NOTE 12.

La mission donnée par le roi à Mallet-du-Pan est un des faits les plus

importans à constater, et il ne peut être révoqué en doute, d'après

les mémoires de Bertrand de Molleville. Ministre à cette époque,

Bertrand de Molleville devait être parfaitement instruit; et, ministre

contre-révolutionnaire, il aurait plutôt caché qu'avoué un fait

pareil. Cette mission prouve la modération de Louis XVI, mais aussi

ses communications avec l'étranger.

«Loin de partager cette sécurité patriotique, le roi voyait avec la

plus profonde douleur la France engagée dans une guerre injuste et

sanglante, que la désorganisation de ses armées semblait mettre dans

l'impossibilité de soutenir, et qui exposait plus que jamais nos

provinces frontières à être envahies. Sa Majesté redoutait pardessus

tout la guerre civile; et ne doutait pas qu'elle n'éclatât à la

nouvelle du premier avantage remporté sur les troupes françaises par

les corps d'émigrés qui faisaient partie de l'armée autrichienne. Il

n'était que trop à craindre, en effet, que les jacobins et le peuple

en fureur n'exerçassent les plus sanglantes représailles contre les

prêtres et les nobles restés en France. Ces inquiétudes, que le roi

me témoigna dans la correspondance journalière que j'avais avec Sa

Majesté, me déterminèrent à lui proposer de charger une personne de

confiance de se rendre auprès de l'empereur et du roi de Prusse, pour

tâcher d'en obtenir que leurs majestés n'agissent offensivement qu'à

la dernière extrémité, et qu'elles fissent précéder l'entrée de leurs

armées dans le royaume d'un manifeste bien rédigé, dans lequel il

serait déclaré, «que l'empereur et le roi de Prusse, forcés de

prendre les armes par l'agression injuste qui leur avait été faite,

n'attribuaient ni au roi ni à la nation, mais à la faction criminelle

qui les opprimait l'un et l'autre, la déclaration de guerre qui

leur avait été notifiée; qu'en conséquence, loin de se départir des

sentimens d'amitié qui les unissaient au roi et à la France, leurs

majestés ne combattraient que pour les délivrer du joug de la tyrannie

la plus atroce qui eût jamais existé, et pour les aider à rétablir

l'autorité légitime violemment usurpée, l'ordre et la tranquillité,

le tout sans entendre s'immiscer en aucune manière dans la forme du

gouvernement, mais pour assurer à la nation la liberté de choisir

celui qui lui conviendrait le mieux; que toute idée de conquête

était bien loin de la pensée de leurs majestés; que les propriétés

particulières ne seraient pas moins respectées que les propriétés

nationales; que leurs majestés prenaient sous leur sauvegarde spéciale

tous les citoyens paisibles et fidèles; que leurs seuls ennemis, comme

ceux de la France, étaient les factieux et leurs adhérens, et que

leurs majestés ne voulaient connaître et combattre qu'eux, etc., etc.»

Mallet-du-Pan, dont le roi estimait les talens et l'honnêteté, fut

charge de cette mission. Il y était d'autant plus propre qu'on ne

l'avait jamais vu au château, qu'il n'avait aucune liaison avec des

personnes attachées à la cour, et qu'en prenant la roule de Genève, où

on était accoutumé à lui voir faire de fréquens voyages, son départ ne

pouvait faire naître aucun soupçon.» Le roi donna à Mallet-du-Pan

des instructions rédigées de sa main, et rapportées par Bertrand de

Molleville.

«1. Le roi joint ses prières et ses exhortations, pour engager les

princes et les Français émigrés à ne point faire perdre à la guerre

actuelle, par un concours hostile et offensif de leur part, le

caractère de guerre étrangère faite de puissance à puissance;

«2. Il leur recommande expressément de s'en remettre à lui et aux

cours intervenantes de la discussion et de la sûreté de leurs

intérêts, lorsque le moment d'en traiter sera venu;

«3. Il faut qu'ils paraissent seulement parties et non arbitres dans

le différend, cet arbitrage devant être réservé à sa majesté, lorsque

la liberté lui sera rendue, et aux puissances qui l'exigeront;

«4. Toute autre conduite produirait une guerre civile dans

l'intérieur, mettrait en danger les jours du roi et de sa famille,

renverserait le trône, ferait égorger les royalistes, rallierait aux

jacobins tous les révolutionnaires qui s'en sont détachés et qui

s'en détachent chaque jour, ranimerait une exaltation qui tend à

s'éteindre, et rendrait plus opiniâtre une résistance qui fléchira

devant les premiers succès, lorsque le sort de la révolution ne

paraîtra pas exclusivement remis à ceux contre qui elle a été dirigée,

et qui en ont été les victimes;

«5. Représenter aux cours de Vienne et de Berlin l'utilité d'un

manifeste qui leur serait commun avec les autres états qui ont formé

le concert; l'importance de rédiger ce manifeste de manière à séparer

les jacobins du reste de la nation, à rassurer tous ceux qui sont

susceptibles de revenir de leur égarement, ou qui, sans vouloir la

constitution actuelle, désirent la suppression des abus et le règne de

la liberté modérée, sous un monarque à l'autorité duquel la loi

mette des limites; «6. Faire entrer dans cette rédaction la vérité

fondamentale, qu'on fait la guerre à une faction anti-sociale, et non

pas à la nation française; que l'on prend la défense des gouvernemens

légitimes et des peuples contre une anarchie furieuse qui brise parmi

les hommes tous les liens de la sociabilité, toutes les conventions à

l'abri desquelles reposent la liberté, la paix, la sûreté publique au

dedans et au dehors; rassurer contre toute crainte de démembrement, ne

point imposer des lois, mais déclarer énergiquement à l'assemblée,

aux corps administratifs, aux municipalités, aux ministres, qu'on les

rendra personnellement et individuellement responsables, dans leurs

corps et biens, de tous attentats commis contre la personne sacrée du

roi, contre celle de la reine et de la famille, contre les personnes

ou les propriétés de tous citoyens quelconques;

«7. Exprimer le voeu du roi, qu'en entrant dans le royaume, les

puissances déclarent qu'elles sont prêtes à donner la paix, mais

qu'elles ne traiteront ni ne peuvent traiter qu'avec le roi; qu'en

conséquence elles requièrent que la plus entière liberté lui soit

rendue, et qu'ensuite on assemble un congrès où les divers intérêts

seront discutés sur les bases déjà arrêtées, où les émigrés seront

admis comme parties plaignantes, et où le plan général de réclamation

sera négocié sous les auspices et sous la garantie des puissances.»

(_Bertrand de Molleville_, tome VIII, page 39.)

Histoire de la Révolution française, Tome 02 · 第 25 / 46 题