Esculape s'avance d'un air mélancolique, sans même voir Samos et

Télesphore, qui le questionnent avec angoisse. Sosipolis éléen,

à forme de python, roule ses anneaux vers l'abîme. Doespœné, par

vertige, s'y lance elle-même. Britomartis, hurlant de peur, se

cramponne aux mailles de son filet. Les Centaures arrivent au grand

galop et déboulent pêle-mêle dans le trou noir.

Derrière eux, marche en boitant la troupe lamentable des Nymphes.

Celles des prairies sont couvertes de poussière, celles des bois

gémissent et saignent, blessées par la hache des bûcherons.

Les Gelludes, les Stryges, les Empuses, toutes les déesses

infernales, en confondant leurs crocs, leurs torches, leurs vipères,

forment une pyramide;--et au sommet, sur une peau de vautour,

Eurynome, bleuâtre comme les mouches à viande, se dévore les bras.

Puis, dans un tourbillon disparaissent à la fois: Orthia la

sanguinaire, Hymnie d'Orchomène, la Laphria des Patréens, Aphia

d'Égine, Bendis de Thrace, Stymphalia à cuisse d'oiseau. Triopas, au

lieu de trois prunelles, n'a plus que trois orbites. Erichtonius, les

jambes molles, rampe comme un cul-de-jatte sur ses poignets.

HILARION.

Quel bonheur, n'est-ce pas, de les voir tous dans l'abjection et

l'agonie! Monte avec moi sur cette pierre; et tu seras comme Xerxès,

passant en revue son armée.

Là-bas, très loin, au milieu des brouillards, aperçois-tu ce géant à

barbe blonde qui laisse tomber un glaive rouge de sang? c'est le Scythe

Zalmoxis, entre deux planètes: Artimpasa--Vénus, et Orsiloché--la Lune.

Plus loin, émergeant des nuages pâles, sont les Dieux qu'on adorait

chez les Cimmériens, au delà même de Thulé!

Leurs grandes salles étaient chaudes; et à la lueur des épées nues

tapissant la voûte, ils buvaient de l'hydromel dans des cornes

d'ivoire. Ils mangeaient le foie de la baleine dans des plats de cuivre

battus par des démons; ou bien, ils écoutaient les sorciers captifs

faisant aller leurs mains sur les harpes de pierre.

Ils sont las! ils ont froid! La neige alourdit leurs peaux d'ours, et

leurs pieds se montrent par les déchirures de leurs sandales.

Ils pleurent les prairies, où sur des tertres de gazon ils reprenaient

haleine dans la bataille, les longs navires dont la proue coupait les

monts de glace, et les patins qu'ils avaient pour suivre l'orbe des

pôles, en portant au bout de leurs bras tout le firmament qui tournait

avec eux.

Une rafale de givre les enveloppe.

Antoine abaisse son regard d'un autre côté.

Et il aperçoit,--se détachant en noir sur un fond rouge, d'étranges

personnages, avec des mentonnières et des gantelets, qui se

renvoient des balles, sautent les uns par-dessus les autres, font des

grimaces, dansent frénétiquement.

HILARION.

Ce sont les Dieux de l'Étrurie, les innombrables Æsars.

Voici Tagès, l'inventeur des augures. Il essaye avec une main

d'augmenter les divisions du ciel, et, de l'autre, il s'appuie sur la

terre. Qu'il y rentre!

Nortia considère la muraille où elle enfonçait des clous pour marquer

le nombre des années. La surface en est couverte, et la dernière

période accomplie.

Comme deux voyageurs battus par un orage, Kastur et Pulutuk s'abritent

en tremblant sous le même manteau.

ANTOINE

ferme les yeux.

Assez! assez!

Mais passent dans l'air avec un grand bruit d'ailes, toutes les

Victoires du Capitole,--cachant leur front de leurs mains, et perdant

les trophées suspendus à leurs bras.

Janus, maître des crépuscules, s'enfuit sur un bélier noir; et, de

ses deux visages, l'un est déjà putréfié, l'autre s'endort de fatigue.

Summanus, dieu du ciel obscur et qui n'a plus de tête, presse contre

son cœur un vieux gâteau en forme de roue.

Vesta, sous une coupole en ruine, tâche de ranimer sa lampe éteinte.

Bellone se taillade les joues, sans faire jaillir le sang qui

purifiait ses dévots.

ANTOINE.

Grâce! ils me fatiguent!

HILARION.

Autrefois, ils amusaient!

Et il lui montre dans un bosquet d'aliziers, une femme toute nue,--à

quatre pattes comme une bête, et saillie par un homme noir, tenant

dans chaque main un flambeau.

C'est la déesse d'Aricia, avec le démon Virbius. Son sacerdote, le

roi du bois, devait être un assassin;--et les esclaves en fuite, les

dépouilleurs de cadavres, les brigands de la voie Salaria, les écloppés

du pont Sublicius, toute la vermine des galetas de Suburre n'avait pas

de dévotion plus chère!

Les patriciennes du temps de Marc-Antoine préféraient Libitina.

Et il lui montre, sous des cyprès et des rosiers, une autre

femme--vêtue de gaze. Elle sourit, ayant autour d'elle des

pioches, des brancards, des tentures noires, tous les ustensiles

des funérailles. Ses diamants brillent de loin sous des toiles

d'araignées. Les Larves comme des squelettes montrent leurs os entre

les branches, et les Lémures, qui sont des fantômes, étendent leurs

ailes de chauve-souris.

Sur le bord d'un champ, le dieu Terme, déraciné, penche, tout couvert

d'ordures.

Au milieu d'un sillon, le grand cadavre de Vertumne est dévoré par

des chiens rouges.

Les Dieux rustiques s'en éloignent en pleurant, Sartor, Sarrator,

Vervactor, Collina, Vallona, Hostilinus,--tous couverts de petits

manteaux à capuchon, et chacun portant, soit un hoyau, une fourche,

une claie, un épieu.

HILARION.

C'était leur âme qui faisait prospérer la villa, avec ses colombiers,

ses parcs de loirs et d'escargots, ses basses-cours défendues par des

filets, ses chaudes écuries embaumées de cèdre.

Ils protégeaient tout le peuple misérable qui traînait les fers de ses

jambes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs au

son de la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au haut des ormes,

ceux qui poussaient par les petits chemins les ânes chargés de fumier.

Le laboureur, en haletant sur le manche de sa charrue, les priait de

fortifier ses bras; et les vachers à l'ombre des tilleuls, près des

calebasses de lait, alternaient leur éloge sur des flûtes de roseau.

Antoine soupire.

Et au milieu d'une chambre, sur une estrade, se découvre un lit

d'ivoire, environné par des gens qui tiennent des torches de sapin.

Ce sont les Dieux du mariage. Ils attendent l'épousée!

Domiduca devait l'amener, Virgo défaire sa ceinture, Subigo l'étendre

sur le lit,--et Praema écarter ses bras, en lui disant à l'oreille des

paroles douces.

Mais elle ne viendra pas! et ils congédient les autres: Nona et Decima

garde-malades, les trois Nixii accoucheurs, les deux nourrices Educa

et Potina,--et Carna berceuse, dont le bouquet d'aubépines éloigne de

l'enfant les mauvais rêves.

Plus tard, Ossipago lui aurait affermi les genoux, Barbatus donné la

barbe, Stimula les premiers désirs, Volupia la première jouissance,

Fabulinus appris à parler, Numera à compter, Camœna à chanter,

Consus à réfléchir.

La chambre est vide, et il ne reste plus au bord du lit que

Mænia--centenaire,--marmottant pour elle-même la complainte qu'elle

hurlait à la mort des vieillards.

Mais bientôt sa voix est dominée par des cris aigus. Ce sont

LES LARES DOMESTIQUES

accroupis au fond de l'atrium, vêtus de peaux de chien, avec des

fleurs autour du corps, tenant leurs mains fermées contre leurs

joues, et pleurant tant qu'ils peuvent.

Où est la portion de nourriture qu'on nous donnait à chaque repas, les

bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la gaieté des

petits garçons jouant aux osselets sur les mosaïques de la cour? Puis,

devenus grands, ils suspendaient à notre poitrine leur bulle d'or ou de

cuir.

Quel bonheur, quand, le soir d'un triomphe, le maître en rentrant

tournait vers nous ses yeux humides! Il racontait ses combats, et

l'étroite maison était plus fière qu'un palais et sacrée comme un

temple.

Qu'ils étaient doux, les repas de famille, surtout le lendemain des

Feralia! Dans la tendresse pour les morts, toutes les discordes

s'apaisaient; et on s'embrassait, en buvant aux gloires du passé et aux

espérances de l'avenir.

Mais les aïeux de cire peinte, enfermés derrière nous, se couvrent

lentement de moisissure. Les races nouvelles, pour nous punir de leurs

déceptions, nous ont brisé la mâchoire; sous la dent des rats nos corps

de bois s'émiettent.

Et les innombrables Dieux veillant aux portes, à la cuisine,

au cellier, aux étuves, se dispersent de tous les côtés,--sous

l'apparence d'énormes fourmis qui trottent ou de grands papillons qui

s'envolent.

CRÉPITUS

se fait entendre.

Moi aussi l'on m'honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un

Dieu!

L'Athénien me saluait comme un présage de fortune, tandis que le Romain

dévot me maudissait les poings levés et que le pontife d'Égypte,

s'abstenant de fèves, tremblait à ma voix et pâlissait à mon odeur.

Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées, qu'on

se régalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le bouc en

morceaux cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du

voisin, personne alors ne se gênait. Les nourritures solides faisaient

les digestions retentissantes. Au soleil de la campagne, les hommes se

soulageaient avec lenteur.

Ainsi je passais sans scandale, comme les autres besoins de la vie,

comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protège le sein

de la nourrice, gonflé de veines bleuâtres. J'étais joyeux. Je faisais

rire! Et se dilatant d'aise à cause de moi, le convive exhalait toute

sa gaieté par les ouvertures de son corps.

J'ai eu mes jours d'orgueil. Le bon Aristophane me promena sur la

scène, et l'empereur Claudius Drusus me fit asseoir à sa table. Dans

les laticlaves des patriciens j'ai circulé majestueusement! Les vases

d'or, comme des tympanons, résonnaient sous moi;--et quand plein de

murènes, de truffes et de pâtés, l'intestin du maître se dégageait avec

fracas, l'univers attentif apprenait que César avait dîné!

Mais à présent, je suis confiné dans la populace,--et l'on se récrie,

même à mon nom!

Et Crépitus s'éloigne, en poussant un gémissement.

Puis un coup de tonnerre.

UNE VOIX.

J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu!

J'ai déplié sur les collines les tentes de Jacob, et nourri dans les

sables mon peuple qui s'enfuyait.

C'est moi qui ai brûlé Sodome! C'est moi qui ai englouti la terre sous

le Déluge! C'est moi qui ai noyé Pharaon, avec les princes fils de

rois, les chariots de guerre et les cochers.

Dieux jaloux, j'exécrais les autres Dieux. J'ai broyé les impurs; j'ai

abattu les superbes;--et ma désolation courait de droite et de gauche,

comme un dromadaire qui est lâché dans un champ de maïs.

Pour délivrer Israël, je choisissais les simples. Des anges aux ailes

de flamme leur parlaient dans les buissons.

Parfumées de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes

transparentes et des chaussures à talon haut, des femmes d'un cœur

intrépide allaient égorger les capitaines. Le vent qui passait

emportait les prophètes.

J'avais gravé ma loi sur des tables de pierre. Elle enfermait mon

peuple comme dans une citadelle. C'était mon peuple. J'étais son Dieu!

La terre était à moi, les hommes à moi, avec leurs pensées, leurs

œuvres, leurs outils de labourage et leur postérité.

Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derrière des courtines

de pourpre et des candélabres allumés. J'avais, pour me servir, toute

une tribu qui balançait des encensoirs, et le grand prêtre en robe

d'hyacinthe, portant sur sa poitrine des pierres précieuses, disposées

dans un ordre symétrique.

Malheur! malheur! Le Saint des Saints s'est ouvert, le voile s'est

déchiré, les parfums de l'holocauste se sont perdus à tous les vents.

Le chacal piaule dans les sépulcres; mon temple est détruit, mon peuple

est dispersé!

On a étranglé les prêtres avec les cordons de leurs habits. Les femmes

sont captives, les vases sont tous fondus!

La voix s'éloignant:

J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu!

Alors il se fait un silence énorme, une nuit profonde.

ANTOINE.

Tous sont passés.

Il reste moi!

dit QUELQU'UN.

Et Hilarion est devant lui,--mais transfiguré, beau comme un archange,

lumineux comme un soleil, et tellement grand, que pour le voir

ANTOINE

se renverse la tête.

Qui donc es-tu?

HILARION.

Mon royaume est de la dimension de l'univers, et mon désir n'a pas

de bornes. Je vais toujours, affranchissant l'esprit et pesant les

mondes, sans haine, sans peur, sans pitié, sans amour, et sans Dieu. On

m'appelle la Science.

ANTOINE

se rejette en arrière:

Tu dois être plutôt... le Diable!

HILARION

en fixant sur lui ses prunelles:

Veux-tu le voir?

ANTOINE

ne se détache plus de ce regard; il est saisi par la curiosité du

Diable. Sa terreur augmente, son envie devient démesurée.

Si je le voyais pourtant... si je le voyais?...

Puis dans un spasme de colère:

L'horreur que j'en ai m'en débarrassera pour toujours.--Oui!

Un pied fourchu se montre.

Antoine a regret.

Mais le Diable l'a jeté sur ses cornes et l'enlève.

VI

Il vole sous lui, étendu comme un nageur;--ses deux ailes grandes

ouvertes, en le cachant tout entier, semblent un nuage.

ANTOINE.

Où vais-je?

Tout à l'heure j'ai entrevu la forme du Maudit. Non! une nuée

m'emporte. Peut-être que je suis mort et que je monte vers Dieu?...

Ah! comme je respire bien! L'air immaculé me gonfle l'âme. Plus de

pesanteur! plus de souffrance!

En bas, sous moi, la foudre éclate, l'horizon s'élargit, des fleuves

s'entre-croisent. Cette tache blonde, c'est le désert; cette flaque

d'eau, l'Océan.

Et d'autres océans paraissent, d'immenses régions que je ne connaissais

pas. Voici les pays noirs qui fument comme des brasiers, la zone des

neiges obscurcie toujours par des brouillards. Je tâche de découvrir

les montagnes où le soleil, chaque soir, va se coucher.

LE DIABLE.

Jamais le soleil ne se couche!

Antoine n'est pas surpris de cette voix. Elle lui semble un écho de

sa pensée,--une réponse de sa mémoire.

Cependant la terre prend la forme d'une boule; et il l'aperçoit au

milieu de l'azur qui tourne sur ses pôles, en tournant autour du

soleil.

LE DIABLE.

Elle ne fait donc pas le centre du monde? Orgueil de l'homme,

humilie-toi!

ANTOINE.

A peine maintenant si je la distingue. Elle se confond avec les autres

feux.

Le firmament n'est qu'un tissu d'étoiles.

Ils montent toujours.

Aucun bruit! pas même le croassement des aigles! Rien!... et je me

penche pour écouter l'harmonie des planètes.

LE DIABLE.

Tu ne les entendras pas! Tu ne verras pas, non plus, l'antichtone de

Platon, le foyer de Philolaüs, les sphères d'Aristote, ni les sept

cieux des Juifs avec les grandes eaux par-dessus la voûte de cristal!

ANTOINE.

D'en bas elle paraissait solide comme un mur. Je la pénètre, au

contraire, je m'y enfonce!

Et il arrive devant la lune,--qui ressemble à un morceau de glace

tout rond, plein d'une lumière immobile.

LE DIABLE.

C'était autrefois le séjour des âmes. Le bon Pythagore l'avait même

garnie d'oiseaux et de fleurs magnifiques.

ANTOINE.

Je n'y vois que des plaines désolées, avec des cratères éteints, sous

un ciel tout noir.

Allons vers ces astres d'un rayonnement plus doux, afin de contempler

les anges qui les tiennent au bout de leurs bras, comme des flambeaux!

LE DIABLE

l'emporte au milieu des étoiles.

Elles s'attirent en même temps qu'elles se repoussent. L'action

de chacune résulte des autres et y contribue,--sans le moyen d'un

auxiliaire, par la force d'une loi, la seule vertu de l'ordre.

ANTOINE.

Oui... oui! mon intelligence l'embrasse! C'est une joie supérieure aux

plaisirs de la tendresse! Je halète stupéfait devant l'énormité de Dieu!

LE DIABLE.

Comme le firmament qui s'élève à mesure que tu montes, il grandira sous

l'ascension de ta pensée;--et tu sentiras augmenter ta joie, d'après

cette découverte du monde, dans cet élargissement de l'infini.

ANTOINE.

Ah! plus haut! plus haut! toujours!

Les astres se multiplient, scintillent. La Voie lactée au zénith

se développe comme une immense ceinture, ayant des trous par

intervalles; dans ces fentes de sa clarté, s'allongent des espaces

de ténèbres. Il y a des pluies d'étoiles, des traînées de poussière

d'or, des vapeurs lumineuses qui flottent et se dissolvent.

Quelquefois une comète passe tout à coup;--puis la tranquillité des

lumières innombrables recommence.

Antoine, les bras ouverts, s'appuie sur les deux cornes du Diable, en

occupant ainsi toute l'envergure.

Il se rappelle avec dédain l'ignorance des anciens jours, la

médiocrité de ses rêves. Les voilà donc près de lui, ces globes

lumineux qu'il contemplait d'en bas! Il distingue l'entre-croisement

de leurs lignes, la complexité de leurs directions. Il les voit venir

de loin,--et suspendus comme des pierres dans une fronde, décrire

leurs orbites, pousser leurs hyperboles.

Il aperçoit d'un seul regard la Croix du sud et la Grande Ourse,

le Lynx et le Centaure, la nébuleuse de la Dorade, les six soleils

dans la constellation d'Orion, Jupiter avec ses quatre satellites,

et le triple anneau du monstrueux Saturne! toutes les planètes, tous

les astres que les hommes plus tard découvriront! Il emplit ses

yeux de leurs lumières, il surcharge sa pensée du calcul de leurs

distances;--puis sa tête retombe.

Quel est le but de tout cela?

LE DIABLE.

Il n'y a pas de but!

Comment Dieu aurait-il un but? Quelle expérience a pu l'instruire,

quelle réflexion le déterminer?

Avant le commencement il n'aurait pas agi, et maintenant il serait

inutile.

ANTOINE.

Il a créé le monde pourtant, d'une seule fois, par sa parole!

LE DIABLE.

Mais les êtres qui peuplent la terre y viennent successivement. De

même, au ciel, des astres nouveaux surgissent,--effets différents de

causes variées.

ANTOINE.

La variété des causes est la volonté de Dieu!

LE DIABLE.

Mais admettre en Dieu plusieurs actes de volonté, c'est admettre

plusieurs causes et détruire son unité!

Sa volonté n'est pas séparable de son essence. Il n'a pu avoir une

autre volonté, ne pouvant avoir une autre essence;--et puisqu'il existe

éternellement, il agit éternellement.

Contemple le soleil! De ses bords s'échappent de hautes flammes lançant

des étincelles, qui se dispersent pour devenir des mondes;--et plus

loin que la dernière, au delà de ces profondeurs où tu n'aperçois que

la nuit, d'autres soleils tourbillonnent, derrière ceux-là d'autres, et

encore d'autres, indéfiniment...

ANTOINE.

Assez! assez! J'ai peur! je vais tomber dans l'abîme.

LE DIABLE

s'arrête; et en le balançant mollement:

Le néant n'est pas! le vide n'est pas! Partout il y a des corps qui

se meuvent sur le fond immuable de l'Étendue;--et comme si elle était

bornée par quelque chose, ce ne serait plus l'étendue, mais un corps,

elle n'a pas de limites!

ANTOINE

béant:

Pas de limites!

LE DIABLE.

Monte dans le ciel toujours et toujours; jamais tu n'atteindras le

sommet! Descends au-dessous de la terre pendant des milliards de

milliards de siècles, jamais tu n'arriveras au fond,--puisqu'il n'y a

pas de fond, pas de sommet, ni haut, ni bas, aucun terme; et l'Étendue

se trouve comprise dans Dieu qui n'est point une portion de l'espace,

telle ou telle grandeur, mais l'immensité!

ANTOINE

lentement:

La matière... alors... ferait partie de Dieu?

LE DIABLE.

Pourquoi non? Peux-tu savoir où il finit?

ANTOINE.

Je me prosterne au contraire, je m'écrase devant sa puissance!

LE DIABLE.

Et tu prétends le fléchir! Tu lui parles, tu le décores même de vertus,

bonté, justice, clémence, au lieu de reconnaître qu'il possède toutes

les perfections!

Concevoir quelque chose au delà, c'est concevoir Dieu au delà de Dieu,

l'être par-dessus l'être. Il est donc le seul Être, la seule substance.

Si la substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle

ne serait pas elle, Dieu n'existerait plus. Il est donc indivisible

comme infini;--et s'il avait un corps, il serait composé de parties,

il ne serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n'est donc pas une

personne!

ANTOINE.

Comment? mes oraisons, mes sanglots, les souffrances de ma chair,

les transports de mon ardeur, tout cela s'en serait allé vers un

mensonge... dans l'espace... inutilement,--comme un cri d'oiseau, comme

un tourbillon de feuilles mortes!

Il pleure.

Oh! non! Il y a par-dessus tout quelqu'un, une grande âme, un Seigneur,

un père, que mon cœur adore et qui doit m'aimer!

LE DIABLE.

Tu désires que Dieu ne soit pas Dieu;--car s'il éprouvait de l'amour,

de la colère ou de la pitié, il passerait de sa perfection à une

perfection plus grande, ou plus petite. Il ne peut descendre à un

sentiment ni se contenir dans une forme.

ANTOINE.

Un jour, pourtant, je le verrai!

LE DIABLE.

Avec les bienheureux, n'est-ce pas?--quand le fini jouira de l'infini,

dans un endroit restreint enfermant l'absolu!

ANTOINE.

N'importe, il faut qu'il y ait un paradis pour le bien, comme un enfer

pour le mal!

LE DIABLE.

L'exigence de ta raison fait-elle la loi des choses? Sans doute le mal

est indifférent à Dieu puisque la terre en est couverte!

Est-ce par impuissance qu'il le supporte, ou par cruauté qu'il le

conserve?

Penses-tu qu'il soit continuellement à rajuster le monde comme une

œuvre imparfaite, et qu'il surveille tous les mouvements de tous les

êtres depuis le vol du papillon jusqu'à la pensée de l'homme?

S'il a créé l'univers, sa providence est superflue. Si la Providence

existe, la création est défectueuse.

Mais le mal et le bien ne concernent que toi,--comme le jour et la

nuit, le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont

relatifs à un coin de l'étendue, à un milieu spécial, à un intérêt

particulier. Puisque l'infini seul est permanent, il y a l'Infini;--et

c'est tout!

Le Diable a progressivement étiré ses longues ailes; maintenant elles

couvrent l'espace.

ANTOINE

n'y voit plus. Il défaille.

Un froid horrible me glace jusqu'au fond de l'âme. Cela excède la

portée de la douleur! C'est comme une mort plus profonde que la mort.

Je roule dans l'immensité des ténèbres. Elles entrent en moi. Ma

conscience éclate sous cette dilatation du néant!

LE DIABLE.

Mais les choses ne t'arrivent que par l'intermédiaire de ton esprit.

Tel qu'un miroir concave, il déforme les objets;--et tout moyen te

manque pour en vérifier l'exactitude.

Jamais tu ne connaîtras l'univers dans sa pleine étendue; par

conséquent, tu ne peux te faire une idée de sa cause, avoir une notion

juste de Dieu, ni même dire que l'univers est infini,--car il faudrait

d'abord connaître l'Infini!

La Forme est peut-être une erreur de tes sens, la Substance une

imagination de ta pensée.

A moins que le monde étant un flux perpétuel des choses, l'apparence au

contraire ne soit tout ce qu'il y a de plus vrai, l'illusion la seule

réalité.

Mais es-tu sûr de voir? es-tu même sûr de vivre? Peut-être qu'il n'y a

rien!

Le Diable a pris Antoine; et, le tenant au bout de ses bras, il le

regarde la gueule ouverte, prêt à le dévorer.

Adore-moi donc! et maudis le fantôme que tu nommes Dieu!

Antoine lève les yeux, par un dernier mouvement d'espoir.

Le Diable l'abandonne.

VII

ANTOINE

se retrouve étendu sur le dos, au bord de la falaise.

Le ciel commence à blanchir.

Est-ce la clarté de l'aube, ou bien un reflet de la lune?

Il tâche de se soulever, puis retombe; et en claquant des dents:

J'éprouve une fatigue... comme si tous mes os étaient brisés!

Pourquoi?

Ah! c'est le Diable! je me souviens;--et même il me redisait tout

ce que j'ai appris chez le vieux Didyme des opinions de Xénophane,

d'Héraclite, de Mélisse, d'Anaxagore, sur l'infini, la création,

l'impossibilité de rien connaître!

Et j'avais cru pouvoir m'unir à Dieu!

Riant amèrement:

Ah! démence! démence! Est-ce ma faute? La prière m'est intolérable!

J'ai le cœur plus sec qu'un rocher! Autrefois, il débordait

d'amour!...

Le sable, le matin, fumait à l'horizon comme la poussière d'un

encensoir; au coucher du soleil, des fleurs de feu s'épanouissaient sur

la croix;--et au milieu de la nuit, souvent il m'a semblé que tous les

êtres et toutes les choses, recueillis dans le même silence, adoraient

avec moi le Seigneur. O charme des oraisons, félicités de l'extase,

présents du ciel, qu'êtes-vous devenus!

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 5: La tentation de saint Antoine · 第 8 / 11 段