d’une ordonnance plus compliquée, et d’un travail plus
soigné que les autres redjems sahariens, mais le chef-d’œuvre
de cette architecture funéraire est le tombeau de Tin Hinan à
Abalessa. C’est une énorme tombe turriforme de 20 mètres de
diamètre, juchée au sommet d’une éminence, et entourée de
plusieurs chouchets du type ordinaire (B et B′ de fig. 4). Le mur
d’enceinte a 2 mètres de haut ; à l’intérieur des murettes
délimitent des chambres. Motylinski a photographié et longuement
décrit ce monument par lequel il se déclare « profondément
impressionné[57] ». A juste titre en effet : c’est le plus beau
redjem du Sahara, et ce somptueux tombeau berbère est un document
archéologique de valeur comparable au Tombeau de la Chrétienne ou au
Medracen. Il est au type chouchet ce que ceux-ci sont au type bazina,
le dernier terme de l’évolution. Notons qu’il a sur les autres
redjems encore une supériorité importante, celle de n’être
pas anonyme ; Tin Hinan est un personnage presque historique,
c’est l’ancêtre de tous les nobles Touaregs, ancêtre maternel
naturellement, puisque le Hoggar en est resté au matriarcat. C’est
la souche de tout l’arbre généalogique Hoggar. Autour du grand
tombeau les petits rangés en cercle passent pour ceux des Imr’ads
de Tin Hinan. Et un chouchet situé en contre-bas, à quelques
centaines de mètres dans la vallée, serait celui de Tamakat,
ancêtre maternelle des tribus Imr’ads.
[Illustration : Fig. 4.
A, tombeau au confluent de l’oued Outoul et l’oued Adjennar
(entre Tit et Tamanr’asset). — B, tombeau de Tin Hinan ;
_a_, chambre centrale ; _b_, grande pierre sous laquelle est une
niche s’ouvrant en _a_ ; _c_, couloir à entrée masquée ; _d_,
chambres périphériques encombrées de pierres éboulées. Le mur
d’enceinte a 2 mètres de haut. — B′, tombe de Tin Hinan
entourée des chouchets de ses imr’ads. — β, de Takamat ;
une mosquée moderne lui est adossée.
(Figure extraite du _Bulletin de la Société d’anthropologie_.)]
Le Hoggar nous offre donc les plus beaux spécimens de redjems
au Sahara et en même temps les plus récents, les seuls qui
soient datés, ou, en tout cas, attribués à des personnages
historiques. Ils appartiennent tous au type turriforme, chouchet.
L’autre type — bazina — est d’ailleurs représenté par
de très nombreux exemplaires mais tout à fait frustes. Chudeau
admet que les bazinas, au Hoggar, sont d’habitude sur les
bords de l’oued ; tandis que les chouchets, du moins les plus
typiques, sont juchés sur les plateaux et les collines dominant la
vallée. Le fait est trop constant pour qu’on puisse l’attribuer
au hasard. Faut-il voir dans cette répartition différente l’indice
d’une différence d’âge, ou au contraire de caste ? Que les
chouchets soient à la fois de construction beaucoup plus soignée,
et se dressent sur des éminences, ce sont deux caractères
qui s’accordent bien et on pourrait conclure à un caractère
aristocratique (?)
Chudeau note que les chouchets, abondants dans tout le Hoggar, ne
semblent pas s’étendre vers le sud-est ; il a vu les derniers à
deux jours au sud-est de Tamanr’asset, près du point d’eau de
l’oued Zazir, sept beaux chouchets bien typiques en forme de tour,
les deux plus grands ayant 6 mètres de diamètre et 2 mètres
de haut. Au delà, sur la route de l’Aïr, ce type disparaît
brusquement.
Son extension vers l’ouest est d’ailleurs bien délimitée. On
ne le trouve pas, je crois, dans l’Açedjerad, dans l’Ahnet,
dans le Mouidir occidental. Il apparaît bien net dans l’Adr’ar
des Ifor’ass, plus particulièrement dans sa partie septentrionale
(In Ouzel, oued Tougçemin), celle qui regarde le Hoggar, et qui est
sous sa dépendance politique. M. Chudeau le signale à Tin Zaouaten.
En somme, la province des beaux chouchets semble limitée au Hoggar
et à quelques-unes de ses dépendances immédiates. Les plus beaux
échantillons semblent être à Abalessa et se rapporter aux ancêtres
des nobles Touaregs actuels.
=Provinces orientales.= — Sur les tombeaux anciens de
l’Aïr, Chudeau a rapporté des renseignements qui en montrent
surtout le caractère humble et banal. Il note des groupements
importants dans l’oued er Ghessour (Tassili méridional), à In
Azaoua, à Iferouane, mais ce sont des tas de pierres du type si
répandu. Pourtant Chudeau a levé dans l’oued Tidek (Aïr) le plan
d’un grand tombeau assez soigné et assez particulier. C’est un
redjem mixte, bazina à cavité turriforme centrale, qui se dresse
au centre de trois cercles concentriques réguliers, dessinés par
des pierres à la surface du sol (fig. 5).
Certainement cette province de l’Aïr se distingue nettement de
la province nord-orientale (Mouidir et surtout Tassili des Azguers),
telle qu’on l’entrevoit à travers les descriptions de Duveyrier,
Foureau, Besset et Voinot[58].
Duveyrier, on l’a dit, a dessiné près de R’adamès un cist,
autrement dit un dolmen sans toit. A cette exception unique près,
les types du Tassili ont une parenté évidente avec ceux du Hoggar,
encore qu’ils aient une originalité incontestable.
Les tombes figurées par Foureau (_l. c._, fig. 378 et 379)
se reconnaissent au premier coup d’œil, ce sont des chouchets
classiques, des redjems turriformes, tout à fait semblables à ceux
du Hoggar et de l’Adr’ar des Ifor’ass.
[Illustration : Fig. 5. — Tombeau sur les bords de l’oued Tidek
(Aïr).
(Figure extraite de _L’Anthropologie_. Masson et Cie, édit.)]
Il semble que Besset, au Mouidir occidental a vu de nombreux
chouchets, qu’il décrit ainsi : « un mur circulaire en pierre
sèche à l’intérieur duquel repose le corps recouvert de dalles
et de sables ».
La tombe représentée par Foureau (_l. c._, fig. 377), et qui est
surmontée d’un monolithe, a, nous l’avons vu, quelques analogues
au Hoggar.
Les autres tombes, au contraire (fig. 381, 382, 383, 385,
386, 387[59]), c’est-à-dire la plupart de celles que décrit
M. Foureau, semblent au premier coup d’œil sur la photographie,
très aberrantes des types occidentaux. Ce qui frappe d’abord en
effet, c’est un lacis compliqué de murettes basses ou, si l’on
veut, de pavage en cordon, dessinant le plus souvent des ellipses, ou
bien encore un triangle (fig. 305) ; ces dessins, compliqués comme
des soutaches, couvrent de grands espaces dont le grand diamètre
atteint 80 mètres.
A y regarder de près pourtant et surtout à consulter le texte on
se rend compte bien vite que ces lignes compliquées aboutissent à
un tombeau central, ou à un groupe de tombeaux, qui sont purement
et simplement des redjems, ou comme dit M. Foureau, « des tumuli
de débris de roches amoncelés en forme de cônes bas, tronqués ».
M. Voinot décrit et figure deux redjems de ce genre « à
soutaches » sur la limite méridionale du Mouidir, à Tin Lalen
(O. Arak) et à Amguid. Je crois pourtant que, au Mouidir, ce type
est sporadique ; Besset ne le mentionne pas.
A l’ouest du Hoggar nous ne l’avons rencontré qu’une seule
fois. Au nord-est d’In Ziza, dans l’oued Akifou j’ai vu à la
surface du sol un grand dessin en cordon de pierres qui rappelait par
ses allures de soutache les photographies de Foureau : une ellipse,
dont le grand axe est prolongé par des cornes rectilignes. En
relation avec ce monument je n’ai pas vu de redjem, mais je n’ai
fait que passer et je n’ai même pas eu le temps de mettre pied
à terre. Notons que l’oued Akifou est à peu près le point le
plus oriental de mon itinéraire, il n’est donc pas surprenant
d’y voir représenté, sporadiquement, le type monumental de
l’est. (Voir fig. 9, no 6.)
Le Tassili des Azguers serait donc une province particulière où le
redjem est entouré d’un dessin compliqué de cordons en pierres
sèches, figurant toujours une voie d’accès au tombeau ; on ajoute
au tombeau un vestibule ornemental, pour ainsi dire.
Notons pourtant que certains tombeaux figurés par Chudeau ont
un rudiment de ceinture extérieure, de même d’ailleurs que le
redjem de l’oued Tougçemin (fig. 1, no 7). Les festons figurés
par Chudeau en _d_, fig. 2, au voisinage du grand tombeau C sont
même tout à fait analogues aux soutaches.
En somme pourtant les redjems préhistoriques du Hoggar, autant que
nous les connaissons, ne sont pas enclos d’un cordon de pierres
avec voie d’accès. Je dis les préhistoriques, nous verrons en
effet qu’il en est tout autrement des tombeaux actuels.
Malgré la variété de ces types, qui se laissent répartir en
provinces un peu vagues, mais qui sont évolués les uns des autres,
et qui se relient par des types mixtes intermédiaires, l’unité
fondamentale n’est pas douteuse. Je ne sais jusqu’à quel point
elle ressort des descriptions précédentes, qu’on s’est efforcé
de faire minutieuses, et qui éparpillent l’attention. Pour qui
a parcouru le pays, et vu à de brefs intervalles, quoique à de
longues distances une grande quantité de redjems, l’impression
d’unité est très forte.
En définitive, tout concorde parfaitement ; la disposition
extérieure et intérieure des redjems, la nature du mobilier
funéraire, la position accroupie du squelette. Tout cela est
nettement berbère préislamique. Notons encore que les seuls
crânes trouvés, au nombre de trois, dont deux d’enfants,
étaient délichocéphales, comme on pouvait s’y attendre de
crânes berbères[60]. Tout cela suffirait déjà à autoriser des
conclusions très positives. Mais il y a plus.
[Illustration : Fig. 6.
A A′, chouchet typique avec les deux cheheds. — B, chouchet
construit en écailles granitiques. — A et B sont situées près
de Tit au pied de la gara Tinisi (_b_ A, fig. 2). — C, tombeau de
forgeron près de Tamanr’asset. — D D′, tombeau au point d’eau
de l’oued Kadamellet (15 kilomètres N.-N.-O. d’Iferouane). —
E E′ F, tombes actuelles de Tamanr’asset.]
On suit très bien les transitions graduées entre les redjems
préislamiques et les tombeaux actuels. Chudeau a noté, autour de
Tamanr’asset, dans la vallée de l’oued Sirsouf, un grand nombre
de tombes remarquables par leurs petites dimensions ; elles sont en
forme de chouchet, hautes de 0 m. 60, larges de 1 m. et recouvertes
par de grandes dalles ; entre ces dalles et le sol il y a un espace
vide ; souvent deux de ces tombes sont accolées ; parfois elles sont
appuyées contre un rocher, qui remplace une partie de la muraille
circulaire (C, fig. 6). Ce dernier type rappelle singulièrement
les niches qui accompagnent certaines tombes (cf. fig. 3, C en
_b_). La tradition fait de ces chouchets les tombes d’une tribu
de forgerons, morts autrefois à la suite d’une famine. On sait
que chez les Berbères, comme au Soudan d’ailleurs, et chez la
plupart des primitifs, les forgerons sont une caste peu estimée ;
la petitesse des tombes dans l’oued Sirsouf est peut-être cause
que la légende y loge des parias.
En tout cas, Chudeau a vu les tombes des Touaregs morts au combat
de Tit (7 mai 1902) ; quelques-unes tout au moins ressemblent
singulièrement à celles qui sont attribuées aux forgerons.
En pays Touareg, en particulier dans l’Adr’ar des Ifor’ass,
on voit des redjems islamisés. Dans l’oued Taoundrart j’ai noté
un tombeau du type redjem, d’une belle construction régulière en
pierres sèches, turriforme à l’intérieur, à gradins extérieurs,
mais dans lequel étaient fichés les deux cheheds musulmans,
l’équivalent de nos croix sur nos tombes. (Voir fig. 1, no 8.)
Chudeau en a vu et dessiné de semblables (A et A′, fig. 6).
Tout particulièrement intéressants sont les cimetières d’es
Souk et de Kidal. On sait que es Souk et Kidal sont aujourd’hui des
ruines de villes historiques parfaitement connues. Vieilles capitales
de l’empire Berbère Sanhadja elles ont été détruites au XVe
siècle par l’empire Sonr’aï. Les cimetières d’es Souk et
de Kidal sont donc datés avec précision. Et sans doute ils sont
franchement musulmans et d’un caractère bien différent des redjems
ci-dessus étudiés. C’est d’abord un cimetière aux tombes
juxtaposées, resserrées sur le plus étroit espace possible ; on a
dit que les redjems préhistoriques sont au contraire éparpillés ;
là même où ils se trouvent groupés, toujours en petit nombre,
chaque redjem est à plusieurs mètres, souvent plusieurs dizaines
de mètres de son voisin le plus proche. Dans ces nécropoles à
population dense d’es Souk et de Kidal, chaque tombe porte les
deux pierres debout musulmanes, les témoins (chehed), et comme
l’une marque l’emplacement de la tête et l’autre des pieds,
on peut juger d’un coup d’œil que les funérailles ont été
conformes au rite islamique. Le cadavre est certainement étendu et
non replié. Seulement chaque paire de « chehed » est inscrite dans
un cercle de pierres sèches, un mur, bas, rudimentaire, faisant à
peine saillie au-dessus du sol, mais bien net et incontestable. Le
cimetière est tout entier composé de tours tangentes entre elles. On
peut donc affirmer qu’au XVe siècle encore, les sépultures des
Berbères Sanhadja étaient des redjems du type turriforme islamisés.
Chudeau signale dans l’Aïr des tombes analogues, dont la forme
suppose un cadavre étendu, mais qui ont l’architecture en pierres
sèches du redjem.
[Illustration : Fig. 7. — Tombeau de la sultane Tabeghount ould
Akhlakham, morte en 1898. (Tamanr’asset.)
(Gravure extraite de _La Géographie_. Masson et Cie, édit.)]
La tombe figurée en D, figure 6, se trouve dans la vallée de
l’O. Kadamellet (Aïr) ; c’est un rectangle de 2 m. 50 sur
1 m. 10. Le pourtour en est dessiné par une rangée de grosses
pierres ; l’intérieur est une butte de terre soigneusement
recouverte de pierres plates. Lorsque la jonction se faisait mal,
la terre restant à découvert, une pierre plate recouvrait le trou
(ombrées sur le croquis). Le grand côté du rectangle est orienté
N.-S. il n’y a pas de chehed. Cette absence de chehed ne prouve
pas que la tombe soit préislamique ; on sait combien les Touaregs
du nord sont peu croyants ; à Tamanr’asset, un parallélipipède
rectangle bien construit est la tombe d’un Touareg que, paraît-il,
Aïtarel l’aménokal, mort en 1900, avait connu ; cette tombe
n’a pas de chehed.
Voici d’ailleurs de quelle façon Chudeau décrit les rites actuels
de sépulture, et les tombes authentiquement contemporaines. Les
tombes modernes de Touaregs se rapprochent de toutes les tombes
arabes ; la fosse, profonde d’une soixantaine de centimètres,
et large d’autant (une coudée et quatre doigts), a sa longueur
orientée N.-S. ; le corps enseveli d’un linceul est couché sur
le côté droit, la tête au sud et tournée vers l’est (vers la
Mecque). On recouvre le corps de grosses pierres plates, cimentées
parfois avec de l’argile et l’on achève de remplir la fosse avec
des cailloux ; le pourtour de la tombe est marqué par une rangée
de grosses pierres. Pour les hommes on place deux cheheds l’un à
la tête et l’autre aux pieds ; pour les femmes un chehed à la
tête et deux aux pieds. On choisit pour ces cheheds des pierres
longues à section rectangulaire ; pour les tombes d’hommes, et
pour le côté de la tête dans les tombes de femmes, le grand côté
de cette section est orienté E.-O. : dans les tombes de femmes les
deux autres cheheds, presque contigus, ont leur grand côté orienté
N.-S. (cf. fig. 7). Les croquis E, E′, F (fig. 6) représentent
des tombes de Tamanr’asset. Les cailloux de remplissage forment
une légère saillie dont la ligne médiane est souvent marquée
par une série de cailloux blancs (quartz) plus gros (F). Les
autres cailloux sont de couleur quelconque. Dans le cimetière de
Tamanr’asset la plupart des tombes ont, du côté de la tête,
un pot de terre ou une écuelle de bois remplie de cailloux ; elles
ressemblent ainsi beaucoup à celles des oasis et du M’zab. (Voir
pl. XIII, phot. 26.) Quatre seulement sur les quinze qui constituent
le cimetière présentent un bâton fiché dans le sol, près du
chehed sud. Dans le cimetière d’Iferouane (Aïr) les tombes sont
encore du même type, mais les pots pleins de cailloux font défaut,
et les bâtons existent à toutes les tombes : le bois, rare dans
le Hoggar, est commun dans l’Aïr. Dans le cimetière d’Agulac
(Aïr), village actuellement abandonné, les cheheds du côté de
la tête portent en arabe une courte inscription (2 ou 3 mots).
[Illustration : Fig. 8. — Tombeau de noble Touareg (Tamanr’asset).
(Figure extraite de _La Géographie_, Masson et Cie, édit.)]
Les tombes dont il vient d’être question sont celles des Imr’ads
et des Haratins. Celles des Touaregs nobles en diffèrent par la
présence d’une enceinte elliptique, percée vers l’ouest d’une
ou de deux entrées qui donnent accès dans une allée d’ordinaire
bien sablée qui entoure la tombe ; vers l’est l’enceinte
présente vers l’extérieur une saillie avec une pierre debout,
c’est le lieu de prières orienté vers la Mecque. Cette enceinte
varie dans sa hauteur ; elle est parfois seulement indiquée par une
rangée de grosses pierres comme dans les deux tombes sur les figures
7 et 8 ; plus rarement elle est constituée par un véritable mur qui
rappelle un chouchet. Ces tombes de Touaregs nobles sont communes
dans le Hoggar, mais ne sont pas spéciales à cette région. Le
cimetière abandonné de Takaredei (25 k. N.-O. d’Agadès) en
contient quelques-unes.
Manifestement, à travers les rites islamiques, la vieille
architecture funéraire transparaît ; il est tout à fait
remarquable, en particulier, que les tombes de nobles aient une
enceinte en pierre et un couloir d’accès, dans lesquels il semble
impossible de ne pas reconnaître les « soutaches » des redjems
au Tassili.
De cette continuité dans le type des tombes, au fil de l’évolution
graduelle, les Touaregs eux-mêmes ont quelque conscience, encore
qu’un peu vague.
On a déjà dit que, dans le nord, en Algérie, le caractère
funéraire des redjems est profondément oublié de la
population. Il n’en est plus de même au sud dès qu’on
arrive dans l’Ahnet. Les Touaregs savent très bien que leurs
redjems sont des tombeaux, et ils les entourent d’une certaine
vénération. Duveyrier a vu à Radamès « des tombeaux en forme
de butte sur lesquels les femmes des Touareg allaient se coucher
lorsque les Touareg étaient en expédition et où elles obtenaient
des nouvelles, etc. ».
Des anecdotes de ce genre courent le Sahara. On m’a parlé, par
exemple, d’un Touareg égaré, séparé de sa caravane ; il passe
la nuit sur un redjem et il voit en rêve le lieu précis où campe
la caravane, si bien qu’il la rejoint le lendemain.
En pays Touareg les redjems sont assurément l’occasion de
phénomènes psychiques, de l’ordre de ceux qu’on classe chez
nous, dans les revues spéciales, sous le nom de vue à distance,,
télépathie, etc.
Les Touaregs ne consentiraient pas à violer un redjem : ils le
laissent pourtant fouiller sous leurs yeux par un Européen avec une
parfaite indifférence ; le sacrilège ne les choque plus du moment
qu’ils n’en ont pas la responsabilité directe. C’est qu’ils
sont assez islamisés pour avoir perdu tout intérêt à leur propre
passé préislamique ; ils en ont même perdu la conscience, ils ne
le voient plus comme leur propre passé à eux. A Ouan Tohra les
fouilles ayant amené l’exhumation de quelques squelettes, les
Touaregs se sont étonnés de les trouver pareils à des ossements
quelconques ; ils les auraient attendus gigantesques ; d’après
leurs légendes c’est une race surhumaine et disparue qui dort sous
les « izabbaren » (c’est le nom touareg des redjems). _Grandiaque
effossis mirabitur ossa sepulchris_, l’homme est partout le même,
au Hoggar ou dans la vallée du Pô.
Il ne faut pourtant pas être trop absolu, puisqu’il existe au
Hoggar des izzabaren tout à fait semblables aux redjems du type
habituel, mais qui sont les tombeaux de personnalités déterminées
ancêtres des Touaregs. Le tombeau de Tin Hinan est un aveu indirect.
=Autres monuments lithiques.= — Les redjems n’ont donc plus
rien de mystérieux, leur histoire peut être considérée comme
déchiffrée dans les grandes lignes.
Ils ne sont pas les seuls monuments lithiques notés au passage. Au
bas des pentes du dj. Mekter, à huit kilomètres environ à
l’est d’Aïn Sefra, le capitaine Dessigny a trouvé un cercle
régulier circonscrit par des pierres debout fichées en terre ;
il y a fait des fouilles qui n’ont donné aucun résultat. J’ai
vu ce monument rudimentaire, le seul de ce genre si je ne me trompe
qui ait été signalé en Algérie (mais cela ne veut pas dire le
seul qui existe). Je lui trouve une grande ressemblance avec des
monuments du même genre, que j’ai relevés au Sahara.
[Illustration : Fig. 9. — Monuments en pierres sèches (pavages
à fleur de sol).
1. Cercle de Toloak. — 2. Cercle d’Ouan Tohra. — 3 et
4. Rectangles à Ouan Tohra. — 5. Mosquée touareg. — 6. Dessin
en pierres sèches dans l’O. Akifou. — Les figures sont orientées
comme une carte de géographie.
(Figure extraite de _L’Anthropologie_, Masson et Cie, édit.)]
Un de ceux que j’ai vus de plus près, et le seul que j’aie
soigneusement fouillé, se trouve à Taloak. Le cercle est
parfaitement régulier, on peut croire qu’il a été tracé au
cordeau. Le mur qui le circonscrit, au ras du sol, est fait de
six rangées de pierres debout, chaque rangée inscrite dans la
précédente, et tout cela d’un appareil assez soigné. Ce mur
a 1 mètre d’épaisseur. La partie centrale du cercle, libre de
pierres a 7 mètres de diamètre. Notons que les pierres ne sont
pas posées sur le sol mais profondément enracinées.
J’ai vu, en passant, des cercles tout à fait semblables à
diverses reprises, à six kilomètres au nord d’Ouan Tohra, dans
l’oued Ebedakad (Adr’ar des Ifor’ass) ; le colonel Laperrine
en a photographié. (Voir pl. XIV, phot. 27.)
Chudeau en signale un certain nombre au Hoggar, près d’Abalessa, à
12 kilomètres au sud de Tamanr’asset, dans l’oued Tinfedet (sud
du Hoggar) au sud des tilmas : sur ce dernier point le type est assez
aberrant, de petites dimensions, 2 mètres seulement de diamètre :
Dans l’Aïr, Chudeau a vu de grands cercles à 10 kilomètres au
nord-ouest d’Iferouane, à 7 kilomètres au nord de Salem-Salem,
dans un cimetière musulman. (Voir fig. 10.)
Détail intéressant, il note l’emploi de cailloux blancs (quartz)
pour paver soit l’intérieur du cercle, soit des bandes intercalées
entre circonférences concentriques. (On a vu que l’usage décoratif
du quartz s’est conservé dans la technique des tombeaux modernes.)
Foureau lui aussi a vu ces grands cercles (fig. 384, p. 1081). Barth
est le premier qui les ait signalés à 200 kilomètres dans l’est
de Mourzouk[61].
En somme ils sont anciennement connus, ils ont été notés par
tous les voyageurs, ils sont fréquents et épars sur tout le Sahara
central. Il y a quelques types aberrants.
Auprès du puits d’Ouan Tohra (à 200 mètres au sud)
un autre cercle de 5 mètres de diamètre présente quelques
particularités. Le mur de pierres qui le circonscrit est interrompu
par une porte qui s’ouvre à l’est. Et juste en face, à l’autre
extrémité du diamètre, le mur s’épaissit en une plate-forme
ovale, dont le grand arc est dans la prolongation du diamètre. (Voir
fig. 9, no 2.)
Enfin à quelques mètres de là, auprès du même puits d’Ouan
Tohra, un autre monument est tout à fait différent de forme, mais
doit être rangé, je crois, dans la même catégorie. Il s’agit
toujours de murs au ras de terre, il serait peut-être plus exact de
dire des dessins en pavage. Mais ici ce n’est plus un cercle qui
est dessiné. C’est un rectangle long de 5 mètres et large de
4. L’un des grands côtés fait défaut complètement, celui de
l’est, et de ce côté, où le rectangle est ouvert, à quelques
mètres, inscrit dans la prolongation des petits côtés, se trouve
un autre rectangle beaucoup plus petit (2 m. 50 de grand diamètre),
séparé en deux compartiments par un cordon de pavage. Chudeau
signale un monument de ce genre à Tin Amensar (oued Tit). (Voir
fig. 9, nos 3 et 4 et fig. 10, F.)
L’idée qu’on ait affaire ici à des monuments funéraires doit
être, je crois, tout à fait écartée. En effet, j’ai fouillé
sérieusement le grand cercle de Taloak : partout à l’intérieur
du pavage annulaire j’ai trouvé tout de suite le sol naturel,
non remanié, je n’ai pas vu trace d’un tombeau. En revanche, à
la surface du sol ou à une profondeur insignifiante, on rencontre
des débris de poteries, du bois carbonisé, des cristaux fragiles
mélangés à la terre, et qui n’ont pas supporté le voyage, mais
qui ont paru être du salpêtre ou des nitrates quelconques. Faut-il
croire que, à l’intérieur de ce cercle, on a fait des sacrifices,
qui ont imprégné le sol de produits organiques ? Il semble difficile
en tout cas de lui prêter un caractère autre que religieux.
[Illustration : Fig. 10.
A, 10 kilomètres au nord-ouest d’Iferouane. — B, 12 kilomètres
au sud de Tamanr’asset. — C, 7 kilomètres au nord de Salem-Salem,
dans un cimetière musulman. — D, près d’Abalessa. — E,
oued Tinfedet (sud du Hoggar) au sud des Tilmas. — F, oued Tit,
près de Tin Amensar.
(Figure extraite du _Bulletin de la Société d’anthropologie_.)]