Azelmati. C’est un misérable point d’eau, important toutefois,
parce que, entre Taourirt et Ouallen, il jalonne la route la plus
directe, mais la plus désolée, encore inexplorée. D’après
les renseignements indigènes qui cadrent avec ce que nous avons
aperçu de loin, ce point d’eau se trouverait dans une gorge,
ouverte vers l’ouest, et creusée dans les argiles du Dévonien
moyen, entre les garas d’Azelmati et de Chaab ; les inondations
de l’O. Meraguen parviennent jusque-là (?).
Le nom d’Azelmati s’applique aussi à une vaste étendue uniforme,
qui est peut-être une immense sebkha desséchée. Dans le numéro
de _La Géographie_ du 15 décembre 1907, M. Nieger donne les
renseignements les plus intéressants sur cette sebkha, qui serait
en somme l’épanouissement occidental de la sebkha Mekhergan. Quoi
qu’il en soit[18], le baromètre indique une différence de niveau
très sensible, entre les sebkhas d’Hacian Taibin et Mekhergan,
cette dernière serait plus basse de 5 millimètres[19]. Plus
significatives peut-être que les indications du baromètre sont
celles du terrain, l’existence d’un puissant obstacle montagneux
et celle de la grande sebkha elle-même. En somme, le bas Djar’et,
comme l’O. Messaoud, au lieu de se rapprocher du Touat, tend à
s’en éloigner vers le sud-ouest.
D’autre part, lorsque dans la traversée du Tanezrouft d’In Ziza,
on voit tous les grands oueds quaternaires, descendus du Hoggar,
O. Tiredjert, O. Takouiat, O. Tamanr’asset, prendre la direction
de l’ouest, on reste frappé de cette convergence de toutes les
rivières quaternaires vers cette cuvette médiocrement éloignée
du Djouf, aux approches de laquelle tous les voyageurs ont noté un
niveau très bas (120 à 150 m.). Il est difficile de se soustraire
à la conclusion que nous avons affaire aux différentes parties
d’un même réseau fluvial quaternaire qu’on pourrait appeler
le réseau de l’O. Messaoud.
=O. Tlilia.= — Au nord, on peut reconstituer ce réseau avec
bien plus de précision et en faisant la part bien moindre à
l’hypothèse.
Tout d’abord, nous connaissons aujourd’hui des tronçons
considérables de ce qui fut évidemment un grand affluent de gauche
descendu du Tadmaït. La carte Niéger, comme la carte Prudhomme,
portent un O. Tlilia qui draine la plus grande partie du Tadmaït,
depuis le méridien d’In Salah. (Voir pl. IV, phot. 8.) Il prend
sa source au voisinage de la grande falaise terminale du plateau, en
un point bien déterminé, où l’érosion régressive d’un petit
torrent, l’O. Aglagal, qui coule en sens inverse, a profondément
entaillé la falaise, et s’est annexé la tête de vallée de
l’O. Tlilia. (Voir pl. XLIII, phot. 81.) On le suit sans lacunes
depuis sa source jusqu’à sa sortie des plateaux calcaires, sur une
étendue de 120 kilomètres. Les cartes publiées ne donnent pas de
renseignements sur ses destinées ultérieures, mais les officiers
des oasis savent qu’il aboutit au Touat à Zaouiet Kounta.
Or, l’itinéraire de Haci Rezegallah croise et longe, à partir
de Haci Hammoudiya un grand oued affluent de l’oued Messaoud,
qui vient précisément du Bas-Touat, région d’Inzegmir. C’est
évidemment la prolongation de l’O. Tlilia, ou en tout cas d’une
artère fluviale dont l’O. Tlilia serait un élément constituant.
Voilà donc un grand affluent de l’O. Messaoud que nous suivons
depuis sa source jusqu’à son embouchure.
=Sebkha de Timimoun.= — Il ne faut pas hésiter à rattacher la
sebkha de Timimoun au système de l’O. Messaoud. La forme même
de la sebkha, son allongement très marqué, ses étranglements,
son allure en chapelet, suggèrent l’idée qu’elle a dû être
en relation avec un fleuve coulant vers le sud-ouest, et dont les
hautes falaises qui encadrent la sebkha, et les garas qui la jalonnent
attestent la puissance érosive.
Comment le chapelet de sebkhas du Gourara se reliait au chapelet de
sebkhas du Touat, c’est ce qui apparaît beaucoup plus nettement
sur la carte Niéger que sur la carte Prudhomme ; aussi bien la carte
Niéger, qui est essentiellement une marqueterie d’itinéraires, une
œuvre de plein air, composée sur place, est en général beaucoup
plus expressive du terrain réel. On y voit très bien qu’une ligne
de falaises rejoint les sebkhas de Timimoun et de Brinken. Entre
Brinken et le Bouda, on distingue deux lignes divergentes de jonction,
l’une au sud par Sba, Meraguen, jalonnée de petites falaises ;
l’autre au nord, directe de Sba au Bouda, marquée par de la
verdure, un long pâturage de nebka. Aussi bien entre le Touat et
le Gourara, il n’y a pas de démarcation naturelle, la ligne des
oasis est continue, et cela seul serait un indice. Il faut donc
admettre que l’oued quaternaire du Gourara aboutissait au Bouda,
et de là il semble bien que ce soit lui et non pas l’oued Messaoud
qui ait longé le Touat, sculptant ses falaises et ses garas, contenu
par l’obstacle des horsts hercyniens, jusqu’à sa réunion avec
l’O. Tlilia dans le voisinage de Zaouiet Kounta. Puis les deux
fleuves réunis par Inzegmir, le Sali et le grand lit relevé au
voisinage de Haci Hammoudiya allaient rejoindre l’O. Messaoud.
=Les oueds du grand Erg.= — Au nord du Gourara, le grand Erg met un
obstacle sérieux mais non pas insurmontable à la reconstitution
du réseau quaternaire. On voit assez nettement les artères
quaternaires dont la sebkha de Timimoun est le réceptacle commun,
et qui constituent l’oued du Gourara.
Le Tadmaït fournit une contribution importante, l’O. Aflissès,
profondément gravé dans les plateaux calcaires, mais dont le cours
n’a été reconnu qu’incomplètement et par tronçons. Il semble
bien que ce soit lui qui ait creusé l’immense cirque d’érosion
entre la gara bou Dhemane et la gara el Aggaia, et qui alimente encore
les palmeraies tout particulièrement denses au voisinage de Timimoun.
Comme il est naturel, c’est au nord et de l’Atlas que descendent
les oueds les plus nombreux. On en compte trois : l’O. Seggueur,
l’O. R’arbi, l’O. Namous ; leur cours supérieur est très
net, profondément encaissé dans la hammada, suivi d’ailleurs
par de vieilles routes de caravanes. Mais le cours inférieur est
enfoui sous les effroyables amas de sable du grand Erg, par surcroît
encore très mal connu. On entrevoit cependant avec une probabilité
suffisante les points de sortie au sud de l’Erg, sur la sebkha,
et quelquefois même la direction générale du cours.
Un grand oued débouche à l’extrémité orientale de la sebkha du
Gourara auprès d’el Hadj Guelman ; c’est à lui que la sebkha
de Timimoun doit ce qu’elle conserve d’humidité et de placage
quaternaire. En hiver, lorsque sont tombées les pluies lointaines
sur l’Atlas et le Tadmaït, on voit, à partir d’el Hadj Guelman,
et progressivement vers l’ouest, la surface de la sebkha changer
de couleur, se poudrer de points blancs scintillants ; c’est
le sel qui remonte, témoin d’une évaporation plus énergique
et par conséquent d’une augmentation dans la réserve profonde
d’humidité.
Cet oued qui débouche à el Hadj Guelman est apparemment le même
auquel les ksouriens du Tinerkouk doivent l’eau de leurs puits et le
Meguidden ses pâturages. C’est vraisemblablement la prolongation
de l’oued Seggueur qui, simplement tangent à l’erg sur la plus
grande partie de son cours, se suit facilement jusqu’au delà
d’el Goléa.
Le cours de l’oued Namous n’apparaît pas du tout sur les cartes
publiées, mais M. Mussel[20], sur sa carte encore inédite, en
trace de grands tronçons ; l’oued traverse le groupe des oasis
de Telmin dans sa partie orientale, entre Takhouzi et Adjir ; on le
suit au sud jusqu’à proximité de Charouin et de Haci el Hamira.
C’est l’oued R’arbi sur lequel nous sommes le moins
renseignés. Pourtant à la lisière méridionale de l’erg
l’attention est attirée par une ligne d’oasis, el Ahmar,
Guentour, Tesfaout, Charouin, et le long de cette ligne la carte
Niéger marque ce qui semble être un grand lit d’oued. Charouin à
coup sûr est sur le bord d’une gigantesque cuvette d’érosion
qui m’a semblé aller rejoindre en biais celle de la sebkha du
Gourara. Sur la route de Charouin à Ouled Rached ces deux cuvettes ne
sont plus séparées que par une ligne de garas, autant du moins que
l’envahissement du sable permet d’en juger. Il semble bien que
dans cette région deux grandes rivières, reconnaissables à leurs
érosions, aient fait leur jonction : apparemment l’O. R’arbi
et l’oued du Gourara. (Voir fig. 44, p. 226.)
Ajoutons que dans sa partie occidentale, le grand Erg a sûrement
enfoui toute une série d’affluents de l’O. Saoura, et il garde
beaucoup mieux le secret de leur réseau. La carte inédite Mussel
permet de suivre jusqu’à Haci Ouskir un gros affluent venu du
Mezarif et qui passe par Haci Mezzou. Elle révèle çà et là sous
l’erg de grands tronçons, un oued Si Ali par exemple au nord du
puits de ce nom.
Le long de la Saoura on croit deviner des embouchures ; en certains
points, de dessous l’erg on voit sourdre brusquement l’eau
nécessaire à l’alimentation des palmeraies. A Mazzer, c’est une
grosse source naturelle débouchant d’une grotte de travertin. A
Beni Abbès, l’homme est intervenu, mais avec peu de travail, et à
fleur de terre, on a fait couler de grosses séguias. L’eau afflue
avec une abondance particulière dans la R’aba (littéralement la
forêt de palmiers) ; sur une dizaine de kilomètres les ksars se
touchent, el Ouata, Ammès, Ksir el Ma, el Maja, etc. ; l’eau est
partout à fleur de sol dans toute cette section de l’oued. De
là part d’ailleurs, à travers l’erg, une route de caravanes
semée de puits ; il est clair qu’un gros affluent a dû déboucher
ici. Mais d’où vient-il ? Qu’est-ce, d’autre part, que ce
groupe d’oasis de Telmin perdu au milieu de l’erg, et au nord
duquel on voit sur la carte une constellation de puits ? On ne
fait qu’entrevoir une puissante circulation souterraine qui doit
être une image plus ou moins fidèle de l’ancienne circulation
superficielle quaternaire sur la rive gauche de la Saoura.
=L’O. Tabelbalet.= — L’O. Saoura est hémiplégique, toute sa
rive droite est à peu près morte ; de ce côté en effet l’oued
longe le pied d’un accident montagneux et la ligne de partage est
toute proche entre la Saoura et une autre grande artère quaternaire,
qu’on pourrait appeler l’O. Tabelbalet.
A vrai dire cet oued n’a pas de nom, et les indigènes ne
soupçonnent pas son existence. Il est enfoui sous l’erg er
Raoui, mais pas assez profondément pour qu’on ne le retrouve
pas. Depuis la palmeraie de Tabelbalet jusqu’à Oguilet Mohammed,
la lisière méridionale de l’erg er Raoui est jalonnée de puits,
Haci el Hamri, Tinoraj, H. er Rouzi, Haci el Maghzen, Noukhila ;
d’ailleurs le nombre de puits existants le long de cette ligne
pourrait être augmenté presque indéfiniment ; entre Tinoraj
et Tabelbalet, il suffit de creuser n’importe où, dit-on, pour
avoir de l’eau, Haci el Maghzen est, comme son nom l’indique,
un puits improvisé par les maghzen (policiers indigènes) de Beni
Abbès. Tous ces puits sont des trous d’eau à fleur de sol :
d’ailleurs on rencontre de grands troupeaux d’antilopes adax,
ce qui suppose de l’eau superficielle, d’accès facile. (Voir
pl. XXXIV, phot. 64.) Le nom de l’erg est significatif ; er
Raoui signifie humide ; le nom contraste avec celui de l’erg
Atchan, tout voisin, « l’Erg assoiffé ». Enfin au voisinage
des trois puits que j’ai vus et probablement de tous les autres,
on distingue très bien l’oued enfoui sous la dune. C’est bien
net, en particulier à Tinoraj et à H. el Hamri ; on y voit, avec
ses falaises d’érosion, ce qu’il faut appeler sans doute le
lit mineur de l’oued, puisqu’il est taillé dans des dépôts
plâtreux et dans des formations d’aspect tourbeux, qui doivent ici
évidemment, comme partout ailleurs au Sahara, représenter le lit
majeur. (Voir pl. X, 20.) A Oguilet Mohammed je n’ai pas vu le lit
mineur, mais la dune repose sur les dépôts gypseux habituels. Il
n’est pas téméraire de conclure que tous les puits jusqu’à
Tabelbalet sont creusés dans le lit de l’oued, dont nous pouvons
donc reconstituer le tracé de Tabelbalet à Oguilet Mohammed, on
peut même dire avec une probabilité suffisante jusqu’à Ouled
Saï. En somme il longe au nord-est le pied de l’arête gréseuse
éodévonienne que les indigènes appellent le kahal de Tabelbalet,
et qui sépare l’erg er Raoui de l’erg d’Iguidi.
D’où vient cet oued ? Evidemment de l’Atlas marocain, qui est
tout proche, mais qui est encore trop mal connu pour qu’on puisse
essayer de préciser.
En aval, le djebel Heirane se dresse en promontoire au confluent
de deux grands oueds quaternaires ; la hammada crétacée qui lui
sert de socle, est profondément entaillée à l’est par l’oued
Messaoud, et au sud-ouest par un oued inconnu, étalé en sebkha,
dont le lit fait avec celui de l’oued Messaoud un angle aigu. Cet
oued dont nous connaissons avec précision l’embouchure, n’est-il
pas l’oued de Tabelbalet ? La carte, qui accompagne le rapport
de tournée du capitaine Flye Sainte-Marie dans l’Iguidi[21],
est nettement favorable à cette hypothèse.
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. X.
[Illustration : Cliché Gautier
20. — TIN ORAJ
L’Oued Tabelbalet enfoui sous l’erg er-Raoui.
On distingue les berges en timchent (dépôt plâtreux, d’un
blanc éclatant).]
=L’Iguidi.= — Cette même carte et ce même rapport permettent
de supposer que l’Iguidi, au moins dans sa partie orientale, et
l’erg ech Chech tout entier qui lui fait suite, rentrent dans le
bassin quaternaire de l’O. Messaoud. Un certain nombre de faits
ressortent avec évidence.
Nous savons depuis longtemps que les grands oueds du Tafilalet réunis
en un réceptacle commun qui est l’O. Daoura, vont se perdre
dans une grand sebkha[22]. Le lieutenant Niéger nous apprend[23]
le véritable nom de cette sebkha, qui est Mahzez.
D’autre part, le capitaine Flye Sainte-Marie nous donne sur
l’Iguidi des renseignements précis. Les puits de l’Iguidi sont
très inégalement répartis. La bordure nord est très pauvre : deux
points d’eau seulement, très éloignés l’un de l’autre, Mana
et Inifeg. La bordure sud au contraire est le plus beau coin de tout
l’erg ; c’est le Menakeb, « 15 puits sur 150 kilomètres », les
puits sont nettement alignés nord-ouest-sud-est ; on voit partout des
traces d’une puissante érosion, falaises, cirques et garas. Il faut
affirmer que le Menakeb est un grand oued, l’analogie est évidente
avec l’oued de Tabelbalet, à la lisière sud de l’erg er Raoui.
J’étais tenté de considérer l’oued Menakeb comme un émissaire
de la sebkha Mahzez. M. Niéger, qui a vu le terrain, est d’un
avis contraire. D’autre part, d’après une communication orale
de M. le capitaine Martin, Mahzez serait beaucoup plus près de
Tabelbalet que les cartes ne le montrent, et ce serait donc peut-être
l’O. Tabelbalet qui prolongerait l’O. Daoura (?).
Quoi qu’il en soit il y a vraisemblablement, sous l’Iguidi et à
sa bordure nord, un réseau d’artères quaternaires qui apporte
ou apportait jadis à l’O. Messaoud, non seulement les eaux de
Tafilalet, mais aussi les eaux des Eglab ; le plateau archéen
(?) granitique (?) et peut-être par endroits volcanique (?) des
Eglab, déjà traversé par Lenz, revu plus en détail par Flye
Sainte-Marie et ses officiers, apparaît d’ores et déjà avec une
certaine netteté (c’est sur la carte Flye Sainte-Marie qu’il
faut le chercher naturellement). Il a un relief assez accusé, six ou
sept cents mètres d’après M. Niéger[24] ; encerclé de dunes sur
toutes ses faces ce fut évidemment, et, dans une certaine mesure,
c’est encore un centre de dispersion hydrographique ; il domine de
deux ou trois cents mètres la plaine où serpente l’oued Messaoud,
et c’est l’épaulement occidental du bassin.
=L’O. Messaoud actuel.= — On arrive donc à reconstituer avec
précision, à quelques incertitudes près, le réseau d’un oued
Messaoud quaternaire, collecteur de toutes les eaux depuis les Eglab
et l’Atlas du Tafilalet jusqu’au Hoggar. Ce squelette de vieux
fleuve mort est d’un intérêt plus actuel qu’on n’imaginerait
au premier abord.
Dans tout le Sahara algérien, ce qui reste de vie a souvent des
relations évidentes avec le vieux réseau ; et les parties mêmes
de ce réseau qui sont aujourd’hui tout à fait mortes ne le sont
pas depuis l’époque quaternaire ; nous sommes aux oasis depuis
quelques années à peine, et dans ce court laps de temps on a déjà
recueilli des faits incontestables qui attestent la continuation
sous nos yeux de la déchéance.
Ces faits se rapportent au cours actuel de l’O. Saoura et de
l’O. Messaoud. Les crues de la Saoura, cela revient à dire les
pluies de l’Atlas arrivent à Foum el Kheneg, encore aujourd’hui :
On publie ci-contre une photographie du lit inondé de l’oued
à Ksabi ; je la dois à l’obligeance de M. le maréchal de
logis Galibert, elle a été prise au huitième jour de la crue
en octobre 1904. (Voir pl. IV, phot. 18.) L’hiver de 1906 a été
particulièrement pluvieux, et d’après le témoignage oral de M. le
capitaine Martin l’oued à Beni Abbès a coulé, au point d’être
très difficile à franchir pendant cinq mois consécutifs. Les
crues arrivent d’ailleurs très au delà de Foum el Kheneg, mais
à partir de ce point le régime change brusquement. Jusqu’à Foum
el Kheneg l’oued a un lit profond, net de sable, au fond duquel
la crue, contenue et guidée, chasse sans incertitude, sûre de sa
route. Il est probable que c’est une question de pente.
Au delà de Foum el Kheneg, la crue s’étale, hésite et tâtonne ;
d’une année à l’autre, elle ne retrouve plus son chemin. C’est
la zone d’épandage qui commence, l’oued fait patte d’oie,
delta. Qu’on jette un coup d’œil sur la carte (Niéger ou
Prudhomme) on distinguera deux paliers d’épandage. Le premier
est immédiatement à la sortie de Foum el Kheneg, l’oued se
divise en trois bras. Le plus occidental diverge définitivement
et va se perdre au loin sous le nom d’O. Seiba. Les deux plus
orientaux, après s’être séparés à Haci Zemla, finissent par se
rejoindre en amont d’Haci Zouari ; au delà la pente s’accentue,
et le lit de l’oued retrouve pour un temps son encaissement net,
et son unité. Il les perd entre le Bouda et le djebel Heirane,
où il s’étale en un dédale de grandes îles et de faux bras
en éventail.
Vaille que vaille, malgré les vagabondages et les déperditions,
la crue, il y a une douzaine d’années, est encore arrivée au
Touat. Niéger note que, à Tesfaout, l’eau a déraciné quelques
palmiers et abattu quelques maisons. Or, voici que la crue de 1904,
celle qui a été photographiée à Ksabi n’a pas pu dépasser le
palier d’épandage de Foum el Kheneg, au delà de la gorge un tampon
de sable lui a barré le chemin et l’a rejetée au nord-ouest,
dans la direction de la sebkha el Melah, c’est-à-dire dans une
voie toute nouvelle que la Saoura n’avait jamais prise. Rien de plus
naturel ; j’ai vu, en 1903, le lit de l’oued à la sortie de Foum
el Kheneg ; ce n’était déjà plus un lit, les berges étaient
indiscernables, c’était une plaine mamelonnée de sable où le
tracé de la rivière ne se reconnaissait qu’à la verdure espacée
du pâturage. (Voir pl. IX, phot. 19.) Quelques grains de sable de
plus ont suffi pour déterminer un changement qui, s’il eût été
durable, aurait été de grande conséquence. L’O. Messaoud serait
mort sur une étendue de 150 kilomètres ; les pâturages et les
puits se seraient asséchés, et une route jusqu’ici fréquentée
serait devenue impraticable.
Si je suis bien informé, la crue de 1906, puissamment aidée par
les efforts des indigènes et de l’administration, a triomphé de
l’obstacle, le danger est écarté, provisoirement du moins.
Mais nous saisissons sur le fait le processus de l’asséchement le
long des oueds sahariens ; il est purement mécanique, et tout à fait
indépendant d’un changement quelconque dans le climat général.
Depuis l’établissement du climat désertique, le sable soutient
une lutte acharnée et heureuse contre l’oued, où roulent les
grandes crues intermittentes, venues des montagnes lointaines. Il y
a des points stratégiques, des points faibles, où se livrent les
batailles décisives ; ce sont les paliers de rupture de pente, où la
chasse d’eau n’est plus assez forte pour lutter victorieusement ;
l’amoncellement du sable y crée des zones d’épandage où la
crue s’étale, s’éparpille et s’arrête. Toute la portion
aval du fleuve est ainsi condamnée à mort.
Nous sommes désormais en état de mieux comprendre l’état dans
lequel se trouve aujourd’hui le bas O. Messaoud, et de mettre au
point les souvenirs à demi légendaires que les Touatiens se sont
transmis sur son passé immédiat.
=L’O. Messaoud historique.= — La région de Haci Boura et de Haci
Rezegallah, c’est-à-dire l’oued Messaoud au large du Bas-Touat,
est tout à fait étrange. La vie semble s’y être arrêtée hier,
un palais de la Belle au Bois dormant. Tout le pays est couvert de
traces humaines, de celles naturellement qu’on peut attendre au
désert ; les puits sont très soignés, avec de superbes margelles
en grandes dalles, bien supérieures à la moyenne comme aspect
extérieur ; ces puits de luxe contiennent de l’eau saumâtre,
et on n’échappe pas au soupçon que la qualité de l’eau
a dû jadis justifier mieux qu’aujourd’hui tous ces frais
d’architecture. Les redjems, ces gros tas de pierre, indicateurs du
chemin, sont très nombreux, il n’y a guère de sentier saharien
mieux jalonné ; mais le sentier lui-même a disparu ; les medjbeds
pourtant, ces sentiers sahariens gravés par le pied des chameaux,
sont incroyablement tenaces ; on les retrouve très nets, au moins
par places, dans des régions où les guides expérimentés,
grands connaisseurs de traces, affirment qu’il n’a passé
personne depuis un an (voir là-dessus en particulier le rapport
de tournée du capitaine Flye, _passim_) ; sur le sol du Sahara,
partout ailleurs que sur les dunes naturellement, les traces qui
jouent un si grand rôle dans la vie des indigènes, sont beaucoup
plus tenaces qu’en nos pays ; ici la moindre égratignure du
sol est durable ; la marque d’un pied de chameau trahit encore
après des mois le passage de la dernière caravane ; c’est que
le vent, seul agent d’érosion, est impuissant à l’effacer,
et même s’il saupoudre de sable le léger dessin en creux, il ne
le fait que mieux ressortir. Aussi est-on frappé de ne plus voir,
entre Haci Boura et Haci Rezegallah la moindre trace de medjbed.
En revanche, beaucoup de tombeaux musulmans groupés en petits
cimetières ; mais c’est la seule trace de leur séjour qu’aient
laissée les campements de nomades. Et il a dû y avoir ici, en effet,
de superbes pâturages, représentés aujourd’hui par des étendues
de tiges sèches ; là où il subsiste des plantes vertes, elles
sont salées et les chameaux y touchent à peine. On est frappé de
l’absence de tout gibier ; le seul mammifère dont nous ayons vu
les traces est un fennec, petit animal qui se nourrit d’insectes
et de lézards[25].
En somme la région fut, à une époque médiocrement éloignée,
un centre important de vie nomade. C’est ici, disent les
indigènes que paissaient les troupeaux du Sali ; car ce pays,
qui, hier encore, était utilisable, a des propriétaires, il est
rattaché à une portion spéciale du Touat, le groupe du Sali. Rien
de plus naturel puisque l’O. Tlilia prolongé joint le Sali à
l’O. Messaoud. Pourtant à quel point le Sali dans ces dernières
années s’est désintéressé de ses vieux droits, c’est ce que
semble prouver la difficulté avec laquelle on recueille aujourd’hui
des renseignements indigènes sur l’O. Messaoud ; on ne trouve
même pas de guides au Touat, le nôtre était un Jakanti de Tindouf
(Jakanti est beaucoup plus connu sous sa forme au pluriel, Tadjakant).