le sol et non pas dans le sable ; presque toujours aussi les
points d’eau jalonnent le lit d’un oued quaternaire (Saoura,
O. de Tabelbalet, Menakeb, O. Messaoud, etc.). Il y a d’extrêmes
différences au point de vue de l’humidité entre des fractions
d’erg toutes voisines. L’erg intermédiaire entre celui du Gourara
et l’Iguidi se subdivise en deux parties, l’erg Atchan et l’erg
er Raoui ; tous les deux méritent leurs noms (« assoiffé »
et « humide »). C’est que l’erg « humide » recouvre un
grand oued venu de l’Atlas. L’autre, emprisonné au nord dans
une cuvette sans affluent, est réduit à ses ressources locales
d’humidité. L’Iguidi et l’erg du Gourara sont manifestement
alimentés en eau par les grands oueds descendus de l’Atlas ou
des Eglab. Le vieux réseau quaternaire, tout enseveli qu’il
soit, conserve un reste de vie souterraine ; c’est lui qui fait
l’habitabilité de l’erg.
Dès lors on peut se demander si la présence de l’eau, sur certains
points privilégiés, n’a pas une influence sur la répartition
des dunes[34]. Dans certains cas ce n’est pas douteux. Il me
paraît évident, par exemple, que les grandes crues de la Saoura,
en balayant son lit jusqu’à Foum el Kheneg, contribuent à
arrêter la progression de l’erg. Il est évident aussi que les
sebkhas opposent à la dune une résistance vigoureuse ; celle de
Timimoun par exemple, assiégée au nord par d’énormes dunes,
reste franche de sable dans toute son étendue. Il est clair que
le vent n’a pas de prise sur le sable humide, et d’autre part,
sur cette immense étendue, rigoureusement plane et désolée, le
sable qu’il pousse n’est arrêté par aucun obstacle. Quel est
le rôle des bas-fonds humides où l’eau reste assez douce pour
alimenter de la végétation, parfois même arborescente (tamaris,
retem, etc.), et qu’on appelle des nebkas ? Il est difficile de
conclure. La végétation évidemment contribue à fixer le sable
local, mais elle fait obstacle et arrête au passage beaucoup de sable
en suspension. Une nebka est mamelonnée d’innombrables petites
dunes, dont chacune est couronnée par une touffe ou un arbuste ;
la plante pousse en hauteur désespérément pour échapper au sable
qui monte. C’est un des épisodes les plus curieux de la grande
lutte entre la dune et l’eau.
Au total, quelque incomplète que soit notre connaissance des causes,
le fait est hors de doute. Le tracé des ergs est bien un calque
grossier du réseau quaternaire enfoui. Mais ce n’est pas la seule
relation qu’on puisse signaler entre les deux.
Nous connaissons assez bien aujourd’hui la partie du Sahara comprise
entre l’Algérie et le Niger pour en esquisser une représentation
d’ensemble, dans laquelle la localisation des grandes masses de
dunes apparaît tout à fait curieuse. Elles sont dans les régions
déprimées. C’est dans la région de Tar’it, je crois, que les
altitudes maximum sont atteintes, environ 600 mètres à la base des
dunes. Mais l’erg de Tar’it n’est qu’un promontoire avancé du
grand Erg, qui dans son ensemble repose sur un socle moins élevé,
de 300 à 500 mètres. Les ergs soudanais sont encore plus bas, dans
le Djouf et sur les bords du Niger. Les parties élevées du Sahara,
hammadas « subatliques », plateau du Tadmaït, pays des Touaregs,
Tanezrouft, tout cela est rocheux, caillouteux, décharné et comme
épousseté, l’inverse de l’erg. Lorsqu’on y rencontre des
dunes, ce qui est rare, elles sont petites et d’ailleurs localisées
dans des dépressions relatives. C’est un étrange contraste : les
hauts sont impitoyablement balayés, raclés, polis et luisants : les
bas sont enfouis sous d’énormes amas de sable. En schématisant,
un peu, on pourrait poser la règle suivante : au-dessous de 500
mètres, région de l’erg ; au-dessus, zone des hammadas. Cela
revient à dire que la loi de la pesanteur a présidé à la
répartition des ergs. Voilà qui est singulier. Si mal connu que
soit encore le processus d’alluvionnement éolien, si on voulait
le définir et l’opposer à l’alluvionnement fluvial, on dirait,
il me semble, que le premier échappe aux lois de la pesanteur,
tandis que le second leur est étroitement soumis. Nous pouvons
déjà entrevoir que l’alluvionnement fluvial est moins étranger
à la répartition des dunes qu’on ne pourrait croire.
Regardons-y de plus près. L’Erg algérien se divise en deux grandes
masses : l’Erg oriental, au sud d’Ouargla, et l’occidental,
celui de Timimoun. Ils sont séparés par une grande étendue
de plateaux calcaires où passe la grande route de Laghouat,
Ghardaïa, el Goléa ; au sud de l’Algérie, c’est la seule
large brèche dans la muraille des sables. Or l’Erg oriental est
dans la cuvette de l’Igargar, l’Erg occidental dans la cuvette de
l’O. Messaoud. Ce dernier se subdivise en trois tronçons séparés
par de longs couloirs, au travers desquels ils tendent d’ailleurs
à se rejoindre. Chacun de ces trois tronçons correspond à ceux des
grands rameaux dont la réunion constitue l’O. Messaoud : l’erg de
Timimoun recouvre les oueds constitutifs de l’O. Gourara, l’erg
er-Raoui l’O. Tabelbalet, l’Iguidi l’O. Menakeb. On constate
une tendance à l’accumulation des dunes précisément au point
où les grosses ramifications quaternaires sont le plus serrées,
au point de convergence.
Passons aux amas de dunes plus petits et excentriques au Grand
Erg. Le couloir du Tidikelt entre le Tadmaït et le Mouidir-Ahnet
est, en sa qualité de dépression, assez sablonneux, In Salah est
assiégé par les dunes ; mais les agglomérations un peu notables,
les petits ergs, forment deux groupes bien localisés. L’un,
erg Iris-erg Tegan, est dans le grand maader au pied des pentes
concentriques du Mouidir où tous les oueds du Mouidir convergent pour
former l’O. Bota ; l’autre, erg Enfous, est dans une situation
curieusement symétrique, dans le grand maader de l’O. Adrem,
au point où convergent tous les oueds de l’Ahnet.
Plus au sud, entre l’Ahnet et In Ziza, le seul erg un peu
considérable qu’on rencontre sur la route du Soudan est collé à
l’un des plus grands oueds descendus du Hoggar, l’O. Tiredjert. On
commence à soupçonner que les ergs se répartissent non pas
directement d’après les altitudes barométriques, mais d’après
la distribution des grands dépôts d’alluvions aux dépens desquels
ils sont formés.
_A priori_, c’est tout naturel, quoique ce point de vue semble
avoir trop échappé aux géographes. Reclus lui-même a écrit
cette phrase étrange : « Si les Vosges, montagnes de grès et
de sables concrétionnés, se trouvaient sous un climat saharien,
elles se changeraient bientôt en amas de dunes comme celles du
désert africain[35]. » Si les Vosges se trouvaient sous un climat
saharien, le Mouidir nous donne un excellent exemple de ce qu’elles
deviendraient. Qu’importe au vent, le grand architecte des dunes,
que le grès soit pour les géologues du sable concrétionné ;
pour lui c’est de la roche, et ce qu’il lui faut c’est du
sable libre.
La phrase de Reclus est un curieux témoin de la difficulté que nous
éprouvons, par manie catégorisante, à concevoir la complexité
d’un processus naturel. Parce que les dunes sont un produit éolien,
il faut que le vent suffise à tout expliquer, non seulement la forme
extérieure des dunes, mais encore la production même du sable qui
les compose.
Le climat désertique qui écaille les roches, les vents violents
chargés de milliards de petits projectiles quartzeux, ce sont
là assurément, comme on l’a remarqué, de puissants agents
d’érosion. On a tout dit sur l’érosion éolienne, et pas
assez peut-être sur ses limites. Les roches désertiques ont une
surface lisse et luisante, on le sait, et qui atteste à coup sûr une
usure éolienne, mais aussi la formation d’une croûte d’origine
chimique, « une écorce brune, dite vernis du désert »[36]. Tous
les grès du Sahara algérien sont recouverts de cette écorce, dont
la couleur va du brun foncé (grès néocomiens) au noir de jais
(éodévonien). Elle est particulièrement curieuse sur les grès
éodévoniens, parce que la croûte superficielle noire contraste
vivement avec le cœur de la roche, d’un blanc éclatant ;
c’est une peinture étalée uniformément sur l’immensité des
collines et des hammadas. La croûte est très dure et résistante,
on le remarque particulièrement à propos des grès crétacés,
qui sont plutôt tendres, et auxquels la croûte fait une carapace
et une protection. Nul doute qu’il n’y ait là un obstacle à
la puissance érosive du vent.
C’est peut-être à cette patine résistante que beaucoup
de gravures rupestres doivent leur conservation. Les régions
désertiques sont par excellence leur domaine ; elles sont rares
dans le Tell, sans être tout à fait absentes. Cette distribution
peut s’expliquer, au moins partiellement, par des causes
historiques. Mais, sous bénéfice d’inventaire, on n’échappe pas
à l’hypothèse que des causes climatiques aient pu jouer un rôle ;
les gravures auraient été conservées en plus grande abondance
là où les agents de destruction étaient le moins efficaces.
Les gravures préhistoriques dans l’Afrique du Nord
sont plus difficiles à dater qu’en Europe, parce qu’une
représentation d’éléphant ou de _Bubalus antiquus_, par exemple,
n’offre pas en soi la même garantie d’âge reculé que la
représentation d’un mammouth ou d’un renne. Il suffit en effet
de remonter à Carthage pour retrouver l’éléphant dans la faune
nord-africaine. L’attribution de gravures sahariennes à l’âge
quaternaire reste donc hypothétique. Il en est pourtant de très
vieilles et qui restent très nettes sous leur patine. Plusieurs
milliers d’années d’érosion éolienne n’ont pas suffi à les
effacer. Croit-on que ces égratignures auraient survécu pendant le
même nombre de siècles à l’action de la pluie ? Leurs analogues
européennes n’ont résisté qu’au fond des cavernes, sous le
manteau protecteur des alluvions et des stalactites.
Au Sahara même, la presque totalité des gravures est sur des
roches siliceuses, grès ou granite. Est-il vraisemblable que
les indigènes se soient abstenus de parti pris de graver sur des
calcaires, et peut-on leur supposer un pareil degré de discernement
géologique ? Je connais une seule station de gravures sur calcaire
(rive droite de la Saoura, à la hauteur du Ksar d’el Ouata,
au point dit Hadjra Mektouba ; litt. « Pierres écrites ») ;
au premier abord, on n’y voit qu’une multitude de grafitti
libyco-berbères plus ou moins récents ; un examen plus attentif
fait découvrir au contraire de très vieilles figures, mais floues et
indistinctes, il faut chercher l’angle favorable d’éclairage pour
en apercevoir les vestiges effacés. D’autre part on voit partout
à la surface de la pierre, marquée en cuvettes et en rivulets,
l’action des eaux pluviales ; il est clair que c’est la pluie
qui a détruit les plus vieilles images par son action chimique sur
le carbonate de chaux. Ainsi donc, même dans les pays où il pleut
tous les dix ans, et sur les roches calcaires à tout le moins,
l’action des eaux météoriques reste plus efficace que celle du
vent. Aussi bien l’on s’est déjà demandé, je crois, ce que
seraient devenus, sous nos climats, les hiéroglyphes d’Égypte,
et sans doute n’a-t-on jamais mis en parallèle, au point de
vue de l’intensité, les érosions éoliennes et pluviales. Mais
comment n’a-t-on pas été frappé davantage de la disproportion
extraordinaire entre les formidables amas de sable qui constituent
les dunes et l’action érosive du vent, qui est supposée les
avoir détachés de la roche grain à grain ?
Inversement, on sait que le climat désertique est au Sahara une
apparition récente, puisque l’âge quaternaire a connu de grands
fleuves ; et on ne doute pas que les roches sahariennes n’aient
été soumises à l’érosion subaérienne, et par conséquent
pluviale, depuis leur émersion, cela revient à dire à tout
le moins depuis la fin de l’âge crétacé, et en beaucoup de
points du Dévonien. Où veut-on que s’en soient allés les
déchets d’une érosion qui s’est exercée pendant des âges
géologiques ? N’est-il pas évident qu’ils doivent se retrouver
quelque part, précisément dans les dépressions où les eaux les
ont nécessairement entraînés, et où nous trouvons aujourd’hui
les ergs ? Il semble naturel d’admettre _a priori_ que le vent est
le simple metteur en œuvre de matériaux qu’il a trouvés tout
préparés. Là où les fleuves disparus avaient étalé des plaines
sablonneuses, le vent a accumulé des dunes ; il a transposé des
alluvions fluviales en « alluvions éoliennes ».
_A posteriori_, les faits précis abondent à l’appui de
cette thèse. Dans les limites mêmes du Tell, il y a tendance
à la formation de dunes au moins sur un point, le plateau de
Mostaganem. Mais là les géologues sont sur un terrain qu’ils
connaissent bien, ils n’hésitent pas à reconnaître que les dunes
se forment sur place aux dépens des sables pliocènes. C’est plus
au sud, dans le désert inconnu, pays des mirages, qu’on n’ose
pas dériver les mêmes effets de causes analogues.
Sur les hauts plateaux, en bordure et au nord de l’Atlas
saharien, court un cordon de dunes, d’Aïn Sefra à Bou
Saada. J’ai longuement examiné la dune d’Aïn Sefra ; elle
repose incontestablement sur des alluvions quaternaires à peu
près exclusivement sableuses. Il est clair que l’une s’est
formée aux dépens des autres ; à la base de la dune, les alluvions
restées en place sont celles où l’oued actuel maintient quelque
humidité attestée par de grosses touffes d’alfa ou de plantes
désertiques (Voir fig. 26). Et d’autre part, que les alluvions
quaternaires soient ici bien plus sablonneuses qu’argileuses,
on se l’explique aisément si l’on songe à l’énorme place
que tiennent les grès dans la chaîne des Ksour.
A l’ouest du Touat, sur l’itinéraire d’Adrar au djebel Heiran,
on traverse un double cordon de dunes, qui recouvre exactement un
double ruban de Quaternaire. La dune repose sur le sable nettement
interstratifié de pellicules argileuses ; on a manifestement
affaire à un ancien bras de l’O. Messaoud, devenu en quelque sorte
intumescent par l’entassement éolien des alluvions jadis étalées.
La route qui va de Charouin aux Ouled Rached reste presque tout
le temps au fond d’une immense cuvette d’érosion, bordée de
falaises et semée de garas ; c’est le confluent de deux grands
oueds quaternaires, représentés aujourd’hui par l’O. R’arbi
(?) et la sebkha de Timimoun. On ne conçoit pas que dans cette grande
cuvette, comme dans toutes les formations du même genre, le colmatage
n’ait pas marché de pair avec l’érosion. On s’attendrait à
trouver tout le fond tapissé d’alluvions ; en réalité, elles ne
se sont conservées que dans la partie sud, où elles sont fixées
par un restant d’humidité ; la sebkha de Timimoun se prolonge
jusque-là par une languette de largeur insignifiante. Mais dans le
nord, dans la partie de la cuvette de beaucoup la plus étendue,
l’erg Sidi Mohammed remplit la dépression jusqu’au pied des
falaises qui le bordent. Il est difficile de se soustraire à la
conclusion que l’erg représente les masses alluvionnaires livrées
par le desséchement et la pulvérulence au remaniement et au vannage
éolien (fig. 44, p. 226).
Nous saisissons donc sur le fait, semble-t-il, en un certain nombre de
points, la substitution directe, sur place, de la dune à l’alluvion
quaternaire. Mais il va sans dire que l’âge du sable n’a aucune
importance : le sable tertiaire vaut le quaternaire, pourvu qu’il
soit libre.
Voici un gros fait, qui n’a jamais été mis en évidence et
qui commence pourtant à apparaître bien net, sans contestation
possible. Toutes les grandes masses d’erg au sud de l’Algérie,
aussi bien à l’est qu’à l’ouest, dans le bassin de l’Igargar
et dans celui de l’O. Messaoud, toutes celles du moins qu’on
connaît un peu, reposent sur le même substratum géologique, le
Mio-pliocène, le « terrain des gour » de M. Flamand, en d’autres
termes sur les dépôts continentaux qui se sont accumulés pendant
une grande partie du Tertiaire, à tout le moins pendant toute
la durée de l’âge néogène, sur l’avant-pays de l’Atlas,
alors en voie de surrection.
Sur l’Erg oriental, M. Foureau nous a appris que son ossature est
faite de gour.
Le grand Erg occidental (Gourara) ne repose pas seulement sur
le « terrain des gour », mais encore, à l’ouest et au sud,
il le recouvre exactement ; depuis Tar’it jusqu’à Charouin
les limites des dunes coïncident assez exactement avec celles du
Mio-pliocène. En règle générale, les dunes semblent s’arrêter
où commencent les roches anciennes, primaires ou crétacées.
Même observation à propos du groupe moins important des ergs
Atchan et er-Raoui, qui sert de trait d’union entre l’erg du
Gourara et l’Iguidi. Partout où j’ai pu les observer, j’ai
vu le contour extérieur de ces ergs suivre à peu près le dessin
irrégulier et fantaisiste des compartiments effondrés où les
dépôts mio-pliocènes ont été conservés, tandis que les horsts
de grès éodévonien restent nets de sable.
Enfin l’Iguidi lui-même, entre Inifeg et le Menakeb, semble avoir
un substratum de garas, taillées dans une formation horizontale
médiocrement épaisse puisque le sous-sol ancien transparaît
fréquemment. Il est permis de croire que cette formation est encore
mio-pliocène.
C’est là un ensemble de faits assez curieux, et ne serait-il pas
hasardeux de vouloir expliquer par une coïncidence fortuite cette
identité constante du substratum ?
Regardons-y de plus près d’ailleurs. Le « terrain des gour »,
comme l’a reconnu M. Flamand depuis longtemps, est composé
de deux étages : A la base, et sur la partie de la tranche de
beaucoup la plus considérable, des formations alluvionnaires, que
l’on peut appeler miocènes pour la commodité de l’exposition ;
elles varient d’épaisseur et sans doute aussi de composition ;
mais le sable libre est prédominant. Au sommet, des calcaires à
silex, des poudingues à ciment travertineux, une croûte calcaire
de formation subaérienne, et d’âge supposé pliocène, épaisse
à peine de quelques mètres et très dure.
Au pied de l’Atlas, dans les hauts des O. Namous et R’arbi,
cette croûte est restée intacte, scellant dans le sous-sol les
sables miocènes, elle constitue la surface d’immenses hammadas
nettes de dunes. A mesure qu’on s’avance vers le sud et
qu’on se rapproche du niveau de base, l’érosion plus active
a déchiqueté la carapace, mettant en liberté les formations
sableuses sous-jacentes, et l’erg commence.
En résumé, c’était une idée admise que l’allongement d’est
en ouest et la disposition générale des grands ergs étaient
en relation avec les vents dominants[37]. Les faits observés
s’accordent mal avec cette hypothèse. Tout semble se passer comme
si les grands ergs étaient à peu près en place, au point précis
où le jeu de l’érosion, depuis le Miocène, avait accumulé les
plus grandes masses de sable libre.
Il y a peut-être quelque impertinence à laisser aussi complètement
à l’arrière-plan, dans une étude sur les dunes, le rôle propre
du vent. Ce n’est pas assurément qu’on songe à méconnaître
son importance, c’est qu’on a peu à ajouter à ce qui a été dit
partout. Un point pourtant mériterait peut-être plus d’attention
qu’on ne lui en a prêté d’ordinaire.
On sait comment la dune se comporte vis-à-vis de la chaleur
solaire : elle l’emmagasine et la perd par rayonnement avec une
quasi-instantanéité. Dans le jour, en été, la dune brûle,
elle est inabordable pieds nus ; dès la tombée du jour, elle
devient d’une fraîcheur délicieuse, tandis que les grandes masses
rocheuses, les falaises de l’Ahnet par exemple, moins ardentes à
midi, dégagent pendant la plus grande partie de la nuit une haleine
de four, très pénible dans leur voisinage immédiat. Au campement
d’Ouan Tohra, au pied d’une grande falaise gréseuse, le 7 juin à
cinq heures du matin, le thermomètre marquait 33°, alors que, à un
kilomètre de la falaise, il s’abaissait à 30°,8. Inversement dans
l’erg er Raoui, au puits de Tinoraj, le 25 février à six heures
du matin, l’eau contenue dans une cuvette à demi enfoncée dans le
sable était gelée en bloc, un gobelet d’étain pris dans la glace
y était si solidement fixé qu’on pouvait, avec l’anse du gobelet
soulever la cuvette. Le thermomètre marquait cependant + 10° ;
ce sont des effets comparables à ceux d’une machine à glace.
Cette instantanéité d’échauffement et de refroidissement est
parfaitement expliquée par la porosité de la dune, qui multiplie sa
surface d’absorption et de rayonnement. Quoique ces faits soient
bien connus, je ne sais pas si l’on a suffisamment insisté sur
leurs conséquences météorologiques probables.
Il s’ensuit en effet que, au Sahara, d’immenses espaces
juxtaposés, ici région des grands ergs, là région des hammadas,
doivent constituer, au point de vue météorologique, des entités
aussi distinctes et aussi opposées que, à la surface du globe,
les mers et les continents. La distribution des grands amas de
sable doit avoir une influence considérable sur la distribution
des pressions barométriques, et on la retrouverait apparemment
dans le dessin des isobares. On peut imaginer par exemple que,
en été, une zone cyclonique de basses pressions s’établit
sur l’erg, et inversement en hiver une zone anticyclonique de
hautes pressions. C’est là assurément une hypothèse extrêmement
hasardeuse dans l’état actuel de nos connaissances, mais elle cadre
assez bien avec le petit nombre des faits connus. On sait que les
équinoxes au Sahara sont violemment orageux, comme si d’été à
hiver les conditions météorologiques générales s’inversaient
brusquement. D’autre part, dans le Sahara algérien, ce sont
assurément les vents d’est qui dominent ; dans le Sahara marocain,
au contraire, d’après Lenz, ce sont les vents d’ouest. Il
est donc possible que, de par l’existence même des ergs et la
distribution des pressions barométriques qui en est le corollaire,
les vents aient une tendance à tourbillonner autour de la région
des dunes ; ce qui nous aiderait à comprendre qu’un certain état
d’équilibre ait été atteint.
En tout cas, une étude détaillée de l’action du vent sur les
ergs devrait être nécessairement appuyée sur des connaissances
météorologiques précises et étendues, qui nous font encore
tout à fait défaut. Il faut donc renoncer à insister davantage
sur la part et le rôle du vent dans l’amoncellement des grandes
dunes[38]. Il va sans dire que cette part et ce rôle sont énormes,
et on n’a pas naturellement la prétention de contester que l’erg
ne soit une formation éolienne.
Pourtant les effets de l’action éolienne ont été exagérés ;
on lui entrevoit d’incontestables limites. En règle générale, les
grandes masses de dunes sont en place, là où l’érosion fluviale
en avait accumulé les matériaux. Vis-à-vis d’elles le vent ne
semble avoir qu’une puissance insignifiante de déplacement. Il
en a trié les éléments, et surtout il les a vannés, emportant
au loin en poussière impalpable les éléments argileux qui ne
peuvent faire tout à fait défaut dans un dépôt sédimentaire,
et ne laissant subsister que les grains de quartz pur ; surtout il
a créé le modelé, entassant ce qui était étalé. On n’a pas
la prétention d’établir là une loi qui s’applique à toutes
les dunes et à tous les déserts du globe ; mais il semble bien
que les choses se passent ainsi dans la partie du Sahara qui nous
occupe. Nous sommes ici dans un désert tout jeune, au début d’une
évolution péjorative, qui a commencé à la fin du Quaternaire,
et dont l’homme a été le témoin.
Les dunes sont, en somme, le résultat d’un antagonisme direct,
on dirait presque d’une lutte tragique entre le vent et les oueds,
sur le champ clos restreint des dépôts alluvionnaires ; les dunes
sont la maladie, et, pour ainsi dire, l’éléphantiasis dont meurent
les oueds. La circulation superficielle est enrayée la première
par l’obstacle mécanique des bourrelets de sable[39]. Puis toute
la partie aval, ne recevant plus son contingent annuel de crues,
tend à se dessécher, les alluvions se trouvent livrées sans
défense par la sécheresse et la pulvérulence à l’action
du vent, qui les éparpille, entassant ici une dune nouvelle,
raclant ailleurs le sol jusqu’au roc, détruisant enfin la
continuité du tapis alluvionnaire, c’est-à-dire le réservoir
de la circulation souterraine. On saisit ainsi bien nettement le
mécanisme de desséchement progressif à travers les siècles,
sans qu’il soit nécessaire de faire entrer en ligne de compte la
moindre aggravation du climat désertique.