Bertrand de Molleville, auquel j'ai emprunté les faits relatifs à
Mallet-du-Pan, s'exprime ainsi sur l'accueil qui lui fut fait, et sur
les dispositions qu'il rencontra:
«Mallet-du-Pan avait eu, les 15 et 16 juillet, de longues conférences
avec le comte de Cobentzel, le comte de Haugwitz et M. Heyman,
ministres de l'empereur et du roi de Prusse. Après avoir examiné le
titre de sa mission et écouté avec une attention extrême la lecture de
ses instructions et de son mémoire, ces ministres avaient reconnu que
les vues qu'il proposait s'accordaient parfaitement avec celles que le
roi avait antérieurement manifestées aux cours de Vienne et de Berlin,
qui les avaient respectivement adoptées. Ils lui avaient témoigné en
conséquence une confiance entière, et avaient approuvé en tout point
le projet de manifeste qu'il leur avait proposé. Ils lui avaient
déclaré, dans les termes les plus positifs, qu'aucune vue d'ambition,
d'intérêt personnel ou de démembrement, n'entrait dans le plan de la
guerre, et que les puissances n'avaient d'autre vue, d'autre intérêt
que celui du rétablissement de l'ordre en France, parce qu'aucune paix
ne pouvait exister entre elle et ses voisins, tant qu'elle serait
livrée à l'anarchie qui y régnait, et qui les obligeait à entretenir
des cordons de troupes sur toutes les frontières, et à des précautions
extraordinaires de sûreté très dispendieuses; mais que, loin
de prétendre imposer aux Français aucune forme quelconque de
gouvernement, on laisserait le roi absolument le maître de se
concerter à cet égard avec la nation. On lui avait demandé les
éclaircissemens les plus détaillés sur les dispositions de
l'intérieur, sur l'opinion publique relativement à l'ancien régime,
aux parlemens, à la noblesse, etc., etc. On lui avait confié qu'on
destinait les émigrés à former une armée à donner au roi lorsqu'il
serait mis en liberté. On lui avait parlé avec humeur et prévention
des princes français, auxquels on supposait des intentions entièrement
opposées à celles du roi, et notamment celle d'agir indépendans et
de créer un régent. (_Mallet-du-Pan combattit fortement cette
supposition, et observa qu'on ne devait pas juger des intentions
des princes par les propos légers ou exaltés de quelques-unes des
personnes qui les entouraient_.) Enfin, après avoir discuté à fond
les différentes demandes et propositions sur lesquelles Mallet-du-Pan
était chargé d'insister, les trois ministres en avaient unanimement
reconnu la sagesse et la justice, en avaient demandé chacun une note
ou résumé, et avaient donné les assurances les plus formelles que
les vues du roi, étant parfaitement concordantes avec celles des
puissances, seraient exactement suivies.»
(_Bertrand de Molleville_, tome VIII, page 320.)