En somme l’eau du Sahara se présente sous forme d’affleurements,

et l’on dirait presque de filons ; plus précieuse d’ailleurs

qu’aucun minerai imaginable. L’eau superficielle, immédiatement

accessible sans travail humain, celle des tilmas, des r’dirs,

des sources, est relativement rare : un coup d’œil sur une carte

générale du désert montre l’énorme prédominance des points

d’eau qui portent le nom de _haci_. Pour boire et pour irriguer les

indigènes ont développé des qualités d’ingénieurs hydrauliciens

tout à fait disproportionnées à leur culture générale. Les

animaux eux-mêmes ont dû suivre cet exemple dans une certaine

mesure. Il en est, les domestiques, le chameau par exemple, qui

mourraient de soif si on ne les abreuvait pas, et dont l’initiative

se réduit à se rassembler autour du puits avec des mugissements

plaintifs. D’autres se passent de boire, autre chose du moins que

le suc des plantes ou la rosée (la gazelle). Les grandes antilopes

ne se trouvent que dans les régions où l’eau est à fleur du sol

(tilmas de l’erg er Raoui, aguelmans et sources du pays touareg) ;

et elles ont dû apprendre du moins à gratter le sable des tilmas. Le

chacal, grand buveur, se montre particulièrement ingénieux. Au

voisinage des puits il creuse des galeries jusqu’à l’eau, des

« travers-bancs ». J’en ai vu de semblables au puits d’Ouallen,

et les officiers de la colonne Flye Sainte-Marie en ont admiré dans

la Ménakeb.

Dans un pareil pays il est clair que l’onomastique des points

d’eau doit être particulière.

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. VIII.

[Illustration : Cliché Gautier

15. — OUED ZOUSFANA

Arbuste (jujubier) juché sur un monticule.]

[Illustration : Cliché Gautier

16. — TYPE DE MEDJBED (sentier saharien) sur le reg du Touat

A l’horizon la palmeraie du Timmi, en avant de laquelle on distingue

plusieurs lignes de foggaras.]

=Medjbed.= — On se trouve couramment entraîné dans

l’exposition à donner aux routes sahariennes leur nom indigène

de _medjbed_. Les mots français de route ou de sentier seraient en

somme inadéquats. Au point de vue voirie un medjbed est un sentier

créé et entretenu par les pieds des chameaux ; il est en général

admirablement marqué au moins sur les sols de reg et de hammada ;

partout ailleurs que dans l’erg le sol saharien conserve les

empreintes avec indiscrétion, racontant à qui sait le déchiffrer,

au sujet de la dernière caravane, eût-elle passé depuis des

mois, les moindres incidents du voyage. Mais c’est un sentier

transcontinental, se prolongeant rectiligne sur des centaines et des

milliers de kilomètres ; jalonné de tas de pierres aux croisements,

suivant de point d’eau en point d’eau un itinéraire étudié

par la sagesse inconsciente des générations. Pour traduire une

expression de ce genre, « le medjbed d’In Salah à Tombouctou »,

le mot de sentier paraîtrait un peu grêle. (Voir pl. VIII,

phot. 16.)

Ce medjbed d’ailleurs, qui conduit de l’eau à l’eau, et qu’il

s’agit de ne pas perdre ou de retrouver sous peine de mort, devient

dans l’imagination du voyageur un personnage considérable ; ces

incertaines traces d’usure à la surface du sol, seuls guides et

seuls vestiges d’humanité sur d’immenses étendues, prennent une

sorte de caractère sacré ; et on ne conçoit pas la possibilité

de laisser anonyme une individualité si marquante.

=Tanezrouft.= — Le mot de Tanezrouft, semble bien être, dans

son acception vraie, autant qu’il est possible de la dégager,

un nom propre plutôt que commun, le nom d’un pays, immense,

il est vrai, et mal délimité. Les indigènes le donnent à tout

ce qui s’étend entre les pays Touaregs (Hoggar, Mouidir, Ahnet,

Açedjerad) d’une part et le Soudan de l’autre. Cette immense

région est peut-être une unité géologique ; il semble bien

en effet qu’elle soit tout entière une pénéplaine silurienne

et archéenne. Mais c’est avant tout une unité climatique, le

pays absolument dépourvu d’eau et inhabitable sur d’immenses

étendues, le pays de la peur, de la soif, des marches ininterrompues

haletantes, de vingt heures sur vingt-quatre pendant plusieurs jours,

le désert maximum qu’on traverse en tremblant.

Dans d’autres parties du Sahara des régions analogues semblent

porter des noms différents. Dans l’ouest par exemple le Djouf

semble un pendant et d’ailleurs une prolongation du Tanezrouft,

de même que le Tiniri dans l’est.

Il est donc probablement incorrect mais il est commode et il devient

usuel d’employer ce terme de Tanezrouft dans un sens général,

et de l’appliquer aux grandes étendues vides, aux déserts maxima,

qui séparent les uns des autres au Sahara les districts habités.

Et sans doute nous saisissons ici sur le fait la déformation que

nous infligeons, plus ou moins consciemment, au vocabulaire indigène

quand nous essayons de le franciser. Mais nous ne faisons pas ici une

étude philologique du vocabulaire géographique indigène. Le but

poursuivi est d’enrichir le nôtre en mettant à notre disposition

des termes nouveaux pour exprimer sans périphrase des individualités

géographiques nouvelles.

Il est remarquable cependant que nous soyons amenés à emprunter

ces termes nouveaux au vocabulaire indigène. En d’autres contrées

désertiques les géographes n’ont pas cette ressource, ou, faut-il

dire, cet embarras. A feuilleter _Le Kalahari_ du Dr Passarge

on s’étonne d’y rencontrer une nomenclature exclusivement

européenne et même improvisée par périphrases (Salzpfanne,

Sandpfanne, Pfannencrater, etc.) ; à la périphrase sandpfanne

pourtant, le Dr Passarge substitue souvent le nom hollandais

de Vley. L’Afrique du Sud tout entière semble un pays où

le vocabulaire géographique ne s’est pas enrichi de termes

populaires indigènes et où l’Européen a baptisé les formes

caractéristiques avec les ressources de ses propres langues (Kopje).

C’est évidemment que les langages multiples et enfantins de

populations nègres ne sont pas assez riches pour justifier un

emprunt. Au Sahara nous avons affaire à de vieilles races cultivées

et à une langue savante. L’explication pourtant n’est peut-être

pas suffisante. A trouver cet affreux pays, ce désert, pourvu d’une

si riche onomastique bilingue, on éprouve quelque surprise. Cet

étiquetage minutieux des formes et des individualités géographiques

atteste l’effort accumulé d’un peuple observateur, qui est

aujourd’hui bien maigrement représenté, et c’est peut-être

le legs d’un passé plus prospère. On se serait abstenu pourtant

de formuler une conclusion aussi incertaine, si elle n’était

étayée par bien d’autres observations beaucoup plus probantes,

que nous aurons à présenter dans les chapitres suivants.

D’une façon générale, par exemple, la seule existence des puits

qui jalonnent les medjbeds semble attester que le Sahara n’a pas

toujours été ce que nous le voyons. Car si ces puits n’existaient

pas, il serait impossible, dans ces effroyables solitudes, d’en

trouver l’emplacement et de les forer. Nous les devons apparemment

à des générations humaines, qui ont assisté au desséchement

progressif et l’ont combattu pied à pied, suivant dans le sol la

nappe d’eau qu’ils avaient connue en surface. Si l’on songe

aux difficultés de l’exploration, dans les déserts vides et

bruts de l’Australie, on se rend compte que l’aménagement du

Sahara pour la vie humaine est une merveille inappréciable. Elle

devient inintelligible, si nous ne la concevons pas comme le produit

d’une accommodation graduelle à une transformation péjorative

du pays. Les indigènes n’auraient pas pu inventer : il faut donc

qu’ils se soient souvenus.

[Note 2 : Foureau, _Documents scientifiques de la mission Saharienne_,

p. 1175 (Glossaire de quelques termes employés).]

[Note 3 : Le but poursuivi étant de franciser, et d’introduire dans

notre vocabulaire géographique un certain nombre de termes arabes,

il me paraît légitime et indispensable de renoncer aux pluriels

arabes, souvent si différents des singuliers qu’ils semblent un

autre mot. Il est tout à fait indifférent, par exemple, au point de

vue géographique à tout le moins, que sif fasse au pluriel siouf.]

[Note 4 : On sait que le diminutif de Feidj est Figuig, le petit col.]

[Note 5 : Bernard et Lacroix, _L’évolution du nomadisme en

Algérie_, p. 117.]

[Note 6 : Certainement utilisé à Laghouat et à Djelfa ce mot

paraît inconnu dans le Tell. Voici à son sujet une note de

M. Marçais : « le mot _nébka_, pluriel _nebkät_, collectif

_enbék_, se trouve déjà dans le poète arabe antéislamique

Tarafa. Il est dans le dictionnaire de Beaussier ».]

[Note 7 : Même sous sa forme pluriel — gour ; — on dit le

terrain des gour.]

[Note 8 : Flamand, Une mission d’exploration scientifique au

Tidikelt, _Annales de Géographie_, t. IX, 1900, p. 238.]

[Note 9 : _Bulletin du Comité de l’A. F._, supplément de septembre

1904, p. 209.]

[Note 10 : On trouvera dans le texte le mot Haci représenté par

l’abréviation H. et Aïn par A.]

[Note 11 : Suivant le dialecte, les Touaregs prononcent et

par conséquent on peut écrire indifféremment Tadjerdjera ou

Taguerguera ; de même qu’on écrit Azguer ou Azdjer.]

CHAPITRE II

=LES OUEDS ET LES DUNES=

I. — L’oued Messaoud.

Dans la partie orientale de notre Sahara Algérien, le réseau des

oueds quaternaires est bien et assez anciennement connu. De Duveyrier

au commandant Roudaire et à Foureau une série de voyageurs ont

dessiné sur nos cartes un ensemble cohérent et détaillé, le bassin

de l’Igargar. Encore, bien que çà et là le vent et le sable aient

effacé ou enfoui des tronçons d’oued, l’ensemble apparaît

nettement. Deux artères maîtresses l’O. Mya et l’O. Igargar

se réunissent pour aboutir dans une cuvette en partie plus basse

que le niveau de la mer, et semée de grands chotts (Melr’ir, etc.).

Cette cuvette a été l’objet d’études topographiques très

sérieuses et nous sommes certains qu’elle n’a jamais communiqué

avec la Méditerranée pourtant si proche. Le seuil de Gabès ne porte

la trace d’aucune brèche. Au plus beau moment de l’Igargar,

lorsque « les crocodiles jouaient dans ses ondes », son bassin

aurait donc été un bassin fermé, et l’on peut se croire autorisé

à conclure que le Sahara quaternaire fut plutôt une steppe qu’un

pays franchement humide. La conclusion est à retenir.

Dans la partie occidentale du désert, on pouvait admettre _a priori_

que le réseau quaternaire serait aussi profondément gravé et

aussi bien conservé. Aussi l’est-il ; et il me semble possible

d’en esquisser le dessin général.

On connaît depuis Rohlfs le tracé d’un grand oued quaternaire

occidental, l’O. Saoura ; depuis Igli, où la Saoura est constituée

par la réunion des oueds Zousfana et Guir, le lit est très net à

berges hautes et vives jusqu’à Foum el Kheneg où le fleuve s’est

creusé une gorge étroite dans les grès éodévoniens. (Voir pl. IX,

phot. 17.)

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. IX.

[Illustration : Cliché Gautier

17. — LE LIT DE LA SAOURA A TIMR’AR’IN (Timgharghit)

Taillé dans le mio-pliocène ; à l’horizon, très-floue, la

chaîne d’Ougarta.]

[Illustration : Cliché Galibert

18. — UNE CRUE DE LA SAOURA à Ksabi, en octobre 1904.

Huitième jour de la crue.]

[Illustration : Phototypie Bauer, Marchet et Cie, Dijon

Cliché Gautier

19. — LE LIT DE LA SAOURA A FOUM EL KHENEG

Nebka constituant le tampon de sable qui a arrêté et fait dévier

la crue photographiée en 18.]

Mais au delà les incertitudes commençaient. On savait que

l’O. Saoura se continuait sous le nom d’O. Messaoud, ce qui

est juste ; et ce changement de nom indique chez les indigènes un

sens géographique exact de l’importance de Foum el Kheneg comme

démarcation entre deux sections différentes de l’oued. Sur le

cours de l’O. Messaoud on ne savait rien : le lieutenant Niéger,

auteur d’une excellente carte du Touat, résume ainsi la question :

« La carte au 1/2000000 du dépôt de la guerre, ainsi que celle de

M. Vuillot, accusent au sud du Touat une forte sebkha dans laquelle

viendraient se déverser l’oued Saoura et l’oued Djaghit. Cette

sebkha est prolongée par un thalweg qui irait se perdre dans l’erg

au sud de Taoudéni. Les renseignements que nous avons pu recueillir

à ce sujet étant absolument contradictoires, il est impossible de

conclure. Un fait reste certain, c’est que la Saoura longe le Touat

s’épanouissant en zone d’épandage[12]. » Voilà donc un fait

curieux. Les anciennes cartes sont naturellement très mauvaises,

dressées par renseignements ; on y voit pourtant l’oued Messaoud

nettement affirmé, le dessin de son cours est très schématique,

mais ne s’écarte pas trop de la réalité. Le lieutenant Niéger,

sur son excellente carte récente ne se croit pas le droit de

porter l’O. Messaoud, et il met en doute son existence. Notons

d’ailleurs que M. Niéger, par sa connaissance de l’arabe et ses

rapports quotidiens avec les indigènes, est aussi apte qu’aucun

de ses devanciers à recueillir des renseignements indigènes, et

concluons qu’il est beaucoup plus difficile aujourd’hui qu’il

y a vingt ans de se renseigner sur l’O. Messaoud. Voilà encore

une conclusion à retenir.

A la seule inspection d’une carte topographique exacte du Touat

(Niéger, Prudhomme) il semble en effet légitime de conclure que

l’O. Messaoud longe le Touat. On constate en bordure des oasis un

long chapelet de sebkhas extrêmement allongées, souvent bordées

à droite et à gauche, ou à tout le moins sur une rive par des

falaises d’érosion. Mais l’examen d’une carte géologique

modifie déjà cette conclusion. — Les palmiers du Touat longent

rigoureusement une grande faille, le long de laquelle les terrains

crétacés du Tadmaït viennent butter contre un horst ou un chapelet

de horsts primaires. C’est manifestement cet accident qui force

les eaux souterraines à réapparaître à la surface du sol. Il

est superflu de faire intervenir à titre explicatif l’action de

l’O. Messaoud. Et quelques-unes des falaises elles-mêmes pourraient

bien être tectoniques et non pas d’érosion.

En fait, nous sommes aujourd’hui fixés sur le cours de

l’O. Messaoud ; les deux itinéraires, que je publie[13] de

H. Sefiat et de H. Rezegallah, nous font connaître avec précision

des sections importantes de l’O. Messaoud, dont la continuité au

large du Touat n’est plus douteuse, quoiqu’en bien des points

il subsiste des incertitudes sur le tracé exact.

De ces deux itinéraires le plus intéressant est à coup sûr celui

de H. Rezegallah. Le long du sentier qui va de Zaouiet Reggan à

H. Rezegallah, entre les kilomètres 88 et 137 on chemine dans le

lit d’un très grand oued orienté N.-N.-E.-S.-S.-O. Le lit est

entaillé d’une dizaine de mètres dans des couches horizontales

composées tantôt d’argiles et de grès crétacés, tantôt

d’argiles et de calcaires carbonifériens. L’oued n’est

pas complètement asséché, on y trouve, parfois en abondance, la

végétation habituelle des pâturages sahariens (damran, hâd, etc.),

et un puits dont l’eau, encore qu’un peu saumâtre, reste buvable

à la rigueur, Haci Boura. Le guide Abiddin spontanément, comme aussi

les notables de Zaouiet Reggan, consultés au retour, affirment que

c’est là l’O. Messaoud, continuation de l’O. Saoura. Il est

clair d’ailleurs que ces indigènes ne se placent pas au point

de vue géologique, et ce n’est pas l’O. Messaoud quaternaire

qui les intéresse, mais simplement l’actuel ; ce qu’ils

affirment c’est que, de mémoire d’homme, certaines crues de

la Saoura ont roulé dans l’O. Messaoud jusqu’à Haci Boura. Il

s’agit de mémoire de très vieil homme ; seuls les « Kebar »,

les anciens, auraient vu couler l’O. Messaoud. Dès le début

de notre occupation, nos officiers en ont entendu parler, et le

capitaine Letord fit une pointe infructueuse dans l’ouest à la

recherche de l’O. Messaoud[14]. Pour un peu nébuleux que soient

ces vieux souvenirs indigènes, et quoiqu’ils laissent subsister

bien des imprécisions de détail, ils se trouvent confirmés par les

faits. Dans la région de H. Boura, à une centaine de kilomètres

sud-ouest du Bas-Touat, il existe bien un grand oued, dans le lit

duquel s’est conservée quelque humidité, et qui de son vivant

coulait indubitablement au sud-ouest. Sur le sens de l’écoulement,

l’examen des gorges que l’oued s’est taillées en aval d’Haci

Boura ne laisse subsister aucun doute : entre les murailles de grès

et d’argiles, sur environ 500 mètres, la dénivellation est très

forte, il y a eu là de véritables rapides.

C’est un fait d’autant plus intéressant que, dans ces grandes

plaines monotones à l’ouest du Touat, le baromètre ne donne

pas d’indications utilisables pour déterminer le sens général

de la pente. L’équilibre barométrique est très instable, le

Sahara est le pays du vent, des orages secs, brusques et violents ;

le passage d’une dépression entraîne des oscillations qui vont

facilement à une dizaine de millimètres, et qui masquent tout à

fait les oscillations faibles et graduelles déterminées par le

changement de niveau. L’existence et l’allure de l’O. Messaoud

à H. Boura est donc une indication très précieuse que la grande

plaine se draine au sud-ouest. Le chapelet des oasis du Touat ne

jalonne pas le moins du monde, comme l’on l’a cru d’abord le

fond d’une cuvette ; c’est un accident très important sans doute

au point de vue humain, comme aussi au point de vue géologique, mais

insignifiant comme dénivellation dans une grande plaine doucement

inclinée au sud-ouest.

Et que dans cette direction il ait existé très anciennement une

tendance à la dépression dans les compartiments de l’écorce

terrestre c’est ce que semblerait indiquer la composition

géologique du sol. La continuité des dépôts infra-crétacés

est simplement interrompue par des horsts primaires médiocrement

étendus, et, dans l’état actuel de nos connaissances, rien

n’empêche de croire que les grès albiens du Touat ne rejoignent,

à titre de formation à peu près synchronique, les grès analogues

du Djouf et du Soudan. L’idée que nous nous faisions de cette

partie du Sahara se trouve donc modifiée.

Si l’on peut être affirmatif sur l’existence même de

l’O. Messaoud, on ne peut pas indiquer avec précision son tracé

au sud et au nord d’Haci Boura.

=Haci Rezegallah.= — Tout d’abord, Haci Rezegallah, le point le

plus occidental de l’itinéraire est lui aussi un puits creusé

dans le lit d’un oued quaternaire. Le lit est bien marqué entre

ses falaises, et tapissé d’une maigre végétation partout

où il n’est pas ensablé. Malgré cet ensablement, qui va

fréquemment jusqu’à l’enfouissement sous des dunes puissantes,

il n’est pas douteux que ce lit, après des méandres répétés,

n’aille rejoindre celui de l’O. Messaoud, avec lequel il fait

un angle prononcé ; — mais est-ce à titre de continuation, ou

d’affluent ? En un point situé à peu près au coude formé par

la réunion des deux oueds, on se trouve au sommet d’une falaise

de calcaire carboniférien violet, pétri de fossiles clairs, à

l’assaut de laquelle des dunes montent à droite ou à gauche,

ce qui restreint malheureusement la vue d’ensemble. Cette falaise

est la continuation indubitable de celle qui borde au nord le lit de

l’O. Rezegallah, comme aussi de celle qui borde à l’ouest le lit

de l’O. Messaoud. Mais droit devant soi, au sud, on n’aperçoit

plus la contre-partie attendue, l’autre rive. En contre-bas,

très loin à perte de vue, on a sous ses pieds un paysage un peu

indistinct, brouillé par l’entre-croisement et le poudroiement

de petites dunes, mais qui semble bien être une immense plaine et

peut-être une sebkha. Tout se passe donc comme si l’O. Messaoud

et l’O. Rezegallah se rejoignaient dans une sebkha. Mais de cette

sebkha, d’ailleurs hypothétique, l’O. Rezegallah est-il un

affluent ou un effluent ? Autant de questions qui naturellement ne

peuvent pas se trancher _a priori_.

Ce qui est certain, c’est que, dans la région de H. Boura et

de H. Rezegallah, l’oued Messaoud, sinon l’actuel du moins

son prédécesseur quaternaire, n’est pas le moins du monde au

bout de sa course ; l’intensité de ses érosions l’atteste ;

il serait absurde de supposer qu’il finisse là ; il continue,

au contraire, dans une direction qui semble le conduire au Djouf

et à Taoudéni. Aussi bien nous sommes ici, à Rezegallah, sur la

route indigène de Taoudéni.

=Haci Sefiat.= — Au nord de Haci Boura, le lit de l’oued Messaoud

est barré par un sif d’erg que je n’ai pas franchi. D’autre

part, au nord du Touat, le cours de ce même oued a été

relevé soigneusement par les officiers des oasis, depuis Foum el

Kheneg jusqu’à la hauteur de Tesfaout. Son lit très net, mais

quelquefois bi et trifide, est jalonné de puits. La route directe

de Bouda à Ksabi ne s’en écarte guère. (Voir cartes Niéger et

Prudhomme.) La zone d’incertitudes sur le tracé exact du fleuve

va donc de Tesfaout à Haci Boura.

Entre ces deux points, l’itinéraire de Haci Sefiat nous fournit

pourtant un jalon. Il recoupe deux grands lits quaternaires, tous deux

orientés N.-S. Le plus oriental est un grand cirque d’érosion,

très profondément gravé (une dizaine de mètres au moins), semé

de garas, largement ouvert au sud ; il est clair qu’une rivière

puissante a été à l’œuvre ici, mais on ne reconnaît plus son

passage qu’à son travail d’érosion ; tout est desséché et

parfaitement nu. L’oued, dans le lit duquel se trouve le puits

de Sefiat, a conservé au contraire un reste de vie ; il est vrai

que l’eau du puits est saumâtre au point d’être imbuvable ;

les touffes vertes de hâd qui tapissent le lit sont si amères,

si chargées de sel, que les chameaux n’en veulent pas, quoique le

hâd passe pour leur friandise favorite. Ce n’en est pas moins la

seule trace de verdure et le seul puits qu’on rencontre depuis le

Touat. Apparemment c’est l’oued Messaoud, et on serait tenté

de croire que le grand cirque d’érosion desséché représente

un bras mort. Autour de Haci Sefiat le lit est très large et

très puissamment érodé, il ressort avec netteté malgré

l’envahissement des dunes. Il semble d’ailleurs qu’on ait

affaire à un confluent.

=Le réseau des affluents.= — Autour de l’artère principale le

réseau des affluents commence à se dessiner sur la carte.

=O. Djar’et=[15]. — Les vieilles cartes par renseignements font

de l’O. Djar’et un affluent de l’O. Messaoud, et placent

le confluent dans le Bas-Touat au voisinage de Taourirt. C’est

aujourd’hui un des oueds les mieux connus du Sahara ; les officiers

des oasis ont reporté sur la carte le réseau compliqué des oueds du

Mouidir, dont la réunion constitue l’O. Bota, qui prend plus bas

le nom d’O. Djar’et. Qu’il aille rejoindre l’O. Messaoud,

ce n’est pas douteux, mais la jonction n’a certainement pas

lieu au Touat ; cela ressort avec évidence de l’itinéraire

Taourirt-Ouallen (en compagnie du lieutenant Mussel)[16].

Il y a bien au sud, et à proximité de Taourirt, un point d’eau,

Hacian Taibin, sur le bord d’une petite sebkha, mais la seule

rivière qui y aboutisse est l’O. Chebbi, descendue du Tadmaït. Le

bassin de l’O. Chebbi reste séparé de celui du Djar’et par

une apophyse hercynienne (dj. Aberraz) et par un horst calédonien

(Bled el Mass). En arrière de cet obstacle puissant, l’O. Djar’et

s’est étalé en une immense sebkha, qui porte le nom de Mekhergan,

et qui ne se trouve encore portée sur aucune carte, mais sur laquelle

un certain nombre de détails précis ont été réunis.

La sebkha commence déjà sous le méridien d’Akabli (itinéraire

Laperrine-Villatte) ; l’itinéraire Taourirt-Ouallen la

rencontre à 80 kilomètres sud-est de Taourirt à vol d’oiseau,

précisément au pied d’une butte de calcaire récifal dévonien,

qui s’appelle Garet-ed-diab. Avec des étranglements et une

allure en chapelet, on la voit se continuer vers le sud pendant

une soixantaine de kilomètres au moins et peut-être une centaine

jusque sous le parallèle du puits de Tikeidi[17], au voisinage

duquel l’O. Meraguen venu de l’Açedjerad se perd dans une sebkha

qui semblerait un prolongement de la sebkha Mekhergan. Elle a donc

des dimensions énormes, 150 kilomètres de long peut-être, et la

plupart du temps elle s’élargit à perte de vue. C’est un trait

tout à fait essentiel de la géographie quaternaire, le réceptacle

commun de l’oued Djar’et et de toutes les rivières de l’Ahnet.

Au voisinage d’Akabli, c’est-à-dire à l’embouchure de

l’O. Djar’et, on signale des fondrières dangereuses, et l’on

peut supposer par analogie que la sebkha conserve sur quelques points

privilégiés au débouché de grands oueds quelques traces analogues

d’humidité. Mais partout ailleurs, elle est complètement morte

et desséchée, si complètement aride que l’apparition d’une

larve d’insecte y provoquait une exclamation de surprise. Elle cesse

donc d’intéresser les indigènes nécessairement utilitaires, ils

la classent simplement tanezrouft, et comprennent mal les questions

qu’on leur pose au sujet de son émissaire probable.

Missions au Sahara, tome 1 · 第 2 / 36 段