Après avoir cherché longtemps, il ramasse une croûte moins g

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ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUSTAVE FLAUBERT

V

LA TENTATION

DE

SAINT ANTOINE

PARIS

A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

RUE SAINT-BENOIT, 7

1885

TOUS DROITS RÉSERVÉS

Ainsi que nous l'avons fait pour _Salammbô_, nous avons cru devoir

joindre à cette Édition définitive de la _Tentation de saint Antoine_

un _Glossaire alphabétique de 240 mots peu connus cités dans l'ouvrage_.

Le lecteur le trouvera à la fin du volume.

A

LA MÉMOIRE

DE MON AMI

ALFRED LEPOITTEVIN

DÉCÉDÉ

A LA NEUVILLE CHANT-D'OISEL

Le 3 Avril 1848

I

C'est dans la Thébaïde, au haut d'une montagne, sur une plate-forme

arrondie en demi-lune, et qu'enferment de grosses pierres.

La cabane de l'Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de

roseaux, à toit plat, sans porte. On distingue dans l'intérieur une

cruche avec un pain noir; au milieu, sur une stèle de bois, un gros

livre; par terre, çà et là, des filaments de sparterie, deux ou trois

nattes, une corbeille, un couteau.

A dix pas de la cabane, il y a une longue croix plantée dans le

sol; et, à l'autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu

se penche sur l'abîme, car la montagne est taillée à pic, et le Nil

semble faire un lac au bas de la falaise.

La vue est bornée à droite et à gauche par l'enceinte des roches.

Mais du côté du désert, comme des plages qui se succéderaient,

d'immenses ondulations parallèles d'un blond cendré s'étirent

les unes derrière les autres, en montant toujours;--puis au delà

des sables, tout au loin, la chaîne libyque forme un mur couleur

de craie, estompé légèrement par des vapeurs violettes. En face,

le soleil s'abaisse. Le ciel, dans le nord, est d'une teinte gris

perle, tandis qu'au zénith des nuages de pourpre, disposés comme les

flocons d'une crinière gigantesque, s'allongent sur la voûte bleue.

Ces raies de flamme se rembrunissent, les parties d'azur prennent une

pâleur nacrée; les buissons, les cailloux, la terre, tout maintenant

paraît dur comme du bronze; et dans l'espace flotte une poudre d'or

tellement menue qu'elle se confond avec la vibration de la lumière.

SAINT ANTOINE

qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de

chèvre, est assis, jambes croisées, en train de faire des nattes.

Dès que le soleil disparaît, il pousse un grand soupir, et regardant

l'horizon:

Encore un jour! un jour de passé!

Autrefois pourtant, je n'étais pas si misérable! Avant la fin de la

nuit, je commençais mes oraisons; puis, je descendais vers le fleuve

chercher de l'eau, et je remontais par le sentier rude avec l'outre

sur mon épaule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m'amusais à ranger

tout dans ma cabane. Je prenais mes outils; je tâchais que les nattes

fussent bien égales et les corbeilles légères; car mes moindres actions

me semblaient alors des devoirs qui n'avaient rien de pénible.

A des heures réglées je quittais mon ouvrage; et priant les deux bras

étendus, je sentais comme une fontaine de miséricorde qui s'épanchait

du haut du ciel dans mon cœur. Elle est tarie, maintenant.

Pourquoi?...

Il marche dans l'enceinte des roches, lentement.

Tous me blâmaient lorsque j'ai quitté la maison. Ma mère s'affaissa

mourante, ma sœur de loin me faisait des signes pour revenir; et

l'autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque

soir au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a

couru après moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussière,

et sa tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascète

qui m'emmenait lui a crié des injures. Nos deux chameaux galopaient

toujours; et je n'ai plus revu personne.

D'abord, j'ai choisi pour demeure le tombeau d'un Pharaon. Mais un

enchantement circule dans ces palais souterrains, où les ténèbres

ont l'air épaissies par l'ancienne fumée des aromates. Du fond des

sarcophages j'ai entendu s'élever une voix dolente qui m'appelait; ou

bien, je voyais vivre, tout à coup, les choses abominables peintes

sur les murs, et j'ai fui jusqu'au bord de la mer Rouge dans une

citadelle en ruines. Là, j'avais pour compagnie des scorpions se

traînant parmi les pierres, et au-dessus de ma tête, continuellement

des aigles qui tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j'étais déchiré

par des griffes, mordu par des becs, frôlé par des ailes molles; et

d'épouvantables démons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par

terre. Une fois même, les gens d'une caravane qui s'en allait vers

Alexandrie m'ont secouru, puis emmené avec eux.

Alors, j'ai voulu m'instruire près du bon vieillard Didyme. Bien qu'il

fût aveugle, aucun ne l'égalait dans la connaissance des Écritures.

Quand la leçon était finie, il réclamait mon bras pour se promener. Je

le conduisais sur le Paneum, d'où l'on découvre le Phare et la haute

mer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes de

toutes les nations, jusqu'à des Cimmériens vêtus de peaux d'ours, et

des Gymnosophistes du Gange frottés de bouse de vache. Mais sans cesse,

il y avait quelque bataille dans les rues, à cause des Juifs refusant

de payer l'impôt, ou des séditieux qui voulaient chasser les Romains.

D'ailleurs la ville est pleine d'hérétiques, des sectateurs de Manès,

de Valentin, de Basilide, d'Arius,--tous vous accaparant pour discuter

et vous convaincre.

Leurs discours me reviennent quelquefois dans la mémoire. On a beau n'y

pas faire attention, cela trouble.

Je me suis réfugié à Colzim, et ma pénitence fut si haute que je

n'avais plus peur de Dieu. Quelques-uns s'assemblèrent autour de moi

pour devenir des anachorètes. Je leur ai imposé une règle pratique, en

haine des extravagances de la gnose et des assertions des philosophes.

On m'envoyait de partout des messages. On venait me voir de très loin.

Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre

m'entraîna dans Alexandrie. La persécution avait cessé depuis trois

jours.

Comme je m'en retournais, un flot de monde m'arrêta devant le temple

de Sérapis. C'était, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneur

voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nue

était attachée contre une colonne, deux soldats la fouettant avec des

lanières; à chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s'est

retournée, la bouche ouverte;--et par-dessus la foule, à travers ses

longs cheveux qui lui couvraient la figure, j'ai cru reconnaître

Ammonaria...

Cependant... celle-là était plus grande..., et belle..., prodigieusement!

Il se passe les mains sur le front.

Non! non! je ne veux pas y penser!

Une autre fois, Athanase m'appela pour le soutenir contre les Ariens.

Tout s'est borné à des invectives et à des risées. Mais, depuis lors,

il a été calomnié, dépossédé de son siège, mis en fuite. Où est-il,

maintenant? je n'en sais rien! On s'inquiète si peu de me donner des

nouvelles! Tous mes disciples m'ont quitté, Hilarion comme les autres!

Il avait peut-être quinze ans quand il est venu; et son intelligence

était si curieuse qu'il m'adressait à chaque moment des questions.

Puis, il écoutait d'un air pensif;--et les choses dont j'avais besoin,

il me les apportait sans murmure, plus leste qu'un chevreau, gai

d'ailleurs à faire rire les patriarches. C'était un fils pour moi!

Le ciel est rouge, la terre complètement noire. Sous les rafales

du vent des traînées de sable se lèvent comme de grands linceuls,

puis retombent. Dans une éclaircie, tout à coup, passent des oiseaux

formant un bataillon triangulaire, pareil à un morceau de métal, et

dont les bords seuls frémissent.

Antoine les regarde.

Ah! que je voudrais les suivre!

Combien de fois, aussi, n'ai-je pas contemplé avec envie les longs

bateaux, dont les voiles ressemblent à des ailes, et surtout quand ils

emmenaient au loin ceux que j'avais reçus chez moi! Quelles bonnes

heures nous avions! quels épanchements! Aucun ne m'a plus intéressé

qu'Ammon; il me racontait son voyage à Rome, les Catacombes, le

Colisée, la piété des femmes illustres, mille choses encore!... et je

n'ai pas voulu partir avec lui! D'où vient mon obstination à continuer

une vie pareille? J'aurais bien fait de rester chez les moines de

Nitrie, puisqu'ils m'en suppliaient. Ils habitent des cellules à

part, et cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette

les assemble à l'église, où l'on voit accrochés trois martinets qui

servent à punir les délinquants, les voleurs et les intrus, car leur

discipline est sévère.

Ils ne manquent pas de certaines douceurs, néanmoins. Des fidèles leur

apportent des œufs, des fruits, et même des instruments propres à

ôter les épines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceux

de Pabène ont un radeau pour aller chercher les provisions.

Mais j'aurais mieux servi mes frères en étant tout simplement un

prêtre. On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a de

l'autorité dans les familles.

D'ailleurs les laïques ne sont pas tous damnés, et il ne tenait qu'à

moi d'être... par exemple... grammairien, philosophe. J'aurais dans ma

chambre une sphère de roseaux, toujours des tablettes à la main, des

jeunes gens autour de moi, et à ma porte comme enseigne, une couronne

de laurier suspendue.

Mais il y a trop d'orgueil à ces triomphes! Soldat valait mieux.

J'étais robuste et hardi,--assez pour tendre le câble des machines,

traverser les forêts sombres, entrer casque en tête dans les villes

fumantes!... Rien ne m'empêchait, non plus, d'acheter avec mon argent

une charge de publicain au péage de quelque pont; et les voyageurs

m'auraient appris des histoires, en me montrant dans leurs bagages des

quantités d'objets curieux...

Les marchands d'Alexandrie naviguent les jours de fête sur la rivière

de Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus, au bruit

des tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord! Au

delà, des arbres taillés en cône protègent contre le vent du sud les

fermes tranquilles. Le toit de la haute maison s'appuie sur de minces

colonnettes, rapprochées comme les bâtons d'une claire-voie; et par ces

intervalles le maître, étendu sur un long siège, aperçoit toutes ses

plaines autour de lui, avec les chasseurs entre les blés, le pressoir

où l'on vendange, les bœufs qui battent la paille. Ses enfants

jouent par terre, sa femme se penche pour l'embrasser.

Dans l'obscurité blanchâtre de la nuit, apparaissent çà et là des

museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux

brillants. Antoine marche vers eux. Des graviers déroulent, les bêtes

s'enfuient. C'était un troupeau de chacals.

Un seul est resté, et qui se tient sur deux pattes, le corps en

demi-cercle et la tête oblique, dans une pose pleine de défiance.

Comme il est joli! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement.

Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparaît.

Ah! il s'en va rejoindre les autres! Quelle solitude! Quel ennui!

Riant amèrement:

C'est une si belle existence que de tordre au feu des bâtons de palmier

pour faire des houlettes, et de façonner des corbeilles, de coudre des

nattes, puis d'échanger tout cela avec les Nomades contre du pain qui

vous brise les dents! Ah! misère de moi! est-ce que ça ne finira pas!

Mais la mort vaudrait mieux! Je n'en peux plus! Assez! assez!

Il frappe du pied et tourne au milieu des roches d'un pas rapide,

puis s'arrête hors d'haleine, éclate en sanglots et se couche par

terre, sur le flanc.

La nuit est calme; des étoiles nombreuses palpitent; on n'entend que

le claquement des tarentules.

Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable; Antoine, qui

pleure, l'aperçoit.

Suis-je assez faible, mon Dieu! Du courage, relevons-nous!

Il entre dans sa cabane, découvre un charbon enfoui, allume une

torche et la plante sur la stèle de bois, de façon à éclairer le gros

livre.

Si je prenais... la Vie des Apôtres?... oui!... n'importe où!

_Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par

les quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d'animaux

terrestres et de bêtes sauvages, de reptiles et d'oiseaux; et une voix

lui dit: Pierre, lève-toi! tue, et mange!_

Donc le Seigneur voulait que son apôtre mangeât de tout?... tandis que

moi...

Antoine reste le menton sur la poitrine. Le frémissement des pages,

que le vent agite, lui fait relever la tête, et il lit:

_Les Juifs tuèrent tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent

un grand carnage, de sorte qu'ils disposèrent à volonté de ceux qu'ils

haïssaient._

Suit le dénombrement des gens tués par eux: soixante-quinze mille. Ils

avaient tant souffert! D'ailleurs, leurs ennemis étaient les ennemis du

vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir à se venger, tout en massacrant

des idolâtres! La ville sans doute regorgeait de morts? Il y en avait

au seuil des jardins, sur les escaliers, à une telle hauteur dans les

chambres que les portes ne pouvaient plus tourner!...--Mais voilà que

je plonge dans des idées de meurtre et de sang!

Il ouvre le livre à un autre endroit.

_Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel.»_

Ah! c'est bien! Le Très-Haut exalte ses prophètes au-dessus des rois;

celui-là pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement de

délices et d'orgueil. Mais Dieu, par punition, l'a changé en bête. Il

marchait à quatre pattes!

Antoine se met à rire, et, en écartant les bras, du bout de sa main,

dérange les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase:

_Ézéchias eut une grande joie de leur arrivée. Il leur montra ses

parfums, son or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de

senteur, tous ses vases précieux, et ce qu'il y avait dans ses trésors._

Je me figure... qu'on voyait entassés jusqu'au plafond des pierres

fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possède une

accumulation si grande n'est plus pareil aux autres. Il songe, tout

en les maniant, qu'il tient le résultat d'une quantité innombrable

d'efforts, et comme la vie des peuples qu'il aurait pompée et qu'il

peut répandre. C'est une précaution utile aux rois. Le plus sage de

tous n'y a pas manqué. Ses flottes lui apportaient de l'ivoire, des

singes... Où est-ce donc?

Il feuillette vivement.

Ah! voici:

_La Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en

lui proposant des énigmes._

Comment espérait-elle le tenter? Le Diable a bien voulu tenter Jésus!

Mais Jésus a triomphé parce qu'il était Dieu, et Salomon grâce

peut-être à sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-là!

Car le monde--ainsi qu'un philosophe me l'a expliqué--forme un ensemble

dont toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les

organes d'un seul corps. Il s'agit de connaître les amours et les

répulsions naturelles des choses, puis de les mettre en jeu!... On

pourrait donc modifier ce qui paraît être l'ordre immuable?

Alors les deux ombres dessinées derrière lui par les bras de la croix

se projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes. Antoine

s'écrie:

Au secours, mon Dieu!

L'ombre est revenue à sa place.

Ah!... c'était une illusion! pas autre chose! Il est inutile que je me

tourmente l'esprit! Je n'ai rien à faire!... absolument rien à faire!

Il s'assoit et se croise les bras.

Cependant... j'avais cru sentir l'approche... Mais pourquoi

viendrait-_Il_? D'ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices?

J'ai repoussé le monstrueux anachorète qui m'offrait, en riant, des

petits pains chauds, le centaure qui tâchait de me prendre sur sa

croupe,--et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui était très

beau, et qui m'a dit s'appeler l'esprit de fornication.

Antoine marche de droite et de gauche, vivement.

C'est par mon ordre qu'on a bâti cette foule de retraites saintes,

pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chèvre, et

nombreux à pouvoir faire une armée! J'ai guéri de loin des malades;

j'ai chassé des démons; j'ai passé le fleuve au milieu des crocodiles;

l'empereur Constantin m'a écrit trois lettres; Balacius, qui avait

craché sur les miennes, a été déchiré par ses chevaux; le peuple

d'Alexandrie, quand j'ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase

m'a reconduit sur la route. Mais aussi quelles œuvres! Voilà plus

de trente ans que je suis dans le désert à gémir toujours! J'ai porté

sur mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusèbe, j'ai

exposé mon corps à la piqûre des insectes comme Macaire, je suis resté

cinquante-trois nuits sans fermer l'œil comme Pacôme; et ceux qu'on

décapite, qu'on tenaille ou qu'on brûle ont moins de vertu peut-être,

puisque ma vie est un continuel martyre!

Antoine se ralentit.

Certainement, il n'y a personne dans une détresse aussi profonde! Les

cœurs charitables diminuent. On ne me donne plus rien. Mon manteau

est usé. Je n'ai pas de sandales, pas même une écuelle!--car j'ai

distribué aux pauvres et à ma famille tout mon bien, sans retenir une

obole. Ne serait-ce que pour avoir des outils indispensables à mon

travail, il me faudrait un peu d'argent. Oh! pas beaucoup! une petite

somme!... je la ménagerais.

Les Pères de Nicée, en robes de pourpre, se tenaient comme des mages,

sur des trônes, le long du mur; et on les a régalés dans un banquet,

en les comblant d'honneurs, surtout Paphnuce, parce qu'il est borgne

et boiteux depuis la persécution de Dioclétien! L'Empereur lui a baisé

plusieurs fois son œil crevé; quelle sottise! Du reste, le Concile

avait des membres si infâmes! Un évêque de Scythie, Théophile; un autre

de Perse, Jean; un gardeur de bestiaux, Spiridion! Alexandre était trop

vieux. Athanase aurait dû montrer plus de douceur aux Ariens, pour en

obtenir des concessions!

Est-ce qu'ils en auraient fait! Ils n'ont pas voulu m'entendre! Celui

qui parlait contre moi--un grand jeune homme à barbe frisée--me

lançait, d'un air tranquille, des objections captieuses; et, pendant

que je cherchais mes paroles, ils étaient à me regarder avec leurs

figures méchantes, en aboyant comme des hyènes. Ah! que ne puis-je les

faire exiler tous par l'Empereur, ou plutôt les battre, les écraser,

les voir souffrir! Je souffre bien, moi!

Il s'appuie en défaillant contre sa cabane.

C'est d'avoir trop jeûné! mes forces s'en vont. Si je mangeais... une

fois seulement, un morceau de viande.

Il entreferme les yeux, avec langueur.

Ah! de la chair rouge... une grappe de raisin qu'on mord!... du lait

caillé qui tremble sur un plat!...

Mais qu'ai-je donc!... Qu'ai-je donc!... Je sens mon cœur grossir

comme la mer, quand elle se gonfle avant l'orage. Une mollesse infinie

m'accable, et l'air chaud me semble rouler le parfum d'une chevelure.

Aucune femme n'est venue, cependant?...

Il se tourne vers le petit chemin entre les roches.

C'est par là qu'elles arrivent, balancées dans leurs litières aux

bras noirs des eunuques. Elles descendent, et, joignant leurs mains

chargées d'anneaux, elles s'agenouillent. Elles me racontent leurs

inquiétudes. Le besoin d'une volupté surhumaine les torture; elles

voudraient mourir, elles ont vu dans leurs songes des Dieux qui les

appelaient;--et le bas de leur robe tombe sur mes pieds. Je les

repousse. «Oh! non, disent-elles, pas encore! Que dois-je faire?»

Toutes les pénitences leur seraient bonnes. Elles demandent les plus

rudes, à partager la mienne, à vivre avec moi.

Voilà longtemps que je n'en ai vu! Peut-être qu'il en va venir?

pourquoi pas? Si tout à coup... j'allais entendre tinter des clochettes

de mulet dans la montagne. Il me semble...

Antoine grimpe sur une roche, à l'entrée du sentier; et il se penche,

en dardant ses yeux dans les ténèbres.

Oui! là-bas, tout au fond, une masse remue, comme des gens qui

cherchent leur chemin. Elle est là! Ils se trompent.

Appelant:

De ce côté! viens! viens!

L'écho répète: Viens! viens!

Il laisse tomber ses bras, stupéfait.

Quelle honte! Ah! pauvre Antoine!

Et tout de suite, il entend chuchoter: «Pauvre Antoine!»

Quelqu'un?... Répondez!

Le vent qui passe dans les intervalles des roches fait des

modulations; et dans leurs sonorités confuses il distingue DES VOIX

comme si l'air parlait. Elles sont basses, et insinuantes, sifflantes.

LA PREMIÈRE.

Veux-tu des femmes?

LA SECONDE.

De grands tas d'argent, plutôt!

LA TROISIÈME.

Une épée qui reluit?

et LES AUTRES.

--Le Peuple entier t'admire!

--Endors-toi!

--Tu les égorgeras, va, tu les égorgeras!

En même temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise,

le vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le

torse d'une femme penchée sur l'abîme, et dont les grands cheveux se

balancent.

ANTOINE

se tourne vers sa cabane; et l'escabeau soutenant le gros livre, avec

ses pages chargées de lettres noires, lui semble un arbuste tout

couvert d'hirondelles.

C'est la torche, sans doute, qui faisait un jeu de lumière...

Éteignons-la!

Il l'éteint, l'obscurité est profonde;

Et, tout à coup, passent au milieu de l'air, d'abord une flaque

d'eau, ensuite une prostituée, le coin d'un temple, une figure de

soldat, un char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent.

Ces images arrivent brusquement, par secousses, se détachant sur la

nuit comme des peintures d'écarlate sur de l'ébène.

Leur mouvement s'accélère. Elles défilent d'une façon vertigineuse.

D'autres fois, elles s'arrêtent et pâlissent par degrés, se fondent;

ou bien elles s'envolent, et immédiatement d'autres arrivent.

Antoine ferme ses paupières.

Elles se multiplient, l'entourent, l'assiègent. Une épouvante

indicible l'envahit; et il ne sent plus rien qu'une contraction

brûlante à l'épigastre. Malgré le vacarme de sa tête, il perçoit

un silence énorme qui le sépare du monde. Il tâche de parler;

impossible! C'est comme si le lien général de son être se dissolvait;

et, ne résistant plus, Antoine tombe sur la natte.

II

Alors une grande ombre, plus subtile qu'une ombre naturelle, et que

d'autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la

terre.

C'est le Diable, accoudé contre le toit de la cabane et portant sous

ses deux ailes--comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait

ses petits--les sept Péchés capitaux, dont les têtes grimaçantes se

laissent entrevoir confusément.

Antoine, les yeux toujours fermés, jouit de son inaction; et il étale

ses membres sur la natte.

Elle lui semble douce, de plus en plus,--si bien qu'elle se

rembourre, elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe;

de l'eau clapote contre ses flancs.

A droite et à gauche, s'élèvent deux langues de terre noire, que

dominent des champs cultivés, avec un sycomore, de place en place. Un

bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce

sont des gens qui s'en vont à Canope dormir sur le temple de Sérapis

pour avoir des songes. Antoine sait cela;--et il glisse, poussé par

le vent, entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et

les fleurs rouges des nymphæas, plus grandes qu'un homme, se penchent

sur lui. Il est étendu au fond de la barque; un aviron, à l'arrière,

traîne dans l'eau. De temps en temps un souffle tiède arrive, et

les roseaux minces s'entre-choquent. Le murmure des petites vagues

diminue. Un assoupissement le prend. Il songe qu'il est un solitaire

d'Égypte.

Alors il se relève en sursaut.

Ai-je rêvé?... c'était si net que j'en doute. La langue me brûle! J'ai

soif!

Il entre dans sa cabane et tâte au hasard, partout.

Le sol est humide!... Est-ce qu'il a plu? Tiens! des morceaux! ma

cruche brisée!... mais l'outre?

Il la trouve.

Vide! complètement vide!

Pour descendre jusqu'au fleuve, il me faudrait trois heures au moins,

et la nuit est si profonde que je n'y verrais pas à me conduire. Mes

entrailles se tordent. Où est le pain?

Après avoir cherché longtemps, il ramasse une croûte moins grosse

qu'un œuf.

Comment! Les chacals l'auront pris! Ah! malédiction!

Et, de fureur, il jette le pain par terre.

A peine ce geste est-il fait qu'une table est là, couverte de toutes

les choses bonnes à manger.

La nappe de byssus, striée comme les bandelettes des sphinx, produit

d'elle-même des ondulations lumineuses. Il y a dessus d'énormes

quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec

leurs plumes, des quadrupèdes avec leurs poils, des fruits d'une

coloration presque humaine; et des morceaux de glace blanche et des

buires de cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au

milieu de la table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes

sous le ventre, les yeux à demi clos;--et l'idée de pouvoir manger

cette bête formidable le réjouit extrêmement. Puis, ce sont des

choses qu'il n'a jamais vues, des hachis noirs, des gelées couleur

d'or, des ragoûts où flottent des champignons comme des nénuphars sur

des étangs, des mousses si légères qu'elles ressemblent à des nuages.

Et l'arome de tout cela lui apporte l'odeur salée de l'Océan, la

fraîcheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses

narines tant qu'il peut; il en bave; il se dit qu'il en a pour un an,

pour dix ans, pour sa vie entière!

A mesure qu'il promène sur les mets ses yeux écarquillés, d'autres

s'accumulent, formant une pyramide, dont les angles s'écroulent.

Les vins se mettent à couler, les poissons à palpiter, le sang dans

les plats bouillonne, la pulpe des fruits s'avance comme des lèvres

amoureuses; et la table monte jusqu'à sa poitrine, jusqu'à son

menton,--ne portant qu'une seule assiette et qu'un seul pain, qui se

trouvent juste en face de lui.

Il va saisir le pain. D'autres pains se présentent.

Pour moi!... tous! mais...

Antoine recule.

Au lieu d'un qu'il y avait, en voilà!... C'est un miracle, alors? et le

même que fit le Seigneur!...

Dans quel but? Eh! tout le reste n'est pas moins incompréhensible! Ah!

démon, va-t'en! va-t'en!

Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparaît.

Plus rien?--non!

Il respire largement.

Ah! la tentation était forte. Mais comme je m'en suis délivré!

Il relève la tête et trébuche contre un objet sonore.

Qu'est-ce donc?

Antoine se baisse.

Tiens! une coupe! Quelqu'un, en voyageant, l'aura perdue. Rien

d'extraordinaire...

Il mouille son doigt et frotte.

Ça reluit! du métal! Cependant je ne distingue pas...

Il allume sa torche et examine la coupe.

Elle est en argent, ornée d'ovules sur le bord, avec une médaille au

fond.

Il fait sauter la médaille d'un coup d'ongle.

C'est une pièce de monnaie qui vaut... de sept à huit drachmes; pas

davantage! N'importe! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau

de brebis.

Un reflet de la torche éclaire la coupe.

Pas possible! en or! oui!... tout en or!

Une autre pièce, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en

découvre plusieurs autres.

Mais cela fait une somme... assez forte pour avoir trois bœufs... un

petit champ!

La coupe est maintenant remplie de pièces d'or.

Allons donc! cent esclaves, des soldats, une foule, de quoi acheter...

Les granulations de la bordure, se détachant, forment un collier de

perles.

Avec ce joyau-là, on gagnerait même la femme de l'Empereur!

D'une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il

tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras lève la torche

pour mieux l'éclairer. Comme l'eau qui ruisselle d'une vasque, il

s'en épanche à flots continus,--de manière à faire un monticule sur

le sable,--des diamants, des escarboucles et des saphirs mêlés à de

grandes pièces d'or, portant des effigies de rois.

Comment! comment! des staters, des cycles, des dariques, des

aryandiques! Alexandre, Démétrius, les Ptolémées, César! mais chacun

d'eux n'en avait pas autant! Rien d'impossible! plus de souffrance! et

ces rayons qui m'éblouissent! Ah! mon cœur déborde! comme c'est bon!

oui!... oui!... encore! jamais assez! J'aurais beau en jeter à la mer

continuellement, il m'en restera. Pourquoi en perdre? Je garderai tout;

sans le dire à personne; je me ferai creuser dans le roc une chambre

qui sera couverte à l'intérieur de lames de bronze--et je viendrai là,

pour sentir les piles d'or s'enfoncer sous mes talons; j'y plongerai

mes bras comme dans des sacs de grain. Je veux m'en frotter le visage,

me coucher dessus!

Il lâche la torche pour embrasser le tas et tombe par terre sur la

poitrine.

Il se relève. La place est entièrement vide.

Qu'ai-je fait?

Si j'étais mort pendant ce temps-là, c'était l'enfer! l'enfer

irrévocable!

Il tremble de tous ses membres.

Je suis donc maudit? Eh non! c'est ma faute! je me laisse prendre à

tous les pièges! On n'est pas plus imbécile et plus infâme. Je voudrais

me battre, ou plutôt m'arracher de mon corps! Il y a trop longtemps que

je me contiens! J'ai besoin de me venger, de frapper, de tuer! c'est

comme si j'avais dans l'âme un troupeau de bêtes féroces. Je voudrais,

à coups de hache, au milieu d'une foule... Ah! un poignard!...

Il se jette sur son couteau, qu'il aperçoit. Le couteau glisse de sa

main, et Antoine reste accoté contre le mur de sa cabane, la bouche

grande ouverte, immobile,--cataleptique.

Tout l'entourage a disparu.

Il se croit à Alexandrie sur le Paneum, montagne artificielle

qu'entoure un escalier en limaçon et dressée au centre de la ville.

En face de lui s'étend le lac Mareotis, à droite la mer, à gauche la

campagne,--et, immédiatement sous ses yeux, une confusion de toits

plats, traversée du sud au nord et de l'est à l'ouest par deux rues

qui s'entre-croisent et forment, dans toute leur longueur, une file

de portiques à chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette

double colonnade ont des fenêtres à vitres coloriées. Quelques-unes

portent extérieurement d'énormes cages en bois, où l'air du dehors

s'engouffre.

Des monuments d'architecture différente se tassent les uns près

des autres. Des pylônes égyptiens dominent des temples grecs. Des

obélisques apparaissent comme des lances entre des créneaux de

briques rouges. Au milieu des places, il y a des Hermès à oreilles

pointues et des Anubis à tête de chien. Antoine distingue des

mosaïques dans les cours, et aux poutrelles des plafonds des tapis

accrochés.

Il embrasse, d'un seul coup d'œil, les deux ports (le Grand Port et

l'Eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que sépare

un môle joignant Alexandrie à l'îlot escarpé sur lequel se lève la

tour du Phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudées et à neuf

étages,--avec un amas de charbons noirs fumant à son sommet.

De petits ports intérieurs découpent les ports principaux. Le môle,

à chaque bout, est terminé par un pont établi sur des colonnes de

marbre plantées dans la mer. Des voiles passent dessous; et de

lourdes gabares débordantes de marchandises, des barques thalamèges

à incrustations d'ivoire, des gondoles couvertes d'un tendelet, des

trirèmes et des birèmes, toutes sortes de bateaux, circulent ou

stationnent contre les quais.

Autour du Grand Port, c'est une suite ininterrompue de constructions

royales: le palais des Ptolémées, le Museum, le Posidium, le

Cesareum, le Timonium où se réfugia Marc-Antoine, le Soma qui

contient le tombeau d'Alexandre;--tandis qu'à l'autre extrémité de la

ville, après l'Eunoste, on aperçoit dans un faubourg des fabriques de

verre, de parfums et de papyrus.

Des vendeurs ambulants, des portefaix, des âniers, courent, se

heurtent. Çà et là, un prêtre d'Osiris avec une peau de panthère sur

l'épaule, un soldat romain à casque de bronze, beaucoup de nègres. Au

seuil des boutiques des femmes s'arrêtent, des artisans travaillent;

et le grincement des chars fait envoler des oiseaux qui mangent par

terre les détritus des boucheries et des restes de poisson.

Sur l'uniformité des maisons blanches, le dessin des rues jette comme

un réseau noir. Les marchés pleins d'herbes y font des bouquets

verts, les sécheries des teinturiers des plaques de couleurs, les

ornements d'or au fronton des temples des points lumineux,--tout cela

compris dans l'enceinte ovale des murs grisâtres, sous la voûte du

ciel bleu, près de la mer immobile.

Mais la foule s'arrête et regarde du côté de l'Occident, d'où

s'avancent d'énormes tourbillons de poussière.

Ce sont les moines de la Thébaïde, vêtus de peaux de chèvre, armés

de gourdins, et hurlant un cantique de guerre et de religion avec ce

refrain: «Où sont-ils? où sont-ils?»

Antoine comprend qu'ils viennent pour tuer les Ariens.

Tout à coup les rues se vident,--et l'on ne voit plus que des pieds

levés.

Les solitaires maintenant sont dans la ville. Leurs formidables

bâtons, garnis de clous, tournent comme des soleils d'acier. On

entend le fracas des choses brisées dans les maisons. Il y a des

intervalles de silence. Puis de grands cris s'élèvent.

D'un bout à l'autre des rues, c'est un remous continuel de peuple

effaré.

Plusieurs tiennent des piques. Quelquefois, deux groupes se

rencontrent, n'en font qu'un; et cette masse glisse sur les dalles,

se disjoint, s'abat. Mais toujours les hommes à longs cheveux

reparaissent.

Des filets de fumée s'échappent du coin des édifices. Les battants

des portes éclatent. Des pans de murs s'écroulent. Des architraves

tombent.

Antoine retrouve tous ses ennemis l'un après l'autre. Il en reconnaît

qu'il avait oubliés; avant de les tuer, il les outrage. Il éventre,

égorge, assomme, traîne les vieillards par la barbe, écrase les

enfants, frappe les blessés. Et on se venge du luxe; ceux qui ne

savent pas lire déchirent les livres; d'autres cassent, abîment les

statues, les peintures, les meubles, les coffrets, mille délicatesses

dont ils ignorent l'usage et qui, à cause de cela, les exaspèrent. De

temps à autre, ils s'arrêtent tout hors d'haleine, puis recommencent.

Les habitants, réfugiés dans les cours, gémissent. Les femmes lèvent

au ciel leurs yeux en pleurs et leurs bras nus. Pour fléchir les

solitaires, elles embrassent leurs genoux; ils les renversent; et le

sang jaillit jusqu'aux plafonds, retombe en nappes le long des murs,

ruisselle du tronc des cadavres décapités, emplit les aqueducs, fait

par terre de larges flaques rouges.

Antoine en a jusqu'aux jarrets. Il marche dedans; il en hume les

gouttelettes sur ses lèvres, et tressaille de joie à le sentir contre

ses membres, sous sa tunique de poils, qui en est trempée.

La nuit vient. L'immense clameur s'apaise.

Les solitaires ont disparu.

Tout à coup, sur les galeries extérieures bordant les neuf étages du

Phare, Antoine aperçoit de grosses lignes noires comme seraient des

corbeaux arrêtés. Il y court, et il se trouve au sommet.

Un grand miroir de cuivre, tourné vers la haute mer, reflète les

navires qui sont au large.

Antoine s'amuse à les regarder; et à mesure qu'il les regarde, leur

nombre augmente.

Ils sont tassés dans un golfe ayant la forme d'un croissant. Par

derrière, sur un promontoire, s'étale une ville neuve d'architecture

romaine, avec des coupoles de pierre, des toits coniques, des marbres

roses et bleus, et une profusion d'airain appliquée aux volutes des

chapiteaux, à la crête des maisons, aux angles des corniches. Un bois

de cyprès la domine. La couleur de la mer est plus verte, l'air plus

froid. Sur les montagnes à l'horizon, il y a de la neige.

Antoine cherche sa route, quand un homme l'aborde et lui dit: «Venez!

on vous attend!»

Il traverse un forum, entre dans une cour, se baisse sous une porte;

et il arrive devant la façade du palais, décoré par un groupe en cire

qui représente l'empereur Constantin terrassant un dragon. Une vasque

de porphyre porte à son milieu une conque en or pleine de pistaches.

Son guide lui dit qu'il peut en prendre. Il en prend.

Puis il est comme perdu dans une succession d'appartements.

On voit le long des murs en mosaïque, des généraux offrant à

l'Empereur sur le plat de la main des villes conquises. Et partout,

ce sont des colonnes de basalte, des grilles en filigrane d'argent,

des sièges d'ivoire, des tapisseries brodées de perles. La lumière

tombe des voûtes, Antoine continue à marcher. De tièdes exhalaisons

circulent; il entend quelquefois le claquement discret d'une sandale.

Postés dans les antichambres, des gardiens--qui ressemblent à des

automates--tiennent sur leurs épaules des bâtons de vermeil.

Enfin, il se trouve au bas d'une salle terminée au fond par des

rideaux d'hyacinthe. Ils s'écartent et découvrent l'Empereur, assis

sur un trône, en tunique violette et chaussé de brodequins rouges à

bandes noires.

Un diadème de perles contourne sa chevelure disposée en rouleaux

symétriques. Il a les paupières tombantes, le nez droit, la

physionomie lourde et sournoise. Aux coins du dais étendu sur sa tête

quatre colombes d'or sont posées, et au pied du trône deux lions

d'émail accroupis. Les colombes se mettent à chanter, les lions à

rugir, l'Empereur roule des yeux, Antoine s'avance; et tout de suite,

sans préambule, ils se racontent des événements. Dans les villes

d'Antioche, d'Éphèse et d'Alexandrie, on a saccagé les temples et

fait avec les statues des dieux, des pots et des marmites; l'Empereur

en rit beaucoup, Antoine lui reproche sa tolérance envers les

Novatiens. Mais l'Empereur s'emporte; Novatiens, Ariens, Meléciens,

tous l'ennuient. Cependant il admire l'épiscopat, car les chrétiens

relevant des évêques, qui dépendent de cinq ou six personnages, il

s'agit de gagner ceux-là pour avoir à soi tous les autres. Aussi

n'a-t-il pas manqué de leur fournir des sommes considérables. Mais il

déteste les pères du Concile de Nicée.--«Allons-les voir!» Antoine le

suit.

Et ils se trouvent, de plain-pied, sur une terrasse.

Elle domine un hippodrome, rempli de monde et que surmontent des

portiques, où le reste de la foule se promène. Au centre du champ de

course s'étend une plate-forme étroite, portant sur sa longueur un

petit temple de Mercure, la statue de Constantin, trois serpents de

bronze entrelacés, à un bout de gros œufs en bois, et à l'autre sept

dauphins la queue en l'air.

Derrière le pavillon impérial, les préfets des chambres, les comtes

des domestiques et les patrices s'échelonnent jusqu'au premier étage

d'une église, dont toutes les fenêtres sont garnies de femmes. A

droite est la tribune de la faction bleue, à gauche celle de la

verte, en dessous un piquet de soldats, et, au niveau de l'arène un

rang d'arcs corinthiens, formant l'entrée des loges.

Les courses vont commencer, les chevaux s'alignent. De hauts

panaches, plantés entre leurs oreilles, se balancent au vent comme

des arbres; et ils secouent, dans leurs bonds, des chars en forme de

coquille, conduits par des cochers revêtus d'une sorte de cuirasse

multicolore, avec des manches étroites du poignet et larges du bras,

les jambes nues, toute la barbe, les cheveux rasés sur le front à la

mode des Huns.

Antoine est d'abord assourdi par le clapotement des voix. Du haut en

bas, il n'aperçoit que des visages fardés, des vêtements bigarrés,

des plaques d'orfèvrerie; et le sable de l'arène, tout blanc, brille

comme un miroir.

L'Empereur l'entretient. Il lui confie des choses importantes,

secrètes, lui avoue l'assassinat de son fils Crispus, lui demande

même des conseils pour sa santé.

Cependant Antoine remarque des esclaves au fond des loges. Ce sont

les pères du Concile de Nicée, en haillons, abjects. Le martyr

Paphnuce brosse la crinière d'un cheval, Théophile lave les jambes

d'un autre. Jean peint les sabots d'un troisième, Alexandre ramasse

du crottin dans une corbeille.

Antoine passe au milieu d'eux. Ils font la haie, le prient

d'intercéder, lui baisent les mains. La foule entière les hue; et

il jouit de leur dégradation, démesurément. Le voilà devenu un

des grands de la cour, confident de l'Empereur, premier ministre!

Constantin lui pose son diadème sur le front. Antoine le garde,

trouvant cet honneur tout simple.

Et bientôt se découvre sous les ténèbres une salle immense, éclairée

par des candélabres d'or.

Des colonnes, à demi perdues dans l'ombre tant elles sont hautes,

vont s'alignant à la file en dehors des tables qui se prolongent

jusqu'à l'horizon,--où apparaissent dans une vapeur lumineuse des

superpositions d'escaliers, des suites d'arcades, des colosses, des

tours, et par derrière une vague bordure de palais que dépassent des

cèdres, faisant des masses plus noires sur l'obscurité.

Les convives, couronnés de violettes, s'appuient du coude contre des

lits très bas. Le long de ces deux rangs des amphores qu'on incline

versent du vin;--et tout au fond, seul, coiffé de la tiare et couvert

d'escarboucles, mange et boit le roi Nabuchodonosor.

A sa droite et à sa gauche, deux théories de prêtres en bonnets

pointus balancent des encensoirs. Par terre, sous lui, rampent les

rois captifs, sans pieds ni mains, auxquels il jette des os à ronger;

plus bas se tiennent ses frères, avec un bandeau sur les yeux,--étant

tous aveugles.

Une plainte continue monte du fond des ergastules. Les sons doux et

lents d'un orgue hydraulique alternent avec les chœurs de voix;

et on sent qu'il y a tout autour de la salle une ville démesurée, un

océan d'hommes dont les flots battent les murs.

Les esclaves courent portant des plats. Des femmes circulent

offrant à boire, les corbeilles crient sous le poids des pains; et

un dromadaire, chargé d'outres percées, passe et revient, laissant

couler de la verveine pour rafraîchir les dalles.

Des belluaires amènent des lions. Des danseuses, les cheveux pris

dans des filets, tournent sur les mains en crachant du feu par

les narines; des bateleurs nègres jonglent, des enfants nus se

lancent des pelotes de neige, qui s'écrasent en tombant contre les

claires argenteries. La clameur est si formidable qu'on dirait une

tempête, et un nuage flotte sur le festin, tant il y a de viandes et

d'haleines. Quelquefois une flammèche des grands flambeaux, arrachée

par le vent, traverse la nuit comme une étoile qui file.

Le Roi essuie avec son bras les parfums de son visage. Il mange dans

les vases sacrés, puis les brise; et il énumère intérieurement ses

flottes, ses armées, ses peuples. Tout à l'heure, par caprice, il

brûlera son palais avec ses convives. Il compte rebâtir la tour de

Babel et détrôner Dieu.

Antoine lit, de loin, sur son front, toutes ses pensées. Elles le

pénètrent,--et il devient Nabuchodonosor.

Aussitôt il est repu de débordements et d'exterminations; et l'envie

le prend de se rouler dans la bassesse. D'ailleurs, la dégradation de

ce qui épouvante les hommes est un outrage fait à leur esprit, une

manière encore de les stupéfier; et comme rien n'est plus vil qu'une

bête brute, Antoine se met à quatre pattes sur la table et beugle

comme un taureau.

Il sent une douleur à la main,--un caillou, par hasard, l'a

blessé,--et il se retrouve devant sa cabane.

L'enceinte des roches est vide. Les étoiles rayonnent. Tout se tait.

Une fois de plus je me suis trompé! Pourquoi ces choses? Elles viennent

des soulèvements de la chair. Ah! misérable!

Il s'élance dans sa cabane, y prend un paquet de cordes, terminé par

des ongles métalliques, se dénude jusqu'à la ceinture, et levant la

tête vers le ciel:

Accepte ma pénitence, ô mon Dieu! ne la dédaigne pas pour sa faiblesse.

Rends-la aiguë, prolongée, excessive! Il est temps! à l'œuvre!

Il s'applique un cinglon vigoureux.

Aïe!... Non! non! pas de pitié!

Il recommence.

Oh! oh! oh! chaque coup me déchire la peau, me tranche les membres.

Cela me brûle horriblement!

Eh! ce n'est pas terrible! on s'y fait. Il me semble même...

Antoine s'arrête.

Va donc, lâche! va donc! Bien! bien! sur les bras, dans le dos, sur la

poitrine, contre le ventre, partout! Sifflez, lanières, mordez-moi,

arrachez-moi! Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent

jusqu'aux étoiles, fissent craquer mes os, découvrir mes nerfs! Des

tenailles, des chevalets, du plomb fondu! Les martyrs en ont subi bien

d'autres! n'est-ce pas, Ammonaria?

L'ombre des cornes du Diable reparaît.

J'aurais pu être attaché à la colonne près de la tienne, face à face,

sous tes yeux, répondant à tes cris par mes soupirs! et nos douleurs se

seraient confondues, nos âmes se seraient mêlées.

Il se flagelle avec furie.

Tiens, tiens! pour toi! encore!... Mais voilà qu'un chatouillement me

parcourt. Quel supplice! quelles délices! ce sont comme des baisers. Ma

moelle se fond! je meurs!

Et il voit en face de lui trois cavaliers montés sur des onagres,

vêtus de robes vertes, tenant des lis à la main et se ressemblant

tous de figure.

Antoine se retourne, et il voit trois autres cavaliers semblables,

sur de pareils onagres, dans la même attitude.

Il recule. Alors les onagres, tous à la fois, font un pas et frottent

leur museau contre lui, en essayant de mordre son vêtement. Des voix

crient: «Par ici, par ici, c'est là!» Et des étendards paraissent

entre les fentes de la montagne avec des têtes de chameau en licol de

soie rouge, des mulets chargés de bagages, et des femmes couvertes de

voiles jaunes, montées à califourchon sur des chevaux pies.

Les bêtes haletantes se couchent, les esclaves se précipitent sur les

ballots, on déroule des tapis bariolés, on étale par terre des choses

qui brillent.

Un éléphant blanc, caparaçonné d'un filet d'or, accourt, en secouant

le bouquet de plumes d'autruche attaché à son frontal.

Sur son dos, parmi des coussins de laine bleue, jambes croisées,

paupières à demi closes et se balançant la tête, il y a une femme si

splendidement vêtue qu'elle envoie des rayons autour d'elle. La foule

se prosterne, l'éléphant ploie les genoux, et

LA REINE DE SABA

se laissant glisser le long de son épaule, descend sur les tapis et

s'avance vers saint Antoine.

Sa robe en brocart d'or, divisée régulièrement par des falbalas de

perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage

étroit, rehaussé d'applications de couleur, qui représentent les

douze signes du Zodiaque. Elle a des patins très hauts, dont l'un

est noir et semé d'étoiles d'argent, avec un croissant de lune,--et

l'autre, qui est blanc, est couvert de gouttelettes d'or avec un

soleil au milieu.

Ses larges manches, garnies d'émeraudes et de plumes d'oiseau,

laissent voir à nu son petit bras rond, orné au poignet d'un bracelet

d'ébène, et ses mains chargées de bagues se terminent par des

ongles si pointus que le bout de ses doigts ressemble presque à des

aiguilles.

Une chaîne d'or plate, lui passant sous le menton, monte le long de

ses joues, s'enroule en spirale autour de sa coiffure, poudrée de

poudre bleue; puis, redescendant, lui effleure les épaules et vient

s'attacher sur sa poitrine à un scorpion de diamant, qui allonge

la langue entre ses seins. Deux grosses perles blondes tirent ses

oreilles. Le bord de ses paupières est peint en noir. Elle a sur la

pommette gauche une tache brune naturelle; et elle respire en ouvrant

la bouche, comme si son corset la gênait.

Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert à manche d'ivoire,

entouré de sonnettes vermeilles;--et douze négrillons crépus portent

la longue queue de sa robe, dont un singe tient l'extrémité qu'il

soulève de temps à autre.

Elle dit:

Ah! bel ermite! bel ermite! mon cœur défaille!

A force de piétiner d'impatience, il m'est venu des calus au talon, et

j'ai cassé un de mes ongles! J'envoyais des bergers qui restaient sur

les montagnes la main étendue devant les yeux, et des chasseurs qui

criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes

les routes en disant à chaque passant: «L'avez-vous vu?»

La nuit, je pleurais, le visage tourné vers la muraille. Mes larmes,

à la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaïque, comme des

flaques d'eau de mer dans les rochers, car je t'aime! Oh! oui! beaucoup!

Elle lui prend la barbe.

Ris donc, bel ermite! ris donc! Je suis très gaie, tu verras! Je

pince de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule

d'histoires à raconter toutes plus divertissantes les unes que les

autres.

Tu n'imagines pas la longue route que nous avons faite. Voilà les

onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue!

Les onagres sont étendus par terre, sans mouvement.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 5: La tentation de saint Antoine · 第 1 / 11 段