nous arrive dans la huitième maison...
ANTOINE
s'écrie:
Ah! si j'avais de l'eau bénite!
La flamme s'éteint, en produisant beaucoup de fumée.
Ennoia et Simon ont disparu.
Un brouillard extrêmement froid, opaque et fétide emplit l'atmosphère.
ANTOINE
étendant ses bras, comme un aveugle:
Où suis-je?... J'ai peur de tomber dans l'abîme. Et la croix, bien sûr,
est trop loin de moi... Ah! quelle nuit! quelle nuit!
Sous un coup de vent, le brouillard s'entr'ouvre;--et il aperçoit
deux hommes, couverts de longues tuniques blanches.
Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave.
Ses cheveux blonds, séparés comme ceux du Christ, descendent
régulièrement sur ses épaules. Il a jeté une baguette qu'il portait à
la main, et que son compagnon a reçue en faisant une révérence à la
manière des Orientaux.
Ce dernier est petit, gros, camard, d'encolure ramassée, les cheveux
crépus, une mine naïve.
Ils sont tous les deux nu-pieds, nu-tête, et poudreux comme des gens
qui arrivent de voyage.
ANTOINE
en sursaut:
Que voulez-vous? Parlez! Allez-vous-en!
DAMIS
--C'est le petit homme.--
Là, là!... bon ermite! ce que je veux? je n'en sais rien! Voici le
maître.
Il s'assoit; l'autre reste debout. Silence.
ANTOINE
reprend:
Vous venez ainsi?...
DAMIS.
Oh! de loin,--de très loin!
ANTOINE.
Et vous allez?...
DAMIS
désignant l'autre:
Où il voudra!
ANTOINE.
Qui est-il donc?
DAMIS.
Regarde-le!
ANTOINE
à part:
Il a l'air d'un saint! Si j'osais...
La fumée est partie. Le temps est très clair. La lune brille.
DAMIS.
A quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus?
ANTOINE.
Je songe... Oh! rien.
DAMIS
s'avance vers Apollonius et fait plusieurs tours autour de lui, la
taille courbée, sans lever la tête.
Maître! c'est un ermite galiléen qui demande à savoir les origines de
la sagesse.
APOLLONIUS.
Qu'il approche!
Antoine hésite.
DAMIS.
Approchez!
APOLLONIUS
d'une voix tonnante:
Approche! Tu voudrais connaître qui je suis, ce que j'ai fait, ce que
je pense, n'est-ce pas cela, enfant?
ANTOINE.
... Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer à mon salut.
APOLLONIUS.
Réjouis-toi, je vais te les dire!
DAMIS
bas à Antoine:
Est-ce possible! Il faut qu'il vous ait, du premier coup d'œil,
reconnu des inclinations extraordinaires pour la philosophie! Je vais
en profiter aussi, moi!
APOLLONIUS.
Je te raconterai d'abord la longue route que j'ai parcourue pour
obtenir la doctrine; et si tu trouves dans toute ma vie une action
mauvaise, tu m'arrêteras,--car celui-là doit scandaliser par ses
paroles qui a méfait par ses œuvres.
DAMIS
à Antoine:
Quel homme juste! hein?
ANTOINE.
Décidément, je crois qu'il est sincère.
APOLLONIUS.
La nuit de ma naissance, ma mère crut se voir cueillant des fleurs sur
le bord d'un lac. Un éclair parut, et elle me mit au monde à la voix
des cygnes qui chantaient dans son rêve.
Jusqu'à quinze ans, on m'a plongé, trois fois par jour, dans la
fontaine Asbadée, dont l'eau rend les parjures hydropiques; et l'on me
frottait le corps avec les feuilles du cnyza, pour me faire chaste.
Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m'offrant des
trésors qu'elle savait être dans des tombeaux. Une hiérodoule du temple
de Diane s'égorgea, désespérée, avec le couteau des sacrifices, et le
gouverneur de Cilicie, à la fin de ses promesses, s'écria devant ma
famille qu'il me ferait mourir; mais c'est lui qui mourut trois jours
après, assassiné par les Romains.
DAMIS
à Antoine, en le frappant du coude:
Hein? quand je vous disais! quel homme!
APOLLONIUS.
J'ai, pendant quatre ans de suite, gardé le silence complet des
pythagoriciens. La douleur la plus imprévue ne m'arrachait pas un
soupir; et au théâtre, quand j'entrais, on s'écartait de moi comme d'un
fantôme.
DAMIS.
Auriez-vous fait cela, vous?
APOLLONIUS.
Le temps de mon épreuve terminé, j'entrepris d'instruire les prêtres
qui avaient perdu la tradition.
ANTOINE.
Quelle tradition?
DAMIS.
Laissez-le poursuivre! Taisez-vous!
APOLLONIUS.
J'ai devisé avec les Samanéens du Gange, avec les astrologues de
Chaldée, avec les mages de Babylone, avec les Druides gaulois, avec les
sacerdotes des nègres! J'ai gravi les quatorze Olympes, j'ai sondé les
lacs de Scythie, j'ai mesuré la grandeur du Désert!
DAMIS.
C'est pourtant vrai, tout cela! J'y étais, moi!
APOLLONIUS.
J'ai d'abord été jusqu'à la mer d'Hyrcanie. J'en ai fait le tour; et
par le pays des Baraomates, où est enterré Bucéphale, je suis descendu
vers Ninive. Aux portes de la ville, un homme s'approcha.
DAMIS.
Moi! moi! mon bon maître! Je vous aimai tout de suite! Vous étiez plus
doux qu'une fille et plus beau qu'un Dieu!
APOLLONIUS
sans l'entendre:
Il voulait m'accompagner, pour me servir d'interprète.
DAMIS.
Mais vous répondîtes que vous compreniez tous les langages et que vous
deviniez toutes les pensées. Alors j'ai baisé le bas de votre manteau,
et je me suis mis à marcher derrière vous.
APOLLONIUS.
Après Ctésiphon, nous entrâmes sur les terres de Babylone.
DAMIS.
Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si pâle.
ANTOINE
à part:
Que signifie...
APOLLONIUS.
Le roi m'a reçu debout, près d'un trône d'argent, dans une salle ronde,
constellée d'étoiles;--et de la coupole pendaient, à des fils que l'on
n'apercevait pas, quatre grands oiseaux d'or, les deux ailes étendues.
ANTOINE
rêvant:
Est-ce qu'il y a sur la terre des choses pareilles?
DAMIS.
C'est là une ville, cette Babylone! tout le monde y est riche! Les
maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier
qui descend vers le fleuve.
Dessinant par terre, avec son bâton.
Comme cela, voyez-vous? Et puis, ce sont des temples, des places, des
bains, des aqueducs! Les palais sont couverts de cuivre rouge! et
l'intérieur donc, si vous saviez!
APOLLONIUS.
Sur la muraille du septentrion, s'élève une tour qui en supporte une
seconde, une troisième, une quatrième, une cinquième--et il y en a
trois autres encore! La huitième est une chapelle avec un lit. Personne
n'y entre que la femme choisie par les prêtres pour le dieu Bélus. Le
roi de Babylone m'y fit loger.
DAMIS.
A peine si l'on me regardait, moi! Aussi, je restais seul à me promener
par les rues. Je m'informais des usages; je visitais les ateliers;
j'examinais les grandes machines qui portent l'eau dans les jardins.
Mais il m'ennuyait d'être séparé du Maître.
APOLLONIUS.
Enfin, nous sortîmes de Babylone; et au clair de la lune, nous vîmes
tout à coup une empuse.
DAMIS.
Oui-da! Elle sautait sur son sabot de fer; elle hennissait comme un
âne; elle galopait dans les rochers. Il lui cria des injures; elle
disparut.
ANTOINE
à part:
Où veulent-ils en venir?
APOLLONIUS.
A Taxilla, capitale de cinq mille forteresses, Phraortes, roi du
Gange, nous a montré sa garde d'hommes noirs hauts de cinq coudées,
et dans les jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert,
un éléphant énorme, que les reines s'amusaient à parfumer. C'était
l'éléphant de Porus, qui s'était enfui après la mort d'Alexandre.
DAMIS.
Et qu'on avait retrouvé dans une forêt.
ANTOINE.
Ils parlent abondamment comme des gens ivres.
APOLLONIUS.
Phraortes nous fit asseoir à sa table.
DAMIS.
Quel drôle de pays! Les seigneurs, tout en buvant, se divertissent
à lancer des flèches sous les pieds d'un enfant qui danse. Mais je
n'approuve pas...
APOLLONIUS.
Quand je fus prêt à partir, le roi me donna un parasol et me dit: «J'ai
sur l'Indus un haras de chameaux blancs. Quand tu n'en voudras plus,
souffle dans leurs oreilles. Ils reviendront.»
Nous descendîmes le long du fleuve, marchant la nuit à la lueur des
lucioles qui brillaient dans les bambous. L'esclave sifflait un air
pour écarter les serpents; et nos chameaux se courbaient les reins en
passant sous les arbres, comme sous des portes trop basses.
Un jour, un enfant noir qui tenait un caducée d'or à la main, nous
conduisit au collège des sages. Iarchas, leur chef, me parla de mes
ancêtres, de toutes mes pensées, de toutes mes actions, de toutes mes
existences. Il avait été le fleuve Indus et me rappela que j'avais
conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Sésostris.
DAMIS.
Moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j'ai été.
ANTOINE.
Ils ont l'air vague comme des ombres.
APOLLONIUS.
Nous avons rencontré, sur le bord de la mer, les Cynocéphales gorgés
de lait, qui s'en revenaient de leur expédition dans l'île Taprobane.
Les flots tièdes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre
craquait sous nos pas. Des squelettes de baleine blanchissaient dans la
crevasse des falaises. La terre, à la fin, se fit plus étroite qu'une
sandale;--et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de l'Océan,
nous tournâmes à droite pour revenir.
Nous sommes revenus par la région des Aromates, par le pays des
Gangarides, le promontoire de Comaria, la contrée des Sachalites, des
Adramites et des Homérites;--puis, à travers les monts Cassaniens,
la mer Rouge et l'île Topazos, nous avons pénétré en Éthiopie par le
royaume des Pygmées.
ANTOINE
à part:
Comme la terre est grande!
DAMIS.
Et quand nous sommes rentrés chez nous, tous ceux que nous avions
connus jadis étaient morts.
Antoine baisse la tête. Silence.
APOLLONIUS
reprend:
Alors on commença dans le monde à parler de moi.
La peste ravageait Éphèse; j'ai fait lapider un vieux mendiant.
DAMIS.
Et la peste s'en est allée!
ANTOINE.
Comment! il chasse les maladies?
APOLLONIUS.
A Cnide, j'ai guéri l'amoureux de la Vénus.
DAMIS.
Oui, un fou, qui même avait promis de l'épouser.--Aimer une femme,
passe encore; mais une statue, quelle sottise!--Le Maître lui posa la
main sur le cœur; et l'amour aussitôt s'éteignit.
ANTOINE.
Quoi! il délivre des démons?
APOLLONIUS.
A Tarente, on portait au bûcher une jeune fille morte.
DAMIS.
Le Maître lui toucha les lèvres, et elle s'est relevée en appelant sa
mère.
ANTOINE.
Comment! il ressuscite les morts?
APOLLONIUS.
J'ai prédit le pouvoir à Vespasien.
ANTOINE.
Quoi! il devine l'avenir?
DAMIS.
Il y avait à Corinthe...
APOLLONIUS.
Etant à table avec lui, aux eaux de Baïa...
ANTOINE.
Excusez-moi, étrangers, il est tard!
DAMIS.
Un jeune homme qu'on appelait Ménippe.
ANTOINE.
Non! non! allez-vous-en!
APOLLONIUS.
Un chien entra, portant à la gueule une main coupée.
DAMIS.
Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme.
ANTOINE.
Vous ne m'entendez pas? retirez-vous!
APOLLONIUS.
Il rôdait vaguement autour des lits.
ANTOINE.
Assez!
APOLLONIUS.
On voulait le chasser.
DAMIS.
Ménippe donc se rendit chez elle; ils s'aimèrent.
APOLLONIUS.
Et battant la mosaïque avec sa queue, il déposa cette main sur les
genoux de Flavius.
DAMIS.
Mais le matin, aux leçons de l'école, Ménippe était pâle.
ANTOINE
bondissant:
Encore! Ah! qu'ils continuent, puisqu'il n'y a pas...
DAMIS.
Le Maître lui dit: «O beau jeune homme, tu caresses un serpent; un
serpent te caresse! à quand les noces?» Nous allâmes tous à la noce.
ANTOINE.
J'ai tort, bien sûr, d'écouter cela!
DAMIS.
Dès le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s'ouvraient;
on n'entendait cependant ni le bruit des pas ni le bruit des portes.
Le Maître se plaça près de Ménippe. Aussitôt la fiancée fut prise de
colère contre les philosophes. Mais la vaisselle d'or, les échansons,
les cuisiniers, les pannetiers disparurent; le toit s'envola, les murs
s'écroulèrent; et Apollonius resta seul, debout, ayant à ses pieds
cette femme tout en pleurs. C'était une vampire qui satisfaisait les
beaux jeunes hommes, afin de manger leur chair,--parce que rien n'est
meilleur pour ces sortes de fantômes que le sang des amoureux.
APOLLONIUS.
Si tu veux savoir l'art...
ANTOINE.
Je ne veux rien savoir!
APOLLONIUS.
Le soir de notre arrivée aux portes de Rome.
ANTOINE.
Oh! oui, parlez-moi de la ville des papes!
APOLLONIUS.
Un homme ivre nous accosta, qui chantait d'une voix douce. C'était un
épithalame de Néron, et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque
l'écoutait négligemment. Il portait à son dos, dans une boîte, une
corde prise à la cythare de l'empereur. J'ai haussé les épaules. Il
nous a jeté de la boue au visage. Alors, j'ai défait ma ceinture, et je
la lui ai placée dans la main.
DAMIS.
Vous avez eu bien tort, par exemple!
APOLLONIUS.
L'empereur, pendant la nuit, me fit appeler à sa maison. Il jouait aux
osselets avec Sporus, accoudé du bras gauche, sur une table d'agate. Il
se détourna, et fronçant ses sourcils blonds: «Pourquoi ne me crains-tu
pas? me demanda-t-il.--Parce que le Dieu qui t'a fait terrible m'a fait
intrépide», répondis-je.
ANTOINE
à part:
Quelque chose d'inexplicable m'épouvante.
Silence.
DAMIS
reprend d'une voix aiguë:
Toute l'Asie, d'ailleurs, pourra vous dire...
ANTOINE
en sursaut:
Je suis malade! Laissez-moi!
DAMIS.
Écoutez donc. Il a vu, d'Éphèse, tuer Domitien, qui était à Rome.
ANTOINE
s'efforçant de rire:
Est-ce possible!
DAMIS.
Oui, au théâtre, en plein jour, le quatorzième des calendes d'octobre,
tout à coup il s'écria: «On égorge César!» et il ajoutait de temps
à autre: «Il roule par terre; oh! comme il se débat! Il se relève;
il essaye de fuir; les portes sont fermées; ah! c'est fini! le voilà
mort!» Et ce jour-là, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassiné,
comme vous savez.
ANTOINE.
Sans le secours du Diable... certainement...
APOLLONIUS.
Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien! Damis s'était enfui par
mon ordre, et je restais seul dans ma prison.
DAMIS.
C'était une terrible hardiesse, il faut avouer!
APOLLONIUS.
Vers la cinquième heure, les soldats m'amenèrent au tribunal. J'avais
ma harangue toute prête que je tenais sous mon manteau.
DAMIS.
Nous étions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres! Nous vous croyions
mort; nous pleurions. Quand, vers la sixième heure, tout à coup vous
apparûtes, et vous nous dites: «C'est moi!»
ANTOINE
à part:
Comme Lui!
DAMIS
très haut:
Absolument!
ANTOINE.
Oh! non! vous mentez, n'est-ce pas? vous mentez!
APOLLONIUS.
Il est descendu du ciel. Moi, j'y monte,--grâce à ma vertu qui m'a
élevé jusqu'à la hauteur du principe!
DAMIS.
Thyane, sa ville natale, a institué en son honneur un temple avec des
prêtres!
APOLLONIUS
se rapproche d'Antoine et lui crie aux oreilles:
C'est que je connais tous les dieux, tous les rites, toutes les
prières, tous les oracles! J'ai pénétré dans l'antre de Trophonius,
fils d'Apollon! J'ai pétri pour les Syracusaines les gâteaux qu'elles
portent sur les montagnes! j'ai subi les quatre-vingts épreuves de
Mithra! j'ai serré contre mon cœur le serpent de Sabasius! j'ai
reçu l'écharpe des Cabires! j'ai lavé Cybèle aux flots des golfes
campaniens, et j'ai passé trois lunes dans les cavernes de Samothrace!
DAMIS
riant bêtement:
Ah! ah! ah! aux mystères de la Bonne Déesse!
APOLLONIUS.
Et maintenant nous recommençons le pèlerinage!
Nous allons au Nord, du côté des cygnes et des neiges. Sur la plaine
blanche, les hippopodes aveugles cassent du bout de leurs pieds la
plante d'outre-mer.
DAMIS.
Viens! c'est l'aurore. Le coq a chanté, le cheval a henni, la voile est
prête.
ANTOINE.
Le coq n'a pas chanté! J'entends le grillon dans les sables, et je vois
la lune qui reste en place.
APOLLONIUS.
Nous allons au sud, derrière les montagnes et les grands flots,
chercher dans les parfums la raison de l'amour. Tu humeras l'odeur
du myrrhodion qui fait mourir les faibles. Tu baigneras ton corps
dans le lac d'huile rose de l'île Junonia. Tu verras, dormant sur les
primevères, le lézard qui se réveille tous les siècles quand tombe à sa
maturité l'escarboucle de son front. Les étoiles palpitent comme des
yeux, les cascades chantent comme des lyres, des enivrements s'exhalent
des fleurs écloses; ton esprit s'élargira parmi les airs, et dans ton
cœur comme sur ta face.
DAMIS.
Maître! il est temps! Le vent va se lever, les hirondelles s'éveillent,
la feuille du myrte est envolée!
APOLLONIUS.
Oui! partons!
ANTOINE.
Non! moi, je reste!
APOLLONIUS.
Veux-tu que je t'enseigne où pousse la plante Balis, qui ressuscite les
morts?
DAMIS.
Demande-lui plutôt l'androdamas qui attire l'argent, le fer et l'airain!
ANTOINE.
Oh! que je souffre! que je souffre!
DAMIS.
Tu comprendras la voix de tous les êtres, les rugissements, les
roucoulements!
APOLLONIUS.
Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les
hippocentaures et les dauphins!
ANTOINE
pleure.
Oh! oh! oh!
APOLLONIUS.
Tu connaîtras les démons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent
dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages.
DAMIS.
Serre ta ceinture! noue tes sandales!
APOLLONIUS.
Je t'expliquerai la raison des formes divines, pourquoi Apollon est
debout, Jupiter assis, Vénus noire à Corinthe, carrée dans Athènes,
conique à Paphos.
ANTOINE
joignant les mains:
Qu'ils s'en aillent! qu'ils s'en aillent!
APOLLONIUS.
J'arracherai devant toi les armures des Dieux, nous forcerons les
sanctuaires, je te ferai violer la Pythie!
ANTOINE.
Au secours, Seigneur!
Il se précipite vers la croix.
APOLLONIUS.
Quel est ton désir? ton rêve? Le temps seulement d'y songer...
ANTOINE.
Jésus, Jésus, à mon aide!
APOLLONIUS.
Veux-tu que je le fasse apparaître, Jésus?
ANTOINE.
Quoi? Comment?
APOLLONIUS.
Ce sera lui! pas un autre! Il jettera sa couronne, et nous causerons
face à face!
DAMIS
bas:
Dis que tu veux bien! Dis que tu veux bien!
Antoine, au pied de la croix, murmure des oraisons. Damis tourne
autour de lui, avec des gestes patelins:
Voyons, bon ermite, cher saint Antoine! homme pur, homme illustre!
homme qu'on ne saurait assez louer! Ne vous effrayez pas; c'est une
façon de dire exagérée, prise aux Orientaux. Cela n'empêche nullement.
APOLLONIUS.
Laisse-le, Damis!
Il croit, comme une brute, à la réalité des choses. La terreur qu'il a
des Dieux l'empêche de les comprendre; et il ravale le sien au niveau
d'un roi jaloux!
Toi, mon fils, ne me quitte pas!
Il s'approche à reculons du bord de la falaise, la dépasse, et reste
suspendu.
Par-dessus toutes les formes, plus loin que la terre, au delà des
cieux, réside le monde des Idées, tout plein du Verbe! D'un bond, nous
franchirons l'autre espace; et tu saisiras dans son infinité l'Éternel,
l'Absolu, l'Être!--Allons! donne-moi la main! En marche!
Tous les deux, côte à côte, s'élèvent dans l'air, doucement.
Antoine, embrassant la croix, les regarde monter.
Ils disparaissent.
V
ANTOINE
marchant lentement:
Celui-là vaut tout l'enfer!
Nabuchodonosor ne m'avait pas tant ébloui. La reine de Saba ne m'a pas
si profondément charmé.
Sa manière de parler des Dieux inspire l'envie de les connaître.
Je me rappelle en avoir vu des centaines à la fois, dans l'île
d'Éléphantine, du temps de Dioclétien. L'empereur avait cédé aux
Nomades un grand pays, à condition qu'ils garderaient les frontières;
et le traité fut conclu au nom des «Puissances invisibles». Car les
Dieux de chaque peuple étaient ignorés de l'autre peuple.
Les Barbares avaient amené les leurs. Ils occupaient les collines de
sable qui bordent le fleuve. On les apercevait tenant leurs idoles
entre leurs bras comme de grands enfants paralytiques; ou bien,
naviguant au milieu des cataractes sur un tronc de palmier, ils
montraient de loin les amulettes de leurs cous, les tatouages de leurs
poitrines;--et cela n'est pas plus criminel que la religion des Grecs,
des Asiatiques et des Romains!
Quand j'habitais le temple d'Héliopolis, j'ai souvent considéré tout ce
qu'il y a sur les murailles: vautours portant des sceptres, crocodiles
pinçant des lyres, figures d'hommes avec des corps de serpent, femmes
à tête de vache prosternées devant des dieux ithyphalliques; et leurs
formes surnaturelles m'entraînaient vers d'autres mondes. J'aurais
voulu savoir ce que regardent ces yeux tranquilles.
Pour que de la matière ait tant de pouvoir, il faut qu'elle contienne
un esprit. L'âme des Dieux est attachée à leurs images.
Ceux qui ont la beauté des apparences peuvent séduire. Mais les
autres... qui sont abjects ou terribles, comment y croire?
Et il voit passer à ras du sol des feuilles, des pierres, des
coquilles, des branches d'arbres, de vagues représentations
d'animaux, puis des espèces de nains hydropiques; ce sont des Dieux.
Il éclate de rire.
Un autre rire part derrière lui; et Hilarion se présente--habillé en
ermite, beaucoup plus grand que tout à l'heure, colossal.
ANTOINE
n'est pas surpris de le revoir.
Qu'il faut être bête pour adorer cela!
HILARION.
Oh! oui, extrêmement bête!
Alors défilent devant eux des idoles de toutes les nations et de tous
les âges, en bois, en métal, en granit, en plumes, en peaux cousues.
Les plus vieilles, antérieures au Déluge, disparaissent sous des
goémons qui pendent comme des crinières. Quelques-unes, trop longues
pour leur base, craquent dans leurs jointures et se cassent les reins
en marchant. D'autres laissent couler du sable par les trous de leurs
ventres.
Antoine et Hilarion s'amusent énormément. Ils se tiennent les côtes à
force de rire.
Ensuite, passent des idoles à profil de mouton. Elles titubent sur
leurs jambes cagneuses, entr'ouvrent leurs paupières et bégayent
comme des muets: «Bâ! bâ! bâ!»
A mesure qu'elles se rapprochent du type humain, elles irritent
Antoine davantage. Il les frappe à coups de poing, à coups de pied,
s'acharne dessus.
Elles deviennent effroyables--avec de hauts panaches, des yeux en
boules, les bras terminés par des griffes, des mâchoires de requin.
Et devant ces Dieux, on égorge des hommes sur des autels de pierre;
d'autres sont broyés dans des cuves, écrasés sous des chariots,
cloués dans des arbres. Il y en a un, tout en fer rougi et à cornes
de taureau, qui dévore des enfants.
ANTOINE.
Horreur!
HILARION.
Mais les Dieux réclament toujours des supplices. Le tien même a voulu...
ANTOINE
pleurant:
Oh! n'achève pas, tais-toi!
L'enceinte des roches se change en une vallée. Un troupeau de
bœufs y pâture l'herbe rase.
Le pasteur qui les conduit observe un nuage et jette dans l'air,
d'une voix aiguë, des paroles impératives.
HILARION.
Comme il a besoin de pluie, il tâche, par des chants, de contraindre le
roi du ciel à ouvrir la nuée féconde.
ANTOINE
en riant:
Voilà un orgueil trop niais!
HILARION.
Pourquoi fais-tu des exorcismes?
La vallée devient une mer de lait, immobile et sans bornes.
Au milieu flotte un long berceau, composé par les enroulements d'un
serpent dont toutes les têtes, s'inclinant à la fois, ombragent un
dieu endormi sur son corps.
Il est jeune, imberbe, plus beau qu'une fille et couvert de voiles
diaphanes. Les perles de sa tiare brillent doucement comme des lunes,
un chapelet d'étoiles fait plusieurs tours sur sa poitrine;--et une
main sous la tête, l'autre bras étendu, il repose, d'un air songeur
et enivré.
Une femme accroupie devant ses pieds attend qu'il se réveille.
HILARION.
C'est la dualité primordiale des Brahmanes,--l'Absolu ne s'exprimant
par aucune forme.
Sur le nombril du Dieu une tige de lotus a poussé; et, dans son
calice, paraît un autre Dieu à trois visages.
ANTOINE.
Tiens, quelle invention!
HILARION.
Père, Fils et Saint-Esprit ne font de même qu'une seule personne!
Les trois têtes s'écartent, et trois grands Dieux paraissent.
Le premier, qui est rose, mord le bout de son orteil.
Le second, qui est bleu, agite quatre bras.
Le troisième, qui est vert, porte un collier de crânes humains.
En face d'eux, immédiatement surgissent trois Déesses, l'une
enveloppée d'un réseau, l'autre offrant une coupe, la dernière
brandissant un arc.
Et ces Dieux, ces Déesses se décuplent, se multiplient. Sur leurs
épaules poussent des bras, au bout de leurs bras des mains tenant
des étendards, des haches, des boucliers, des épées, des parasols et
des tambours. Des fontaines jaillissent de leurs têtes, des herbes
descendent de leurs narines.