nos indigènes fraîchement soumis, qui craignent en nous renseignant
d’attirer sur eux des représailles. Mais à quel point la pénurie
de guides est réelle, c’est ce que montre en détail le rapport
de « tournée à Taoudeni » du lieutenant-colonel Laperrine[26],
et il en explique les causes. Naturellement les ksouriens du Sali,
agriculteurs sédentaires, n’ont jamais gardé leurs troupeaux
eux-mêmes ; le mot de sédentaire au Sahara a un sens terriblement
absolu : avant notre arrivée, qui a bouleversé tant de choses, et en
particulier les conditions des voyages, le ksourien ne pouvait guère
s’éloigner de sa seule protection, les murailles du ksar ; et le
court rayon de ses pérégrinations ne le conduisait guère au delà
des derniers palmiers. Les troupeaux de Sali dans l’O. Messaoud
étaient donc gardés par des nomades.
De ces nomades nous connaissons assez exactement le nom, l’origine
et la fin. Les nomades propres du Touat étaient les Ouled Moulad
et les Arib. Le nom des premiers se trouve sur les anciennes cartes,
celles de Vuillot, par exemple. Ils avaient leurs affinités avec le
Tafilalet, les Beraber et plus spécialement peut-être, la tribu des
Beni Mohammed. Ils parlaient arabe, leurs pâturages étaient dans
l’Iguidi et l’erg ech Chech ; leur zone d’influence s’est
parfois étendue jusqu’à Ouallen, où ils ont quelque temps
coupé la route de Tombouctou. C’était en somme l’avant-garde
marocaine contre les Touaregs, avec lesquels une dernière rencontre
a mal tourné pour les Ouled Moulad. Il y a une vingtaine d’années
la tribu tout entière fut surprise au Menakeb et massacrée par un
rezzou de Taitoq.
Les Arib d’autre part ont quitté le pays et ont émigré en masse
vers l’oued Draa.
Des incidents comme l’anéantissement des Ouled Moulad ne sont pas
rares au Sahara, et ce qui est curieux c’est que la tribu ne se
soit pas reconstituée. Les pertes subies étaient insignifiantes
pour cette puissante réserve de bandits entraînés qu’est le
Maroc méridional ; après comme avant l’incident, les Beraber
sont restés les maîtres au Touat ; c’est nous qui les en avons
péniblement arrachés. Il semble donc que les Ouled Moulad et les
Arib aient été chassés de leurs pâturages beaucoup moins par
les Touaregs que par les progrès de la sécheresse.
Il n’est donc pas douteux que l’O. Messaoud, entre Haci Boura et
Haci Rezegallah n’ait été récemment soustrait à l’exploitation
humaine, et d’ailleurs les indigènes nous affirment qu’il a
coulé pour la dernière fois il y a une cinquantaine d’années.
A les en croire, les progrès de la sécheresse se laisseraient
suivre bien plus loin dans le passé, ils auraient été effrayants
dans une période historique relativement brève. Au Touat et chez
les Tadjakant, on conserve le souvenir d’une époque où des
ânes de Sali, chargés de dattes, ravitaillaient Taoudéni. Ceci
se passait, nous dit-on, « au temps des Barmata » ; et cette
indication chronologique manque sans doute de précision.
On verra pourtant, au chapitre du Touat, que les Barmata ne sont
nullement des personnages de légende, et leur temps correspond à
peu près aux XIIe, XIIIe, XIVe siècles.
Il faudrait donc admettre que, il y a quelques siècles,
l’O. Messaoud aurait conservé jusqu’à Taoudéni assez de
verdure et d’humidité pour que des ânes aient pu suivre son
lit. Les renseignements indigènes sont en tout cas positifs,
circonstanciés et même vaguement datés.
D’autre part la tournée récente de M. le lieutenant-colonel
Laperrine nous apporte des renseignements précieux sur la route
de Taoudéni. Il y en a deux, ou du moins la route de Taoudéni
aboutit au Touat par deux embranchements distincts, l’un,
par Haci Rezegallah, au Bas-Touat, l’autre par Haci Sefiat à
Tesfaout ; c’est cette dernière route qui a été suivie par M. le
lieutenant-colonel Laperrine. Le détachement a souffert horriblement.
Voici par exemple la description d’une étape[27] : « Les
assoiffés et les malades, qui avaient bu de l’eau salpêtrée
s’étaient mis complètement nus sur leurs méhara ; pris de
délire certains refusaient d’avancer et se laissaient tomber de
leurs montures, disant qu’ils préféraient mourir sur place,
etc. » Souffrances et dangers pourtant ne doivent pas être mis
exclusivement au compte de la route : elle a été abordée dans de
très mauvaises conditions ; chameaux épuisés d’avance, tonnelets
et outres percés, puits comblés et longs à désobstruer, une foule
d’obstacles supplémentaires ont failli rendre fatal un voyage qui,
en d’autres circonstances, n’eût certainement pas excédé
les forces de méharistes entraînés. Le détachement Laperrine
entre Taoudéni et Tesfaout a rencontré six puits entre lesquels la
distance maximum sans eau est d’environ 150 kilomètres. Il est vrai
que l’un d’eux, Tni Haïa, n’a que de l’eau imbuvable et même
vénéneuse, de sorte que, entre el Biar et Bir Deheb il faut franchir
250 kilomètres sans point d’eau utilisable ; mais c’est encore
très faisable avec des animaux en bon état. M. le lieutenant-colonel
Laperrine croit d’ailleurs possible de retrouver et de remettre en
état d’autres vieux puits oubliés, il signale un certain nombre de
bons pâturages. La route se maintient tout entière à l’intérieur
de l’erg ; et elle longe l’énorme massif archéen (?) des Eglab,
qui doit à son altitude relativement considérable, et surtout à
sa proximité de l’Océan une certaine quantité de pluies, ainsi
que l’a constaté la reconnaissance Flye Sainte-Marie. Ce sont
ces pluies évidemment qui alimentent les puits et les pâturages de
l’erg ; elles sont canalisées et entraînées par le vieux réseau
quaternaire. Ould Brini el Bir Deheb en particulier sont en relation
avec des oueds orientés ouest-est[28]. Nous sommes ici apparemment
dans le réseau des affluents de rive droite de l’oued Messaoud.
Cette vieille route complètement abandonnée pourra donc se rouvrir ;
même revivifiée pourtant, et entretenue administrativement, elle
restera assez dure ; assurément fermée aux ânes chargés de dattes
qui seraient pourtant, aujourd’hui comme autrefois, les bienvenus à
Taoudéni. En faisant la part aussi large qu’on voudra aux mirages
du passé dans la mémoire indigène il reste qu’une grande route
de commerce a été complètement désertée, apparemment parce que
son aridité croissante la rendait plus difficilement praticable.
Au Touat même, un asséchement très marqué du pays est à la fois
affirmé par les indigènes, et rendu vraisemblable par l’étude
du terrain.
On verra au chapitre du Touat que les Barmata (?) y ont laissé de
nombreuses ruines en pierres sèches très différentes des villages
modernes en pisé.
Les ksars Barmata sont alignés comme leurs successeurs le long
de la grande faille du Touat, jalonnée de sebkhas. Mais ils sont
invariablement, par rapport aux ksars actuels, en retrait vers
l’est de plusieurs kilomètres et en amont de plusieurs dizaines de
mètres. Ils sont construits sur la falaise crétacée, tandis que les
autres sont en contre-bas, tantôt sur la petite falaise pliocène
(Zaouiet Kounta, Touat el Henné) ; tantôt tout à fait dans la
plaine au milieu des sables (Sali, Reggan). Il n’a pas encore
été fait d’étude détaillée des vieux ksars, précisément
parce qu’ils sont trop à part, si éloignés de la route que
beaucoup d’entre eux ne s’aperçoivent même pas. L’un d’eux,
el Euzzi, à la hauteur de Zaouiet Kounta, est aujourd’hui à 4
bons kilomètres de la ligne des palmiers.
Cela suggère que le niveau des sources a baissé.
J’ai vu auprès d’el Euzzi, au pied même de la butte, une séguia
desséchée, c’est-à-dire un canal à ciel ouvert, alors que, à
Zaouiet Kounta, les foggaras vont capter l’eau à des profondeurs
de 20 mètres.
On a peine à croire que des agriculteurs sahariens aient placé
leurs villages à plusieurs kilomètres de l’eau et des cultures.
Il est vrai que les Barmata à en juger par leur histoire un peu
vague, et par l’architecture même de leur ksars étaient moins
préoccupés d’agriculture, que de domination militaire et de
commerce ; c’étaient peut-être des nomades et leurs villages
des magasins-forteresses. Il faudrait examiner de près leurs vieux
puits et leurs vieux canaux : pourtant, sous réserve d’études
ultérieures, on a une première impression très forte que le pays
s’est desséché.
On a d’ailleurs sur ce sujet les affirmations des indigènes.
M. Vattin en a recueilli d’étranges, mais qui pourtant ne sont
pas absurdes. « Les gens de Tiouririn et d’Adrar (district de
Zaouiet Kounta) expliquent que si les ksars d’Ikis, Temassekh et
Mekid sont bâtis sur une colline, c’est parce qu’à l’époque
des Juifs le pays était couvert par les eaux. » Ce sont là, _nota
bene_, des ksars modernes en pisé, encore habités et vivants,
et l’aspect du pays est loin de contredire les affirmations des
indigènes ; il y a là, aux environs de Temassekh, comme le montre
un coup d’œil sur la carte, un lit d’oued extrêmement large,
profondément taillé dans des terrains tout récents, pliocènes ou
post-pliocènes, et l’oued par conséquent est encore plus récent
qu’eux. Nous avons considéré cet oued comme la prolongation de
celui du Gourara ; mais il est clair que son lit a pu être utilisé
par un bras de l’O. Messaoud, les communications sont largement
ouvertes par Tesfaout. Le lit est aujourd’hui couvert de dépôts
alluvionnaires et sableux, où se maintient un pâturage assez
vert, et où l’on trouve en abondance des _Cardium edule_. Il
est vrai que ces coquilles peuvent provenir de la désagrégation
des couches pliocènes qui sont fossilifères. « Il paraît,
dit encore Wattin, que, au sud-ouest de Tamentit, le pays était
autrefois couvert par les eaux. » Au sud-ouest de Tamentit se trouve
précisément la grande zone d’épandage de l’oued Messaoud,
et en particulier l’oasis de Tesfaout où la dernière crue, il y
a une quinzaine d’années, a fait notoirement des ravages. Rien
de tout cela n’est invraisemblable. Voici, il est vrai, qui est
plus fort. « Une légende très curieuse, conservée dans le Touat,
rapporte que presque tous les ksars communiquaient entre eux par
eau. Un indigène de Tamentit, le nommé M’hamed Salah ould Didi,
raconte que le nommé Elhadj M’barek ould Didi Moussa, des Oulad
Ahmed, district du Timmi, lui avait affirmé avoir lu une lettre
qu’un commerçant rentrant de voyage écrivait à ses parents à
Inzegmir, pour les prévenir que les « barques de Tamentit étaient
parties pour Timadanin et n’étaient pas encore revenues ». Il
faudrait une terrible crue pour rendre navigables les sebkhas du Touat
du Timmi au Reggan ; et on hésite à admettre sans supplément de
preuves l’existence d’une flottille à Tamentit. M. Martin,
interprète militaire, a eu communication d’un texte arabe
d’après lequel des émigrants, arrivant au Touat en l’an
4624 de la création du monde se seraient établis sur les bords
d’un grand oued qui coulait régulièrement. Ceci nous mettrait
d’après la chronologie juive usuelle à l’an 863 de notre
ère. Et d’ailleurs, il n’est pas surprenant qu’une date en
chronologie hébraïque se soit maintenue dans un pays comme le Touat,
qui a un passé juif incontestable. Mentionnons enfin la bizarrerie de
ces noms triomphants, oued Messaoud « la rivière heureuse » ; haci
Rezegallah, le « cadeau de Dieu », si peu justifiés aujourd’hui
et qui semblent l’écho d’un passé brillant. Reste à savoir
quel degré de confiance il faut attribuer à ces vieux souvenirs.
Les indigènes arabisants ont une imagination redoutable,
une facilité fâcheuse à se créer des souvenirs faux et
précis. Dans leurs pays d’ailleurs dépouillé de toute
végétation, nu, écorché et disséqué comme une préparation
de laboratoire, l’histoire de la terre se déchiffre plus
aisément qu’ailleurs. On voit partout de grands oueds morts et
des lacs desséchés ; de là à se les représenter hier encore
remplis d’eau vive il n’y a qu’un pas, et l’indigène peut
l’avoir franchi de lui-même aussi aisément que l’explorateur
européen. Pourtant la réunion des affirmations indigènes et des
faits observés forme un faisceau d’arguments, auquel il serait
facile encore d’ajouter quelques faits nouveaux.
Les foggaras[29] du Bouda, du Timmi et de Tamentit grouillent
de barbeaux. On n’en trouve pas plus au sud, au Reggan
en particulier. Il faut bien admettre que ces barbeaux du
Timmi témoignent de l’ancienne existence d’eau libre et
courante dans le Haut-Touat. Il est vrai que ce sont des bêtes
étonnamment migratrices et résistantes. A notre arrivée à Beni
Abbès, les r’dirs de l’oued étaient très poissonneux ;
en bons civilisés et conformément à toutes nos traditions
d’exploitation destructive, nous les avons péchés jusqu’à
disparition totale. Le mal pourtant n’a pas été sans remède ;
on a reconnu expérimentalement que chaque nouvelle crue renouvelle
le stock de barbeaux. On voit d’ailleurs très bien d’où ils
viennent ; les r’dirs profonds de Colomb-Béchar par exemple sont
un vivier naturel, où on fait des pêches miraculeuses avec une
épingle recourbée. Il en existe bien d’autres, à coup sûr,
dans le haut du Guir. Entraînées par la crue, ces petites bêtes
franchissent étourdiment d’énormes distances et échouent où
elles peuvent. Pour peupler les foggaras du Haut-Touat, il a donc pu
suffire de quelques alevins apportés par le hasard d’une crue ;
une fois qu’ils eurent pullulé dans le dédale des galeries
souterraines de captage, on conçoit très bien qu’ils s’y soient
maintenus. Pourtant, s’ils venaient à disparaître aujourd’hui,
on a peine à croire qu’ils trouveraient des successeurs.
La seule existence des foggaras me paraît un argument en faveur
de l’asséchement graduel du pays. Au Touat seul ces galeries
souterraines, parfois très profondes, auraient, d’après Niéger,
au moins 2000 kilomètres de développement ; un métropolitain de
grande capitale européenne est à peine plus compliqué. Notre
industrie européenne conçoit et exécute de pareils travaux en
quelques années, mais non pas la pauvre industrie des ksouriens,
outillés d’une pioche et d’un couffin. Les foggaras ne peuvent
pas être nées d’un plan préconçu, elles sont l’aboutissement
de tâtonnements progressifs à travers les siècles. Les premières
devaient être beaucoup plus courtes, et pourtant suffisantes,
mais de génération en génération, il a fallu chercher l’eau
raréfiée à une distance et à une profondeur croissante sous le
sol. Cette hypothèse, en tout cas, me paraît la seule qui rende
compte de la disproportion entre l’énormité de l’œuvre et
les ressources de ceux qui l’ont exécutée.
Il faut surtout relever que l’existence de véritables rivières au
Touat, à une époque rapprochée de nous, est très loin d’être
inexplicable, elle est même scientifiquement vraisemblable,
d’après le peu que nous savons sur l’énorme masse de sable
qui, d’el Goléa à Tindouf, a progressivement barré aux eaux de
l’Atlas les chemins du sud.
II. — =Les Dunes.=
Lorsque, dans nos climats, nous trouvons les dunes localisées au
voisinage de la mer, nous admettons sans difficulté qu’elles ont
été édifiées en collaboration par la mer et le vent, l’une
fournissant les matériaux et l’autre la mise en œuvre. On ne
s’est jamais demandé, je crois, si les dunes désertiques ne
présupposeraient pas, elles aussi, une collaboration analogue de
deux érosions, fluviale et éolienne. D’ailleurs, pour expliquer
ces énormes amas croulants, qui donnent à première rencontre
une impression d’instabilité et de fluidité, la tendance,
si naturelle, à s’exagérer le rôle du vent a déjà conduit
des géographes éminents à des conclusions qui ont dû être
abandonnées. On s’est représenté l’armée des dunes progressant
lentement, mais sûrement, d’est en ouest, à travers tout le
continent du Nil à l’Atlantique, sous la poussée d’un alizé
hypothétique[30]. Il a fallu reconnaître, depuis les études de
M. Rolland, que les dunes sont stables, au moins dans leurs contours
généraux, et dans les courtes limites de temps d’une mémoire
humaine. Les vieux guides indigènes retrouvent l’erg tel qu’ils
l’ont toujours connu depuis leur enfance, avec ses mêmes sommets,
ses mêmes cols, ses mêmes détails caractéristiques, auxquels
traditionnellement on reconnaît le chemin. L’alluvion éolienne,
à coup sûr, a une action puissante à la longue sur le modelé,
mais pas plus rapide, semble-t-il, que l’alluvion fluviale dont les
effets sont parfois instantanés dans le détail, mais ne sont pas
immédiatement sensibles dans l’ensemble. Pour les dunes, comme
pour les vallées d’érosion, il y a un profil d’équilibre,
un point au delà duquel les modifications deviennent insensibles.
On peut aller plus loin. Je ne sache pas qu’il existe d’études
détaillées nombreuses sur la composition des sables désertiques ;
et je ne suis malheureusement pas en état de combler cette
lacune ; mais un petit nombre de gros faits, qui sautent aux yeux,
empêchent de souscrire à cette phrase de M. de Lapparent : « la
vraie dune [saharienne] est caractérisée par l’uniformité de sa
composition[31] ». L’affirmation est de G. Rolland, et s’applique
par conséquent aux grands ergs algériens, plus particulièrement
à l’erg oriental. Dans ces limites elle est très intéressante,
mais on ne peut pas l’étendre à l’ensemble du Sahara. Dès
qu’on dépasse In Ziza vers le sud et qu’on entre par conséquent
dans la zone nigérienne, on constate un changement dans la nature
du sable, il devient poisseux et salissant, il colle à la peau ;
c’est une surprise physiquement désagréable pour qui vient du
nord où il n’est pas nécessaire d’être musulman pour trouver
efficaces les ablutions au sable. La moindre analyse chimique serait
plus convaincante qu’une impression de peau : du moins celle-ci
n’est-elle pas personnelle, tous les Européens l’éprouvent ;
le sable du Tanezrouft semble mélangé d’argile, il participe de
la nature du sol, où, à côté des quartzites, les micaschistes,
chloritoschites et autres argiles métamorphisées tiennent une
grande place en superficie. Notons cependant, que dans ce Tanezrouft
méridional nous avons vu des brumes sèches prodigieusement opaques,
qui laissent un dépôt argileux très net, et qui viennent de
l’Adr’ar des Ifor’ass, où elles sont en relation avec les
tornades. La présence dans le sable d’éléments argileux pourrait
donc avoir une cause climatique et non géologique. Il est facile
d’ailleurs d’invoquer d’autres faits plus probants. A propos
de l’Iguidi, le lieutenant Mussel écrit : « le sable des dunes
contient une quantité infinie de petits grains noirs dus à la
décomposition des schistes[32] ». Et tout près de l’Iguidi,
à la lisière occidentale de l’erg er Raoui, à Tinoraj par
exemple, j’ai vu en effet le sable des dunes mélangé sur toute
son épaisseur de petites paillettes noires, en telle abondance
que la coloration générale s’en trouve nettement assombrie. Si
nous sommes ici déjà en dehors de la zone schisteuse, du moins en
sommes-nous tout près. D’après M. Chudeau, à une cinquantaine
de kilomètres à l’ouest d’Agadès, il existe une roche
siliceuse rouge violacée ; toutes les dunes qu’elle supporte
ont la même teinte. Le sable pur, aux grains « exclusivement
quartzeux, individuellement hyalins ou légèrement colorés en
jaune rougeâtre par des traces d’oxyde de fer, et qui prennent
en masse une teinte-d’or mat », ce sable classique étudié par
G. Rolland ne se trouve qu’à l’est de la Saoura, dans la zone
où les grès dévoniens et crétacés jouent un rôle prépondérant.
Nous sommes donc amenés à conclure qu’il y a un lien entre la
géologie du sol et la composition des dunes qui le couvrent. Les
dunes sont beaucoup plus locales, beaucoup plus en place qu’on ne
l’imaginait. Le sirocco a beau être un puissant agent de transport,
de triage et de classage, il n’a cependant pas déplacé beaucoup
les matériaux qu’il a remaniés et entassés.
Allons plus loin. On a dégagé quelques-unes des lois qui président
à la formation des dunes. On sait qu’une dune se forme toujours
autour d’un obstacle naturel, dont la résistance matérielle au
vent force le sable à se déposer. Toutes les dunes ont en profondeur
un squelette rocheux ou terreux, apparent ou non. En bien des points
du Sahara, à In Salah par exemple, il suffit d’élever un mur
pour le retrouver enfoui sous le sable l’année suivante. La lutte
acharnée que tant de ksars livrent au sable envahisseur, et qui a
fourni des arguments à la théorie des dunes en marche, n’a pas
d’autre cause. En bâtissant le ksar, ses maisons et les murettes
de ses jardins, l’homme a créé la dune contre laquelle il lui
faut défendre ses cultures, et qui est d’autant plus redoutable
qu’elle est nouvelle et que le profil d’équilibre est plus loin
d’être atteint.
On sait aussi que ces longs couloirs nets de sable, qui s’étirent
à travers les ergs et qu’on appelle, suivant les lieux, _gassi_
ou _feidj_, trahissent un certain parallélisme qui ne peut pas
être fortuit. Cela ressort nettement sur les cartes de l’erg
oriental, dressées d’après F. Foureau, et sur les cartes des
ergs occidentaux, Iguidi compris, dressées par les officiers des
oasis (cartes Niéger, Prudhomme, itinéraire Flye Sainte-Marie). Le
parallélisme n’existe pas seulement entre gassis voisins : d’un
bout à l’autre de la zone des grandes dunes, sur les bords de
l’Igargar comme dans l’Iguidi, la direction des feidjs est à peu
près la même, oscillant entre nord-sud et nord-ouest-sud-est. D’un
fait aussi général il faut une explication générale, et le vent
seul peut la fournir, on l’a dit depuis longtemps[33]. Il n’est
pas douteux que nous ayons là un enregistrement mécanique de
la direction du vent dominant qui est le vent d’est. Mais cette
explication, pour exacte qu’elle soit, n’est pas suffisante,
car elle ne rend pas compte de tous les faits observés.
Il est incontestable qu’il y a un rapport étroit entre la direction
des feidjs comme aussi des contours extérieurs de l’erg d’une
part, et celle des oueds quaternaires d’autre part. Qu’on prenne
la carte de l’Algérie à 1 : 800000, feuille 6. Il saute aux
yeux que les gassis du Grand Erg sont la prolongation rectiligne
des oueds descendus du Hoggar. Le plus important de tous les gassis,
le gassi Touil, correspond, comme il sied, à l’O. Igargar.
L’erg de Timimoun tout entier est encadré sur trois faces par
trois grands oueds, Seggueur à l’est, Meguiden et sebkha du
Gourara au sud, O. Saoura à l’ouest. Sur beaucoup de points,
presque partout à ma connaissance, le long de la Saoura tout
entière, sur les bords de la sebkha du Gourara, l’encadrement est
rigoureusement exact. La dune vient mourir sur la rive. L’erg
er Raoui est limité à l’ouest sur toute son étendue par
l’O. Tabelbalet. De l’Iguidi à peine entrevu nous savons du
moins avec certitude qu’il est limité à l’ouest sur 150 km. par
l’O. Menakeb. Tout le long de l’O. Messaoud, de Foum el Kheneg
à Rezegallah, le lit de l’oued principal, ses faux bras, les lits
de ses affluents sont régulièrement longés de minces cordons de
dunes, avant-coureurs de l’erg ech Chech, qui s’étirent pendant
des dizaines de kilomètres, collés aux rives occidentales.
En somme, presque toutes les lignes topographiques de l’erg,
contours extérieurs, tracé des gassis, coïncident avec des
tronçons du réseau quaternaire sous-jacent. Rien de plus naturel,
la dune, on le sait, se modèle nécessairement sur le relief,
qui est lui-même l’œuvre de l’érosion ; il faut donc bien
que la topographie de l’erg laisse transparaître l’érosion
quaternaire ; de par les lois mécaniques de leur formation, les
dunes devaient s’enraciner sur les lignes de falaises, d’autant
que la plupart des oueds coulent nord-sud, normalement à la direction
du vent dominant.
Voici un autre fait connexe. On sait depuis longtemps que les ergs
ne sont pas au désert les régions les plus désolées, ils ont
de beaux points d’eau et de beaux pâturages, mais c’est un
fait dont on donne généralement une explication incomplète. On se
borne à invoquer la perméabilité des dunes qui en fait de précieux
réservoirs d’humidité ; la plus belle dune du monde ne peut rendre
plus qu’elle n’a reçu, et les pluies locales au Sahara sont
trop rares pour alimenter un point d’eau sérieux ; sur un point
déterminé, il peut s’écouler dix ans d’un orage à l’autre ;
les nappes pérennes sont nécessairement alimentées par le drainage
souterrain d’énormes superficies. Il est _a priori_ vraisemblable
que les puits et les sources, dans l’erg comme partout ailleurs,
sont en relation avec la circulation souterraine, à laquelle il va
sans dire que les dunes apportent une contribution très précieuse.