de ce climat de mort, la partie du Sahara qui nous occupe était
bien outillée. Les puissantes ramifications de l’O. Messaoud
étaient un monumental système d’irrigation naturelle susceptible
de conduire les pluies de l’Atlas jusqu’au cœur du désert,
jusqu’à Taoudéni. Et apparemment elles n’y ont failli qu’à la
longue et progressivement, à mesure qu’elles s’engorgeaient. Si
l’on en doute, qu’on songe à ce fait incontestable : des crues
alimentées par les pluies de l’Atlas entre Figuig et Aïn Chaïr,
en suivant le chenal de l’O. Saoura, parvenaient il y a cinquante
ans à Haci Boura, il y a dix ans à Tesfaout. Mais l’O. Saoura
est le seul, entre tant de fleuves puissants, qui soit resté à peu
près libre de sable. Qu’on imagine le centre d’attraction et de
vie qu’a dû être l’O. Messaoud, lorsqu’il colligeait toutes
les pluies de l’Atlas entre Laghouat et l’O. Draa ! Un souvenir
de cette époque meilleure s’est conservé dans la mémoire des
indigènes, et, semble-t-il, dans le nom même de l’O. Messaoud,
le « bienheureux ». Que le lit de l’O. Messaoud ait constitué
jadis une route accessible jusqu’à Taoudéni aux bourriquots
chargés de dattes, voilà qui n’est plus si invraisemblable,
et cette légende pourrait bien être un souvenir.
Lors de la conquête de l’Algérie, cette puissante barrière
de grands ergs, entrevue au sud de l’Atlas, passait pour
infranchissable ; elle ne l’est pas à coup sûr à la circulation
des caravanes, mais c’est pourtant bien une barrière, qui coupe
au cœur du Sahara sa part d’humidité et de vie. Or, elle s’est
édifiée lentement et grain à grain, elle n’a pas atteint du
premier coup son étanchéité actuelle. Encore aujourd’hui elle
a son point faible, la brèche de la Saoura. Qui sait à quelle
époque peut-être récente d’autres brèches bienfaisantes se
sont obstruées définitivement ?
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XI.
[Illustration : Cliché Cauvin
21. — UN TROU D’EXPLOITATION A TAOUDÉNI
Au sommet les déblais ; au-dessous couches d’alluvions ; au fond
le banc de sel.]
[Illustration : Cliché Cauvin
22. — LA FALAISE D’ÉROSION QUI LIMITE LA CUVETTE DE TAOUDÉNI.]
III. — =Taoudéni.=
Sur l’O. Messaoud et ses dunes, dans les pages qui précèdent,
on a coordonné des observations recueillies sur le terrain. Dans
les lignes qui suivent, on essaiera de systématiser un tout petit
nombre de faits, de renseignements indigènes et de probabilités,
qu’il serait plus sage d’appeler des conjectures, sur un immense
pays inexploré. C’est une entreprise qui a son côté dangereux,
on ne se le dissimule pas. Mais, d’autre part, il paraît impossible
de ne pas formuler sommairement quelques hypothèses très simples,
qui se présentent naturellement à l’esprit, et qui cadrent avec
tous les faits connus.
Au nord-ouest de Tombouctou s’étend le Djouf, qu’on nous
représente comme une immense cuvette, couverte de dunes.
En relation avec ce Djouf paraissent être de nombreuses mines de sel,
Taoudéni, Trarza, les salines beaucoup plus occidentales de Tichitt
qui alimentent le commerce d’Oualata et de Nioro. Elles sont encore
peu connues : Caillié a vu Trarza, le lieutenant-colonel Laperrine et
le capitaine Cauvin ont vu Taoudéni. Les produits de l’extraction
sont, en revanche, très répandus au Soudan, de longues dalles
minces d’un facies uniforme, quelle qu’en soit la provenance.
Quel est l’âge de ce sel ? Par analogie avec l’Algérie, qui
est il est vrai, bien lointaine, on pourrait par exemple le supposer,
_a priori_, triasique. Mais il faut avouer qu’il est beaucoup plus
naturel d’y voir un dépôt récent[40].
Le lieutenant Cortier, compagnon du capitaine Cauvin, a décrit
avec une netteté minutieuse la succession des couches dans les
trous d’exploration à Taoudéni[41]. Elles sont parfaitement
horizontales.
Au sommet, une couche d’argile, pétrie de gypse en fer de
lance, mélangée de cristaux de sel, rouge et passant au vert en
profondeur. Cette couche argileuse, de 5 à 6 mètres de puissance,
repose sur une première couche de sel compact, épaisse de 0 m. 25 à
0 m. 30. Ces deux premières couches sont bien visibles, au-dessous
des déblais, sur la photographie ci-jointe, due à l’obligeance
du capitaine Cauvin. (Voir pl. XI.)
Au-dessous, on rencontre deux autres couches de sel interstratifiées
de faibles épaisseurs d’argile, quelques centimètres. Et plus bas
encore on pourrait exploiter d’autres couches de sel, mais « dès
que la troisième est enlevée, l’eau jaillit de toutes parts ».
Les gros commerçants maures, qui ont ce qu’on pourrait appeler
l’entreprise de l’exploitation, Mohammed Béchir, par exemple,
que j’ai pu interroger à Tombouctou, insistent beaucoup sur ces
infiltrations d’eau, qui mettent au travail un gros obstacle,
inattendu au Sahara. Ils ajoutent que dans les excavations inondées
et abandonnées la couche de sel exploitée se régénère elle-même
dans la saumure et redevient à la longue exploitable. Enfin
les indigènes ont affirmé au lieutenant Cortier avoir trouvé
« dans l’argile mêlée de sel des ossements et des empreintes
d’hippopotames et de caïmans ». La description du lieutenant
Cortier, illustrée par la seconde photographie ci-jointe du capitaine
Cauvin, permet d’imaginer aisément la morphologie du pays. Les
salines tapissent le fond d’une cuvette entourée de tous côtés
par des falaises et des garas ; une photographie représente la
gara qui surplombe Taoudéni. (Voir pl. XI.) Dans cette cuvette
un grand oued, au lit humide, l’O. Telet, débouche dans « des
gorges sauvages ».
La petite cuvette de Taoudéni est inscrite dans une autre beaucoup
plus grande, qui est la partie orientale du Djouf. Le long de
l’itinéraire Cauvin, la limite méridionale du Djouf, à cent
kilomètres au sud de Taoudéni, est marquée par la falaise de
Lernachich, haute de 80 mètres et longue de 140 kilomètres. Tout
ce qui a été vu du Djouf est sculpté de falaises et de garas.
Comme Lenz l’avait déjà signalé, le Djouf oriental est moins
élevé que Tombouctou d’une centaine de mètres, mais la cuvette
de Taoudéni est le point le plus déprimé, en contre-bas d’une
soixantaine de mètres.
En somme, ce que le Djouf oriental, tel qu’on nous le décrit, a de
plus caractéristique, c’est son modelé. Toutes ces falaises sont
de composition identique, une alternance de grès et d’argiles en
couches horizontales. Il serait dangereux de rechercher l’âge de la
formation ; peut-être doit-on dire pourtant qu’un échantillon de
grès envoyé au Muséum contient des sphéroïdes, au vu desquels
on n’hésiterait pas à le proclamer albien s’il avait été
trouvé au Touat (grès à sphéroïdes du Touat et du Gourara).
Quel que soit l’âge de cette formation, ce qui est évident
en tout cas, c’est qu’elle a été sculptée par une érosion
énergique et jeune.
D’autre part, les salines sont exactement là ou on pouvait
attendre un chott, au point le plus déprimé, dans une cuvette
où débouche un oued ; elles sont encore humides ; les bancs de
sel alternent avec des couches d’argiles gypseuses et salées ;
tout cela cadre bien avec l’hypothèse d’une cuvette qui aurait
joué, pour un grand oued venu de l’est ou du nord-est, le même
rôle que le Melr’ir et le Djerid tunisien pour l’Igargar.
Sur cette cuvette nous avons par ailleurs des renseignements, et nous
serons conduits à formuler des hypothèses qu’on doit se borner
ici à indiquer sommairement[42]. On sait qu’une mer crétacée et
tertiaire a couvert le Soudan jusqu’au Tchad et jusqu’à Bilma. Un
dernier reste de cette Méditerranée africaine a subsisté dans
l’ouest jusque dans la première période de l’âge quaternaire
(?) ; elle a laissé des fossiles pléistocènes marins (marginelles
et colombelles) sur le pourtour méridional du Djouf, de Tombouctou
à la Maurétanie. Il semble donc que l’oued Messaoud a dû s’y
jeter, comme d’ailleurs à coup sûr le Niger.
D’autre part, le coude du Niger, d’un dessin si particulier,
et qui ramène les embouchures du grand fleuve sous le parallèle de
ses sources, semble résulter d’une capture récente. Autrefois,
et peut-être jusqu’à une époque récente, historique, le Niger
coulait au nord et se déversait dans le Djouf, par le lac Faguibine,
la vallée bien marquée de Ouallata, et les salines de Tichitt
(?). Sur cet ancien Niger on retrouve au Soudan des souvenirs un peu
légendaires, comme au Touat sur l’ancien oued Messaoud. Le vieux
lit d’ailleurs n’est pas encore complètement mort, il achève
de s’assécher sous nos yeux avec le lac Faguibine.
Ainsi donc cette cuvette basse du Djouf, ancienne mer pléistocène,
aurait été le réceptacle commun de toutes les eaux descendues de
l’Atlas au nord et du Fouta-Djallon au sud. Le Niger et l’oued
Messaoud y auraient voisiné, établissant ainsi une ligne de
verdure et de vie à travers tout le Sahara, et précisément dans
la région aujourd’hui la plus désolée. A cette hypothèse
la zoologie apporte une confirmation. M. Germain (appendice X)
signale au Touat et au Hoggar une coquille _Planorbis salinorum_,
qui n’avait été trouvée jusqu’ici que dans les ruisseaux
de l’Angola. Au sud comme au nord le désert semble repousser les
fleuves et les force à rétrograder vers leurs sources ; il a conquis
ainsi récemment de grandes régions qui devaient leur vie aux pluies
lointaines, acheminées par les fleuves, comme l’Égypte aux pluies
d’Abyssinie canalisées par le Nil. Depuis que l’humanité a des
annales, c’est-à-dire depuis 2000 ou 3000 ans, on n’a jamais
constaté avec certitude un changement de climat, en particulier
sur les bords de la Méditerrannée, si proches et si dépendants
du Sahara.
Quand nous nous trouvons en présence de témoignages qui semblent
indiquer un progrès récent et considérable du désert, il est
donc difficile d’invoquer une péjoration du climat ; mais il est
certainement permis de supposer un processus mécanique, et non pas
climatique de desséchement.
Que le Sahara ait pu voir s’accomplir, à une date peu reculée,
de pareils bouleversements du régime hydrographique, il est
naturel qu’on éprouve quelque répugnance à l’admettre, et
il est facile de concevoir en effet que, sommairement exposés,
ils semblent fâcheusement romanesques. C’est, je crois, qu’on
n’a jamais mis en lumière la véritable origine et le rôle
des dunes. Qu’en Chine, l’embouchure du Hoang-ho se soit
déplacée de 500 kilomètres, on n’en est pas surpris parce
que l’instabilité des alluvions deltaïques est un phénomène
classique pour les morphologistes. Ils ne se rendent pas compte
que les sables désertiques, dont la mobilité dangereuse n’a pas
besoin d’être démontrée, ont avec le régime hydrographique des
rapports exactement aussi étroits que les alluvions, puisque ce sont
précisément des alluvions desséchées. Dans un pays en voie de
desséchement désertique, les fleuves ont dans les sables de leurs
lits et de leurs cuvettes les germes d’une maladie progressivement
et rapidement mortelle. Du moins a-t-on essayé de le démontrer.
Ajoutons enfin que cette maladie est particulièrement grave dans un
pays comme le Sahara, où les oueds, même quaternaires, semblent
bien avoir abouti pour la plupart à des cuvettes fermées. Ainsi
que le fait observer avec raison M. Chudeau, « lorsqu’un fleuve
arrive à la mer, les sédiments qu’il y dépose ont un volume
relatif trop faible pour agir rapidement sur le niveau de base. Il
n’en est plus de même dans un bassin fermé ; le niveau de base se
surélève constamment ; la pente des fleuves devenue de plus en plus
faible ne leur permet plus de lutter contre l’ensablement d’une
manière efficace ; en même temps les marécages qui, en pays plat,
sont si fréquents dans les parties basses des vallées, remontent
constamment vers l’amont, donnant naissance aux maaders », aux
sebkhas, et aux regs.
[Note 12 : Lieutenant Niéger, _Levé d’itinéraire_ (_Bulletin
du Comité de l’Afr. fr._, Supplément de février 1905, p. 53).]
[Note 13 : Voir la carte (hors texte) et l’appendice I, p. 339.]
[Note 14 : Le sergent Fremigacci avait vu H. Boura et H. Rezegallah,
et fait dit-on à ses supérieurs sur l’O. Messaoud des rapports
oraux qui n’ont pas réussi à forcer l’attention. (Cf. Mussel
dans _Bulletin du Comité de l’Afr. fr._, août 1907, p. 311.)]
[Note 15 : S’écrit aussi Djaghit, ou Djagteh.]
[Note 16 : Voir les cartes (hors texte) et l’appendice I, p. 339.]
[Note 17 : S’écrit aussi Tikkiden (Niéger) ? Voir l’orthographe
tifinar’ dans l’appendice IV, p. 350.]
[Note 18 : On trouvera en appendice l’orthographe exacte en tifinar
de Azelmati. C’est sans doute une racine berbère. Les Arabes en
donnent une étymologie qui est imaginaire mais caractéristique
az-zell-mat : qui s’égare périt ; dans cette immense étendue
sans points de repère le voyageur qui perd la direction est condamné
à mort.]
[Note 19 : Nos carnets météorologiques, contenant les cotes
barométriques, sont à l’étude au bureau météorologique
central. Les conclusions seront publiées dans le second volume.]
[Note 20 : M. le capitaine Mussel a dressé une carte de l’erg,
dont je dois la communication à l’obligeance de l’auteur et
à celle de M. de Flotte-Roquevaire. Je suis heureux de voir que
M. Mussel à la suite d’une longue campagne dans les dunes,
se range au point de vue qu’on a essayé de défendre dans ce
chapitre. C’est une confirmation précieuse de sa justesse (voir
_Bulletin du Comité de l’Afr. fr._, août 1907).]
[Note 21 : Capitaine Flye Sainte-Marie. _Dans l’ouest de la
Saoura. Une reconnaissance vers Tindouf_ (_Renseignements col. et
documents Comité Afr. fr..._, XV, 1905), p. 534.]
[Note 22 : Voir la carte du Maroc par de Flotte de Roquevaire, 1 :
1000000 (Paris, 1904).]
[Note 23 : Niéger, art. cité, p. 482.]
[Note 24 : Communication orale de M. Niéger.]
[Note 25 : _Canis Zerda_ L.]
[Note 26 : Supplément au _Bulletin du Comité de l’Afrique
française_ d’avril 1907, p. 77 et 90.]
[Note 27 : Supplément au _Bulletin du Comité de l’Afrique
française_ de juin 1907.]
[Note 28 : _Id._, p. 143.]
[Note 29 : Le pluriel de foggara est fgagir, mais on évitera de
l’employer.]
[Note 30 : E. Reclus dans H. Schirmer, _Le Sahara_ (Paris, 1893),
p. 159.]
[Note 31 : A. de Lapparent, _Traité de Géologie_ (5e édition,
Paris, 1906), p. 149.]
[Note 32 : _Bull. Comité Afr. fr._, supplément de décembre, 1905,
p. 534.]
[Note 33 : A. de Lapparent, ouvr. cité, p. 150.]
[Note 34 : Inutile de mentionner, autrement que pour mémoire,
l’hypothèse manifestement erronée du capitaine Courbis (voir
H. Schirmer, _Le Sahara_, p. 158, note 5).]
[Note 35 : Elisée Reclus, _Nouvelle Géographie universelle_, XI
(Paris, 1886), p. 792.]
[Note 36 : A. de Lapparent, ouvr. cité, p. 151 (d’après
J. Walther).]
[Note 37 : A. de Lapparent, ouvr. cité, p. 150.]
[Note 38 : Dans cet ordre d’idées, je renonce à tout
développement au sujet des dunes parlantes, ou plutôt ronflantes,
souvent étudiées (Girard, _Évolution comparée des sables_,
1903). Je mentionne seulement que la dune ronfle au poste de Tar’it,
avec le bruit d’une batteuse à blé et aussi, je crois, au poste
de Beni Abbès. Il serait intéressant de savoir si l’état de
l’atmosphère et la direction du vent ont une influence sur le
phénomène. Nous avons entendu la dune crier sous nos pas, avec une
voix toute différente, dans un entonnoir de sable à pentes raides,
au nord d’In Ziza.]
[Note 39 : Voir déjà là-dessus : G. Rolland, _Hydrologie du
Sahara algérien_ (Documents relatifs à la mission dirigée au sud
de l’Algérie par M. A. Choisy, tome III, 1895), p. 31.]
[Note 40 : M. G.-B.-M. Flamand, d’après les notes et les
échantillons de M. Niéger, conclut à un âge quaternaire probable.]
[Note 41 : Lieutenant Cortier, _De Tombouctou à Taoudéni_ (La
Géographie, XIV, 15 décembre 1906, p. 329).]
[Note 42 : On en donnera le détail dans le second volume consacré
au Soudan ; voir d’ailleurs : _Annales de Géographie_, 15 mars
1907, p. 129.]
CHAPITRE III
=ETHNOGRAPHIE SAHARIENNE=
Dans les pages qui suivent on a essayé d’exposer les résultats
ethnographiques du voyage.
Les documents étudiés se classent en trois catégories — monuments
rupestres (surtout des tombeaux) — gravures rupestres — armes
et outils néolithiques.
I. — Les Tombeaux (Redjems).
Dans toute la zone parcourue — Sud-Oranais et Sahara — il n’y
a pas de monuments mégalithiques de la catégorie dolmens. A tout le
moins il n’en a jamais été signalé. Notons pourtant que Duveyrier
a dessiné auprès de R’adamès un « cist » analogue à ceux
qui ont été décrits à Djelfa en compagnie de dolmens[43]. Mais
R’adamès appartient encore au Sahara littoral.
On a signalé d’autre part quelques pierres debout. Foureau
en a photographié une[44], qui surmonte une tombe, et à propos
de laquelle il note : « Je n’ai jamais rencontré au Sahara de
sépulture comportant un tel monolithe. » Pour rare qu’il soit le
fait n’est pas isolé ; Chudeau signale à Tit deux monolithes de
ce genre, l’un associé à une tombe (fig. 3C), et l’autre isolé
mais dans une sorte de champ funéraire (fig. 2B) ; M. Benhazera en
a vu une dizaine groupés près de la gara de Tilketine, aux sources
de l’oued In Dalladj, dans la koudia du Hoggar[45]. M. Benhazera
a noté sur deux d’entres elles des inscriptions tifinar’. Il
mentionne leurs dimensions moyennes, « une hauteur de 2 m. 60 et
une largeur de 25 centimètres environ _sur chacune de ses quatre
faces unies et lisses_ » ; ce dernier trait laisserait croire
qu’on est en présence d’un fragment de colonnade basaltique ;
Motylinski signale au Hoggar l’usage ornementatif de semblables
fragments[46]. Chudeau a observé de même la médiocre épaisseur
des monolithes à Tit, une quinzaine de centimètres de diamètre ;
et la pierre debout figurée par Foureau est évidemment de même
type. Ces colonnettes minces, qui portent parfois des inscriptions,
et qui sont fréquemment associées à des tombeaux, font songer à
des stèles funéraires barbares. Dans l’état de nos connaissances
le rapprochement ne saurait être une explication. Du moins peut-on
affirmer, je crois, que ces pierres debout, d’ailleurs très rares,
ne sont pas des menhirs, au sens usuel du mot. Elles n’ont pas
de rapport avec les énigmatiques Esnamen de R’adamès dessinés
par Duveyrier.
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XII.
[Illustration : Cliché Gautier
23. — GRAND REDJEM DU TYPE LE PLUS FRUSTE
Nord d’Aïn Sefra (A de Teniet R’zla).
Une tranchée l’entaille jusqu’au sol.]
[Illustration : Phototypie Bauer, Marchet et Cie, Dijon
Cliché Gautier
24. — REDJEM B D’AÏN SEFRA (dj-Mekter)
Après les fouilles, qui ont donné un mobilier en cuivre et en fer.
On voit éparses autour de l’orifice les dalles qui constituaient
la chambre funéraire.]
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XIII.
[Illustration : Cliché Gautier
25. — REDJEM D DE BENI-OUNIF pendant les fouilles.
Autour de l’orifice, dans lequel un ouvrier est accroupi, on
distingue les écailles de grès fixées dans le sol.]
[Illustration : Cliché Gautier
26. — CIMETIÈRE ACTUEL (Charouïn)
On distingue, aux extrémités de chaque tombe, les deux pierres
debout (chehed), comme aussi les cruches cassées et les écuelles
funéraires.]
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XIV.
[Illustration : Cliché Laperrine
27. — CERCLE DE SACRIFICES (?)]
Menhirs, comme dolmens, sont donc inconnus au Sahara, où pourtant
les matériaux pour les édifier abondent, gneiss, quartzites, grès,
qui se débitent facilement en grandes dalles. C’est une lacune
significative. Car les dolmens abondent au contraire dans toute la
zone méditerranéenne, de Tanger à l’Enfida tunisienne[47].
En revanche, sur tout l’immense parcours, d’Aïn Sefra jusqu’au
Niger, on rencontre, pour ainsi dire à chaque pas, des sépultures
qui rentrent toutes dans la même catégorie, celle des redjems.
La dénomination de _redjem_ (pluriel _ardjem_) a été adoptée par
M. le Dr Hamy ; elle est donc déjà connue et il y a tout intérêt
à la conserver ; d’ailleurs il n’en existe pas d’autre. Les
sépultures de ce genre ont été l’objet déjà de bien des
travaux, on les a désignées presque toujours sous la double
dénomination de _bazina_ et de _chouchet_, dont chacune désignait
une variété particulière[48] ; mais il y a certainement intérêt
à réunir ces variétés diverses dans une catégorie unique à
laquelle il faut donner un nom.
Une observation préliminaire s’impose pourtant. Le mot redjem,
en arabe vulgaire, s’applique à tout tas de pierres, quel
qu’il soit, à ceux qui ont un caractère de signal, jalonnant
le chemin ou marquant l’emplacement d’un puits, ou encore un
caractère religieux[49], à ceux mêmes qui ont été dressés par
les géodèses du service topographique, tout aussi bien qu’à
ceux qui sont en réalité des tombeaux, mais qui d’ailleurs,
très fréquemment, n’en ont pas l’air. A vrai dire, la plupart
des indigènes ne soupçonnent pas que ces tas de pierres puissent
éventuellement recouvrir un cadavre, et, lorsqu’on fouille,
l’apparition des ossements provoque toujours une stupeur chez
les ouvriers.
Il est donc bien entendu que nous employons le mot redjem dans un
sens détourné de celui qu’il a en arabe, les redjems dont il
s’agit sont exclusivement les funéraires.
=Distribution.= — L’énumération des points où j’ai constaté
la présence de redjems est assez longue.
Il s’en trouve tout autour d’Aïn Sefra, non seulement un groupe
important à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest du village,
au pied du djebel Morghad[50], et un autre à cinq kilomètres au
sud-est sur les premières pentes du djebel Mekter, mais encore en
bien d’autres points de la vallée.
Le Dr Hamy, d’après M. de Kergorlay, en signale à proximité de
l’oasis de Mograr Tahtani.
J’en ai relevé auprès de Beni Ounif, de Ben Zireg, de Bou Yala, de
Fendi, auprès du puits de Haci el Aouari, auprès de Colomb-Béchar,
à Ménouarar, le long de la Zousfana à Ksar el Azoudj, et en
particulier auprès de Zaouia Fokania ; j’en ai relevé auprès
de Guerzim et de Ouarourourt dans l’oued Saoura, dans la chaîne
d’Ougarta au voisinage de l’erg er Raoui, entre Ksabi et Charouin,
au pied de la gare Zaledj non loin du puits de Mallem.
Je n’en ai pas vu, encore que j’en aie cherché, auprès des
ksars « actuels » du Touat, qu’il y a de bonnes raisons, il est
vrai, de croire très récents, mais on en trouverait au dire des
indigènes, auprès des « anciens » ksars, situés à quelques
kilomètres à l’est de la palmeraie.
Il en existe auprès de Haci Rezegallah.
Les redjems sont fréquents dans l’Ahnet ; je cite en particulier
les groupes de Taloak et de Ouan Tohra que j’ai étudiés.
Il en existe à In Ziza, et on les retrouve nombreux dans l’Adr’ar
des Ifor’ass, en particulier dans les oueds In Ouzel, Taoudrart,
Tougçemin où j’ai fait séjour ; j’en ai d’ailleurs noté au
passage tout le long de mon itinéraire, au pied de l’Açeref, dans
l’oued Koma, dans l’oued Ebedakad, dans l’oued Kidal, au puits
de Tabankor ; je crois en avoir vu sous bénéfice d’inventaire,
c’est-à-dire de fouilles qui n’ont pas été faites, jusque sur
les bords du Niger, au Tondivi. D’ailleurs le lieutenant Desplagnes
mentionne des redjems au Soudan nigérien[51].
Chudeau en a relevé un grand nombre au Hoggar et Motylinski
dans la Koudia ; comme Duveyrier et Foureau dans le Tassili des
Azguers. M. Chudeau en signale dans le Tassili de l’oued Tagrira,
à In Azaoua, dans l’oued Tidek et aux environs d’Iferouane,
à Takarédei (20 kilomètres nord-ouest d’Agadès), et au puits
d’Assaouas (50 kilomètres au sud-ouest d’Agadès). Il en
signale encore dans l’Adr’ar de Tahoua, surtout entre Tahoua et
Matankari. Le capitaine Pasquier en a vu entre Gao et Menaka[52].
En revanche M. Chudeau croit que les redjems font tout à fait
défaut dans la région de Zinder et du Tchad (Tegama, Damergou,
Alakhos, Koutous).
En somme, dans les grandes lignes, leur distribution coïncide avec
celle des Berbères ; les redjems disparaissent dès qu’on arrive
dans les pays Haoussa et Bornouan.
Dans ces limites, leur répartition suggère un certain nombre
d’idées générales.