Épidaure! Bon pour les hommes! qui a guéri le roi Ptolémée, les soldats
de Moïse, et Glaucus fils de Minos!
Viens! viens! viens! sors de ta caverne!
TOUS
répètent:
Viens! viens! viens! sors de ta caverne!
Cependant rien ne se montre.
Pourquoi? qu'a-t-il?
Et on se concerte, on propose des moyens.
Un vieillard offre une motte de gazon. Alors un soulèvement se
fait dans la corbeille. La verdure s'agite, des fleurs tombent,--et
la tête d'un python paraît.
Il passe lentement sur le bord du pain, comme un cercle qui
tournerait autour d'un disque immobile, puis se développe, s'allonge;
il est énorme et d'un poids considérable. Pour empêcher qu'il ne
frôle la terre, les hommes le tiennent contre leur poitrine, les
femmes sur leur tête, les enfants au bout de leurs bras;--et sa
queue, sortant par le trou de la muraille, s'en va indéfiniment
jusqu'au fond de la mer. Ses anneaux se dédoublent, emplissent la
chambre; ils enferment Antoine.
LES FIDÈLES
collant leur bouche contre sa peau, s'arrachent le pain qu'il a mordu.
C'est toi! c'est toi!
Élevé d'abord par Moïse, brisé par Ézéchias, rétabli par le Messie. Il
t'avait bu dans les ondes du baptême; mais tu l'as quitté au jardin des
Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse.
Tordu à la barre de la croix, et plus haut que sa tête, en bavant sur
la couronne d'épines, tu le regardais mourir.--Car tu n'es pas Jésus,
toi, tu es le Verbe! tu es le Christ!
Antoine s'évanouit d'horreur, et il tombe devant sa cabane sur les
éclats de bois, où brûle doucement la torche qui a glissé de sa main.
Cette commotion lui fait entr'ouvrir les yeux; et il aperçoit le
Nil, onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un
grand serpent au milieu des sables;--si bien que, l'hallucination
le reprenant, il n'a pas quitté les Ophites; ils l'entourent,
l'appellent, charrient des bagages, descendent vers le port. Il
s'embarque avec eux.
Un temps inappréciable s'écoule.
Puis, la voûte d'une prison l'environne. Des barreaux, devant lui,
font des lignes noires sur un fond bleu;--et à ses côtés, dans
l'ombre, des gens pleurent et prient entourés d'autres qui les
exhortent et les consolent.
Au dehors, on dirait le bourdonnement d'une foule, et la splendeur
d'un jour d'été.
Des voix aiguës crient des pastèques, de l'eau, des boissons à la
glace, des coussins d'herbes pour s'asseoir. De temps à autre, des
applaudissements éclatent. Il entend marcher sur sa tête.
Tout à coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le
bruit de l'eau dans un aqueduc.
Et il aperçoit en face, derrière les barreaux d'une autre loge, un
lion qui se promène,--puis une ligne de sandales, de jambes nues
et de franges de pourpre. Au delà, des couronnes de monde étagées
symétriquement vont en s'élargissant depuis la plus basse qui
enferme l'arène jusqu'à la plus haute, où se dressent des mâts pour
soutenir un voile d'hyacinthe, tendu dans l'air, sur des cordages.
Des escaliers qui rayonnent vers le centre coupent, à intervalles
égaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins disparaissent sous
un peuple assis, chevaliers, sénateurs, soldats, plébéiens, vestales
et courtisanes,--en capuchons de laine, en manipules de soie, en
tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches
de plumes, des faisceaux de licteurs; et tout cela grouillant,
criant, tumultueux et furieux, l'étourdit, comme une immense cuve
bouillonnante. Au milieu de l'arène, sur un autel, fume un vase
d'encens.
Ainsi les gens qui l'entourent sont des chrétiens condamnés aux
bêtes. Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne,
les femmes les bandelettes de Cérès. Leurs amis se partagent des
bribes de leurs vêtements, des anneaux. Pour s'introduire dans la
prison, il a fallu, disent-ils, donner beaucoup d'argent. Qu'importe!
ils resteront jusqu'à la fin.
Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique
noire, dont la figure s'est déjà montrée quelque part; il les
entretient du néant du monde et de la félicité des élus. Antoine est
transporté d'amour. Il souhaite l'occasion de répandre sa vie pour le
Sauveur, ne sachant pas s'il n'est point lui-même un de ces martyrs.
Mais, sauf un Phrygien à longs cheveux, qui reste les bras levés,
tous ont l'air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune
homme rêve, debout, la tête basse.
LE VIEILLARD
n'a pas voulu payer, à l'angle d'un carrefour, devant une statue de
Minerve; et il considère ses compagnons avec un regard qui signifie:
Vous auriez dû me secourir! Des communautés s'arrangent quelquefois
pour qu'on les laisse tranquilles. Plusieurs d'entre vous ont même
obtenu de ces lettres déclarant faussement qu'on a sacrifié aux idoles.
Il demande:
N'est-ce pas Petrus d'Alexandrie qui a réglé ce qu'on doit faire quand
on a fléchi dans les tourments?
Puis, en lui-même:
Ah! cela est bien dur à mon âge! mes infirmités me rendent si faible!
Cependant j'aurais pu vivre jusqu'à l'autre hiver, encore!
Le souvenir de son petit jardin l'attendrit;--et il regarde du côté
de l'autel.
LE JEUNE HOMME
qui a troublé, par des coups, une fête d'Apollon, murmure:
Il ne tenait qu'à moi, pourtant, de m'enfuir dans les montagnes!
--Les soldats t'auraient pris,
dit un des frères.
--Oh! j'aurais fait comme Cyprien; je serais revenu; et, la seconde
fois, j'aurais eu plus de force, bien sûr!
Ensuite, il pense aux jours innombrables qu'il devait vivre, à
toutes les joies qu'il n'aura pas connues;--et il regarde du côté de
l'autel.
Mais
L'HOMME EN TUNIQUE NOIRE
accourt sur lui:
Quel scandale! Comment, toi, une victime d'élection? Toutes ces
femmes qui te regardent, songe donc! Et puis Dieu, quelquefois, fait
un miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de
Polycarpe éteignait les flammes de son bûcher.
Il se tourne vers le vieillard:
Père, père, tu dois nous édifier par ta mort! En la retardant, tu
commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit
des bonnes. D'ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-être que
ton exemple va convertir le peuple entier.
Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans
s'arrêter, d'un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout à coup
regarde Antoine, se met à rugir--et une vapeur sort de sa gueule.
Les femmes sont tassées contre les hommes.
LE CONSOLATEUR
va de l'un à l'autre.
Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brûlait avec des plaques de
fer, si des chevaux t'écartelaient, si ton corps enduit de miel était
dévoré par les mouches! Tu n'auras que la mort d'un chasseur qui est
surpris dans un bois.
Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles bêtes féroces; il
croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans
leurs mâchoires.
Un belluaire entre dans le cachot; les martyrs tremblent.
Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait à l'écart. Il a brûlé
trois temples; et il s'avance les bras levés, la bouche ouverte, la
tête au ciel, sans rien voir, comme un somnambule.
LE CONSOLATEUR
s'écrie:
Arrière! arrière! L'esprit de Montanus vous prendrait.
TOUS
reculent, en vociférant:
Damnation au Montaniste!
Ils l'injurient, crachent dessus, voudraient le battre.
Les lions cabrés se mordent à la crinière. Le peuple hurle: «Aux
bêtes! aux bêtes!»
Les martyrs, éclatant en sanglots, s'étreignent. Une coupe de vin
narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en main,
vivement.
Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle
s'ouvre; un lion sort.
Il traverse l'arène, à grands pas obliques. Derrière lui, à la file,
paraissent les autres lions, puis un ours, trois panthères, des
léopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie.
Le claquement d'un fouet retentit. Les chrétiens chancellent,--et,
pour en finir, leurs frères les poussent. Antoine ferme les yeux.
Il les ouvre. Mais des ténèbres l'enveloppent.
Bientôt elles s'éclaircissent; et il distingue une plaine aride et
mamelonneuse, comme on en voit autour des carrières abandonnées.
Çà et là, un bouquet d'arbustes se lève parmi des dalles à ras du
sol; et des formes blanches, plus indécises que des nuages, sont
penchées sur elles.
Il en arrive d'autres, légèrement. Des yeux brillent dans la fente
des longs voiles. A la nonchalance de leurs pas et aux parfums qui
s'exhalent, Antoine reconnaît des patriciennes. Il y a aussi des
hommes, mais de condition inférieure, car ils ont des visages à la
fois naïfs et grossiers.
UNE D'ELLES
en respirant largement:
Ah! comme c'est bon, l'air de la nuit froide, au milieu des sépulcres!
Je suis si fatiguée de la mollesse des lits, du fracas des jours, de la
pesanteur du soleil!
Sa servante retire d'un sac en toile une torche qu'elle enflamme.
Les fidèles y allument d'autres torches et vont les planter sur les
tombeaux.
UNE FEMME
haletante:
Ah! enfin, me voilà! Mais quel ennui que d'avoir épousé un idolâtre!
UNE AUTRE.
Les visites dans les prisons, les entretiens avec nos frères, tout est
suspect à nos maris!--et même il faut nous cacher quand nous faisons le
signe de la croix; ils prendraient cela pour une conjuration magique.
UNE AUTRE.
Avec le mien, c'était tous les jours des querelles; je ne voulais pas
me soumettre aux abus qu'il exigeait de mon corps;--et afin de se
venger, il m'a fait poursuivre comme chrétienne.
UNE AUTRE.
Vous rappelez-vous, Lucius, ce jeune homme si beau, qu'on a traîné par
les talons derrière un char, comme Hector, depuis la porte Esquiléenne
jusqu'aux montagnes de Tibur;--et des deux côtés du chemin le sang
tachetait les buissons! J'en ai recueilli les gouttes. Le voilà!
Elle tire de sa poitrine une éponge toute noire, la couvre de
baisers, puis se jette sur les dalles en criant:
Ah! mon ami! mon ami!
UN HOMME.
Il y a juste aujourd'hui trois ans qu'est morte Domitilla. Elle fut
lapidée au fond du bois de Proserpine. J'ai recueilli ses os qui
brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre maintenant les
recouvre!
Il se jette sur un tombeau.
O ma fiancée! ma fiancée!
ET TOUS LES AUTRES
par la plaine:
O ma sœur! ô mon frère! ô ma fille! ô ma mère!
Ils sont à genoux, le front dans les mains, ou le corps tout à plat,
les deux bras étendus;--et les sanglots qu'ils retiennent soulèvent
leur poitrine à la briser. Ils regardent le ciel en disant:
Aie pitié de son âme, ô mon Dieu! Elle languit au séjour des ombres;
daigne l'admettre dans la Résurrection, pour qu'elle jouisse de ta
lumière!
Ou, l'œil fixé sur les dalles, ils murmurent:
Apaise-toi, ne souffre plus! Je t'ai apporté du vin, des viandes!
UNE VEUVE.
Voici du pultis, fait par moi, selon son goût, avec beaucoup d'œufs
et double mesure de farine! Nous allons le manger ensemble, comme
autrefois, n'est-ce pas?
Elle en porte un peu à ses lèvres; et, tout à coup, se met à rire
d'une façon extravagante, frénétique.
Les autres, comme elle, grignotent quelque morceau, boivent une
gorgée.
Ils se racontent les histoires de leurs martyrs; la douleur s'exalte,
les libations redoublent. Leurs yeux noyés de larmes se fixent les
uns sur les autres. Ils balbutient d'ivresse et de désolation; peu
à peu, leurs mains se touchent, leurs lèvres s'unissent, les voiles
s'entr'ouvrent, et ils se mêlent sur les tombes entre les coupes et
les flambeaux.
Le ciel commence à blanchir. Le brouillard mouille leurs
vêtements;--et, sans avoir l'air de se connaître, ils s'éloignent les
uns des autres par des chemins différents, dans la campagne.
Le soleil brille; les herbes ont grandi, la plaine s'est transformée.
Et Antoine voit nettement à travers des bambous une forêt de
colonnes, d'un gris bleuâtre. Ce sont des troncs d'arbres provenant
d'un seul tronc. De chacune de ses branches descendent d'autres
branches qui s'enfoncent dans le sol; et l'ensemble de toutes ces
lignes horizontales et perpendiculaires, indéfiniment multipliées,
ressemblerait à une charpente monstrueuse, si elles n'avaient une
petite figue de place en place, avec un feuillage noirâtre, comme
celui du sycomore.
Il distingue dans leurs enfourchures des grappes de fleurs jaunes,
des fleurs violettes et des fougères, pareilles à des plumes
d'oiseaux.
Sous les rameaux les plus bas, se montrent çà et là les cornes d'un
bubal, ou les yeux brillants d'une antilope; des perroquets sont
juchés, des papillons voltigent, des lézards se traînent, des mouches
bourdonnent; et on entend, au milieu du silence, comme la palpitation
d'une vie profonde.
A l'entrée du bois, sur une manière de bûcher, est une chose
étrange--un homme--enduit de bouse de vache, complètement nu,
plus sec qu'une momie; ses articulations forment des nœuds à
l'extrémité de ses os qui semblent des bâtons. Il a des paquets de
coquilles aux oreilles, la figure très longue, le nez en bec de
vautour. Son bras gauche reste droit en l'air, ankylosé, raide comme
un pieu;--et il se tient là depuis si longtemps que des oiseaux ont
fait un nid dans sa chevelure.
Aux quatre coins de son bûcher flambent quatre feux. Le soleil est
juste en face. Il le contemple les yeux grands ouverts;--et sans
regarder Antoine:
Brahmane des bords du Nil, qu'en dis-tu?
Des flammes sortent de tous les côtés par les intervalles des
poutres; et
LE GYMNOSOPHISTE
reprend:
Pareil au rhinocéros, je me suis enfoncé dans la solitude. J'habitais
l'arbre derrière moi.
En effet, le gros figuier présente, dans ses cannelures, une
excavation naturelle de la taille d'un homme.
Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance
des préceptes, que pas même un chien ne m'a vu manger.
Comme l'existence provient de la corruption, la corruption du désir, le
désir de la sensation, la sensation du contact, j'ai fui toute action,
tout contact; et--sans plus bouger que la stèle d'un tombeau, exhalant
mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez, et
considérant l'éther dans mon esprit, le monde dans mes membres, la
lune dans mon cœur,--je songeais à l'essence de la grande Ame d'où
s'échappent continuellement, comme des étincelles de feu, les principes
de la vie.
J'ai saisi enfin l'Ame suprême dans tous les êtres, tous les êtres
dans l'Ame suprême;--et je suis parvenu à y faire entrer mon âme, dans
laquelle j'avais fait rentrer mes sens.
Je reçois la science, directement du ciel, comme l'oiseau Tchataka qui
ne se désaltère que dans les rayons de la pluie.
Par cela même que je connais les choses, les choses n'existent plus.
Pour moi, maintenant, il n'y a pas d'espoir et pas d'angoisse, pas de
bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi ni moi, absolument rien.
Mes austérités effroyables m'ont fait supérieur aux Puissances. Une
contraction de ma pensée peut tuer cent fils de rois, détrôner les
dieux, bouleverser le monde.
Il a dit tout cela d'une voix monotone.
Les feuilles à l'entour se recroquevillent. Des rats, par terre,
s'enfuient.
Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis
ajoute:
J'ai pris en dégoût la forme, en dégoût la perception, en dégoût
jusqu'à la connaissance elle-même,--car la pensée ne survit pas au fait
transitoire qui la cause, et l'esprit n'est qu'une illusion comme le
reste.
Tout ce qui est engendré périra, tout ce qui est mort doit revivre; les
êtres actuellement disparus séjourneront dans des matrices non encore
formées, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d'autres
créatures.
Mais, comme j'ai roulé dans une multitude infinie d'existences, sous
des enveloppes de dieux, d'hommes et d'animaux, je renonce au voyage,
je ne veux plus de cette fatigue! J'abandonne la sale auberge de mon
corps, maçonnée de chair, rougie de sang, couverte d'une peau hideuse,
pleine d'immondices;--et, pour ma récompense, je vais enfin dormir au
plus profond de l'absolu, dans l'anéantissement.
Les flammes s'élèvent jusqu'à sa poitrine,--puis l'enveloppent. Sa
tête passe à travers comme par le trou d'un mur. Ses yeux béants
regardent toujours.
ANTOINE
se relève.
La torche, par terre, a incendié les éclats de bois; et les flammes
ont roussi sa barbe.
Tout en criant, Antoine trépigne sur le feu;--et quand il ne reste
plus qu'un amas de cendres:
Où est donc Hilarion? Il était là tout à l'heure.
Je l'ai vu!
Eh! non, c'est impossible! je me trompe!
Pourquoi?... Ma cabane, ces pierres, le sable, n'ont peut-être pas plus
de réalité. Je deviens fou. Du calme! où étais-je? qu'y avait-il?
Ah! le gymnosophiste!... Cette mort est commune parmi les sages
indiens. Kalanos se brûla devant Alexandre; un autre a fait de même
du temps d'Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir! A moins
que l'orgueil ne les pousse?... N'importe, c'est une intrépidité de
martyrs!... Quant à ceux-là, je crois maintenant tout ce qu'on m'avait
dit sur les débauches qu'ils occasionnent.
Et auparavant? Oui, je me souviens! la foule des hérésiarques... Quels
cris! quels yeux! Mais pourquoi tant de débordements de la chair et
d'égarements de l'esprit?
C'est vers Dieu qu'ils prétendent se diriger par toutes ces voies! De
quel droit les maudire, moi qui trébuche dans la mienne? Quand ils ont
disparu, j'allais peut-être en apprendre davantage. Cela tourbillonnait
trop vite; je n'avais pas le temps de répondre. A présent, c'est comme
s'il y avait dans mon intelligence plus d'espace et plus de lumière.
Je suis tranquille. Je me sens capable... Qu'est-ce donc? je croyais
avoir éteint le feu!
Une flamme voltige entre les roches; et bientôt une voix saccadée se
fait entendre, au loin, dans la montagne.
Est-ce l'aboiement d'une hyène, ou les sanglots de quelque voyageur
perdu?
Antoine écoute. La flamme se rapproche.
Et il voit venir une femme qui pleure, appuyée sur l'épaule d'un
homme à barbe blanche.
Elle est couverte d'une robe de pourpre en lambeaux. Il est nu-tête
comme elle, avec une tunique de même couleur, et porte un vase de
bronze, d'où s'élève une petite flamme bleue.
Antoine a peur et voudrait savoir qui est cette femme.
L'ÉTRANGER (SIMON).
C'est une jeune fille, une pauvre enfant, que je mène partout avec moi.
Il hausse le vase d'airain.
Antoine la considère, à la lueur de cette flamme qui vacille.
Elle a sur le visage des marques de morsures, le long des bras des
traces de coups; ses cheveux épars s'accrochent dans les déchirures
de ses haillons; ses yeux paraissent insensibles à la lumière.
SIMON.
Quelquefois, elle reste ainsi, pendant fort longtemps, sans parler,
sans manger; puis elle se réveille--et débite des choses merveilleuses.
ANTOINE.
Vraiment?
SIMON.
Ennoia! Ennoia! Ennoia! raconte ce que tu as à dire!
Elle tourne ses prunelles comme sortant d'un songe, passe lentement
ses doigts sur ses deux sourcils, et d'une voix dolente:
HÉLÈNE (ENNOIA).
J'ai souvenir d'une région lointaine, couleur d'émeraude. Un seul arbre
l'occupe.
Antoine tressaille.
A chaque degré de ses larges rameaux se tient dans l'air un couple
d'Esprits. Les branches autour d'eux s'entre-croisent, comme les veines
d'un corps; et ils regardent la vie éternelle circuler depuis les
racines plongeant dans l'ombre jusqu'au faîte qui dépasse le soleil.
Moi, sur la deuxième branche, j'éclairais avec ma figure les nuits
d'été.
ANTOINE
se touchant le front.
Ah! ah! je comprends! la tête!
SIMON
le doigt sur la bouche:
Chut!...
HÉLÈNE.
La voile restait bombée, la carène fendait l'écume. Il me disait:
«Que m'importe si je trouble ma patrie, si je perds mon royaume! Tu
m'appartiendras, dans ma maison!»
Qu'elle était douce, la haute chambre de son palais! Il se couchait sur
le lit d'ivoire et, caressant ma chevelure, chantait amoureusement.
A la fin du jour, j'apercevais les deux camps, les fanaux qu'on
allumait, Ulysse au bord de sa tente, Achille tout armé conduisant un
char le long du rivage de la mer.
ANTOINE.
Mais elle est folle entièrement! Pourquoi?
SIMON.
Chut!... chut!
HÉLÈNE.
Ils m'ont graissée avec des onguents, et ils m'ont vendue au peuple
pour que je l'amuse.
Un soir, debout, et le cistre en main, je faisais danser des matelots
grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et les
coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra, sans que la porte fût
ouverte.
SIMON.
C'était moi! je t'ai retrouvée!
La voici, Antoine, celle qu'on nomme Sigeh, Ennoia, Barbelo, Prounikos!
Les Esprits gouverneurs du monde furent jaloux d'elle, et ils
l'attachèrent dans un corps de femme.
Elle a été l'Hélène des Troyens, dont le poète Stesichore a maudit
la mémoire. Elle a été Lucrèce, la patricienne violée par les rois.
Elle a été Dalila, qui coupait les cheveux de Samson. Elle a été cette
fille d'Israël qui s'abandonnait aux boucs. Elle a aimé l'adultère,
l'idolâtrie, le mensonge et la sottise. Elle s'est prostituée à tous
les peuples. Elle a chanté dans tous les carrefours. Elle a baisé tous
les visages.
A Tyr, la Syrienne, elle était la maîtresse des voleurs. Elle buvait
avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la
vermine de son lit tiède.
ANTOINE.
Eh! que me fait!...
SIMON
d'un air furieux:
Je l'ai rachetée, te dis-je,--et rétablie en sa splendeur; tellement
que Caïus César Caligula en est devenu amoureux, puisqu'il voulait
coucher avec la Lune!
ANTOINE.
Eh bien?...
SIMON.
Mais c'est elle qui est la Lune! Le pape Clément n'a-t-il pas écrit
qu'elle fut emprisonnée dans une tour? Trois cents personnes vinrent
cerner la tour; et à chacune des meurtrières en même temps, on vit
paraître la lune,--bien qu'il n'y ait pas dans le monde plusieurs
lunes, ni plusieurs Ennoia!
ANTOINE.
Oui... je crois me rappeler...
Et il tombe dans une rêverie.
SIMON.
Innocente comme le Christ, qui est mort pour les hommes, elle s'est
dévouée pour les femmes. Car l'impuissance de Jéhovah se démontre par
la transgression d'Adam, et il faut secouer la vieille loi antipathique
à l'ordre des choses.
J'ai prêché le renouvellement dans Éphraïm et dans Issachar, le long
du torrent de Bizor, derrière le lac d'Houleh, dans la vallée de
Mageddo, plus loin que les montagnes, à Bostra et à Damas! Viennent
à moi ceux qui sont couverts de vin, ceux qui sont couverts de boue,
ceux qui sont couverts de sang; et j'effacerai leurs souillures avec le
Saint-Esprit, appelé Minerve par les Grecs! Elle est Minerve! elle est
le Saint-Esprit! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la
grande puissance de Dieu, incarnée en la personne de Simon!
ANTOINE.
Ah! c'est toi!... c'est donc toi? Mais je sais tes crimes!
Tu es né à Gittoï, près de Samarie. Dosithéus, ton premier maître, t'a
renvoyé! Tu exècres saint Paul pour avoir converti une de tes femmes;
et vaincu par saint Pierre,--de rage et de terreur tu as jeté dans les
flots le sac qui contenait tes artifices!
SIMON.
Les veux-tu?
Antoine le regarde;--et une voix intérieure murmure dans sa poitrine:
«Pourquoi pas?»
Simon reprend:
Celui qui connaît les forces de la Nature et la substance des Esprits
doit opérer des miracles. C'est le rêve de tous les sages--et le désir
qui te ronge; avoue-le!
Au milieu des Romains, j'ai volé dans le cirque tellement haut qu'on ne
m'a plus revu. Néron ordonna de me décapiter; mais ce fut la tête d'une
brebis qui tomba par terre, au lieu de la mienne. Enfin on m'a enseveli
tout vivant; mais j'ai ressuscité le troisième jour. La preuve, c'est
que me voilà!
Il lui donne ses mains à flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine
se recule.
Je peux faire se mouvoir des serpents de bronze, rire des statues de
marbre, parler des chiens. Je te montrerai une immense quantité d'or;
j'établirai des rois; tu verras des peuples m'adorant! Je peux marcher
sur les nuages et sur les flots, passer à travers les montagnes,
apparaître en jeune homme, en vieillard, en tigre et en fourmi, prendre
ton visage, te donner le mien, conduire la foudre. L'entends-tu?
Le tonnerre gronde, des éclairs se succèdent.
C'est la voix du Très-Haut! «car l'Éternel ton Dieu est un feu», et
toutes les créations s'opèrent par des jaillissements de ce foyer.
Tu vas en recevoir le baptême,--ce second baptême annoncé par Jésus,
et qui tomba sur les apôtres, un jour d'orage que la fenêtre était
ouverte!
Et tout en remuant la flamme avec sa main, lentement, comme pour en
asperger Antoine: