Hammada, reg, erg et nebka, ce sont là en somme essentiellem

MISSIONS AU SAHARA

* * * * *

=SAHARA ALGÉRIEN=

LIBRAIRIE ARMAND COLIN

* * * * *

=Voyages au Maroc (1899-1901)=, par le Marquis de SEGONZAC. Un volume

in-8o de 400 pages, avec _178 photographies_, dont _10 grandes planches

hors texte_ (20 panoramas en dépliants), _1 carte en couleur hors

texte_ et de nombreux appendices, broché 20 fr.

Relié demi-chagrin, tête dorée 27 fr.

Le Rif et les Djébala : Tanger, Fès, Melilia ; Melilia, Ouezzan,

Tanger. — Les Braber : de Qçar-el-Qebir à la vallée de Fès, de la

vallée de Fès à la vallée de la Mlouïa ; vallée de la Mlouïa ; de la

Mlouïa au Sbou. — Le Sous : Marrakech, Taroudant, Tiznit, Agadir,

Mogador. — Renseignements politiques, statistiques et religieux.

— Appendices : politique ; — astronomique ; — météorologique ; —

géologique ; — botanique ; — entomologique ; — numismatique ; —

géographique.

(_Ouvrage couronné par l’Académie française. Prix Furtado._)

* * * * *

1702-07. — Coulommiers. Imp. Paul BRODARD. — 4-08.

MISSIONS AU SAHARA

par

E.-F. GAUTIER et R. CHUDEAU

* * * * *

TOME I

=SAHARA ALGÉRIEN=

PAR

=E.-F. GAUTIER=

Chargé de Cours à l’École supérieure des Lettres d’Alger

* * * * *

_65 figures et cartes dans le texte et hors texte, dont 2 cartes en

couleur, et 96 phototypies hors texte_

[Décoration]

PARIS

LIBRAIRIE ARMAND COLIN

5, RUE DE MÉZIÈRES, 5

1908

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

A PAUL BOURDE

_Souvenir reconnaissant._

PRÉFACE

* * * * *

En 1902, 1903, 1904 et 1905, j’ai fait une série de voyages au

Sahara, d’abord seul, puis en compagnie de M. Chudeau, qui à son

tour a voyagé seul jusqu’à la fin de 1906.

Voici le détail de ces voyages : juillet, août et septembre 1902,

voyage au Gourara par l’oued Saoura ;

Février-septembre 1903, voyage à In Ziza par In Salah, en compagnie

de M. le baron Pichon, et à la suite de M. le commandant Laperrine ;

Décembre 1904 à septembre 1905, voyage transsaharien par In Ziza,

Gao, Tombouctou.

M. Chudeau m’a rejoint à Taourirt en mai 1905, il a traversé

le Sahara par le Hoggar, l’Aïr, Zinder, et, après avoir poussé

jusqu’au Tchad, il est rentré en Europe à la fin de 1906.

Chacun de nous a donc passé au Sahara de dix-huit à vingt mois. Il

se trouve que M. Chudeau a surtout voyagé dans le Sahara soudanais,

et moi dans le Sahara algérien. Chacun s’est chargé de rédiger

les résultats communs pour la région qu’il connaissait le

mieux. Je publie aujourd’hui un premier volume consacré au Sahara

septentrional, et qui sera suivi d’un second, sous la signature

de M. Chudeau, consacré au Sahara méridional.

Il est bien entendu que cette division du Sahara en deux parties

nous est imposée par les hasards de notre itinéraire. Nous

n’avons nullement la prétention qu’elle soit géographiquement

justifiée. Elle serait même absurde en géographie humaine. Aussi

le chapitre III du présent volume sera-t-il consacré à

l’ethnographie préhistorique du Sahara tout entier, partie

soudanaise incluse. A tout autre point de vue cette division est

commode, elle permet de traiter à part des questions distinctes.

Par exemple, au point de vue géologique, la limite est bien nette

entre le Sahara gréseux et calcaire du nord, et le Sahara central

(Hoggar et Tanezrouft) avec ses roches métamorphiques, archéennes

et éruptives.

Entre le nord et le sud la nature différente des vestiges de

l’âge quaternaire met une vive opposition. Dans le nord, ce sont

des lits d’oueds profondément gravés ; le chapitre II du présent

volume est une monographie d’un fleuve quaternaire. Dans le sud,

au contraire, les traces les plus apparentes qu’a laissées le

quaternaire sont des dunes fossiles. Ceci revient à dire que dans

le nord le désert a succédé à la steppe et dans le sud la steppe

au désert : un gros fait qui n’a jamais été mis en lumière.

Nous avons donc pu nous partager le Sahara sans nuire à l’unité

des sujets respectivement traités.

En ce qui me concerne, le présent volume, qui paraît sous ma

responsabilité, n’est pas le moins du monde un compte rendu

de voyage ; c’est une exposition synthétique des résultats

obtenus, et on a donc emprunté à la bibliographie du sujet tous

les renseignements susceptibles d’éclairer cette synthèse.

On a donné une place faible ou nulle, d’une part aux résultats

astronomiques et topographiques, d’autre part aux résultats

paléontologiques.

Les premiers sont relégués dans un appendice ; il est vrai

qu’ils ont été utilisés pour l’établissement des deux

cartes, qui accompagnent les chapitres II et VII ; il est vrai

aussi que ces deux cartes font ressortir quelques faits nouveaux et

intéressants (cours de l’O. Messaoud, dessin de l’Açedjerad,

position d’Ouallen). Ces itinéraires originaux n’en sont pas

moins une faible fraction de l’itinéraire total parcouru, et leur

originalité d’ailleurs n’est pas toujours entière. C’est

que les officiers des oasis ont fait une besogne topographique

énorme et excellente, et qui a été en grande partie publiée. On

la trouvera éparse dans les suppléments au _Bulletin du comité de

l’Afrique française_. Elle a été synthétisée dans deux cartes

récentes : Carte provisoire de l’extrême-sud au 1/800000, dressée

à l’aide des documents topographiques existant dans les archives

du gouvernement général par M. le capitaine Prudhomme. Carte des

oasis sahariennes, 1/250000, par MM. le lieutenant Nieger et le

maréchal des logis Renaud (Paris, 1904). D’une façon générale

je renvoie le lecteur à ces deux cartes.

Dans un ouvrage où j’ai donné une place considérable à

l’étude géologique et plus spécialement stratigraphique

on pourra s’étonner que la paléontologie soit à peu près

complètement absente. Pourtant un grand nombre de fossiles ont été

recueillis. Ceux qui se rapportent à l’âge carboniférien, encore

qu’intéressants par la nouveauté des gisements, ne nous apprennent

rien de nouveau sur la faune dinantienne au Sahara. Les fossiles

dévoniens en revanche sont apparemment intéressants, surtout ceux

des étages supérieurs, puisque M. Haug, dans le laboratoire de

qui ils ont été déposés, va leur consacrer une monographie.

Couvert par sa haute autorité, je me suis borné ici à considérer

comme acquises les données paléontologiques sur lesquelles j’ai

appuyé mes études stratigraphiques ; et j’ai consacré tous mes

efforts à dégager autant que possible l’architecture du pays.

Les photographies reproduites dans ce volume ne sont pas toutes

de moi, tant s’en faut. Beaucoup ont été prises par M. le

baron Pichon, mon compagnon de voyage en 1903. Un certain nombre

m’ont été obligeamment prêtées par M. le lieutenant-colonel

Laperrine[1].

J’ai repris et refondu dans mon texte plusieurs articles de moi,

antérieurement publiés dans des revues diverses. J’ai été

amené à les modifier profondément non seulement dans la forme

mais aussi dans le fond.

Il me reste à dire que notre voyage eût été impossible sans

l’appui que nous avons trouvé d’une part à Paris et d’autre

part aux oasis.

Un groupe de personnalités parisiennes, MM. Paul Bourde,

Le Châtelier, Étienne, Dr Hamy, Levasseur, Michel Lévy, ont

bien voulu s’occuper de recueillir sur mon nom les subventions

nécessaires. Je dois une reconnaissance tout particulièrement

profonde à MM. Paul Bourde et Le Châtelier.

Je remercie les institutions qui, à la requête de ces messieurs,

ont bien voulu me subventionner, les ministères de l’Instruction

publique et des Colonies, l’Académie des Inscriptions, la

Société de Géographie de Paris, la Société d’encouragement

à l’Industrie nationale, la Société de Géographie commerciale.

Aux oasis, je suis particulièrement l’obligé de M. le

lieutenant-colonel Laperrine et de M. le commandant Dinaux, mais je

suis par surcroît l’obligé de tout le monde.

[Note 1 : Quelques photographies anonymes ont été achetées aux

soldats chargés de la poste à Colomb-Béchar et à Tar’it.]

SAHARA ALGÉRIEN

* * * * *

CHAPITRE I

=ONOMASTIQUE=

Les ouvrages descriptifs concernant l’Afrique du Nord sont

hérissés de mots arabes ; tout particulièrement les comptes

rendus d’itinéraires écrits sur place par nos officiers, sous

la suggestion immédiate du pays ; et par exemple les articles de ce

genre, très intéressants et très importants, qui paraissent depuis

quelques années dans les suppléments au _Bulletin du Comité de

l’Afrique française_. D’ailleurs même les ouvrages écrits

à tête reposée, en France, et pour un public métropolitain,

ne sont pas exempts du même défaut, puisque, invariablement,

en tête ou en queue du livre, on trouve un petit dictionnaire des

termes géographiques arabes[2].

Ces textes, lardés de mots empruntés à une langue étrangère,

sont à coup sûr exaspérants pour le public français.

Que le défaut, si c’en est un, soit commun à tous les géographes

nord-africains, cela suffirait déjà à les justifier. Ils

obéissent à une nécessité. En France nos topographes recueillent

précieusement les termes géographiques locaux (douix de Bourgogne,

combes du Jura, puys d’Auvergne, etc.) pour en enrichir le

vocabulaire général. Nous trouvons à ces termes, indispensables

d’ailleurs, puisqu’ils correspondent à des nuances nouvelles, une

valeur éducative ; ils nous permettent de classer des notions et nous

forcent à les approfondir. Il est clair que les termes géographiques

arabes ont la même valeur, et le même caractère indispensable.

Dans un pays comme le Sahara où les formes du terrain, les

aspects du sol, les modes de l’hydrographie, sont parfaitement

originaux, sans analogues chez nous, il serait absurde de vouloir

se tirer d’affaire avec notre vocabulaire français ; pour être

compris de tout le monde on renoncerait à l’être réellement de

personne, puisqu’on s’interdirait toute précision. D’autre

part vouloir créer des expressions françaises nouvelles, serait

d’abord se résigner à l’emploi de périphrases, étant donnée

la rigidité de notre vieille langue. Mais par surcroît ce serait

d’une outrecuidance ridicule : des mots nouveaux, immédiatement

acceptés de tout le monde, il en naît tous les jours, mais on ne

les crée pas consciemment.

Les paysages polaires ne sont guère plus éloignés des nôtres que

les paysages désertiques. Pour en rendre les différents aspects il

est né dans le domaine des langues germaniques, et plus spécialement

de la langue anglaise un vocabulaire spécial, qui a sans difficulté

passé dans le nôtre. Nos géographes polaires emploient sans

hésitation un grand nombre de mots, comme floe, pack-ice, inlandsis,

dont on peut bien dire qu’ils n’ont pas encore, pour beaucoup

de lecteurs une signification bien précise. D’autres termes ont,

d’ores et déjà, passé franchement dans l’usage courant,

fjord, iceberg. Il en est un au moins qui s’est francisé jusque

dans son orthographe ; car c’est, j’imagine, quelque chose comme

« bank-ice » qui s’est déguisé en « banquise ».

Ce petit effort d’acclimatation, que nous avons fait sans y

songer pour le pôle, il est inadmissible que nous refusions de nous

l’imposer pour notre Sahara, un pays dont nous avons en quelque

sorte la responsabilité scientifique.

On n’a pas naturellement la prétention d’apporter ici une idée,

ou de montrer une voie nouvelles. Le processus de naturalisation des

termes arabes a déjà commencé automatiquement. Les mots dont on

s’occupera dans les lignes qui suivent ne sont pas tous pour le

public français des étrangers au même degré. Tout le monde sait,

j’imagine, ce que c’est qu’un oued par exemple. Mais il y a

peut-être intérêt à substituer au lexique usuel, qui voisine

avec la table des matières et celle des errata, une tentative

d’explication coordonnée.

Expliquer un mot d’ailleurs, c’est chercher à comprendre

la chose, à en dégager la genèse. Un chapitre d’onomastique

saharienne c’est en quelque sorte une étude du climat désertique

dans son retentissement sur les sols, les formes topographiques,

l’hydrographie.

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. I.

[Illustration : Cliché Gautier

1. — TYPE DE HAMMADA

Dalles et esquilles de grès éo-dévonien.

entre In-Semmen et Meghdoua dans l’Açedjerad.]

[Illustration : Phototypie Bauer, Marchet et Cie, Dijon

Cliché Laperrine

2. — TYPE DE REG

Plaine d’alluvions décapée.]

Les sols.

=Hammada.= — Le mot a déjà pénétré dans le vocabulaire

géographique, jusqu’à un certain point. Il le doit peut-être

au livre de Schirmer, à quelques belles photographies de Foureau,

aux détails donnés par Flamand sur les hammadas pliocènes

subatliques. Bref on a déjà répandu dans le public des données

scientifiques précises sur la hammada et le mot commence à acquérir

droit de cité chez nous.

Rappelons que ce sont des plateaux rocheux à peu près horizontaux ;

l’âge et la nature de la roche importent peu ; tantôt calcaires

pliocènes (hammada de Kenatsa, de l’O. Namous) — d’autres

fois calcaires carbonifériens (hammada de Tar’it) — calcaires

crétacés dans le Tadmaït — grès éodévoniens dans le Mouidir,

l’Ahnet, l’Açedjerad. — Ce qui distingue la hammada du

plateau c’est le facies très particulier que lui a donné le

climat désertique. La roche est nue, décharnée de toute terre

végétale, récurée et polie par le vent, vernissée uniformément

par des actions chimiques, qui ont été étudiées minutieusement

par Walther ; de grandes étendues luisantes et monochromes. Sous

l’influence des températures extrêmes la roche a éclaté en

grandes dalles et en menues esquilles, formant sous les pieds un

chaos qui rend souvent la marche pénible.

La hammada est en somme la forme désertique du plateau comme le

reg est la forme désertique de la plaine.

Notons que le mot hammada a au moins un synonyme ; c’est

« _gada_ » qui est employé dans le djebel Amour, et dans l’Atlas

saharien, mais qu’on retrouve aussi plus au sud, à Beni Abbès

notamment.

La traduction berbère de hammada est tassili (le tassili des

Azguers, etc.).

Il est possible que, en approfondissant, on trouverait entre ces mots

des nuances différentes de sens. Mais je ne suis pas en état de le

faire, et tout cela, en gros, rentre bien dans la catégorie hammada

(voir pl. I, phot. 1).

=Reg.= — Un des mots les plus répandus et les plus intraduisibles.

Quand on essaie d’en serrer de près le sens on s’aperçoit que le

reg est avant tout une plaine rigoureusement horizontale. Tandis que

le mot n’a pas pénétré dans le langage courant géographique, la

chose est bien connue du grand public ; elle l’est même trop. Dans

le grand public l’idée de désert évoque, à l’exclusion de

toute autre image, sauf peut-être celle des dunes, une grande

plaine infinie parfaitement nue et plate comme la mer. Qu’on

ajoute la silhouette d’un Bédouin et de son chameau, ou bien

encore une fumée de bivouac, qui monte mince et rectiligne dans

l’air immobile, et on a un tableau qui a été fait cent fois, et

qui est dans toutes les mémoires. C’est une bonne représentation

du reg. (Voir pl. I, phot. 2.)

Une plaine aussi parfaite est nécessairement d’alluvions ;

et le reg en effet est d’origine alluvionnaire. Cette origine

pourtant ne se décèle pas au premier coup d’œil. De façon à

peu près constante le sol est couvert de gravier, gros ou menu,

disparate, en couche plus ou moins épaisse ; on a l’impression

d’une allée de jardin, élargie démesurément jusqu’au bout de

l’horizon. Mélangées au gravier, et posées sur le sol en vrac,

on trouve des choses hétéroclites, pointes de flèches et haches

néolithiques par exemple.

Voici une coupe de reg, relevée, par M. Chudeau dans l’oued

Takouiat entre In Ziza et Timissao. On observe de haut en bas :

1o Un lit de cailloux roulés quartzeux, de 5 millimètres à 1

centimètre de diamètre, couvrant toute la surface.

2o 10 centimètres de sable pur, contenant quelques cailloux et vers

sa partie inférieure du sable fin.

3o Sable argileux.

Le gravier qui couvre le sol est évidemment le résidu de couches

supérieures enlevées par l’érosion éolienne. Le sol désagrégé

par la sécheresse a livré au vent, pour être emportés au loin,

tous ses éléments terreux, dissous par pulvérulence en particules

légères ; le cailloutis est resté en place.

Il s’ensuit que ces alluvions sont nécessairement anciennes, leur

dépôt remonte à une époque géologique antérieure, puisque,

actuelles, elles resteraient assez humides pour se défendre contre

le vent. Aussi bien par leur distribution, et par leur énorme

extension, elles ne trahissent aucune connexité avec le régime

hydrographique actuel.

Nous avons donc les éléments d’une définition satisfaisante du

reg. Une plaine d’alluvions anciennes, à laquelle le décapage

éolien a donné un facies original. C’est une individualité

géographique tranchée, qui mérite un nom à part.

=Erg.= — Ici toute explication est superflue. Les énormes amas des

dunes sont dans le paysage saharien le trait qui a le plus frappé

l’imagination de prime abord ; et le mot d’_Erg_ qui les désigne

s’est à peu près acclimaté chez nous. Les cartes l’ont adopté

(Grand Erg, Erg oriental, etc.). Il nous est indispensable malgré

la coexistence en français du mot dunes, puisqu’il désigne un

énorme amas de dunes continentales, et somme toute une individualité

géographique tout à fait originale.

Le vocabulaire arabe est riche en termes précis qui désignent les

différents aspects de l’erg. On est conduit nécessairement à en

retenir quelques-uns vraiment indispensables. (Voir pl. III, phot. 6.)

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. II.

[Illustration : Cliché Gautier

3. — TYPE DE FALAISE (baten ou kreb)

dans les calcaires dinantiens.

Oued Zousfana entre les Beni Goumi et Igli.]

[Illustration : Cliché Laperrine

4. — UN COIN DU TASSILI AUPRÈS DE TIMISSAO

Érosions confuses dans les grès éo-dévoniens ruiniformes.

Peut être considéré comme un type de Chebka.]

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. III.

[Illustration : Cliché Pichon

5. — TYPE DE GARA

Haci Gouiret au sud d’In Salah.

L’entablement est en grès albien ; au sommet, petites ruines

d’âge indéterminé.]

[Illustration : Cliché Laperrine

6. — ERG ET NEBKA

Au premier plan _Erg_ ; on distingue bien les sifs (versants abrupts),

tous orientés dans le même sens ; — au second plan la dune

s’abaisse, on voit apparaître des taches noires de végétation,

c’est la _nebka_.]

_Sif._ — Le mot sif par exemple désigne la pente raide des dunes,

celle qui est sous le vent ; le mot sif, qui signifie sabre, évoque

heureusement l’idée de ces longues balafres, courbes, qui semblent

sur la face de l’erg l’empreinte d’une lame gigantesque. Dans

une région déterminée le regard des sifs[3] est constant,

occidental par exemple, là où le vent dominant souffle de l’est.

_Feidj ou gassi._ — L’erg est articulé au moins dans ses parties

les plus accessibles par de longs couloirs libres de sable, que les

indigènes appellent gassi dans l’est et feidj dans l’ouest.

Un des résultats les plus intéressants, et peut-être les

moins remarqués des explorations de M. Foureau dans l’erg

oriental, est de nous avoir fait connaître la distribution

de ces gassis. Sur une carte d’ensemble on les voit courir

dans une direction uniforme, parallèles les uns aux autres,

extrêmement allongés et vermiformes. Et sans doute faut-il tenir

compte d’une schématisation forcée, mais qui souligne des faits

incontestables. Ce qui frappe ce n’est pas seulement que les feidjs

soient parallèles entre eux, mais encore qu’il y ait une relation

évidente entre leur direction et celle des vallées quaternaires.

Et l’explication est, je crois, assez aisée à imaginer : le vent

dominant accumule le sable sur les lignes du modelé qui courent

normalement à sa direction.

Les mots feidj et gassi signifient respectivement « col »[4]

et « rue ». Ce sont en effet les routes naturelles que suivent

les caravanes. On évite soigneusement les dunes, même lorsqu’on

traverse l’erg. Parmi tant de légendes européennes concernant

le chameau, celle qui en fait un animal adapté à la dune est une

des plus absurdes.

On a justement attiré l’attention sur son pied large et spongieux,

qui lui fait une marche si particulière, silencieuse et nonchalante,

comme en pantoufles ou en espadrilles ; ce pied est évidemment

accommodé à un terrain mou et sec, où il enfonce moins par

exemple que le sabot pointu d’un cheval[5]. Chez l’antilope adax,

animal exclusivement saharien, on observe aussi un élargissement

disproportionné du pied. (Voir pl. XXXIV, phot. 64.) Le pied du

chameau est d’ailleurs tout aussi bien adapté à la marche sur

la hammada, où par sa plasticité il donne à l’animal une prise

bien plus solide sur le roc nu que ne ferait un sabot dur et glissant.

Par-dessus tout l’animal ainsi chaussé est incapable d’avancer

sur un sol boueux, il s’y enlise et il y patine en grandes glissades

dangereuses. Bref le pied du chameau est un pied désertique, ainsi

qu’on pouvait aisément le prévoir.

Mais ses longues jambes grêles et fragiles, son corps rigide

et pataud où toute la souplesse s’est réfugiée dans le cou,

en font une bête de plaine, destinée à la progression rapide en

ligne droite, à travers d’immenses espaces, sur terrain facile. La

traversée des regs est le triomphe du chameau, les pentes raides

le déconcertent.

Or l’erg est très accidenté ; l’ascension ou même la descente

d’un sif un peu accusé devient une rude épreuve pour une caravane,

il n’est pas rare qu’un chameau roule et se casse une patte. Un

cheval vif, souple, à la fois bien plus leste de corps et plus apte

de tempérament à un effort bref, à un coup de collier, rend de

bien meilleurs services dans les ergs que le méhari. D’ailleurs

le méhariste traverse la dune, quand il ne peut pas faire autrement,

à pied, en tirant sa monture par la bride.

En général il s’efforce de la contourner ; on suit les feidjs,

la traversée d’un erg considérable à « contre-sif » est une

entreprise terrible ou parfois impossible. Et on conçoit dès lors

que dans les préoccupations des voyageurs et par suite dans les

comptes rendus d’itinéraires les mots de feidj ou de gassi et de

sif prennent une grande importance.

=Nebka.= — Les indigènes distinguent nettement et non sans raison

sous le nom de nebka[6] une catégorie tout à fait particulière

de dunes.

Ce sont des dunes en miniature, des mamelonnements légers ; elles

sont par surcroît parsemées de verdure, les touffes se trouvent

non pas dans les interstices des mamelons, où l’expérience

des paysages d’érosion porterait à les chercher, mais tout

au contraire au sommet des petites dunes exiguës ; c’est que

la touffe ou l’arbuste a été précisément l’obstacle autour

duquel le sable s’est accumulé. Une autre caractéristique de la

nebka est la blancheur du sable, qui atteste comme la médiocrité du

relief la jeunesse de la formation. Les hautes et vieilles dunes sont

d’une belle couleur dorée, parce que, à travers les siècles,

le brassage éolien a oxydé les grains de quartz. (Voir pl. III,

phot. 6 et pl. VIII, phot. 15.)

Tout cela est très concordant, la nebka est de la dune en formation ;

il est tout à fait intéressant que le concept en soit étroitement

uni à celui de végétation ; une nebka est toujours un pâturage,

et c’est précisément pour cela, pour son importance pratique et

humaine, qu’elle a été désignée par un nom spécial qui revient

fréquemment dans les itinéraires. C’est un champ de bataille

où la végétation, étouffée par l’amoncellement éolien du

sable, fait une résistance acharnée, et apparemment inutile à la

longue. En certains cas c’est très nettement une section d’oued

en voie d’obstruction ; dans l’oued Saoura par exemple au sortir

de Foum el Kheneg (Voir pl. IX, phot. 19 et encore pl. XLV, phot. 84)

ou bien encore à Tagdalt. Ainsi, rien qu’en serrant le sens du

mot nebka, on est amené à concevoir que les dunes se forment aux

dépens des alluvions fluviales.

Hammada, reg, erg et nebka, ce sont là en somme essentiellement des

sols. Sol de pierre nue, de gravier, de sable ; ici sol de décapage

(hammada et reg), là inversement sol d’alluvionnement éolien

(erg et nebka). Dans les grandes lignes c’est une énumération

satisfaisante des principaux sols sahariens, où toute la superficie,

l’épiderme, porte la marque exclusive du vent ; tout cela est

l’œuvre du simoun qui tantôt a raclé le sol jusqu’au squelette,

tantôt l’a enfoui sous les balayures.

Notons qu’un élément fait défaut dans ces balayures, ce sont

les particules d’argile, les poussières de limons ; il y a là

des masses considérables de dépôts qui ont disparu et qui ne

se retrouvent nulle part : sur le sol du moins ; — car je crois

que l’atmosphère du Sahara contient une grande quantité de

poussières. J’ai pris en effet aux époques les plus différentes

un très grand nombre d’angles horaires du soleil (une centaine de

séries au moins) ; je crois pouvoir affirmer que dans les journées

les plus radieuses on ne peut pas observer à travers les verres

foncés, parce qu’ils éteignent à peu près complètement

le soleil ; l’air est constamment opaque, chargé de choses

pulvérulentes ; cela tient apparemment à ce qu’il n’est jamais

lavé par la pluie. Ces particules argileuses après avoir flotté

longtemps entre ciel et terre, après avoir été charriées çà et

là par le vent finissent nécessairement par sortir du Sahara, et

se déposent quelque part, dans l’Océan par exemple, très loin

de leur pays d’origine. En tout cas le désert est le seul pays

du monde où elles ne peuvent pas se déposer, des molécules à

peu près impondérables ne peuvent pas tomber dans un air agité,

et elles restent impondérables aussi longtemps qu’elles restent

sèches. Par ce curieux processus naturel le désert exporte en pays

humide la plus grande partie de ses argiles, d’où prédominance

des sables.

=Sol de timchent.= — On n’a pas fait des formes du sol une

énumération exhaustive dans le détail. Il faudrait faire une

petite place par exemple au timchent. Sur des étendues parfois

assez grandes on marche sur une croûte épaisse et continue de

plâtre, à peu près pur, que les indigènes appellent timchent. Ce

sont généralement des dépôts quaternaires, et assez souvent

aquifères, beaucoup de puits sont creusés dans le timchent. Les

dépôts gypseux, il est vrai, n’ont rien de particulièrement

saharien, mais des plaines de gypse, le plâtre à l’état du

sol, ont pourtant un cachet spécial, et il y a lieu peut-être

de laisser à cette formation un nom particulier, qui évite une

périphrase. (Voir des berges en timchent, pl. X, phot. 20.)

Formes du terrain.

=Gara.= — Le mot de gara est un de ceux qui sont en bonne voie

de naturalisation française[7]. On sait qu’il désigne un

« témoin » d’érosion, presque toujours composé de couches

molles à la base protégées au sommet par un chapiteau de roche

dure, calcaire, grès, basalte, etc. La gara est isolée de tous

côtés, circonscrite de pentes raides, c’est une table. Cette forme

du terrain n’est tout à fait inconnue nulle part, et pourtant

je ne crois pas qu’elle soit désignée dans une autre langue

que l’Arabe par un nom populaire. Il est vrai que nos climats

humides se prêtent moins bien que le désertique à la sculpture

des garas, surtout des petites, les plus frappantes parce qu’on

les embrasse d’un coup d’œil ; il y faut un régime d’orages

rares, brefs, et terribles, qui ruissellent sur la roche dure sans

l’entamer et qui font des dégradations énormes et instantanées

dans la pulvérulence des couches molles. Dans un pays humide où les

couches dures sont attaquées chimiquement par l’infiltration des

eaux, tandis que les couches molles imbibées forment une pâte plus

compacte, leur écart de résistance à l’érosion s’atténue,

et les lignes du paysage tendent à s’arrondir en mamelonnements

flous. Au Sahara la gara est une forme tout à fait habituelle et

pullulante du relief. (Voir pl. III, phot. 5 ; pl. XXIX, phot. 55 ;

pl. XLV, phot. 84.)

=Baten et kreb.= — Une autre forme tout à fait familière et

d’ailleurs apparentée est la falaise, le gradin brusque en longue

ligne, sculpté par l’érosion dans une complexe de couches tendres

et dures. Les indigènes distinguent les grandes falaises, hautes

d’une soixantaine de mètres qui courent sans discontinuité sur

des centaines de kilomètres, et qu’ils appellent des batens ;

et les petites, les ressauts plus ou moins insignifiants qu’ils

appellent des krebs.

Dans une tentative d’exposition géographique il est inutile

d’avoir recours à ces termes indigènes, puisque nous avons un

mot français qui est parfaitement suffisant, celui de falaise. Mais

ces dénominations de baten et kreb reviennent fréquemment sur les

cartes ; le baten Ahnet est la falaise terminale de l’Ahnet, le

baten du Gourara, la falaise terminale du Tadmaït. Au nord-ouest

d’In Salah un petit accident porte le nom de Kreb er Rih. (Voir

pl. II, phot. 3 ; pl. XXIII, phot. 44 ; surtout pl. XLIV, phot. 82.)

=Moungar, tar’it.= — L’onomastique de ces sortes d’accidents

est très riche.

Un feston de falaise, ou si l’on veut un promontoire se nomme

moungar, dans la vallée de la Zousfana un Moungar a été illustré

récemment par une rencontre sanglante entre légionnaires et

Marocains.

Il y a, non pas en arabe, mais en berbère, un synonyme exact à

notre mot canyon. C’est Tar’it : le nom revient fréquemment

au Sahara, il est porté par un ksar de la Zousfana, par un oued de

l’Ahnet. L’arabe a d’ailleurs des synonymes qu’on retrouve

fréquemment sur les cartes (Foum, Kheneg).

=Chebka.= — Tout à fait essentiel est le mot de chebka, auquel

rien ne correspond dans notre langue. Ce sont des régions où le

relief d’érosion devient confus ; le mot signifie littéralement

filet, et il fait assez bien image, évoquant un entre-croisement,

un dédale de garas et de batens. L’origine des chebkas a été

excellemment expliquée par M. Flamand ; ce sont des zones de

captage où des érosions d’âge et de sens différents se sont

contrariées[8]. (Voir pl. II, phot. 4.)

Le Sahara est peut-être le pays du monde où l’on a à sa

disposition le vocabulaire le plus riche, pour suivre et pour

serrer de près les aspects variés du travail érosif dans un

pays d’architecture tabulaire. Le processus de l’érosion

désertique et l’absence de végétation donnent à ces accidents

une multiplicité, une raideur de pentes et une netteté de lignes

tout à fait particulières. Aussi font-ils dans le paysage une

impression d’œil disproportionnée à leur importance ; il y a là

pour le topographe une difficulté peut-être insurmontable. Comment

représenter sur une carte générale, à une échelle convenable,

un kreb d’une dizaine de mètres à peine, qui est pourtant sur

le terrain, malgré l’insignifiance de la dénivellation un trait

du modelé extrêmement remarquable ?

Tout le Sahara crétacé et dévonien, c’est-à-dire la moitié

septentrionale, est un pays de gara, de baten et de chebka. Pour

nos yeux européens, habitués à des reliefs variés et flous,

ces grands horizons sahariens monotones, aux lignes horizontales et

heurtées, sont aussi étranges que le sol ou le climat. Dans ces

paysages le dessin est aussi déconcertant que la couleur. Si on

veut s’en rendre compte qu’on regarde la carte du Mouidir-Ahnet,

par le commandant Laperrine et le lieutenant Voinot, publiée par

le _Bulletin de l’Afrique française_[9], on y trouvera dans

l’Adrar Ahnet cette mention, un peu naïve peut-être, mais qui

rend fidèlement une impression juste : _genre montagnes de France_.

L’Adrar Ahnet est un tronçon de pénéplaine calédonienne,

surélevé, et disséqué. On y voit des pitons, des crêtes, des

aiguilles, des vallées, c’est-à-dire des formes pour lesquelles

nous avons déjà des noms tout faits. Au fond ce modelé de l’Adrar

Ahnet reste très original, très désertique. Ce massif, qui a 300

mètres à peine de ressaut, est aussi nu, aussi tourmenté, aussi

sauvage que les plus hautes cimes des Alpes. Les pics sont presque

aussi inaccessibles, les moindres ascensions présentent quelque

danger et exigent des cordes. A une région, qui serait chez nous un

gracieux paysage de collines, le climat et l’érosion désertiques

ont donné un modelé de très haute montagne. Mais du moins cette

originalité n’a pas de répercussion sur le vocabulaire. (Voir

pl. XLVIII, phot. 89, pl. L et LI).

Hydrographie.

=L’oued.= — Le mot oued est naturalisé français. On sait qu’il

désigne une rivière de pays sec à circulation superficielle

intermittente. La nécessité d’avoir un mot spécial, pour une

catégorie de cours d’eau si particulière, a été si vivement

sentie, et ce mot est devenu d’un usage si courant que toute

explication est superflue.

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. IV.

[Illustration : Cliché Laperrine

7. — OUED SAHARIEN

Marqué simplement par une traînée de touffes vertes.

A l’horizon profil de dunes.]

[Illustration : Cliché Pichon

8. — OUED TLILIA

Au second plan à droite berge de l’oued taillée par l’érosion

quaternaire dans les calcaires crétacés.

L’oued actuel est représenté par les touffes de végétation,

qui constituent un bon pâturage type.]

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. V.

[Illustration : Cliché Gautier

9. — SEBKHA DE TIMIMOUN

La sebkha est au second plan ; une bande uniforme d’un blanc

éclatant, à cause du sel.

Une sebkha est une cuvette fermée, où s’accumulent, faute

d’exutoire, les substances chimiques.]

[Illustration : Cliché Pichon

10. — TYPE DE MAADER (ou _daya_)

Pendant contrasté de la sebkha

C’est une cuvette alluvionnaire traversée par un courant

souterrain, qui entraîne plus loin les produits chimiques ;

en conséquence la nappe d’eau reste douce, et alimente la

végétation.]

=Sebkha et chott.= — On peut en dire autant des sebkhas et des

chotts. Je ne crois pas qu’il y ait lieu de chercher une différence

de signification entre les deux expressions. Ce sont simplement deux

synonymes, le premier plus usité en Algérie et le second au Sahara.

Leurs aires respectives de distribution ne sont pourtant pas

nettement délimitées. En Algérie, et dans une même province on

dit la _sebkha_ d’Oran et le _chott_ R’arbi. Au Sahara on dit

le _chott_ Melr’ir, et la _sebkha_ de Timimoun. J’imagine que

la solution de cette petite difficulté serait dans une étude des

frontières dialectales. En tout cas s’il existe entre les deux

une nuance de sens je suis incapable de l’indiquer.

La sebkha, puisque c’est en somme l’expression saharienne (et

c’est aussi, je crois, en conséquence, la moins familière au

public français), n’a pas d’équivalent dans notre langue ; sur

nos sols bien drainés nous n’avons pas de bassin fermé. C’est

à la fois un lac et une zone d’épandage, le point terminus d’un

réseau fluvial. Les caractères généraux sont trop connus pour

qu’il y ait lieu d’insister — bords nettement délimités et

souvent par des falaises, surface unie, nette de végétation et

de sable ; fondrières et sables mouvants ; efflorescences salines

qui augmentent lorsque des orages et des inondations déterminent

un afflux de la circulation souterraine (Voir pl. V, phot. 9.)

Les termes hydrographiques, en somme, sont précisément ceux

qui se passent le mieux de toute introduction auprès du public

français. Cela est tout naturel si l’on songe que toute notre

éducation géographique, et le simple usage de nos cartes, attirent

particulièrement notre attention sur le réseau fluvial.

Les cours d’eau jouent dans la vie humaine un rôle capital

aussi bien et plus encore au Sahara qu’ailleurs, mais ils le

jouent autrement. Ce n’est plus le cours d’eau dans ses usages

immédiats qui est ici essentiel, c’est la végétation. L’oued

est par excellence un lieu de pâturages et devient ainsi le point

d’attraction unique pour le nomade ; là est concentrée toute la

vie parce que là seulement on trouve du vert.

Au point de vue alimentaire le régime hydrographique a une

onomastique spéciale dont certains termes valent une tentative

d’acclimatation.

=Maader.= — Celui de maader par exemple paraît indispensable.

Il est inconnu, il me semble, dans le nord, dans la région de

l’Atlas, où on emploie à sa place le mot daya, peut-être plus

connu du public français (daya de Tilr’emt, plateau des dayas) ;

je crois ce mot synonyme de maader à quelques nuances près.

En hydrographie désertique le maader est l’équivalent de notre

lac, aussi exactement en somme que l’oued correspond à notre

rivière. Dans le processus de disparition d’un lac, en passant par

le marécage, on aboutirait au maader : une cuvette d’alluvions,

nettement circonscrite, avec oueds affluents et _effluents_. C’est

par son effluent que le maader se diversifie de la sebkha ; au lieu

qu’un oued vienne y mourir, et l’incruster de dépôts chimiques,

le maader est traversé et vivifié par un courant souterrain. Il

est couvert de végétation ; les maaders sont parmi les plus beaux

pâturages sahariens ; ce sont des points importants, centres de vie

qu’il est impossible de laisser anonymes. (Voir pl. V, phot. 10.)

Le maader (au rebours de la sebkha qui reste unie parce qu’aride),

a toujours une tendance à se mamelonner de sable accumulé autour

des touffes, souvent il passe à la nebka, dont nous avons rattaché

la mention à l’alinéa de l’erg, mais qui ne peut pas être

passé sous silence à propos d’hydrographie. Et d’ailleurs il

y a une corrélation évidente entre les maaders et les ergs. Les

grands maaders du Mouidir, dont l’oued Bota est l’effluent,

sont partiellement recouverts d’assez grands ergs, avec lesquels

ils partagent les noms de Tegant et d’Iris. Les dunes envahissent

de même les maaders de l’oued Adrem, le maader Arak, etc.

Nous arrivons ainsi, à propos de nomenclature, à suivre les

principales étapes de la décomposition après décès du régime

hydrographique ; ce qui fut évidemment un lac ou un marais devient

un maader, puis une nebka, puis un erg ; et il est évidemment assez

méconnaissable au premier coup d’œil sous ce dernier avatar.

=Haci.= — L’eau vive, libre, directement utilisable, se présente

au Sahara sous des aspects dont la diversité a été minutieusement

notée par l’onomastique indigène.

Certains mots ont leur équivalent français. Haci par exemple

est très suffisamment traduit par notre puits, et c’est presque

dommage ; le puits saharien en effet, est bien différent du nôtre

par son rôle économique. Il jalonne les routes désertiques,

marquant le gîte d’étape, tenant lieu d’hôtellerie et de

caravansérail.

On le fait très étroit, à peine suffisant pour livrer passage à

un homme, qui y rappelle un ramoneur dans une cheminée. C’est

que malgré toutes les précautions il s’ensable, il faut le

désobstruer et presque le creuser à nouveau ; ce gros travail,

toujours à recommencer, est d’autant moindre que le diamètre est

plus petit. Dans ce pays où les habitations les plus somptueuses

sont en pisé, les margelles des puits ont le privilège d’être

grossièrement mais solidement maçonnées en pierres sèches ;

et de telle façon que les voyageurs soigneux puissent fermer

l’orifice avec des dalles, en lutant les interstices avec de la

fiente de chameau. Et si imprévoyants que soient les indigènes

ils n’y manquent pas, surtout les voyageurs isolés, ou en petites

troupes, disposant pour désobstruer le puits d’un petit nombre de

bras. Au voisinage du puits, autant que possible sur des éminences,

en des points choisis pour être visibles de loin, se dressent des

pyramides de pierre, des amers qui guident le voyageur. Il existe

des formules déprécatives aux divinités des puits, qui semblent

d’antiques oraisons païennes, mal islamisées : — celle-ci

par exemple, avec laquelle on prend congé : « bqaou ala kheir,

ehl el haci, ehl el ma — demeurez en paix, elfes du puits, elfes

de l’eau ». Tout cela fait au puits saharien une physionomie à

part, à laquelle n’est pas adéquat notre mot de puits, évocateur

d’une cour de ferme ou d’un coin de grange.

Notons encore que le puits soudanais est tout différent du puits

saharien ; dès qu’on arrive à l’Adr’ar des Ifor’ass

la différence s’accuse brusquement ; le puits soudanais a un

diamètre énorme à l’orifice même, cinq ou six mètres ; son

seul aspect prouve que le climat est changé, on ne craint plus

l’ensablement. (Voir pl. VII, phot. 13 et 14.)

Notons que le mot bir synonyme algérien de haci n’est guère

usité au Sahara.

=Aïn.= — Le mot d’aïn a ceci de particulier qu’il correspond

à deux concepts français bien distincts, celui de source naturelle

et celui de puits artésien. Tout ce qui sourd, naturellement ou

artificiellement, toute eau animée d’un mouvement ascendant

porte le nom d’aïn. Ici donc le vocabulaire français est plus

riche que l’arabe, et il n’y a pas lieu par conséquent d’avoir

recours à ce dernier ; il est impossible pourtant de ne pas insister

sur ce mot d’aïn qui revient à chaque instant sur les cartes,

comme celui de haci d’ailleurs, et qui contribue à en rendre la

lecture difficile[10].

Une source saharienne est, elle aussi, très différente de

son homonyme européen. Le mot évoque chez nous l’idée de

ruissellement, on dit le bruissement d’une source, la source

d’une rivière. La notion est étroitement unie à celle d’eau

courante, et même, par extension à celle de commencement :

on dit métaphoriquement « remonter à la source ». Dans ces

acceptions, qui sont précisément les usuelles, le mot de source

est intraduisible par celui d’aïn. Ici nous touchons du doigt

l’indépendance essentielle des deux vocabulaires vis-à-vis

l’un de l’autre. Lors même que deux termes se correspondent

assez pour être pratiquement interchangeables, cette équivalence

est apparente plutôt que réelle.

Dans un pays où le rapport entre les pluies et l’évaporation

est tel qu’il ne peut pas exister un seul cours d’eau pérenne,

une source ne coule jamais ; la source se présente sous l’aspect

d’un simple trou d’eau, une vasque, à bords assez nets,

quoiqu’on distingue d’anciens niveaux et des bavures, traces

des variations du niveau suivant les saisons et les années. Souvent

les bords et le fond même sont complantes de végétaux aquatiques

(berdi par exemple, autrement dit _typha_). Le diamètre de la flaque

est évidemment fonction du débit et de l’évaporation, l’homme

n’en a pas le contrôle ; pourtant l’aspect du trou suggère

l’idée d’un certain travail humain d’accommodation ; on a

creusé, récuré, grossièrement entretenu les talus, transformé

un suintement boueux en un bassin d’eau claire ; il y a là

un rudiment de captage. Il n’existe peut-être pas au Sahara de

source entièrement naturelle, comme chez nous ; l’homme a toujours

collaboré, si modestement que ce soit, à l’œuvre de la nature ;

il n’y a guère de sources sahariennes que captées.

Et dès lors on comprend mieux que le même mot d’aïn puisse

désigner aussi un puits artésien. En dernière analyse, un puits

artésien est une source particulièrement difficile à capter. Ceux

des oasis d’ailleurs, ceux du moins qui sont anciens et purement

indigènes, ne présentent pas extérieurement l’appareil mécanique

des nôtres ; ils ne sont ni forés à la machine ni tubés. On sait

qu’ils sont creusés et entretenus, avec des instruments primitifs,

par une corporation de plongeurs, les r’tass. Ils ont donc

extérieurement l’aspect banal d’un trou vaguement circulaire,

dont la seule particularité, mais essentielle est d’être plein

d’eau jusqu’au bord ou même à déborder. C’est exactement

l’aspect d’une source, entre les deux catégories d’aïn il

y a bien une différence de structure intérieure mais non pas de

physionomie à la surface du sol. Tel puits artésien que j’ai vu

aux environs d’Ouargla, ou bien encore celui d’Ouled Mahmoud

dans le Gourara, ressemblent exactement à des sources Touaregs,

comme Aïn Tadjemout ou Aïn Tikedembati. Des photographies seraient

interchangeables.

En somme sous le nom d’aïn les indigènes se représentent un

orifice où l’eau affleure jusqu’à déborder, par opposition

au puits, où l’eau ne se trouve qu’à une profondeur plus ou

moins grande et parfois considérable.

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. VI.

[Illustration : Cliché Gautier

11. — AGUELMAN TAGUERGUERA (en aval)

dans le canyon de l’oued, dont on voit une des parois (grès

éo-dévoniens).]

[Illustration : Cliché Gautier

12. — AGUELMAN TAGUERGUERA (en amont) occupant tout le fond du

canyon (grès éo-dévoniens).]

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. VII.

[Illustration : Cliché Laperrine

13. — PUITS DE TIMISSAO

Type de puits saharien à orifice étroit.]

[Illustration : Cliché Laperrine

14. — TYPE DE PUITS SOUDANAIS à large orifice ; (Adr’ar des

Ifor’ass.)]

=R’dir ou aguelman.= — On pourrait être tenté de traduire

le mot arabe r’dir, alias guelta (ou son équivalent berbère

aguelman) par le français « mare », « flaque d’eau ». Il est

remarquable pourtant qu’on ne le fait jamais ; à ce point que le

mot de r’dir est déjà presque acclimaté chez nous. Les r’dirs

sont en effet les mares qui subsistent dans le lit d’un oued, en

des points privilégiés, et pendant un temps plus ou moins long,

après l’écoulement de la crue. Et c’est dire qu’ils n’ont

pas d’équivalent exact en dehors du pays des oueds.

Par définition le r’dir n’est pas pérenne, et, en

règle générale, il est bien loin d’offrir au voyageur

les mêmes garanties qu’un puits ou une source ; à moins de

renseignements précis et récents on ne peut pas compter sur lui

avec certitude. Dans l’espèce pourtant il y a des aguelmans

pérennes (In Ziza, Taguerguera), et parmi ceux qui ne le sont

pas il en est beaucoup qui conservent de l’eau pendant plusieurs

mois. Cela signifie que ces r’dirs sont alimentés par des réserves

souterraines ; le soleil du Sahara aurait vite fait d’assécher une

flaque où l’eau ne se renouvellerait pas. D’ailleurs les plus

beaux r’dirs sont en terrain perméable, ceux de l’oued Saoura,

par exemple, dans les sables du lit ; l’aguelman Taguerguera dans

les grès dévoniens ; celui d’In Ziza dans les laves. Voilà qui

suffirait à les diversifier de nos mares, creusées au contraire

dans un sol imperméable.

Il n’y a donc pas d’opposition essentielle entre les r’dirs

et les sources ou les puits. Ce ne sont pas des citernes, il ne

saurait y avoir au désert de réserves d’eau un peu importantes

indépendamment des souterraines. Mais les r’dirs s’alimentent

à des nappes superficielles, susceptibles de s’assécher tout

à fait ou de s’appauvrir considérablement dans les périodes de

longues sécheresses. M. le capitaine Mussel en 1905 a vu l’aguelman

Taguerguera[11] presque à sec ; dans l’intervalle de deux visites

(1903-1905) l’aguelman d’In Ziza avait baissé de moitié.

Un autre caractère du r’dir, particulièrement frappant pour

l’indigène, c’est que par son aspect extérieur il ne rappelle

en rien les puits ou les sources. L’eau s’étale largement,

l’aguelman Taguerguera a une centaine de mètres de long,

et M. le capitaine Besset en décrit au Mouidir de beaucoup plus

considérables ; ce sont de petits lacs, pittoresques et mystérieux,

sans affluent ni effluent apparents. (Voir pl. VI, phot. 11 et 12.)

=Tilmas. Abankor.= — Tilmas (en berbère abankor), n’a pas

d’équivalent français. C’est le sable humide où il suffit de

creuser à la main une petite cuvette pour qu’elle se remplisse

d’eau ; un r’dir ensablé si on veut ; et l’on conçoit que le

sable protège la nappe humide à la fois contre l’évaporation et

contre la contamination, ou du moins (car il semble que les microbes

supportent mal le climat saharien), contre les impuretés.

Pour être complet il faudrait consacrer un alinéa aux foggaras,

mais il est évident que leur étude sera mieux à sa place dans le

chapitre des oasis, dont elles sont l’orgueil et la particularité

la plus caractéristique.

Missions au Sahara, tome 1 · 第 1 / 36 段