A cheval sur des oiseaux, bercés dans des palanquins, trônant sur des

sièges d'or, debout dans des niches d'ivoire, ils songent, voyagent,

commandent, boivent du vin, respirent des fleurs. Des danseuses

tournoient, des géants poursuivent des monstres; à l'entrée des

grottes des solitaires méditent. On ne distingue pas les prunelles

des étoiles, les nuages des banderoles; des paons s'abreuvent à des

ruisseaux de poudre d'or, la broderie des pavillons se mêle aux

taches des léopards, des rayons colorés s'entre-croisent sur l'air

bleu, avec des flèches qui volent et des encensoirs qu'on balance.

Et tout cela se développe comme une haute frise--appuyant sa base

sur les rochers et montant jusque dans le ciel.

ANTOINE

ébloui:

Quelle quantité! que veulent-ils?

HILARION.

Celui qui gratte son abdomen avec sa trompe d'éléphant, c'est le Dieu

solaire, l'inspirateur de la sagesse.

Cet autre, dont les six têtes portent des tours et les quatorze bras

des javelots, c'est le prince des armées, le Feu dévorateur.

Le vieillard chevauchant un crocodile va laver sur le rivage les âmes

des morts. Elles seront tourmentées par cette femme noire aux dents

pourries, dominatrice des enfers.

Le chariot tiré par des cavales rouges, que conduit un cocher qui n'a

pas de jambes, promène en plein azur le maître du soleil. Le Dieu-lune

l'accompagne, dans une litière attelée de trois gazelles.

A genoux sur le dos d'un perroquet, la déesse de la Beauté présente

à l'Amour, son fils, sa mamelle ronde. La voici plus loin, qui saute

de joie dans les prairies. Regarde! regarde! Coiffée d'une mitre

éblouissante, elle court sur les blés, sur les flots, monte dans l'air,

s'étale partout!

Entre ces Dieux siègent les Génies des vents, des planètes, des mois,

des jours, cent mille autres! et leurs aspects sont multiples, leurs

transformations rapides. En voilà un qui de poisson devient tortue; il

prend la hure d'un sanglier, la taille d'un nain.

ANTOINE.

Pour quoi faire?

HILARION.

Pour rétablir l'équilibre, pour combattre le mal. Mais la vie s'épuise,

les formes s'usent; et il leur faut progresser dans les métamorphoses.

Tout à coup paraît

UN HOMME NU,

assis au milieu du sable, les jambes croisées.

Un large halo vibre, suspendu derrière lui. Les petites boucles de

ses cheveux noirs, et à reflets d'azur, contournent symétriquement

une protubérance au haut de son crâne. Ses bras, très longs,

descendent droits contre ses flancs. Ses deux mains, les paumes

ouvertes, reposent à plat sur ses cuisses. Le dessous de ses pieds

offre l'image de deux soleils; et il reste complètement immobile--en

face d'Antoine et d'Hilarion,--avec tous les Dieux à l'entour,

échelonnés sur les roches comme sur les gradins d'un cirque.

Ses lèvres s'entr'ouvrent; et d'une voix profonde:

Je suis le maître de la grande aumône, le secours des créatures, et aux

croyants comme aux profanes j'expose la loi.

Pour délivrer le monde, j'ai voulu naître parmi les hommes. Les Dieux

pleuraient quand je suis parti.

J'ai d'abord cherché une femme comme il convient: de race militaire,

épouse d'un roi, très bonne, extrêmement belle, le nombril profond,

le corps ferme comme du diamant; et au temps de la pleine lune, sans

l'auxiliaire d'aucun mâle, je suis entré dans son ventre.

J'en suis sorti par le flanc droit. Des étoiles s'arrêtèrent.

HILARION

murmure entre ses dents:

«Et quand ils virent l'étoile s'arrêter, ils conçurent une grande joie!»

Antoine regarde plus attentivement

LE BOUDDHA

qui reprend:

Du fond de l'Himalaya, un religieux centenaire accourut pour me voir.

HILARION.

«Un homme appelé Siméon, qui ne devait pas mourir avant d'avoir vu le

Christ!»

LE BOUDDHA.

On m'a mené dans les écoles. J'en savais plus que les docteurs.

HILARION.

«... Au milieu des docteurs; et tous ceux qui l'entendaient étaient

ravis de sa sagesse.»

Antoine fait signe à Hilarion de se taire.

LE BOUDDHA.

Continuellement, j'étais à méditer dans les jardins. Les ombres des

arbres tournaient; mais l'ombre de celui qui m'abritait ne tournait pas.

Aucun ne pouvait m'égaler dans la connaissance des écritures,

l'énumération des atomes, la conduite des éléphants, les ouvrages de

cire, l'astronomie, la poésie, le pugilat, tous les exercices et tous

les arts!

Pour me conformer à l'usage, j'ai pris une épouse;--et je passais

les jours dans mon palais de roi, vêtu de perles, sous la pluie des

parfums, éventé par les chasse-mouches de trente-trois mille femmes,

regardant mes peuples du haut de mes terrasses, ornées de clochettes

retentissantes.

Mais la vue des misères du monde me détournait des plaisirs. J'ai fui.

J'ai mendié sur les routes, couvert de haillons ramassés dans les

sépulcres; et comme il y avait un ermite très savant, j'ai voulu

devenir son esclave; je gardais sa porte, je lavais ses pieds.

Toute sensation fut anéantie, toute joie, toute langueur.

Puis, concentrant ma pensée dans une méditation plus large, je connus

l'essence des choses, l'illusion des formes.

J'ai vidé promptement la science des Brahmanes. Ils sont rongés de

convoitises sous leurs apparences austères, se frottent d'ordures,

couchent sur des épines, croyant arriver au bonheur par la voie de la

mort!

HILARION.

«Pharisiens, hypocrites, sépulcres blanchis, race de vipères!»

LE BOUDDHA.

Moi aussi, j'ai fait des choses étonnantes--ne mangeant par jour qu'un

seul grain de riz, et les grains de riz dans ce temps-là n'étaient pas

plus gros qu'à présent;--mes poils tombèrent, mon corps devint noir;

mes yeux rentrés dans les orbites semblaient des étoiles aperçues au

fond d'un puits.

Pendant six ans, je me suis tenu immobile, exposé aux mouches, aux

lions et aux serpents, et les grands soleils, les grandes ondées, la

neige, la foudre, la grêle et la tempête, je recevais tout cela, sans

m'abriter même avec la main.

Les voyageurs qui passaient, me croyant mort, me jetaient de loin des

mottes de terre!

La tentation du Diable me manquait.

Je l'ai appelé.

Ses fils sont venus,--hideux, couverts d'écailles, nauséabonds comme

des charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entre-choquant des armures

et des os de mort. Quelques-uns crachent des flammes par les naseaux,

quelques-uns font des ténèbres avec leurs ailes, quelques-uns portent

des chapelets de doigts coupés, quelques-uns boivent du venin de

serpent dans le creux de leurs mains; ils ont des têtes de porc, de

rhinocéros ou de crapaud, toutes sortes de figures inspirant le dégoût

ou la terreur.

ANTOINE

à part:

J'ai enduré cela autrefois!

LE BOUDDHA.

Puis il m'envoya ses filles--belles, bien fardées, avec des ceintures

d'or, les dents blanches comme le jasmin, les cuisses rondes comme la

trompe de l'éléphant. Quelques-unes étendent les bras en bâillant,

pour montrer les fossettes de leurs coudes; quelques-unes clignent

les yeux, quelques-unes se mettent à rire, quelques-unes entr'ouvrent

leurs vêtements. Il y a des vierges rougissantes, des matrones pleines

d'orgueil, des reines avec une grande suite de bagages et d'esclaves.

ANTOINE

à part:

Ah! lui aussi?

LE BOUDDHA.

Ayant vaincu le démon, j'ai passé douze ans à me nourrir exclusivement

de parfums;--et comme j'avais acquis les cinq vertus, les cinq

facultés, les dix forces, les dix-huit substances, et pénétré dans les

quatre sphères du monde invisible, l'Intelligence fut à moi! Je devins

le Bouddha!

Tous les Dieux s'inclinent; ceux qui ont plusieurs têtes les baissent

à la fois.

Il lève dans l'air sa haute main et reprend:

En vue de la délivrance des êtres, j'ai fait des centaines de mille

de sacrifices! J'ai donné aux pauvres des robes de soie, des lits,

des chars, des maisons, des tas d'or et des diamants. J'ai donné mes

mains aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes prunelles aux aveugles;

j'ai coupé ma tête pour les décapités. Au temps que j'étais roi, j'ai

distribué des provinces; au temps que j'étais brahmane, je n'ai méprisé

personne. Quand j'étais un solitaire, j'ai dit des paroles tendres au

voleur qui m'égorgea. Quand j'étais un tigre, je me suis laissé mourir

de faim.

Et dans cette dernière existence, ayant prêché la loi, je n'ai plus

rien à faire. La grande période est accomplie! Les hommes, les animaux,

les Dieux, les bambous, les océans, les montagnes, les grains de sable

des Ganges avec les myriades de myriades d'étoiles, tout va mourir; et,

jusqu'à des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des

mondes détruits!

Alors un vertige prend les Dieux. Ils chancellent, tombent en

convulsions et vomissent leurs existences. Leurs couronnes éclatent,

leurs étendards s'envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs

sexes, lancent par-dessus l'épaule les coupes où ils buvaient

l'immortalité, s'étranglent avec leurs serpents, s'évanouissent en

fumée;--et quand tout a disparu...

HILARION

lentement:

Tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions

d'hommes!

Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout près de lui,

et tournant le dos à la croix, Hilarion le regarde.

Un assez long temps s'écoule.

Ensuite, paraît un être singulier, ayant une tête d'homme sur un corps

de poisson. Il s'avance droit dans l'air, en battant le sable de sa

queue;--et cette figure de patriarche avec de petits bras fait rire

Antoine.

OANNÈS

d'une voix plaintive:

Respecte-moi! Je suis le contemporain des origines.

J'ai habité le monde informe où sommeillaient des bêtes hermaphrodites,

sous le poids d'une atmosphère opaque, dans la profondeur des ondes

ténébreuses,--quand les doigts, les nageoires et les ailes étaient

confondus, et que des yeux sans tête flottaient comme des mollusques,

parmi des taureaux à face humaine et des serpents à pattes de chien.

Sur l'ensemble de ces êtres, Omorôca, pliée comme un cerceau, étendait

son corps de femme. Mais Bélus la coupa net en deux moitiés, fit la

terre avec l'une, le ciel avec l'autre; et les deux mondes pareils se

contemplent mutuellement.

Moi, la première conscience du Chaos, j'ai surgi de l'abîme pour durcir

la matière, pour régler les formes; et j'ai appris aux humains la

pêche, les semailles, l'écriture et l'histoire des Dieux.

Depuis lors, je vis dans les étangs qui restent du Déluge. Mais le

désert s'agrandit autour d'eux, le vent y jette du sable, le soleil les

dévore;--et je meurs sur ma couche de limon, en regardant les étoiles à

travers l'eau. J'y retourne.

Il saute et disparaît dans le Nil.

HILARION.

C'est un ancien Dieu des Chaldéens!

ANTOINE

ironiquement:

Qu'étaient donc ceux de Babylone?

HILARION.

Tu peux les voir!

Et ils se trouvent sur la plate-forme d'une tour quadrangulaire

dominant six autres tours qui, plus étroites à mesure qu'elles

s'élèvent, forment une monstrueuse pyramide. On distingue en bas une

grande masse noire,--la ville sans doute,--étalée dans les plaines.

L'air est froid, le ciel d'un bleu sombre; des étoiles en quantité

palpitent.

Au milieu de la plate-forme, se dresse une colonne de pierre blanche.

Des prêtres en robes de lin passent et reviennent tout autour, de

manière à décrire par leurs évolutions un cercle en mouvement; et, la

tête levée, ils contemplent les astres.

HILARION

en désigne plusieurs à saint Antoine.

Il y en a trente principaux. Quinze regardent le dessus de la terre,

quinze le dessous. A des intervalles réguliers, un d'eux s'élance des

régions supérieures vers celles d'en bas, tandis qu'un autre abandonne

les inférieures pour monter vers les sublimes.

Des sept planètes, deux sont bienfaisantes, deux mauvaises, trois

ambiguës; tout dépend, dans le monde, de ces feux éternels. D'après

leur position et leur mouvement on peut tirer des présages;--et

tu foules l'endroit le plus respectable de la terre. Pythagore et

Zoroastre s'y sont rencontrés. Voilà douze mille ans que ces hommes

observent le ciel, pour mieux connaître les Dieux.

ANTOINE.

Les astres ne sont pas Dieux.

HILARION.

Oui, disent-ils; car les choses passent autour de nous; le ciel, comme

l'éternité, reste immuable!

ANTOINE.

Il a un maître, pourtant.

HILARION

montrant la colonne:

Celui-là, Bélus, le premier rayon, le Soleil, le Mâle!--L'autre, qu'il

féconde, est sous lui!

Antoine aperçoit un jardin, éclairé par des lampes.

Il est au milieu de la foule, dans une avenue de cyprès. A droite

et à gauche, des petits chemins conduisent vers des cabanes établies

dans un bois de grenadiers, que défendent des treillages de roseaux.

Les hommes, pour la plupart, ont des bonnets pointus avec des robes

chamarrées comme le plumage des paons. Il y a des gens du nord

vêtus de peaux d'ours, des nomades en manteau de laine brune, de

pâles Gangarides à longues boucles d'oreilles; et les rangs comme

les nations paraissent confondus, car des matelots et des tailleurs

de pierres coudoient des princes portant des tiares d'escarboucles

avec de hautes cannes à pomme ciselée. Tous marchent en dilatant les

narines, recueillis dans le même désir.

De temps à autre, ils se dérangent pour donner passage à un long

chariot couvert, traîné par des bœufs; ou bien c'est un âne, secouant

sur son dos une femme empaquetée de voiles, et qui disparaît aussi

vers les cabanes.

Antoine a peur; il voudrait revenir en arrière. Cependant une

curiosité inexprimable l'entraîne.

Au pied des cyprès, des femmes sont accroupies en ligne sur des

peaux de cerf, toutes ayant pour diadème une tresse de cordes.

Quelques-unes, magnifiquement habillées, appellent à haute voix les

passants. De plus timides cachent leur figure sous leur bras, tandis

que par derrière, une matrone, leur mère sans doute, les exhorte.

D'autres, la tête enveloppée d'un châle noir et le corps entièrement

nu, semblent de loin des statues de chair. Dès qu'un homme leur a

jeté de l'argent sur les genoux, elles se lèvent.

Et on entend des baisers sous les feuillages, quelquefois un grand

cri aigu.

HILARION.

Ce sont les vierges de Babylone qui se prostituent à la Déesse.

ANTOINE.

Quelle déesse?

HILARION.

La voilà!

Et il lui fait voir, tout au fond de l'avenue, sur le seuil d'une

grotte illuminée, un bloc de pierre représentant l'organe sexuel

d'une femme.

ANTOINE.

Ignominie! quelle abomination de donner un sexe à Dieu!

HILARION.

Tu l'imagines bien comme une personne vivante!

Antoine se retrouve dans les ténèbres.

Il aperçoit, en l'air, un cercle lumineux, posé sur des ailes

horizontales.

Cette espèce d'anneau entoure, comme une ceinture trop lâche, la

taille d'un petit homme coiffé d'une mitre, portant une couronne

à sa main, et dont la partie inférieure du corps disparaît sous de

grandes plumes étalées en jupon.

C'est

ORMUZ

le dieu des Perses.

Il voltige en criant:

J'ai peur! J'entrevois sa gueule.

Je t'avais vaincu, Ahriman! Mais tu recommences!

D'abord, te révoltant contre moi, tu as fait périr l'aîné des créatures

Kaiomortz, l'homme-taureau. Puis tu as séduit le premier couple humain,

Meschia et Meschiané; et tu as répandu les ténèbres dans les cœurs,

tu as poussé vers le ciel tes bataillons.

J'avais les miens, le peuple des étoiles; et je contemplais au-dessous

de mon trône tous les astres échelonnés.

Mithra, mon fils, habitait un lieu inaccessible. Il y recevait les

âmes, les en faisait sortir, et se levait chaque matin pour épandre sa

richesse.

La splendeur du firmament était reflétée par la terre. Le feu brillait

sur les montagnes,--image de l'autre feu dont j'avais créé tous les

êtres. Pour le garantir des souillures, on ne brûlait pas les morts. Le

bec des oiseaux les emportait vers le ciel.

J'avais réglé les pâturages, les labours, le bois du sacrifice, la

forme des coupes, les paroles qu'il faut dire dans l'insomnie;--et mes

prêtres étaient continuellement en prières, afin que l'hommage eût

l'éternité du Dieu. On se purifiait avec de l'eau, on offrait des pains

sur les autels, on confessait à haute voix ses crimes.

Homa se donnait à boire aux hommes, pour leur communiquer sa force.

Pendant que les génies du ciel combattaient les démons, les enfants

d'Iran poursuivaient les serpents. Le roi, qu'une cour innombrable

servait à genoux, figurait ma personne, portait ma coiffure. Ses

jardins avaient la magnificence d'une terre céleste; et son tombeau le

représentait égorgeant un monstre,--emblème du Bien qui extermine le

Mal.

Car je devais un jour, grâce au temps sans bornes, vaincre

définitivement Ahriman.

Mais l'intervalle entre nous deux disparaît; la nuit monte! A moi,

les Amschaspands, les Izeds, les Ferouers! Au secours Mithra! prends

ton épée! Caosyac, qui doit revenir pour la délivrance universelle,

défends-moi! Comment?... Personne!

Ah! je meurs! Ahriman, tu es le maître!

Hilarion, derrière Antoine, retient un cri de joie--et Ormuz plonge

dans les ténèbres.

Alors paraît

LA GRANDE DIANE D'ÉPHÈSE

noire avec des yeux d'émail, les coudes aux flancs, les avant-bras

écartés, les mains ouvertes.

Des lions rampent sur ses épaules; des fruits, des fleurs et des

étoiles s'entre-croisent sur sa poitrine; plus bas se développent

trois rangées de mamelles; et depuis le ventre jusqu'aux pieds, elle

est prise dans une gaine étroite d'où s'élancent à mi-corps des

taureaux, des cerfs, des griffons et des abeilles.--On l'aperçoit à

la blanche lueur que fait un disque d'argent, rond comme la pleine

lune, posé derrière sa tête.

Où est mon temple?

Où sont mes amazones?

Qu'ai-je donc... moi l'incorruptible, voilà qu'une défaillance me prend!

Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop mûrs se détachent. Les lions,

les taureaux penchent leur cou; les cerfs bavent épuisés; les

abeilles, en bourdonnant, meurent par terre.

Elle presse, l'une après l'autre, ses mamelles. Toutes sont vides!

Mais sous un effort désespéré sa gaine éclate. Elle la saisit

par le bas, comme le pan d'une robe, y jette ses animaux, ses

floraisons,--puis rentre dans l'obscurité.

Et, au loin, des voix murmurent, grondent, rugissent, brament et

beuglent. L'épaisseur de la nuit est augmentée par des haleines. Les

gouttes d'une pluie chaude tombent.

ANTOINE.

Comme c'est bon, le parfum des palmiers, le frémissement des feuilles

vertes, la transparence des sources! Je voudrais me coucher tout à

plat sur la terre pour la sentir contre mon cœur; et ma vie se

retremperait dans sa jeunesse éternelle!

Il entend un bruit de castagnettes et de cymbales;--et, au milieu

d'une foule rustique, des hommes, vêtus de tuniques blanches à bandes

rouges, amènent un âne, enharnaché richement, la queue ornée de

rubans, les sabots peints.

Une boîte, couverte d'une housse en toile jaune, ballotte sur son

dos entre deux corbeilles; l'une reçoit les offrandes qu'on y place:

œufs, raisins, poires et fromages, volailles, petites monnaies;

et la seconde est pleine de roses, que les conducteurs de l'âne

effeuillent devant lui, tout en marchant.

Ils ont des pendants d'oreilles, de grands manteaux, les cheveux

nattés, les joues fardées; une couronne d'olivier se ferme sur leur

front par un médaillon à figurine; des poignards sont passés dans

leur ceinture; et ils secouent des fouets à manche d'ébène, ayant

trois lanières garnies d'osselets.

Les derniers du cortège posent sur le sol, droit comme un candélabre,

un grand pin qui brûle par le sommet, et dont les rameaux les plus

bas ombragent un petit mouton.

L'âne s'est arrêté. On retire la housse. Il y a, en dessous, une

seconde enveloppe de feutre noir. Alors, un des hommes à tunique

blanche se met à danser, en jouant des crotales; un autre à genoux

devant la boîte bat du tambourin, et

LE PLUS VIEUX DE LA TROUPE

commence:

Voici la Bonne Déesse, l'idéenne des montagnes, la grand'mère de Syrie!

Approchez, braves gens!

Elle procure la joie, guérit les malades, envoie des héritages et

satisfait les amoureux.

C'est nous qui la promenons dans les campagnes par beau et mauvais

temps.

Souvent nous couchons en plein air, et nous n'avons pas tous les

jours de table bien servie. Les voleurs habitent les bois. Les bêtes

s'élancent de leurs cavernes. Des chemins glissants bordent les

précipices. La voilà! la voilà!

Ils enlèvent la couverture, et on voit une boîte incrustée de petits

cailloux.

Plus haute que les cèdres, elle plane dans l'éther bleu. Plus vaste que

le vent, elle entoure le monde. Sa respiration s'exhale par les naseaux

des tigres; sa voix gronde sous les volcans, sa colère est la tempête;

la pâleur de sa figure a blanchi la lune. Elle mûrit les moissons, elle

gonfle les écorces, elle fait pousser la barbe. Donnez-lui quelque

chose, car elle déteste les avares!

La boîte s'entr'ouvre; et on distingue, sous un pavillon de soie

bleue, une petite image de Cybèle--étincelante de paillettes,

couronnée de tours et assise dans un char de pierre rouge, traîné par

deux lions la patte levée.

La foule se pousse pour voir.

L'ARCHI-GALLE

continue:

Elle aime le retentissement des tympanons, le trépignement des pieds,

le hurlement des loups, les montagnes sonores et les gorges profondes,

la fleur de l'amandier, la grenade et les figues vertes, la danse qui

tourne, les flûtes qui ronflent, la sève sucrée, la larme salée,--du

sang! A toi! à toi, Mère des montagnes!

Ils se flagellent avec leurs fouets, et les coups résonnent sur leur

poitrine; la peau des tambourins vibre à éclater. Ils prennent leurs

couteaux, se tailladent les bras.

Elle est triste; soyons tristes! C'est pour lui plaire qu'il faut

souffrir! Par là, vos péchés vous seront remis. Le sang lave tout;

jetez-en les gouttes, comme des fleurs! Elle demande celui d'un

autre--d'un pur!

L'archi-galle lève son couteau sur le mouton.

ANTOINE

pris d'horreur:

N'égorgez pas l'agneau!

Un flot de pourpre jaillit.

Le prêtre en asperge la foule; et tous,--y compris Antoine et

Hilarion,--rangés autour de l'arbre qui brûle, observent en silence

les dernières palpitations de la victime.

Du milieu des prêtres sort une femme,--exactement pareille à l'image

enfermée dans la petite boîte.

Elle s'arrête, en apercevant un jeune homme coiffé d'un bonnet

phrygien.

Ses cuisses sont revêtues d'un pantalon étroit, ouvert çà et là

par des losanges réguliers que ferment des nœuds de couleur. Il

s'appuie du coude contre une des branches de l'arbre, en tenant une

flûte à la main, dans une pose langoureuse.

CYBÈLE

lui entourant la taille de ses deux bras:

Pour te rejoindre, j'ai parcouru toutes les régions--et la famine

ravageait les campagnes. Tu m'as trompée! N'importe, je t'aime!

Réchauffe mon corps! unissons-nous!

ATYS.

Le printemps ne reviendra plus, ô Mère éternelle! Malgré mon amour, il

ne m'est pas possible de pénétrer ton essence. Je voudrais me couvrir

d'une robe peinte comme la tienne. J'envie tes seins gonflés de lait,

la longueur de tes cheveux, tes vastes flancs d'où sortent les êtres.

Que ne suis-je toi! que ne suis-je femme!--Non, jamais! va-t'en! Ma

virilité me fait horreur!

Avec une pierre tranchante il s'émascule, puis se met à courir

furieux, en levant dans l'air son membre coupé.

Les prêtres font comme le dieu, les fidèles comme les prêtres.

Hommes et femmes échangent leurs vêtements, s'embrassent;--et ce

tourbillon de chairs ensanglantées s'éloigne, tandis que les voix,

durant toujours, deviennent plus criardes et stridentes comme celles

qu'on entend aux funérailles.

Un grand catafalque tendu de pourpre porte à son sommet un lit

d'ébène, qu'entourent des flambeaux et des paniers en filigranes

d'argent, où verdoient des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les

gradins, du haut en bas, des femmes sont assises, toutes habillées

de noir, la ceinture défaite, les pieds nus, en tenant d'un air

mélancolique de gros bouquets de fleurs.

Par terre, aux coins de l'estrade, des urnes en albâtre pleines de

myrrhe fument lentement.

On distingue sur le lit le cadavre d'un homme. Du sang coule de sa

cuisse. Il laisse pendre son bras;--et un chien, qui hurle, lèche ses

ongles.

La ligne des flambeaux trop pressés empêche de voir sa figure,

et Antoine est saisi par une angoisse. Il a peur de reconnaître

quelqu'un.

Les sanglots des femmes s'arrêtent; et après un intervalle de silence,

TOUTES

à la fois psalmodient:

Beau! beau! il est beau! Assez dormi, lève la tête! Debout!

Respire nos bouquets! ce sont des narcisses et des anémones, cueillis

dans tes jardins pour te plaire. Ranime-toi, tu nous fais peur!

Parle! Que te faut-il? Veux-tu boire du vin? veux-tu coucher dans

nos lits? veux-tu manger des pains de miel qui ont la forme de petits

oiseaux?

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 5: La tentation de saint Antoine · 第 6 / 11 段