Je me rappelle un voyage que j'ai fait avec Ammon, à la recherche

d'une solitude pour établir des monastères. C'était le dernier soir;

et nous pressions nos pas, en murmurant des hymnes, côte à côte, sans

parler. A mesure que le soleil s'abaissait, les deux ombres de nos

corps s'allongeaient comme deux obélisques grandissant toujours et qui

auraient marché devant nous. Avec les morceaux de nos bâtons, çà et là

nous plantions des croix pour marquer la place d'une cellule. La nuit

fut lente à venir; et des ondes noires se répandaient sur la terre

qu'une immense couleur rose occupait encore le ciel.

Quand j'étais un enfant, je m'amusais avec des cailloux à construire

des ermitages. Ma mère, près de moi, me regardait.

Elle m'aura maudit pour mon abandon, en arrachant à pleines mains ses

cheveux blancs. Et son cadavre est resté étendu au milieu de la cabane,

sous le toit de roseaux, entre les murs qui tombent. Par un trou, une

hyène, en reniflant, avance la gueule!... Horreur! horreur!

Il sanglote.

Non, Ammonaria ne l'aura pas quittée!

Où est-elle maintenant, Ammonaria?

Peut-être qu'au fond d'une étuve elle retire ses vêtements l'un après

l'autre, d'abord le manteau, puis la ceinture, la première tunique,

la seconde plus légère, tous ses colliers; et la vapeur du cinnamome

enveloppe ses membres nus. Elle se couche enfin sur la tiède mosaïque.

Sa chevelure à l'entour de ses hanches fait comme une toison noire,--et

suffoquant un peu dans l'atmosphère trop chaude, elle respire, la

taille cambrée, les deux seins en avant. Tiens!... voilà ma chair qui

se révolte! Au milieu du chagrin la concupiscence me torture. Deux

supplices à la fois, c'est trop! Je ne peux plus endurer ma personne!

Il se penche et regarde le précipice.

L'homme qui tomberait serait tué. Rien de plus facile, en se roulant

sur le côté gauche; c'est un mouvement à faire! un seul.

Alors apparaît

UNE VIEILLE FEMME

Antoine se relève dans un sursaut d'épouvante.--Il croit voir sa mère

ressuscitée.

Mais celle-là est beaucoup plus vieille et d'une prodigieuse maigreur.

Un linceul noué autour de sa tête pend avec ses cheveux blancs

jusqu'au bas de ses deux jambes, minces comme des béquilles. L'éclat

de ses dents couleur d'ivoire rend plus sombre sa peau terreuse. Les

orbites de ses yeux sont pleins de ténèbres, et au fond deux flammes

vacillent, comme des lampes de sépulcre.

Avance, dit-elle. Qui te retient?

ANTOINE

balbutiant:

J'ai peur de commettre un péché!

ELLE

reprend:

Mais le roi Saül s'est tué! Razias, un juste, s'est tué! Sainte Pélagie

d'Antioche s'est tuée! Domine d'Alep et ses deux filles, trois autres

saintes, se sont tuées;--et rappelle-toi tous les confesseurs qui

couraient au-devant des bourreaux, par impatience de la mort. Afin

d'en jouir plus vite, les vierges de Milet s'étranglaient avec leurs

cordons. Le philosophe Hégésias, à Syracuse, la prêchait si bien

qu'on désertait les lupanars pour s'aller pendre dans les champs. Les

patriciens de Rome se la procurent comme débauche.

ANTOINE.

Oui, c'est un amour qui est fort! Beaucoup d'anachorètes y succombent.

LA VIEILLE.

Faire une chose qui vous égale à Dieu, pense donc! Il t'a créé, tu vas

détruire son œuvre, toi, par ton courage, librement! La jouissance

d'Érostrate n'était pas supérieure. Et puis, ton corps s'est assez

moqué de ton âme pour que tu t'en venges à la fin. Tu ne souffriras

pas. Ce sera vite terminé. Que crains-tu? un large trou noir! Il est

vide peut-être?

Antoine écoute sans répondre;--et de l'autre côté paraît:

UNE AUTRE FEMME

jeune et belle, merveilleusement.--Il la prend d'abord pour Ammonaria.

Mais elle est plus grande, blonde comme le miel, très grasse, avec du

fard sur les joues et des roses sur la tête. Sa longue robe chargée

de paillettes a des miroitements métalliques; ses lèvres charnues

paraissent sanguinolentes, et ses paupières un peu lourdes sont

tellement noyées de langueur qu'on la dirait aveugle.

Elle murmure:

Vis donc, jouis donc! Salomon recommande la joie! Va comme ton cœur

te mène et selon le désir de tes yeux!

ANTOINE.

Quelle joie trouver? mon cœur est las, mes yeux sont troubles!

ELLE

reprend:

Gagne le faubourg de Racotis, pousse une porte peinte en bleu; et

quand tu seras dans l'atrium où murmure un jet d'eau, une femme se

présentera--en péplos de soie blanche lamé d'or, les cheveux dénoués,

le rire pareil au claquement des crotales. Elle est habile. Tu goûteras

dans sa caresse l'orgueil d'une initiation et l'apaisement d'un besoin.

Tu ne connais pas non plus le trouble des adultères, les escalades, les

enlèvements, la joie de voir toute nue celle qu'on respectait habillée.

As-tu serré contre ta poitrine une vierge qui t'aimait? Te rappelles-tu

les abandons de sa pudeur, et ses remords qui s'en allaient sous un

flux de larmes douces!

Tu peux, n'est-ce pas, vous apercevoir marchant dans les bois sous la

lumière de la lune? A la pression de vos mains jointes un frémissement

vous parcourt; vos yeux rapprochés épanchent de l'un à l'autre comme

des ombres immatérielles, et votre cœur se remplit; il éclate; c'est

un suave tourbillon, une ivresse débordante...

LA VIEILLE.

On n'a pas besoin de posséder les joies pour en sentir l'amertume! Rien

qu'à les voir de loin, le dégoût vous en prend. Tu dois être fatigué

par la monotonie des mêmes actions, la durée des jours, la laideur du

monde, la bêtise du soleil!

ANTOINE.

Oh! oui, tout ce qu'il éclaire me déplaît!

LA JEUNE.

Ermite! ermite! tu trouveras des diamants entre les cailloux, des

fontaines sous le sable, une délectation dans les hasards que tu

méprises; et même il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a

envie de la serrer contre son cœur.

LA VIEILLE.

Chaque soir, en t'endormant sur elle, tu espères que bientôt elle te

recouvrira!

LA JEUNE.

Cependant tu crois à la résurrection de la chair, qui est le transport

de la vie dans l'éternité!

La vieille, pendant qu'elle parlait, s'est encore décharnée; et

au-dessus de son crâne, qui n'a plus de cheveux, une chauve-souris

fait des cercles dans l'air.

La jeune est devenue plus grasse. Sa robe chatoie, ses narines

battent, ses yeux roulent moelleusement.

LA PREMIÈRE

dit, en ouvrant les bras:

Viens, je suis la consolation, le repos, l'oubli, l'éternelle sérénité!

et LA SECONDE

en offrant ses seins:

Je suis l'endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inépuisable!

Antoine tourne les talons pour s'enfuir. Chacune lui met la main sur

l'épaule.

Le linceul s'écarte et découvre le squelette de la Mort.

La robe se fend et laisse voir le corps entier de la Luxure, qui a

la taille mince avec la croupe énorme et de grands cheveux ondés

s'envolant par le bout.

Antoine reste immobile entre les deux, les considérant.

LA MORT

lui dit:

Tout de suite ou tout à l'heure, qu'importe! Tu m'appartiens, comme les

soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l'herbe

des champs. Je vole plus haut que l'épervier, je cours plus vite que la

gazelle, j'atteins même l'espérance, j'ai vaincu le fils de Dieu!

LA LUXURE.

Ne résiste pas; je suis l'omnipotente! Les forêts retentissent de

mes soupirs, les flots sont remués par mes agitations. La vertu, le

courage, la piété se dissolvent au parfum de ma bouche. J'accompagne

l'homme pendant tous les pas qu'il fait;--et au seuil du tombeau il se

retourne vers moi!

LA MORT.

Je te découvrirai ce que tu tâchais de saisir, à la lueur des

flambeaux, sur la face des morts,--ou quand tu vagabondais au delà des

Pyramides, dans ces grands sables composés de débris humains. De temps

à autre, un fragment de crâne roulait sous ta sandale. Tu prenais de

la poussière, tu la faisais couler entre tes doigts; et ta pensée,

confondue avec elle, s'abîmait dans le néant.

LA LUXURE.

Mon vertige est plus profond! Des marbres ont inspiré d'obscènes

amours. On se précipite à des rencontres qui effrayent. On rive des

chaînes que l'on maudit. D'où vient l'ensorcellement des courtisanes,

l'extravagance des rêves, l'immensité de ma tristesse?

LA MORT.

Mon ironie dépasse toutes les autres! Il y a des convulsions de

plaisir aux funérailles des rois, à l'extermination d'un peuple;--et

on fait la guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux,

des harnais d'or, un déploiement de cérémonie pour me rendre plus

d'hommages.

LA LUXURE.

Ma colère vaut la tienne. Je hurle, je mords. J'ai des sueurs

d'agonisant et des aspects de cadavre.

LA MORT.

C'est moi qui te rends sérieuse; enlaçons-nous!

La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille et

chantent ensemble:

--Je hâte la dissolution de la matière!

--Je facilite l'éparpillement des germes!

--Tu détruis, pour mes renouvellements!

--Tu engendres, pour mes destructions!

--Active ma puissance!

--Féconde ma pourriture!

Et leur voix, dont les échos se déroulant emplissent l'horizon,

devient tellement forte qu'Antoine en tombe à la renverse.

Une secousse, de temps à autre, lui fait entr'ouvrir les yeux; et il

aperçoit au milieu des ténèbres une manière de monstre devant lui.

C'est une tête de mort, avec une couronne de roses. Elle domine un

torse de femme d'une blancheur nacrée. En dessous, un linceul étoilé

de points d'or fait comme une queue;--et tout le corps ondule, à la

manière d'un ver gigantesque qui se tiendrait debout.

La vision s'atténue, disparaît.

ANTOINE

se relève.

Encore une fois c'était le Diable, et sous son double aspect: l'esprit

de fornication et l'esprit de destruction.

Aucun des deux ne m'épouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens

éternel.

Ainsi la mort n'est qu'une illusion, un voile, masquant par endroits la

continuité de la vie.

Mais la Substance étant unique, pourquoi les Formes sont-elles variées?

Il doit y avoir quelque part des figures primordiales, dont les corps

ne sont que les images. Si on pouvait les voir, on connaîtrait le lien

de la matière et de la pensée, en quoi l'Être consiste!

Ce sont ces figures-là qui étaient peintes à Babylone sur la muraille

du temple de Bélus, et elles couvraient une mosaïque dans le port de

Carthage. Moi-même, j'ai quelquefois aperçu dans le ciel comme des

formes d'esprits. Ceux qui traversent le désert rencontrent des animaux

dépassant toute conception...

Et en face, de l'autre côté du Nil, voilà que le Sphinx apparaît.

Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front et se

couche sur le ventre.

Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de

dragon se frappant les ailes, la Chimère aux yeux verts tournoie,

aboie.

Les anneaux de sa chevelure, rejetés d'un côté, s'entremêlent aux

poils de ses reins, et de l'autre ils pendent jusque sur le sable et

remuent au balancement de tout son corps.

LE SPHINX

est immobile et regarde la Chimère:

Ici, Chimère; arrête-toi!

LA CHIMÈRE.

Non, jamais!

LE SPHINX.

Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort!

LA CHIMÈRE.

Ne m'appelle plus, ne m'appelle plus, puisque tu restes toujours muet!

LE SPHINX.

Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements

dans mon oreille; tu ne fondras pas mon granit!

LA CHIMÈRE.

Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible!

LE SPHINX.

Pour demeurer avec moi, tu es trop folle!

LA CHIMÈRE.

Pour me suivre, tu es trop lourd!

LE SPHINX.

Où vas-tu donc, que tu cours si vite?

LA CHIMÈRE.

Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je

rase les flots, je jappe au fond des précipices, je m'accroche par la

gueule au pan des nuées; avec ma queue traînante, je raye les plages,

et les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes épaules.

Mais toi, je te retrouve perpétuellement immobile, ou bien du bout de

ta griffe dessinant des alphabets sur le sable.

LE SPHINX.

C'est que je garde mon secret! Je songe et je calcule.

La mer se retourne dans son lit, les blés se balancent sous le

vent, les caravanes passent, la poussière s'envole, les cités

s'écroulent;--et mon regard, que rien ne peut dévier, demeure tendu à

travers les choses sur un horizon inaccessible.

LA CHIMÈRE.

Moi, je suis légère et joyeuse! Je découvre aux hommes des perspectives

éblouissantes avec des paradis dans les nuages et des félicités

lointaines. Je leur verse à l'âme les éternelles démences, projets de

bonheur, plans d'avenir, rêves de gloire, et les serments d'amour et

les résolutions vertueuses.

Je pousse aux périlleux voyages et aux grandes entreprises. J'ai ciselé

avec mes pattes les merveilles des architectures. C'est moi qui ai

suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entouré d'un mur

d'orichalque les quais de l'Atlantide.

Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs

inéprouvés. Si j'aperçois quelque part un homme dont l'esprit repose

dans la sagesse, je tombe dessus, et je le déchire.

LE SPHINX.

Tous ceux que le désir de Dieu tourmente, je les étrangle.

Les plus forts, pour gravir jusqu'à mon front royal, montent aux stries

de mes bandelettes comme sur les marches d'un escalier. La lassitude

les prend, et ils tombent d'eux-mêmes à la renverse.

Antoine commence à trembler.

Il n'est plus devant sa cabane, mais dans le désert,--ayant à ses

côtés ces deux bêtes monstrueuses, dont la gueule lui effleure

l'épaule.

LE SPHINX.

O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer ma tristesse!

LA CHIMÈRE.

O Inconnu, je suis amoureuse de tes yeux! Comme une hyène en chaleur,

je tourne autour de toi, sollicitant les fécondations dont le besoin me

dévore.

Ouvre ta gueule, lève tes pieds, monte sur mon dos!

LE SPHINX.

Mes pieds, depuis qu'ils sont à plat, ne peuvent plus se relever. Le

lichen, comme une dartre, a poussé sur ma gueule. A force de songer, je

n'ai plus rien à dire.

LA CHIMÈRE.

Tu mens, sphinx hypocrite! D'où vient toujours que tu m'appelles et me

renies?

LE SPHINX.

C'est toi, caprice indomptable, qui passes et tourbillonnes!

LA CHIMÈRE.

Est-ce ma faute? Comment? laisse-moi!

Elle aboie.

LE SPHINX.

Tu remues, tu m'échappes!

Il grogne.

LA CHIMÈRE.

Essayons!--tu m'écrases!

LE SPHINX.

Non! impossible!

Et en s'enfonçant peu à peu, il disparaît dans le sable,--tandis que

la Chimère, qui rampe la langue tirée, s'éloigne en décrivant des

cercles.

L'haleine de sa bouche a produit un brouillard.

Dans cette brume, Antoine aperçoit des enroulements de nuages, des

courbes indécises.

Enfin, il distingue comme des apparences de corps humains.

Et d'abord s'avance

LE GROUPE DES ASTOMI

pareils à des bulles d'air que traverse le soleil.

Ne souffle pas trop fort! Les gouttes de pluie nous meurtrissent, les

sons faux nous écorchent, les ténèbres nous aveuglent. Composés de

brises et de parfums, nous roulons, nous flottons--un peu plus que des

rêves, pas des êtres tout à fait...

LES NISNAS

n'ont qu'un œil, qu'une joue, qu'une main, qu'une jambe, qu'une

moitié du corps, qu'une moitié du cœur. Et ils disent, très haut:

Nous vivons fort à notre aise dans nos moitiés de maisons, avec nos

moitiés de femmes et nos moitiés d'enfants.

LES BLEMMYES

absolument privés de tête:

Nos épaules en sont plus larges;--et il n'y a pas de bœuf, de

rhinocéros ni d'éléphant qui soit capable de porter ce que nous portons.

Des espèces de traits, et comme une vague figure empreinte sur nos

poitrines, voilà tout! Nous pensons des digestions, nous subtilisons

des sécrétions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans des chyles

intérieurs.

Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges,

côtoyant tous les abîmes; et nous sommes les gens les plus laborieux,

les plus heureux, les plus vertueux.

LES PYGMÉES.

Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur

la bosse d'un dromadaire.

On nous brûle, on nous noie, on nous écrase; et toujours, nous

reparaissons, plus vivaces et plus nombreux,--terribles par la quantité!

LES SCIAPODES.

Retenus à la terre par nos chevelures, longues comme des lianes,

nous végétons à l'abri de nos pieds, larges comme des parasols; et

la lumière nous arrive à travers l'épaisseur de nos talons. Point de

dérangement et point de travail!--La tête le plus bas possible, c'est

le secret du bonheur!

Leurs cuisses levées, ressemblant à des troncs d'arbres, se

multiplient.

Et une forêt paraît. De grands singes y courent à quatre pattes; ce

sont des hommes à tête de chien.

LES CYNOCÉPHALES.

Nous sautons de branche en branche pour sucer les œufs, et nous

plumons les oisillons; puis nous mettons leurs nids sur nos têtes, en

guise de bonnets.

Nous ne manquons pas d'arracher les pis des vaches; et nous crevons les

yeux des lynx, nous fientons du haut des arbres, nous étalons notre

turpitude en plein soleil.

Lacérant les fleurs, broyant les fruits, troublant les sources, violant

les femmes, nous sommes les maîtres,--par la force de nos bras et la

férocité de notre cœur.

Hardi, compagnons! Faites claquer vos mâchoires!

Du sang et du lait coulent de leurs babines. La pluie ruisselle sur

leurs dos velus.

Antoine hume la fraîcheur des feuilles vertes.

Elles s'agitent, les branches s'entre-choquent; et tout à coup

paraît un grand cerf noir, à tête de taureau, qui porte entre les

oreilles un buisson de cornes blanches.

LE SADHUZAG.

Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des flûtes.

Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui

attirent à moi les bêtes ravies. Les serpents s'enroulent à mes jambes,

les guêpes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes

et les ibis s'abattent dans mes rameaux.

--Écoute!

Il renverse son bois, d'où s'échappe une musique ineffablement douce.

Antoine presse son cœur à deux mains. Il lui semble que cette

mélodie va emporter son âme.

LE SADHUZAG.

Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois, plus

touffu qu'un bataillon de lances, exhale un hurlement; les forêts

tressaillent, les fleuves remontent, la gousse des fruits éclate, et

les herbes se dressent comme la chevelure d'un lâche.

--Écoute!

Il penche ses rameaux, d'où sortent des cris discordants; Antoine est

comme déchiré.

Et son horreur augmente en voyant

LE MARTICHORAS

gigantesque lion rouge, à figure humaine, avec trois rangées de dents.

Les moires de mon pelage écarlate se mêlent au miroitement des grands

sables. Je souffle par mes narines l'épouvante des solitudes. Je crache

la peste. Je mange les armées, quand elles s'aventurent dans le désert.

Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont taillées en scie;

et ma queue, qui se contourne, est hérissée de dards que je lance à

droite, à gauche, en avant, en arrière.--Tiens! tiens!

Le Martichoras jette les épines de sa queue, qui irradient comme des

flèches dans toutes les directions. Des gouttes de sang pleuvent, en

claquant sur le feuillage.

LE CATOBLEPAS

buffle noir, avec une tête de porc tombant jusqu'à terre, et

rattachée à ses épaules par un cou mince, long et flasque comme un

boyau vidé.

Il est vautré tout à plat, et ses pieds disparaissent sous l'énorme

crinière à poils durs qui lui couvre le visage.

Gras, mélancolique, farouche, je reste perpétuellement à sentir contre

mon ventre la chaleur de la boue, en abritant sous mon aisselle des

pourritures infinies. Mon crâne est tellement lourd qu'il m'est

impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement;--et la

mâchoire entr'ouverte, j'arrache avec ma langue les herbes vénéneuses

arrosées de mon haleine. Une fois, je me suis dévoré les pattes sans

m'en apercevoir.

Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont

morts. Si je relevais mes paupières,--mes paupières roses et gonflées,

tout de suite, tu mourrais.

ANTOINE.

Oh! celui-là!... a... a... Si j'allais avoir envie?... Sa stupidité

m'attire. Non! non! je ne veux pas!

Il regarde par terre fixement.

Mais les herbes s'allument, et dans les torsions des flammes se dresse

LE BASILIC

grand serpent violet à crête trilobée, avec deux dents, une en haut,

une en bas.

Prends garde, tu vas tomber dans ma gueule! Je bois du feu. Le feu,

c'est moi;--et de partout j'en aspire: des nuées, des cailloux, des

arbres morts, du poil des animaux, de la surface des marécages. Ma

température entretient les volcans; je fais l'éclat des pierreries et

la couleur des métaux.

LE GRIFFON

lion à bec de vautour avec des ailes blanches, les pattes rouges et

le cou bleu.

Je suis le maître des splendeurs profondes. Je connais le secret des

tombeaux où dorment les vieux rois.

Une chaîne, qui sort du mur, leur tient la tête droite. Près d'eux,

dans des bassins de porphyre, des femmes qu'ils ont aimées flottent

sur des liquides noirs. Leurs trésors sont rangés dans des salles,

par losanges, par monticules, par pyramides;--et plus bas, bien

au-dessous des tombeaux, après de longs voyages au milieu des ténèbres

étouffantes, il y a des fleuves d'or avec des forêts de diamant, des

prairies d'escarboucles, des lacs de mercure.

Adossé contre la porte du souterrain et la griffe en l'air, j'épie

de mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. La plaine

immense, jusqu'au fond de l'horizon, est toute nue et blanchie par les

ossements des voyageurs. Pour toi les battants de bronze s'ouvriront,

et tu humeras la vapeur des mines, tu descendras dans les cavernes...

Vite! vite!

Il creuse la terre avec ses pattes, en criant comme un coq.

Mille voix lui répondent. La forêt tremble.

Et toutes sortes de bêtes effroyables surgissent: le Tragelaphus,

moitié cerf et moitié bœuf; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi

par derrière, et dont les génitoires sont à rebours; le python

Aksar, de soixante coudées, qui épouvanta Moïse; la grande belette

Pastinaca, qui tue les arbres par son odeur; le Presteros, qui rend

imbécile par son contact; le Mirag, lièvre cornu, habitant des îles

de la mer. Le léopard Phalmant crève son ventre à force de hurler;

le Senad, ours à trois têtes, déchire ses petits avec sa langue; le

chien Cépus répand sur les rochers le lait bleu de ses mamelles.

Des moustiques se mettent à bourdonner, des crapauds à sauter, des

serpents à siffler. Des éclairs brillent. La grêle tombe.

Il arrive des rafales, pleines d'anatomies merveilleuses. Ce sont des

têtes d'alligators sur des pieds de chevreuil, des hiboux à queue

de serpent, des pourceaux à mufle de tigre, des chèvres à croupe

d'âne, des grenouilles velues comme des ours, des caméléons grands

comme des hippopotames, des veaux à deux têtes dont l'une pleure et

l'autre beugle, des fœtus quadruples se tenant par le nombril et

valsant comme des toupies, des ventres ailés qui voltigent comme des

moucherons.

Il en pleut du ciel, il en sort de terre, il en coule des roches.

Partout des prunelles flamboient, des gueules rugissent; les

poitrines se bombent, les griffes s'allongent, les dents grincent,

les chairs clapotent. Il y en a qui accouchent, d'autres copulent,

ou d'une seule bouchée s'entre-dévorent.

S'étouffant sous leur nombre, se multipliant par leur contact, ils

grimpent les uns sur les autres;--et tous remuent autour d'Antoine

avec un balancement régulier, comme si le sol était le pont d'un

navire. Il sent contre ses mollets la traînée des limaces, sur ses

mains le froid des vipères; et des araignées filant leur toile

l'enferment dans leur réseau.

Mais le cercle des monstres s'entr'ouvre, le ciel tout à coup devient

bleu, et

LA LICORNE

se présente.

Au galop! au galop!

J'ai des sabots d'ivoire, des dents d'acier, la tête couleur de

pourpre, le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les

bariolures de l'arc-en-ciel.

Je voyage de la Chaldée au désert tartare sur les bords du Gange et

dans la Mésopotamie. Je dépasse les autruches. Je cours si vite que

je traîne le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule

dans les bambous. D'un bond je saute les fleuves. Des colombes volent

au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider.

Au galop! au galop!

Antoine la regarde s'enfuir.

Et ses yeux restant levés, il aperçoit tous les oiseaux qui se

nourrissent de vent: le Gouith, l'Ahuti, l'Alphalim, le Iukneth des

montagnes de Caff, les Homaï des Arabes qui sont les âmes d'hommes

assassinés. Il entend les perroquets proférer des paroles humaines,

puis les grands palmipèdes pélasgiens qui sanglotent comme des

enfants ou ricanent comme de vieilles femmes.

Un air salin le frappe aux narines. Une plage maintenant est devant

lui.

Au loin des jets d'eau s'élèvent, lancés par des baleines; et du fond

de l'horizon

LES BÊTES DE LA MER

rondes comme des outres, plates comme des lames, dentelées comme des

scies, s'avancent en se traînant sur le sable.

Tu vas venir avec nous, dans nos immensités où personne encore n'est

descendu!

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 5: La tentation de saint Antoine · 第 9 / 11 段