53 de la pointe des cornes à
la croupe.
(Figure extraite de _L’Anthropologie_. Masson et Cie, édit.)]
On a publié jusqu’ici deux exemplaires seulement du bouc
casqué[67], tous deux communiqués par M. Flamand et provenant l’un
et l’autre de la station de Bou Alem. Je sais que M. Flamand en
possède d’autres dans ses cartons[68] de provenances diverses,
mais toujours sud-oranaise. Voilà donc le bouc casqué classé
parmi les sujets familiers aux graveurs rupestres.
Le bouc du col de Zenaga (fig. 14) se distingue de ceux de Bou Alem
par certains détails, le dessin de la tête est un peu différent,
le chanfrein moins accusé ; la barbiche très nette ; mais ce trait
si particulier de la corne rabattue en bas et en avant ne laissent
guère de doute sur l’identité de l’animal avec celui où
Gaillard a cru reconnaître _Ovis longipes_.
Les accessoires sont à peu près les mêmes qu’à Bou Alem ;
l’animal porte un collier, auquel on pourrait croire qu’est
suspendu un objet de forme ovoïde ; mais peut-être est-il
préférable d’admettre une faute de dessin ayant amené un
entre-croisement des lignes. Le graveur semble avoir fait le collier
d’abord et n’avoir pas pu ensuite y faire entrer le cou. Le
sphéroïde n’est pas rattaché par une bride au-dessous du menton ;
mais les _uræi_ (?) sont dessinés comme à Bou Alem et rattachés à
peu près au même point. A noter la présence autour du sphéroïde
de lignes divergentes et rayonnantes vers l’extérieur ; un détail
qui rendrait vraisemblable l’identification du sphéroïde au
disque solaire.
La gravure est à peu près de grandeur nature, un mètre exactement
de la tête à la queue. Ces grandes dimensions sont cause que
les pieds de l’animal sont restés en dehors de mon calque ;
ils ne figurent donc pas sur le dessin ci-joint ; ils ne sont
d’ailleurs ni aussi soignés ni aussi bien conservés que le
reste de la figure ; la corne n’est certainement pas dessinée ;
mes souvenirs sur ce point sont corroborés par l’examen d’une
photographie, obligeamment communiquée par M. Flamand. A cela
près la gravure est très belle ; tout l’espace circonscrit par
les lignes extérieures de la figure est évidé et soigneusement
_poli_, l’évidement étant régulièrement décroissant des
lignes extérieures au centre. C’est ce que le dessin cherche à
rendre en entourant la figure d’un grisé qui veut schématiser
les aspérités de la roche.
Il est impossible de concevoir une figure pareille, représentant
un aussi gros effort, comme un graffitti de pâtre qui s’amuse. La
gravure est sur un pan de roche vertical, difficilement accessible, du
moins aujourd’hui, et dominant la palmeraie. Elle se verrait de loin
si sa patine ne la rendait indiscernable. On échappe difficilement
à la conclusion qu’elle avait une signification religieuse.
Cette énumération des gravures du col de Zenaga est loin d’être
complète. Je regrette en particulier de n’avoir pas calqué une
autruche très nette, quoique médiocrement dessinée.
[Illustration : Fig. 14. Gravure du col de Zenaga. Dimension : 1
mètre de la tête à la queue. Toute la partie du dessin restée
en blanc est soigneusement évidée et polie dans l’original.
(Figure extraite de _L’Anthropologie_. Masson et Cie, édit.)]
J’ai négligé systématiquement les gravures modernes rentrant dans
la catégorie de celles que M. Flamand a baptisées libyco-berbères,
reconnaissables au premier coup d’œil à leur grossièreté, à
l’absence de patine, au trait sans profondeur et « pointillé »,
comme aussi aux inscriptions qui les accompagnent. Au col de Zenaga la
seule inscription de quelque longueur est en langue arabe (versets du
Coran) ; les inscriptions en caractères libyco-berbères sont rares
et de quelques lettres. Les gravures mêmes de cette époque sont en
proportion extrêmement faible, comparée aux autres ; j’ai noté
des sceaux de Salomon, des sandales (pourtour extérieur d’un pied
humain ou plutôt d’une sandale). Ces dernières plus intéressantes
puisqu’elles abondent en pays Touareg.
=Station de Barrebi.= — A 150 kilomètres au sud de Figuig, le long
de la Zousfana, j’ai longuement étudié la station de Barrebi[69].
Barrebi est un ksar dans l’oasis des Beni Goumi, plus connu sous
le nom de Tar’it.
Les gravures s’alignent, pendant un kilomètre peut-être, sur
la tranche d’une couche de grès, surmontée en stratification
concordante par une couche fossilifère de calcaire dinantien.
Ce grès, probablement carboniférien, se trouve être beaucoup
moins résistant aux intempéries que les grès crétacés de la
chaîne des ksour où ont été relevées jusqu’ici la plupart des
gravures rupestres connues en Algérie. La paroi de grès est très
ébouleuse, très effritée, il est donc possible que les gravures
les plus anciennes et par conséquent les plus belles aient disparu.
En tout cas les gravures subsistantes à Barrebi sont bien moins
soignées et moins intéressantes que celles, toutes voisines
pourtant, du col de Zenaga à Beni Ounif.
Il en est cependant plusieurs d’incontestablement anciennes, à en
juger non seulement par les dimensions, la profondeur du trait et la
patine, mais aussi par les animaux représentés. Dans la figure 15,
1 est un éléphant incontestable, si mal dessiné qu’il soit ou
du moins je n’imagine pas qu’il puisse être autre chose.
3, 5 et peut-être 2, 6 et 7 sont des représentations de _Bubalus
antiquus_, bien mauvaises il est vrai. L’immense développement
des cornes dans 3 et 5 ne laisse pas de place au doute. Mais nous
sommes loin de tant de belles gravures publiées représentant cet
animal. Il faut noter qu’un _Bubalus antiquus_ (no 5) porte sur
le dos ce qui semble bien être la représentation conventionnelle
d’un bât.
4 est intéressant parce qu’il présente une analogie évidente
avec des gravures publiées par Pomel (Pl. XI, fig. 1, 2, 3)[70] et
où il a cru reconnaître le gnou, dont il signale en Algérie des
ossements fossiles. (Voir pl. XV, phot. 30.) On pourrait d’ailleurs
reconnaître à la rigueur un gnou dans les nos 2 et 6 à la direction
« apparente » des cornes. Pourtant je crois bien que 6 représente
un bœuf quelconque et 2 un _Bubalus antiquus_ bâté. Pour cette
dernière figure en particulier, il suffit de supposer que la tête
de la bête est représentée à profil perdu et que par conséquent
il manque une corne.
Même le no 4 est trop informe, je crois, pour qu’on y reconnaisse
avec certitude un gnou, d’autant plus que les figures publiées
par Pomel ne sont pas meilleures. Il me semble que l’existence
du Gnou dans les gravures rupestres nord-africaines reste encore
à démontrer.
[Illustration : Fig. 15. — Gravures rupestres de la station de
Barrebi. — Réduction au vingtième d’après un calque ; 1,
par exemple, a 1m,20 des défenses à la queue.
1. Éléphant. — 3 et 5. _Bubalus antiquus_. — 2, 4, 6 et
7. Incertains.
(Figure extraite de _L’Anthropologie_. Masson et Cie, édit.)]
Il faut noter d’ailleurs que le no 4 s’il est de grande taille
et dessiné d’un trait ferme est peu patiné.
Les nos 1, 2, 5 et 6 de la figure 16 représentent la même antilope
à cou allongé, à cornes recourbées en avant quoique 6 soit de
facture différente et manifestement plus récente. (Voir pl. XV,
30.) Ce sont d’assez jolies figures en somme, et quoiqu’il manque
les pattes à 1 et le museau à 5, la silhouette de l’animal est
rendue dans les quatre figures d’une façon concordante et nette. On
imagine assez bien la bête. Il est difficile d’y reconnaître
une quelconque des antilopes algériennes actuelles. La gazelle,
le mouflon et l’adax sont exclus sans contestation possible
par la forme des cornes. Il ne serait peut-être pas impossible
de songer au bubale (_Bos elaphus_), chez qui pourtant les cornes
sont épaisses et courtes, et affectées d’une courbure en avant
bien peu sensible. On comprend que Pomel, reproduisant une figure
de ce genre[71], ait cherché à la rapprocher d’une espèce
fossile « _Antilope_ (Nagor) _maupasii_ analogue au Mbil (_Antilope
Laurillardi_) ». Aujourd’hui pourtant nous savons qu’il existe,
sinon en Algérie du moins à proximité, dans le Sahara des Touaregs,
une antilope qu’il serait raisonnable de reconnaître dans nos
figures, c’est le Mohor, antilope de Sœmmering[72].
[Illustration : Fig. 16. — Gravures rupestres de la station
de Barrebi. Réduction au vingtième d’après des calques du
lieutenant Pinta.
1, 2, 5 et 6. Antilope Mohor (?) — 3, 4, 7 et 8. Incertains.
(Figure extraite de _L’Anthropologie_. Masson et Cie, édit.)]
Dans les nos 3, 4 et 7 de la figure 16 je ne sais pas s’il
serait bien sage de prétendre reconnaître quelque chose, non plus
peut-être que dans le no 8 encore bien que la longueur des cornes
semble indiquer une antilope adax. Y a-t-il lieu de formuler derechef
à propos de 3 et 7 l’hypothèse de l’okapi[73] ?
Le no 2 de la figure 17 est tout à fait remarquable par sa facture
très soignée, tout l’intérieur est excavé, lisse et patiné ;
c’est de beaucoup la plus belle gravure de la station. 2 et 3
me paraissent représenter le même animal, un taureau vulgaire,
quoique Pomel, dans une figure de ce genre, veuille reconnaître
une espèce fossile « _Ægoceras lunatus_, proche parent de _Kobus_
et autres cavicornes quaternaires[74] ».
1 est bien grossier, de facture récente, sans patine (comme 3
d’ailleurs) ; à la direction de la corne, recourbée devant les
yeux, il semble bien qu’il faille reconnaître le bœuf algérien
actuel, si fréquemment figuré, _Bos ibericus_.
Dans une gravure tout à fait semblable à 5, Pomel veut
reconnaître « un grand Échassier de la famille des Cigognes et
des Grues »[75]. Ici il est manifestement impossible de le suivre,
l’éminent géologue est victime du point de vue paléontologique
auquel il se place. C’est la figuration conventionnelle classique
de l’autruche dans toutes les gravures rupestres nord-africaines.
[Illustration : Fig. 17. — Gravures rupestres de la station de
Barrebi. — Réduction au vingtième d’après des calques du
lieutenant Pinta.
1. _Bos ibericus_. — 2 et 3. Bœufs (2 très soigné). —
5. Autruche. — 4, 6, 7. Lion. — 8. Chameau. — 9, 10,
12. Cavalier numide. — 14. Stèle funéraire du musée d’Alger.
(Figure extraite de _L’Anthropologie_. Masson et Cie, édit.)]
Les figures commentées jusqu’ici sont d’antiquité inégale ;
s’il fallait, au point de vue chronologique, attribuer une valeur
absolue à la facture, au fini de l’exécution, 2 de la figure
17 tout seul, en y joignant peut-être 1, 2 et 5 de la figure
16, mériterait d’être rangé dans la catégorie de gravures
rupestres anciennes ; mais toutes ces gravures du moins, même les
moins patinées, sont de grandes dimensions, et circonscrites d’un
trait net.
Celles dont il nous reste à parler sont franchement libyco-berbères
et évoluent vers le schéma, le graphisme conventionnel. A noter
des images de carnassiers, de lion peut-être (4, 6 et 7 de la
fig. 17), une figuration de chameau (8), une gravure tout à fait
indéchiffrable (13), et enfin des cavaliers porteurs du bouclier
rond et des trois sagaies. C’est l’ornement classique des Libyens
sur les stèles d’Alger[76].
J’ai reproduit ci-contre une de ces stèles provenant de la
Grande-Kabylie. L’analogie saute aux yeux. Il est clair que
nous avons dans ces trois gravures 9, 10 et 12 une représentation
grossière du « cavalier numide » ou « gétule ».
Ce sont les seules figures humaines que j’aie notées dans la
station avec une toute petite figure à phallus dressé entre les
cornes du _Bubalus antiquus_.
=Station d’Aïn Memnouna.= — Je n’ai pas vu la station d’Aïn
Memnouna. Mais M. le lieutenant Voinot a bien voulu m’adresser à
son sujet des dessins et des notes détaillées.
Elle est relativement voisine de Barrebi, dans une région qu’on
peut encore considérer comme une dépendance de l’Atlas, entre la
Zousfana et le Guir, mais plus près du Guir. « La station, dit le
lieutenant Voinot, est à environ 1500 mètres au sud de la source, en
dehors de la gorge et à l’est du medjbed allant du Guir à l’Aïn
Memnouna. Les dessins sont gravés sur les pierres de la hammada.
« Les dessins de la station de l’Aïn Memnouna présentent les
mêmes caractères que ceux attribués à l’époque préhistorique
par M. Flamand. La gravure est faite en creux au simple trait de 1
à 2 mm. de largeur et de faible profondeur, surtout dans quelques
parties fort usées. Le trait est patiné dans le même ton que le
grès. Les lignes des gravures ont été tracées avec une grande
sûreté de main. Les allures générales des animaux représentés
dénotent un réel essai d’observation de la nature, et la plupart
des dessins ne manquent pas de grâce malgré la simplicité de
leur exécution. »
En somme, la station est à plat, à même la hammada, sous les
pieds des passants, sur des plaques de grès horizontales. Le cas
n’est pas isolé quoique, en général, le graveur utilise une
paroi verticale.
Les gravures sont incontestablement anciennes.
M. Voinot ne dit pas qu’il ait estampé ou calqué ; ses
reproductions sont, je crois, de simples dessins, ne visant pas à une
exactitude rigoureuse. La station d’ailleurs est très éloignée
de nos postes actuels, elle n’a été vue qu’en passant au cours
d’une randonnée rapide.
Ces dessins de M. Voinot sont au nombre de sept (fig. 18). Dans le 1
il reconnaît une antilope adax ; dans le no 3 une gazelle (le dessin
géométrique à côté de la gazelle restant indéterminable)[77] ;
dans le no 5 M. Voinot croit reconnaître un demman, mouton à poil ;
mais, sous cette réserve qu’il a vu la gravure elle-même, il
me semble que le dessin, à tout le moins, suggérerait plutôt
l’idée d’un _Bos ibericus_, bœuf à cornes recourbées
devant les yeux (?) Pour M. Voinot, 2 est un âne, 6 un taureau,
4 une figure cabalistique, et 7 derechef un taureau. « C’est la
plus belle gravure de la station sans contredit ; les longs poils
du mufle et de l’organe sexuel sont nettement représentés. Ce
bœuf a l’air de porter une selle. »
[Illustration : Fig. 18. — Gravures rupestres de la station d’Aïn
Memnouna. — Dessins de M. le lieutenant Voinot.
1. Antilope adax. — 2. Ane ? — 3. Gazelle. — 5. Mouton ou
bœuf ? — 6 et 7. Taureau.
(Figure extraite de _L’Anthropologie_. Masson et Cie, édit.)]
=Station de Hadjra Mektouba.= — A mi-chemin entre Beni Abbès
et Kerzaz, sur la rive droite de la Saoura, à 4 ou 5 kilomètres
de l’oued une couche de calcaire mésodévonien affleure au
milieu des dépôts continentaux mio-pliocènes et forme une sorte
de trottoir large à peine d’une dizaine de mètres et long de
plusieurs kilomètres. (Voir pl. XXXII, phot. 61.) Cet affleurement
est couvert de dessins rupestres et porte en conséquence le nom de
Hadjra Mektouba (les pierres écrites)[78].
Il n’est pas tout à fait sans exemple que des dessins rupestres
soient gravés sur le calcaire. M. Flamand signale une station de
ce genre dans le Tadmaït[79]. Elles sont très rares.
A la station de Hadjra Mektouba, ce qui frappe d’abord ce sont des
inscriptions arabes récentes ; on reconnaît facilement des actes
de foi (il n’y a de Dieu que Dieu, etc.). La station se trouve,
en effet, sur le chemin des pèlerins qui vont à la zaouia très
vénérée de Kerzaz.
[Illustration : Fig. 19. — Gravures rupestres de la station de
Hadjra Mektouba.
Réduction au vingtième d’après calques.
(Figure extraite de _L’Anthropologie_. Masson et Cie, édit.)]