Pressons ses hanches, baisons sa poitrine! Tiens! tiens! les sens-tu,

nos doigts chargés de bagues qui courent sur ton corps, et nos lèvres

qui cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balayent tes cuisses, Dieu

pâmé, sourd à nos prières!

Elles lancent des cris, en se déchirant le visage avec les ongles,

puis se taisent;--et on entend toujours les hurlements du chien.

Hélas! hélas! Le sang noir coule sur sa chair neigeuse! Voilà ses

genoux qui se tordent; ses côtes s'enfoncent. Les fleurs de son visage

ont mouillé la pourpre. Il est mort! Pleurons! Désolons-nous!

Elles viennent, toutes à la file, déposer entre les flambeaux leurs

longues chevelures, pareilles de loin à des serpents noirs ou

blonds;--et le catafalque s'abaisse doucement jusqu'au niveau d'une

grotte, un sépulcre ténébreux qui bâille par derrière.

Alors

UNE FEMME

s'incline sur le cadavre.

Ses cheveux, qu'elle n'a pas coupés, l'enveloppent de la tête aux

talons. Elle verse tant de larmes que sa douleur ne doit pas être

comme celle des autres, mais plus qu'humaine, infinie.

Antoine songe à la mère de Jésus.

Elle dit:

Tu t'échappais de l'Orient; et tu me prenais dans tes bras toute

frémissante de rosée, ô Soleil! Des colombes voletaient sur l'azur de

ton manteau, nos baisers faisaient des brises dans les feuillages; et

je m'abandonnais à ton amour, en jouissant du plaisir de ma faiblesse.

Hélas! hélas! Pourquoi allais-tu courir sur les montagnes?

A l'équinoxe d'automne un sanglier t'a blessé!

Tu es mort; et les fontaines pleurent, les arbres se penchent. Le vent

d'hiver siffle dans les broussailles nues.

Mes yeux vont se clore, puisque les ténèbres te couvrent. Maintenant,

tu habites l'autre côté du monde, près de ma rivale plus puissante.

O Perséphone, tout ce qui est beau descend vers toi et n'en revient

plus!

Pendant qu'elle parlait, ses compagnes ont pris le mort pour le

descendre au sépulcre. Il leur reste dans les mains. Ce n'était qu'un

cadavre de cire.

Antoine en éprouve comme un soulagement.

Tout s'évanouit;--et la cabane, les rochers, la croix sont reparus.

Cependant il distingue, de l'autre côté du Nil, une femme--debout au

milieu du désert.

Elle retient le bas d'un long voile noir qui lui cache la figure,

tout en portant sur le bras gauche un petit enfant qu'elle allaite. A

son côté, un grand singe est accroupi sur le sable.

Elle lève la tête vers le ciel;--et malgré la distance on entend sa

voix.

ISIS.

O Neith, commencement des choses! Ammon, seigneur de l'éternité,

Ptha, démiurge, Thoth son intelligence, dieux de l'Amenthi, triades

particulières des Nomes, éperviers dans l'azur, sphinx au bord

des temples, ibis debout entre les cornes des bœufs, planètes,

constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumière,

apprenez-moi où se trouve Osiris!

Je l'ai cherché par tous les canaux et tous les lacs,--plus loin

encore, jusqu'à Byblos la phénicienne. Anubis, les oreilles droites,

bondissait autour de moi, jappant, et fouillant de son museau les

touffes des tamarins. Merci, bon Cynocéphale, merci!

Elle donne au singe, amicalement, deux ou trois petites claques sur

la tête.

Le hideux Typhon au poil roux l'avait tué, mis en pièces! Nous avons

retrouvé tous ses membres. Mais je n'ai pas celui qui me rendait

féconde!

Elle pousse des lamentations aiguës.

ANTOINE

est pris de fureur. Il lui jette des cailloux, en l'injuriant.

Impudique! va-t'en, va-t'en!

HILARION.

Respecte-la! C'était la religion de tes aïeux! tu as porté ses

amulettes dans ton berceau.

ISIS.

Autrefois, quand revenait l'été, l'inondation chassait vers le

désert les bêtes impures. Les digues s'ouvraient, les barques

s'entre-choquaient, la terre haletante buvait le fleuve avec ivresse.

Dieu à cornes de taureau tu t'étalais sur ma poitrine--et on entendait

le mugissement de la vache éternelle!

Les semailles, les récoltes, le battage des grains et les vendanges se

succédaient régulièrement, d'après l'alternance des saisons. Dans les

nuits toujours pures, de larges étoiles rayonnaient. Les jours étaient

baignés d'une invariable splendeur. On voyait, comme un couple royal,

le Soleil et la Lune à chaque côté de l'horizon.

Nous trônions tous les deux dans un monde plus sublime, monarques

jumeaux, époux dès le sein de l'éternité,--lui, tenant un sceptre

à tête de coucoupha, moi un sceptre à fleur de lotus, debout l'un

et l'autre, les mains jointes;--et les écroulements d'empire ne

changeaient pas notre attitude.

L'Égypte s'étalait sous nous, monumentale et sérieuse, longue comme le

corridor d'un temple, avec des obélisques à droite, des pyramides à

gauche, son labyrinthe au milieu, et partout des avenues de monstres,

des forêts de colonnes, de lourds pylônes flanquant des portes qui ont

à leur sommet le globe de la terre entre deux ailes.

Les animaux de son zodiaque se retrouvaient dans ses pâturages,

emplissaient de leurs formes et de leurs couleurs son écriture

mystérieuse. Divisée en douze régions comme l'année l'est en douze

mois,--chaque mois, chaque jour ayant son dieu,--elle reproduisait

l'ordre immuable du ciel; et l'homme en expirant ne perdait pas sa

figure; mais, saturé de parfums, devenu indestructible, il allait

dormir pendant trois mille ans dans une Égypte silencieuse.

Celle-là, plus grande que l'autre, s'étendait sous la terre.

On y descendait par des escaliers conduisant à des salles où étaient

reproduites les joies des bons, les tortures des méchants, tout ce qui

a lieu dans le troisième monde invisible. Rangés le long des murs, les

morts dans des cercueils peints attendaient leur tour; et l'âme exempte

des migrations continuait son assoupissement jusqu'au réveil d'une

autre vie.

Osiris, cependant, revenait me voir quelquefois. Son ombre m'a rendue

mère d'Harpocrate.

Elle contemple l'enfant.

C'est lui! Ce sont ses yeux; ce sont ses cheveux, tressés en cornes de

bélier! Tu recommenceras ses œuvres. Nous refleurirons comme des

lotus. Je suis toujours la grande Isis! nul encore n'a soulevé mon

voile! Mon fruit est le soleil!

Soleil du printemps, des nuages obscurcissent ta face! L'haleine de

Typhon dévore les pyramides. J'ai vu tout à l'heure le sphinx s'enfuir.

Il galopait comme un chacal.

Je cherche mes prêtres,--mes prêtres en manteau de lin, avec de grandes

harpes, et qui portaient une nacelle mystique, ornée de patères

d'argent. Plus de fêtes sur les lacs! plus d'illumination dans mon

delta! plus de coupes de lait à Philæ! Apis, depuis longtemps, n'a pas

reparu.

Égypte! Égypte! tes grands Dieux immobiles ont les épaules blanchies

par la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le désert roule la

cendre de tes morts!--Anubis, gardien des ombres, ne me quitte pas!

Le cynocéphale s'est évanoui.

Elle secoue son enfant.

Mais... qu'as-tu?... tes mains sont froides, ta tête retombe!

Harpocrate vient de mourir.

Alors elle jette dans l'air un cri tellement aigu, funèbre et

déchirant, qu'Antoine y répond par un autre cri, en ouvrant ses bras

pour la soutenir.

Elle n'est plus là. Il baisse la figure, écrasé de honte.

Tout ce qu'il vient de voir se confond dans son esprit. C'est comme

l'étourdissement d'un voyage, le malaise d'une ivresse. Il voudrait

haïr, et cependant une pitié vague amollit son cœur. Il se met à

pleurer abondamment.

HILARION.

Qui donc te rend triste?

ANTOINE

après avoir cherché en lui-même, longtemps:

Je pense à toutes les âmes perdues par ces faux Dieux!

HILARION.

Ne trouves-tu pas qu'ils ont... quelquefois... comme des ressemblances

avec le vrai?

ANTOINE.

C'est une ruse du Diable pour séduire mieux les fidèles. Il attaque les

forts par le moyen de l'esprit, les autres avec la chair.

HILARION.

Mais la luxure, dans ses fureurs, a le désintéressement de la

pénitence. L'amour frénétique du corps en accélère la destruction et

proclame par sa faiblesse l'étendue de l'impossible.

ANTOINE.

Qu'est-ce que cela me fait à moi! Mon cœur se soulève de dégoût

devant ces Dieux bestiaux, occupés toujours de carnages et d'incestes!

HILARION.

Rappelle-toi dans l'Ecriture toutes les choses qui te scandalisent,

parce que tu ne sais pas les comprendre. De même, ces Dieux, sous leurs

formes criminelles, peuvent contenir la vérité.

Il en reste à voir. Détourne-toi!

ANTOINE.

Non! non! c'est un péril!

HILARION.

Tu voulais tout à l'heure les connaître. Est-ce que ta foi vacillerait

sous des mensonges? Que crains-tu?

Les rochers en face d'Antoine sont devenus une montagne.

Une ligne de nuages la coupe à mi-hauteur; et au-dessus apparaît une

autre montagne, énorme, toute verte, que creusent inégalement des

vallons et portant au sommet, dans un bois de lauriers, un palais de

bronze à tuiles d'or avec des chapiteaux d'ivoire.

Au milieu du péristyle, sur un trône, JUPITER, colossal et le torse

nu, tient la victoire d'une main, la foudre dans l'autre; et son

aigle, entre ses jambes, dresse la tête.

JUNON, auprès de lui, roule ses gros yeux, surmontés d'un diadème

d'où s'échappe comme une vapeur un voile flottant au vent.

Par derrière, MINERVE, debout sur un piédestal, s'appuie contre sa

lance. La peau de la gorgone lui couvre la poitrine; et un péplos

de lin descend à plis réguliers jusqu'aux ongles de ses orteils.

Ses yeux glauques, qui brillent sous sa visière, regardent au loin

attentivement.

A la droite du palais, le vieillard NEPTUNE chevauche un dauphin

battant de ses nageoires un grand azur qui est le ciel ou la mer,

car la perspective de l'Océan continue l'éther bleu; les deux

éléments se confondent.

De l'autre côté, PLUTON farouche, en manteau couleur de la nuit, avec

une tiare de diamants et un sceptre d'ébène, est au milieu d'une île

entourée par les circonvolutions du Styx;--et ce fleuve d'ombre va se

jeter dans les ténèbres, qui font sous la falaise un grand trou noir,

un abîme sans formes.

MARS, vêtu d'airain, brandit d'un air furieux son bouclier large et

son épée.

HERCULE, plus bas, le contemple, appuyé sur sa massue.

APOLLON, la face rayonnante, conduit, le bras droit allongé, quatre

chevaux blancs qui galopent; et CÉRÈS, dans un chariot que traînent

des bœufs, s'avance vers lui une faucille à la main.

BACCHUS vient derrière elle, sur un char très bas, mollement tiré

par des lynx. Gras, imberbe et des pampres au front, il passe en

tenant un cratère d'où déborde du vin. Silène, à ses côtés, chancelle

sur un âne. Pan aux oreilles pointues souffle dans la syrinx; les

Mimallonéides frappent des tambours, les Ménades jettent des fleurs,

les Bacchantes tournoient la tête en arrière, les cheveux répandus.

DIANE, la tunique retroussée, sort du bois avec ses nymphes.

Au fond d'une caverne, VULCAIN bat le fer entre les Cabires; çà et là

les vieux Fleuves, accoudés sur des pierres vertes, épanchent leurs

urnes; les Muses debout chantent dans les vallons.

Les Heures, de taille égale, se tiennent par la main; et MERCURE

est posé obliquement sur un arc-en-ciel, avec son caducée, ses

talonnières et son pétase.

Mais en haut de l'escalier des Dieux, parmi des nuages doux comme des

plumes et dont les volutes en tournant laissent tomber des roses,

VÉNUS ANADYOMÈNE se regarde dans un miroir; ses prunelles glissent

langoureusement sous ses paupières un peu lourdes.

Elle a de grands cheveux blonds qui se déroulent sur ses épaules, les

seins petits, la taille mince, les hanches évasées comme le galbe

des lyres, les deux cuisses toutes rondes; des fossettes autour des

genoux et les pieds délicats; non loin de sa bouche un papillon

voltige. La splendeur de son corps fait autour d'elle un halo de

nacre brillante; et tout le reste de l'Olympe est baigné dans une

aube vermeille, qui gagne insensiblement les hauteurs du ciel bleu.

ANTOINE.

Ah! ma poitrine se dilate. Une joie que je ne connaissais pas me

descend jusqu'au fond de l'âme! Comme c'est beau! comme c'est beau!

HILARION.

Ils se penchaient du haut des nuages pour conduire les épées; on les

rencontrait au bord des chemins, on les possédait dans sa maison;--et

cette familiarité divinisait la vie.

Elle n'avait pour but que d'être libre et belle. Les vêtements larges

facilitaient la noblesse des attitudes. La voix de l'orateur, exercée

par la mer, battait à flots sonores les portiques de marbre. L'éphèbe,

frotté d'huile, luttait tout nu en plein soleil. L'action la plus

religieuse était d'exposer des formes pures.

Et ces hommes respectaient les épouses, les vieillards, les suppliants.

Derrière le temple d'Hercule, il y avait un autel à la Pitié.

On immolait des victimes avec des fleurs autour des doigts. Le souvenir

même se trouvait exempt de la pourriture des morts. Il n'en restait

qu'un peu de cendres. L'âme, mêlée à l'éther sans bornes, était partie

vers les Dieux!

Se penchant à l'oreille d'Antoine:

Et ils vivent toujours! L'empereur Constantin adore Apollon. Tu

retrouveras la Trinité dans les mystères de Samothrace, le baptême

chez Isis, la rédemption chez Mithra, le martyr d'un Dieu aux fêtes de

Bacchus. Proserpine est la Vierge!... Aristée, Jésus!

ANTOINE

reste les yeux baissés; puis tout à coup il répète le symbole de

Jérusalem,--comme il s'en souvient,--en poussant à chaque phrase un

long soupir:

Je crois en un seul Dieu, le Père,--et en un seul Seigneur,

Jésus-Christ,--fils premier-né de Dieu,--qui s'est incarné et fait

homme,--qui a été crucifié--et enseveli,--qui est monté au ciel,--qui

viendra pour juger les vivants et les morts--dont le royaume n'aura

pas de fin;--et à un seul Saint-Esprit,--et à un seul baptême de

repentance,--et à une seule sainte Église catholique,--et à la

résurrection de la chair,--et à la vie éternelle!

Aussitôt la croix grandit, et, perçant les nuages, elle projette une

ombre sur le ciel des Dieux.

Tous pâlissent. L'Olympe a remué.

Antoine distingue contre sa base, à demi perdus dans les cavernes, ou

soutenant les pierres de leurs épaules, de vastes corps enchaînés. Ce

sont les Titans, les Géants, les Hécatonchires, les Cyclopes.

UNE VOIX

s'élève, indistincte et formidable,--comme la rumeur des flots, comme

le bruit des bois sous la tempête, comme le mugissement du vent dans

les précipices:

Nous savions cela, nous autres! Les Dieux doivent finir. Uranus fut

mutilé par Saturne, Saturne par Jupiter. Il sera lui-même anéanti.

Chacun son tour; c'est le destin!

Et, peu à peu, ils s'enfoncent dans la montagne, disparaissent.

Cependant les tuiles du palais d'or s'envolent.

JUPITER

est descendu de son trône. Le tonnerre, à ses pieds, fume comme un

tison près de s'éteindre;--et l'aigle, allongeant le cou, ramasse

avec son bec ses plumes qui tombent.

Je ne suis donc plus le maître des choses, très bon, très grand, dieu

des phratries et des peuples grecs, aïeul de tous les rois, Agamemnon

du ciel!

Aigle des apothéoses, quel souffle de l'Erèbe t'a repoussé jusqu'à moi?

ou, t'envolant du champ de Mars, m'apportes-tu l'âme du dernier des

empereurs?

Je ne veux plus de celles des hommes! Que la Terre les garde, et qu'ils

s'agitent au niveau de sa bassesse. Ils ont maintenant des cœurs

d'esclaves, oublient les injures, les ancêtres, le serment; et partout

triomphent la sottise des foules, la médiocrité de l'individu, la

hideur des races!

Sa respiration lui soulève les côtes à les briser, et il tord ses

poings. Hébé en pleurs lui présente une coupe. Il la saisit.

Non! non! Tant qu'il y aura, n'importe où, une tête enfermant la

pensée, qui haïsse le désordre et conçoive la Loi, l'esprit de Jupiter

vivra!

Mais la coupe est vide.

Il la penche lentement sur l'ongle de son doigt.

Plus une goutte! Quand l'ambroisie défaille, les Immortels s'en vont!

Elle glisse de ses mains; et il s'appuie contre une colonne, se

sentant mourir.

JUNON.

Il ne fallait pas avoir tant d'amours! Aigle, taureau, cygne, pluie

d'or, nuage et flamme, tu as pris toutes les formes, égaré ta lumière

dans tous les éléments, perdu tes cheveux sur tous les lits! Le divorce

est irrévocable cette fois,--et notre domination, notre existence

dissoute!

Elle s'éloigne dans l'air.

MINERVE

n'a plus sa lance; et des corbeaux, qui nichaient dans les sculptures

de la frise, tournent autour d'elle, mordent son casque.

Laissez-moi voir si mes vaisseaux, fendant la mer brillante, sont

revenus dans mes trois ports, pourquoi les campagnes se trouvent

désertes, et ce que font maintenant les filles d'Athènes.

Au mois d'hécatombéon, mon peuple entier se portait vers moi, conduit

par ses magistrats et par ses prêtres. Puis s'avançaient en robes

blanches avec des chitons d'or, les longues files des vierges tenant

des coupes, des corbeilles, des parasols; puis, les trois cents

bœufs du sacrifice, des vieillards agitant des rameaux verts,

des soldats entre-choquant leurs armures, des éphèbes chantant des

hymnes, des joueurs de flûte, des joueurs de lyre, des rhapsodes, des

danseuses;--enfin, au mât d'une trirème marchant sur des roues, mon

grand voile brodé par des vierges, qu'on avait nourries pendant un

an d'une façon particulière; et quand il s'était montré dans toutes

les rues, toutes les places et devant tous les temples, au milieu du

cortège psalmodiant toujours, il montait pas à pas à la colline de

l'Acropole, frôlait les Propylées et entrait au Parthénon.

Mais un trouble me saisit, moi, l'industrieuse! Comment, comment, pas

une idée! Voilà que je tremble plus qu'une femme.

Elle aperçoit une ruine derrière elle, pousse un cri, et, frappée au

front, tombe par terre à la renverse.

HERCULE

a rejeté sa peau de lion; et s'appuyant des pieds, bombant son dos,

mordant ses lèvres, il fait des efforts démesurés pour soutenir

l'Olympe qui s'écroule.

J'ai vaincu les Cercopes, les Amazones et les Centaures. J'ai tué

beaucoup de rois. J'ai cassé la corne d'Achéloüs, un grand fleuve. J'ai

coupé des montagnes, j'ai réuni des océans. Les pays esclaves, je les

délivrais; les pays vides, je les peuplais. J'ai parcouru les Gaules.

J'ai traversé le désert où l'on a soif. J'ai défendu les Dieux, et

je me suis dégagé d'Omphale. Mais l'Olympe est trop lourd. Mes bras

faiblissent. Je meurs!

Il est écrasé sous les décombres.

PLUTON.

C'est ta faute, Amphytrionade! Pourquoi es-tu descendu dans mon empire?

Le vautour qui mange les entrailles de Tityos releva la tête, Tantale

eut la lèvre mouillée, la roue d'Ixion s'arrêta.

Cependant les Kères étendaient leurs ongles pour retenir les âmes;

les Furies en désespoir tordaient les serpents de leurs chevelures;

et Cerbère, attaché par toi avec une chaîne, râlait, en bavant de ses

trois gueules.

Tu avais laissé la porte entr'ouverte. D'autres sont venus. Le jour des

hommes a pénétré le Tartare!

Il sombre dans les ténèbres.

NEPTUNE.

Mon trident ne soulève plus de tempêtes. Les monstres qui faisaient

peur sont pourris au fond des eaux.

Amphitrite, dont les pieds blancs couraient sur l'écume, les vertes

Néréides qu'on distinguait à l'horizon, les Sirènes écailleuses

arrêtant les navires pour conter des histoires, et les vieux Tritons

qui soufflaient dans les coquillages, tout est mort! La gaieté de la

mer a disparu!

Je n'y survivrai pas! Que le vaste Océan me recouvre!

Il s'évanouit dans l'azur.

DIANE

habillée de noir, et au milieu de ses chiens devenus des loups:

L'indépendance des grands bois m'a grisée, avec la senteur des fauves

et l'exhalaison des marécages. Les femmes, dont je protégeais les

grossesses, mettent au monde des enfants morts. La lune tremble

sous l'incantation des sorcières. J'ai des désirs de violence et

d'immensité. Je veux boire des poisons, me perdre dans les vapeurs,

dans les rêves....

Et un nuage qui passe l'emporte.

MARS

tête nue, ensanglanté:

D'abord j'ai combattu seul, provoquant par des injures toute une armée,

indifférent aux patries et pour le plaisir du carnage.

Puis, j'ai eu des compagnons. Ils marchaient au son des flûtes, en bon

ordre, d'un pas égal, respirant par-dessus leurs boucliers, l'aigrette

haute, la lance oblique. On se jetait dans la bataille avec de grands

cris d'aigle. La guerre était joyeuse comme un festin. Trois cents

hommes s'opposèrent à toute l'Asie.

Mais ils reviennent, les Barbares! et par myriades, par millions!

Puisque le nombre, les machines et la ruse sont plus forts, mieux vaut

finir comme un brave!

Il se tue.

VULCAIN

essuyant avec une éponge ses membres en sueur:

Le monde se refroidit. Il faut chauffer les sources, les volcans et

les fleuves qui roulent des métaux sous la terre!--Battez plus dur! à

pleins bras! de toutes vos forces!

Les Cabires se blessent avec leurs marteaux, s'aveuglent avec les

étincelles, et, marchant à tâtons, s'égarent dans l'ombre.

CÉRÈS

debout dans son char, qui est emporté par des roues ayant des ailes à

leur moyeu:

Arrête! arrête!

On avait bien raison d'exclure les étrangers, les athées, les

épicuriens et les chrétiens! Le mystère de la corbeille est dévoilé, le

sanctuaire profané, tout est perdu!

Elle descend sur une pente rapide,--désespérée, criant, s'arrachant

les cheveux.

Ah! mensonge! Daïra ne m'est pas rendue! L'airain m'appelle vers les

morts. C'est un autre Tartare! On n'en revient pas. Horreur!

L'abîme l'engouffre.

BACCHUS

riant frénétiquement:

Qu'importe! la femme de l'archonte est mon épouse! La loi même tombe

en ivresse. A moi le chant nouveau et les formes multiples!

Le feu qui dévora ma mère coule dans mes veines. Qu'il brûle plus fort,

dussé-je périr!

Mâle et femelle, bon pour tous, je me livre à vous, Bacchantes! je me

livre à vous, Bacchants! et la vigne s'enroulera au tronc des arbres!

Hurlez, dansez, tordez-vous! Déliez le tigre et l'esclave! à dents

féroces mordez la chair!

Et Pan, Silène, les Satyres, les Bacchantes, les Mimallonéides et les

Ménades, avec leurs serpents, leurs flambeaux, leurs masques noirs,

se jettent des fleurs, découvrent un phallus, le baisent,--secouent

les tympanons, frappent leurs thyrses, se lapident avec des

coquillages, croquent des raisins, étranglent un bouc et déchirent

Bacchus.

APOLLON

fouettant ses coursiers, et dont les cheveux blanchis s'envolent:

J'ai laissé derrière moi Délos la pierreuse, tellement pure que tout

maintenant y semble mort; et je tâche de joindre Delphes avant que sa

vapeur inspiratrice soit complètement perdue. Les mulets broutent son

laurier. La Pythie égarée ne se retrouve pas.

Par une concentration plus forte, j'aurai des poèmes sublimes, des

monuments éternels; et toute la matière sera pénétrée des vibrations de

ma cithare!

Il en pince les cordes. Elles éclatent, lui cinglent la figure. Il la

rejette; et battant son quadrige avec fureur:

Non! assez des formes! Plus loin encore! Tout au sommet! Dans l'idée

pure!

Mais les chevaux, reculant, se cabrent, brisent le char; et empêtré

par les morceaux du timon, l'emmêlement des harnais, il tombe vers

l'abîme, la tête en bas.

Le ciel s'est obscurci.

VÉNUS

violacée par le froid, grelotte.

Je faisais avec ma ceinture tout l'horizon de l'Hellénie.

Ses champs brillaient des roses de mes joues, ses rivages étaient

découpés d'après la forme de mes lèvres; et ses montagnes, plus

blanches que mes colombes, palpitaient sous la main des statuaires.

On retrouvait mon âme dans l'ordonnance des fêtes, l'arrangement

des coiffures, le dialogue des philosophes, la constitution des

républiques. Mais j'ai trop chéri les hommes! C'est l'Amour qui m'a

déshonorée!

Elle se renverse en pleurant.

Le monde est abominable. L'air manque à ma poitrine!

O Mercure, inventeur de la lyre et conducteur des âmes, emporte-moi!

Elle met un doigt sur sa bouche, et, décrivant une immense parabole,

tombe dans l'abîme.

On n'y voit plus. Les ténèbres sont complètes.

Cependant il s'échappe des prunelles d'Hilarion comme deux flèches

rouges.

ANTOINE

remarque enfin sa haute taille.

Plusieurs fois déjà, pendant que tu parlais, tu m'as semblé

grandir;--et ce n'était pas une illusion. Comment? explique-moi... Ta

personne m'épouvante!

Des pas se rapprochent.

Qu'est-ce donc?

HILARION

étend son bras.

Regarde!

Alors, sous un pâle rayon de lune, Antoine distingue une

interminable caravane qui défile sur la crête des roches;--et chaque

voyageur, l'un après l'autre, tombe de la falaise dans le gouffre.

Ce sont d'abord les trois grands Dieux de Samothrace, Axieros,

Axiokeros, Axiokersa, réunis en faisceau, masqués de pourpre et

levant leurs mains.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 5: La tentation de saint Antoine · 第 7 / 11 段