Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d'un train égal, avec un

caillou dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite,

le jarret toujours plié, et galopant toujours. On n'en retrouvera pas

de pareils! Ils me venaient de mon grand-père maternel, l'empereur

Saharil, fils d'Iakhschab, fils d'Iaarab, fils de Kastan. Ah! s'ils

vivaient encore, nous les attellerions à une litière pour nous en

retourner vite à la maison! Mais... comment!... à quoi songes-tu?

Elle l'examine.

Ah! quand tu seras mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je

t'épilerai.

Antoine reste immobile, plus raide qu'un pieu, pâle comme un mort.

Tu as l'air triste; est-ce de quitter ta cabane? Moi, j'ai tout quitté

pour toi,--jusqu'au roi Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse,

vingt mille chariots de guerre et une belle barbe! Je t'ai apporté mes

cadeaux de noces. Choisis.

Elle se promène entre les rangées d'esclaves et les marchandises.

Voici du baume de Génézareth, de l'encens du cap Gardefan, du ladanon,

du cinnamome, et du silphium, bon à mettre dans les sauces. Il y a

là dedans des broderies d'Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre

d'Élisa; et cette boîte de neige contient une outre de chalibon, vin

réservé pour les rois d'Assyrie,--et qui se boit pur dans une corne de

licorne. Voilà des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de

la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de

Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'île

Palæsimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas,--animal

perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d'Émath, et ces

franges à manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a... mais

viens donc! Viens donc!

Elle tire saint Antoine par la manche. Il résiste. Elle continue:

Ce tissu mince, qui craque sous les doigts avec un bruit d'étincelles,

est la fameuse toile jaune apportée par les marchands de la Bactriane.

Il leur faut quarante-trois interprètes dans leur voyage. Je t'en ferai

faire des robes, que tu mettras à la maison.

Poussez les crochets de l'étui en sycomore, et donnez-moi la cassette

d'ivoire qui est au garrot de mon éléphant!

On retire d'une boîte quelque chose de rond couvert d'un voile, et

l'on apporte un petit coffret chargé de ciselures.

Veux-tu le bouclier de Dgian-ben-Dgian, celui qui a bâti les Pyramides?

le voilà! Il est composé de sept peaux de dragon mises l'une sur

l'autre, jointes par des vis de diamant, et qui ont été tannées dans

de la bile de parricide. Il représente, d'un côté, toutes les guerres

qui ont eu lieu depuis l'invention des armes, et, de l'autre, toutes

les guerres qui auront lieu jusqu'à la fin du monde. La foudre rebondit

dessus, comme une balle de liège. Je vais le passer à ton bras, et tu

le porteras à la chasse.

Mais si tu savais ce que j'ai dans ma petite boîte! Retourne-la, tâche

de l'ouvrir! Personne n'y parviendrait. Embrasse-moi, je te le dirai.

Elle prend saint Antoine par les deux joues; il la repousse à bras

tendus.

C'était une nuit que le roi Salomon perdait la tête. Enfin nous

conclûmes un marché. Il se leva, et sortant à pas de loup...

Elle fait une pirouette.

Ah! ah! bel ermite! tu ne le sauras pas! tu ne le sauras pas!

Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent.

Et j'ai bien d'autres choses encore, va! J'ai des trésors enfermés

dans des galeries où l'on se perd comme dans un bois. J'ai des palais

d'été en treillage de roseaux, et des palais d'hiver en marbre noir. Au

milieu de lacs grands comme des mers, j'ai des îles rondes comme des

pièces d'argent, toutes couvertes de nacre, et dont les rivages font de

la musique, au battement des flots tièdes qui se roulent sur le sable.

Les esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volières et

pêchent le poisson dans mes viviers. J'ai des graveurs continuellement

assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs

haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui mêlent le suc des

plantes à des vinaigres et battent des pâtes. J'ai des couturières qui

me coupent des étoffes, des orfèvres qui me travaillent des bijoux,

des coiffeuses qui sont à me chercher des coiffures, et des peintres

attentifs, versant sur mes lambris des résines bouillantes, qu'ils

refroidissent avec des éventails. J'ai des suivantes de quoi faire un

harem, des eunuques de quoi faire une armée. J'ai des armées, j'ai des

peuples! J'ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos

des trompes d'ivoire.

Antoine soupire.

J'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'éléphants, des couples

de chameaux par centaines, et des cavales à crinière si longue que

leurs pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux à cornes

si larges que l'on abat les bois devant eux quand ils pâturent. J'ai

des girafes qui se promènent dans mes jardins, et qui avancent leur

tête sur le bord de mon toit quand je prends l'air après dîner.

Assise dans une coquille et traînée par les dauphins, je me promène

dans les grottes, écoutant tomber l'eau des stalactites. Je vais au

pays des diamants, où les magiciens mes amis me laissent choisir les

plus beaux; puis je remonte sur la terre, et je rentre chez moi.

Elle pousse un sifflement aigu;--et un grand oiseau, qui descend du

ciel, vient s'abattre sur le sommet de sa chevelure, dont il fait

tomber la poudre bleue.

Son plumage, de couleur orange, semble composé d'écailles

métalliques. Sa petite tête, garnie d'une huppe d'argent, représente

un visage humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une

immense queue de paon, qu'il étale en rond derrière lui.

Il saisit dans son bec le parasol de la Reine, chancelle un peu avant

de prendre son aplomb, puis hérisse toutes ses plumes et demeure

immobile.

Merci, beau Simorg-anka! toi qui m'as appris où se cachait l'amoureux!

Merci! merci! messager de mon cœur!

Il vole comme le désir. Il fait le tour du monde dans sa journée. Le

soir, il revient; il se pose au pied de ma couche; il me raconte ce

qu'il a vu, les mers qui ont passé sous lui avec les poissons et les

navires, les grands déserts vides qu'il a contemplés du haut des cieux,

et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les

plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnées.

Elle tord ses bras langoureusement.

Oh! si tu voulais! si tu voulais!... J'ai un pavillon sur un

promontoire au milieu d'un isthme, entre deux océans. Il est lambrissé

de plaques de verre, parqueté d'écailles de tortue, et s'ouvre aux

quatre vents du ciel. D'en haut, je vois revenir mes flottes et les

peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l'épaule. Nous

dormirions sur des duvets plus mous que des nuées, nous boirions des

boissons froides dans des écorces de fruits, et nous regarderions le

soleil à travers des émeraudes! Viens!

Antoine se recule. Elle se rapproche, et d'un ton irrité:

Comment! ni riche, ni coquette, ni amoureuse? Ce n'est pas tout cela

qu'il te faut, hein! mais lascive, grasse, avec une voix rauque, la

chevelure couleur de feu et des chairs rebondissantes! Préfères-tu un

corps froid comme la peau des serpents, ou bien de grands yeux noirs,

plus sombres que les cavernes mystiques? Regarde-les, mes yeux!

Antoine, malgré lui, les regarde.

Toutes celles que tu as rencontrées, depuis la fille des carrefours

chantant sous sa lanterne jusqu'à la patricienne effeuillant des

roses du haut de sa litière, toutes les formes entrevues, toutes les

imaginations de ton désir, demande-les! Je ne suis pas une femme, je

suis un monde. Mes vêtements n'ont qu'à tomber, et tu découvriras sur

ma personne une succession de mystères!

Antoine claque des dents.

Si tu posais ton doigt sur mon épaule, ce serait comme une traînée de

feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps

t'emplira d'une joie plus véhémente que la conquête d'un empire. Avance

tes lèvres! mes baisers ont le goût d'un fruit qui se fondrait dans

ton cœur! Ah! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma

poitrine, t'ébahir de mes membres, et brûlé par mes prunelles, serré

par mes bras, dans un tourbillon...

Antoine fait un signe de croix.

Tu me dédaignes! adieu!

Elle s'éloigne en pleurant, puis se retourne:

Bien sûr! une femme si belle!

Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe la soulève.

Tu te repentiras, bel ermite, tu gémiras, tu t'ennuieras! Mais je m'en

moque! la! la! la! oh! oh! oh!

Elle s'en va la figure dans les mains, en sautillant à cloche-pied.

Les esclaves défilent devant saint Antoine, les chevaux, les

dromadaires, l'éléphant, les suivantes, les mulets qu'on a

rechargés, les négrillons, le singe, les courriers verts, tenant à

la main leur lis cassé;--et la Reine de Saba s'éloigne en poussant

une sorte de hoquet convulsif qui ressemble à des sanglots ou à un

ricanement.

III

Quand elle a disparu, Antoine aperçoit un enfant sur le seuil de sa

cabane.

C'est quelqu'un des serviteurs de la Reine,

pense-t-il.

Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un

Cabire, contourné, d'aspect misérable. Des cheveux blancs couvrent

sa tête prodigieusement grosse; et il grelotte sous une méchante

tunique, tout en gardant à sa main un rouleau de papyrus.

La lumière de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui.

ANTOINE

l'observe de loin et en a peur.

Qui es-tu?

L'ENFANT

répond:

Ton ancien disciple Hilarion!

ANTOINE.

Tu mens! Hilarion habite depuis longues années la Palestine.

HILARION.

J'en suis revenu! c'est bien moi!

ANTOINE

se rapproche, et il le considère.

Cependant sa figure était brillante comme l'aurore, candide, joyeuse.

Celle-là est toute sombre et vieille.

HILARION.

De longs travaux m'ont fatigué!

ANTOINE.

La voix aussi est différente. Elle a un timbre qui vous glace.

HILARION.

C'est que je me nourris de choses amères!

ANTOINE.

Et ces cheveux blancs?

HILARION.

J'ai eu tant de chagrins!

ANTOINE

à part:

Serait-ce possible?...

HILARION.

Je n'étais pas si loin que tu le supposes. L'ermite Paul t'a rendu

visite cette année, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt

jours que les Nomades t'ont apporté du pain. Tu as dit, avant-hier, à

un matelot de te faire parvenir trois poinçons.

ANTOINE.

Il sait tout!

HILARION.

Apprends même que je ne t'ai jamais quitté. Mais tu passes de longues

périodes sans m'apercevoir.

ANTOINE.

Comment cela? Il est vrai que j'ai la tête si troublée! Cette nuit

particulièrement...

HILARION.

Tous les Péchés capitaux sont venus. Mais leurs piètres embûches se

brisent contre un saint tel que toi!

ANTOINE.

Oh! non!... non! A chaque minute, je défaille! Que ne suis-je un de

ceux dont l'âme est toujours intrépide et l'esprit ferme,--comme le

grand Athanase, par exemple!

HILARION.

Il a été ordonné illégalement par sept évêques!

ANTOINE.

Qu'importe! si sa vertu...

HILARION.

Allons donc! un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues,

et finalement exilé comme accapareur.

ANTOINE.

Calomnie!

HILARION.

Tu ne nieras pas qu'il ait voulu corrompre Eustates, le trésorier des

largesses?

ANTOINE.

On l'affirme; j'en conviens.

HILARION.

Il a brûlé, par vengeance, la maison d'Arsène!

ANTOINE.

Hélas!

HILARION.

Au concile de Nicée, il a dit en parlant de Jésus: «l'homme du

Seigneur».

ANTOINE.

Ah! cela, c'est un blasphème!

HILARION.

Tellement borné du reste, qu'il avoue ne rien comprendre à la nature du

Verbe.

ANTOINE

souriant de plaisir:

En effet, il n'a pas l'intelligence très... élevée.

HILARION.

Si l'on t'avait mis à sa place, c'eût été un grand bonheur pour tes

frères comme pour toi. Cette vie à l'écart des autres est mauvaise.

ANTOINE.

Au contraire! L'homme, étant esprit, doit se retirer des choses

mortelles. Toute action le dégrade. Je voudrais ne pas tenir à la

terre,--même par la plante de mes pieds!

HILARION.

Hypocrite qui s'enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au

débordement de ses convoitises! Tu te prives de viandes, de vin,

d'étuves, d'esclaves et d'honneurs; mais comme tu laisses ton

imagination t'offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et

des foules applaudissantes! Ta chasteté n'est qu'une corruption plus

subtile, et ce mépris du monde l'impuissance de ta haine contre lui!

C'est là ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-être parce

qu'ils doutent. La possession de la vérité donne la joie. Est-ce que

Jésus était triste? Il allait entouré d'amis, se reposait à l'ombre

de l'olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes,

pardonnant à la pécheresse, guérissant toutes les douleurs. Toi, tu

n'as de pitié que pour ta misère. C'est comme un remords qui t'agite

et une démence farouche, jusqu'à repousser la caresse d'un chien ou le

sourire d'un enfant.

ANTOINE

éclate en sanglots.

Assez! assez! tu remues trop mon cœur!

HILARION.

Secoue la vermine de tes haillons! Relève-toi de ton ordure! Ton Dieu

n'est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice!

ANTOINE.

Cependant la souffrance est bénie. Les chérubins s'inclinent pour

recevoir le sang des confesseurs.

HILARION.

Admire donc les Montanistes! ils dépassent tous les autres.

ANTOINE.

Mais c'est la vérité de la doctrine qui fait le martyre!

HILARION.

Comment peut-il en prouver l'excellence, puisqu'il témoigne également

pour l'erreur?

ANTOINE.

Te tairas-tu, vipère!

HILARION.

Cela n'est peut-être pas si difficile. Les exhortations des amis, le

plaisir d'insulter le peuple, le serment qu'on a fait, un certain

vertige, mille circonstances les aident.

Antoine s'éloigne d'Hilarion. Hilarion le suit.

D'ailleurs, cette manière de mourir amène de grands désordres. Denys,

Cyprien et Grégoire s'y sont soustraits. Pierre d'Alexandrie l'a

blâmée, et le concile d'Elvire...

ANTOINE

se bouche les oreilles.

Je n'écoute plus!

HILARION

élevant la voix:

Voilà que tu retombes dans ton péché d'habitude, la paresse.

L'ignorance est l'écume de l'orgueil. On dit: «Ma conviction est faite,

pourquoi discuter?» et on méprise les docteurs, les philosophes, la

tradition, et jusqu'au texte de la loi qu'on ignore. Crois-tu tenir la

sagesse dans ta main?

ANTOINE.

Je l'entends toujours! Ses paroles bruyantes emplissent ma tête.

HILARION.

Les efforts pour comprendre Dieu sont supérieurs à tes mortifications

pour le fléchir. Nous n'avons de mérite que par notre soif du vrai. La

religion seule n'explique pas tout; et la solution des problèmes que

tu méconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il

faut, pour son salut, communiquer avec ses frères,--ou bien l'Église,

l'assemblée des fidèles, ne serait qu'un mot,--et écouter toutes les

raisons, ne dédaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le poète

Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annoncé le Sauveur. Denys

l'Alexandrin reçut du ciel l'ordre de lire tous les livres. Saint

Clément nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a été

converti par l'illusion d'une femme qu'il avait aimée.

ANTOINE.

Quel air d'autorité! Il me semble que tu grandis...

En effet, la taille d'Hilarion s'est progressivement élevée; et

Antoine, pour ne plus le voir, ferme les yeux.

HILARION.

Rassure-toi, bon ermite!

Asseyons-nous là, sur cette grosse pierre,--comme autrefois, quand à la

première lueur du jour je te saluais, en t'appelant «claire étoile du

matin»; et tu commençais tout de suite mes instructions. Elles ne sont

pas finies. La lune nous éclaire suffisamment. Je t'écoute.

Il a tiré un calame de sa ceinture; et, par terre, jambes croisées,

avec son rouleau de papyrus à la main, il lève la tête vers saint

Antoine, qui, assis près de lui, reste le front penché.

Après un moment de silence, Hilarion reprend:

La parole de Dieu, n'est-ce pas, nous est confirmée par les miracles?

Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient; d'autres imposteurs

peuvent en faire; on s'y trompe. Qu'est-ce donc qu'un miracle? Un

événement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous

toute sa puissance? et de ce qu'une chose ordinairement ne nous étonne

pas, s'ensuit-il que nous la comprenions?

ANTOINE.

Peu importe! il faut croire l'Écriture!

HILARION.

Saint Paul, Origène et bien d'autres ne l'entendaient pas

littéralement; mais si on l'explique par des allégories, elle devient

le partage d'un petit nombre et l'évidence de la vérité disparaît. Que

faire?

ANTOINE.

S'en remettre à l'Église!

HILARION.

Donc l'Écriture est inutile?

ANTOINE.

Non pas! quoique l'Ancien Testament, je l'avoue, ait... des

obscurités... Mais le Nouveau resplendit d'une lumière pure.

HILARION.

Cependant l'ange annonciateur, dans Matthieu, apparaît à Joseph,

tandis que dans Luc, c'est à Marie. L'onction de Jésus par une femme se

passe, d'après le premier Évangile, au commencement de sa vie publique,

et, selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage

qu'on lui offre sur la croix, c'est, dans Matthieu, du vinaigre avec du

fiel, dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les

apôtres ne doivent prendre ni argent ni sac, pas même de sandales et de

bâton; dans Marc, au contraire, Jésus leur défend de rien emporter si

ce n'est des sandales et un bâton. Je m'y perds!...

ANTOINE

avec ébahissement:

En effet... en effet...

HILARION.

Au contact de l'hémorroïdesse, Jésus se retourna en disant: «Qui

m'a touché?» Il ne savait donc pas qui le touchait? Cela contredit

l'omniscience de Jésus. Si le tombeau était surveillé par des gardes,

les femmes n'avaient pas à s'inquiéter d'un aide pour soulever la

pierre de ce tombeau. Donc, il n'y avait pas de gardes, ou bien les

saintes femmes n'étaient pas là. A Emmaüs, il mange avec ses disciples

et leur fait tâter ses plaies. C'est un corps humain, un objet

matériel, pondérable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce

possible?

ANTOINE.

Il faudrait beaucoup de temps pour te répondre!

HILARION.

Pourquoi reçut-il le Saint-Esprit, bien qu'étant le Fils? Qu'avait-il

besoin du baptême s'il était le Verbe? Comment le Diable pouvait-il le

tenter, lui, Dieu?

Est-ce que ces pensées-là ne te sont jamais venues?

ANTOINE.

Oui!... souvent! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma

conscience. Je les écrase, elles renaissent, m'étouffent; et je crois

parfois que je suis maudit.

HILARION.

Alors, tu n'as que faire de servir Dieu?

ANTOINE.

J'ai toujours besoin de l'adorer!

Après un long silence,

HILARION

reprend:

Mais en dehors du dogme, toute liberté de recherches nous est permise.

Désires-tu connaître la hiérarchie des Anges, la vertu des Nombres, la

raison des germes et des métamorphoses?

ANTOINE.

Oui! oui! ma pensée se débat pour sortir de sa prison. Il me semble

qu'en ramassant mes forces j'y parviendrai. Quelquefois même, pendant

la durée d'un éclair, je me trouve comme suspendu; puis je retombe!

HILARION.

Le secret que tu voudrais tenir est gardé par des sages. Ils vivent

dans un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vêtus de

blanc et calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des léopards

tout alentour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le

hennissement des licornes se mêle à leurs voix. Tu les écouteras; et la

face de l'Inconnu se dévoilera!

ANTOINE

soupirant:

La route est longue, et je suis vieux!

HILARION.

Oh! oh! les hommes savants ne sont pas rares! Il y en a même tout près

de toi; ici!--Entrons!

IV

Et Antoine voit devant lui une basilique immense.

La lumière se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil

multicolore. Elle éclaire les têtes innombrables de la foule qui

emplit la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas côtés,--où

l'on distingue, dans des compartiments de bois, des autels, des lits,

des chaînettes de petites pierres bleues, et des constellations

peintes sur les murs.

Au milieu de la houle, des groupes, çà et là, stationnent. Des

hommes, debout sur des escabeaux, haranguent le doigt levé; d'autres

prient les bras en croix, sont couchés par terre, chantent des

hymnes, ou boivent du vin; autour d'une table, des fidèles font les

agapes; des martyrs démaillotent leurs membres pour montrer leurs

blessures; des vieillards, appuyés sur des bâtons, racontent leurs

voyages.

Il y en a du pays des Germains, de la Thrace et des Gaules, de la

Scythie et des Indes,--avec de la neige sur la barbe, des plumes dans

la chevelure, des épines aux franges de leur vêtement, les sandales

noires de poussière, la peau brûlée par le soleil. Tous les costumes

se confondent, les manteaux de pourpre et les robes de lin, des

dalmatiques brodées, des sayons de poil, des bonnets de matelots, des

mitres d'évêques. Leurs yeux fulgurent extraordinairement. Ils ont

l'air de bourreaux ou l'air d'eunuques.

Hilarion s'avance au milieu d'eux. Tous le saluent. Antoine, en

se serrant contre son épaule, les observe. Il remarque beaucoup de

femmes. Plusieurs sont habillées en hommes, avec les cheveux ras; il

en a peur.

HILARION.

Ce sont des chrétiennes qui ont converti leurs maris. D'ailleurs les

femmes sont toujours pour Jésus, même les idolâtres, témoin Procula,

l'épouse de Pilate, et Poppée, la concubine de Néron. Ne tremble plus!

avance!

Et il en arrive d'autres continuellement.

Ils se multiplient, se dédoublent, légers comme des ombres, tout en

faisant une grande clameur où se mêlent des hurlements de rage, des

cris d'amour, des cantiques et des objurgations.

ANTOINE

à voix basse:

Que veulent-ils?

HILARION.

Le Seigneur a dit: «J'aurais encore à vous parler de bien des choses.»

Ils possèdent ces choses.

Et il le pousse vers un trône d'or à cinq marches où, entouré de

quatre-vingt-quinze disciples, tous frottés d'huile, maigres et très

pâles, siège le prophète Manès,--beau comme un archange, immobile

comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans

ses cheveux nattés, à sa main gauche un livre d'images peintes, et

sous sa droite un globe. Les images représentent les créatures qui

sommeillaient dans le chaos. Antoine se penche pour les voir. Puis,

MANÈS

fait tourner son globe; et réglant ses paroles sur une lyre d'où

s'échappent des sons cristallins:

La terre céleste est à l'extrémité supérieure, la terre mortelle

à l'extrémité inférieure. Elle est soutenue par deux anges, le

Splenditenens et l'Omophore à six visages.

Au sommet du ciel le plus haut se tient la Divinité impassible; en

dessous, face à face, sont le Fils de Dieu et le Prince des ténèbres.

Les ténèbres s'étant avancées jusqu'à son royaume, Dieu tira de son

essence une vertu qui produisit le premier homme, et il l'environna

des cinq éléments. Mais les démons des ténèbres lui en dérobèrent une

partie, et cette partie est l'âme.

Il n'y a qu'une seule âme--universellement épandue, comme l'eau d'un

fleuve divisé en plusieurs bras. C'est elle qui soupire dans le vent,

grince dans le marbre qu'on scie, hurle par la voix de la mer; et elle

pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier.

Les âmes sorties de ce monde émigrent vers les astres, qui sont des

êtres animés.

ANTOINE

se met à rire.

Ah! ah! quelle absurde imagination!

UN HOMME

sans barbe, et d'apparence austère:

En quoi?

Antoine va répondre. Mais Hilarion lui dit tout bas que cet homme est

l'immense Origène; et

MANÈS

reprend:

D'abord elles s'arrêtent dans la lune, où elles se purifient. Ensuite

elles montent dans le soleil.

ANTOINE

lentement

Je ne connais rien... qui nous empêche... de le croire.

MANÈS.

Le but de toute créature est la délivrance du rayon céleste enfermé

dans la matière. Il s'en échappe plus facilement par les parfums,

les épices, l'arome du vin cuit, les choses légères qui ressemblent

à des pensées. Mais les actes de la vie l'y retiennent. Le meurtrier

renaîtra dans le corps d'un celèphe, celui qui tue un animal deviendra

cet animal; si tu plantes une vigne, tu seras lié dans ses rameaux. La

nourriture en absorbe. Donc, privez-vous! jeûnez!

HILARION.

Ils sont tempérants, comme tu vois!

MANÈS.

Il y en a beaucoup dans les viandes, moins dans les herbes. D'ailleurs

les purs, grâce à leurs mérites, dépouillent les végétaux de cette

partie lumineuse et elle remonte à son foyer. Les animaux, par la

génération, l'emprisonnent dans la chair. Donc, fuyez les femmes!

HILARION.

Admire leur continence!

MANÈS.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 5: La tentation de saint Antoine · 第 2 / 11 段