Madame Campan nous apprend, dans un même passage, la construction de
l'armoire de fer, et l'existence d'une protestation secrète faite par
le roi contre la déclaration de guerre. Cette appréhension du roi pour
la guerre était extraordinaire, et il cherchait de toutes les manières
à la rejeter sur le parti populaire.
«Le roi avait une quantité prodigieuse de papiers, et avait eu,
malheureusement l'idée de faire construire très secrètement, par un
serrurier qui travaillait près de lui depuis plus de dix ans, une
cachette dans un corridor intérieur de son appartement. Cette
cachette, sans la dénonciation de cet homme, eût été long-temps
ignorée. Le mur, dans l'endroit où elle était placée, était peint en
larges pierres, et l'ouverture se trouvait parfaitement dissimulée
dans les rainures brunes qui formaient la partie ombrée de ces pierres
peintes. Mais avant que ce serrurier eût dénoncé à l'assemblée ce que
l'on a depuis appelé _l'armoire de fer_, la reine avait su qu'il en
avait parlé à quelques gens de ses amis; et que cet homme, auquel
le roi, par habitude, accordait une trop grande confiance, était un
jacobin. Elle en avertit le roi, et le décida à remplir un très grand
portefeuille de tous les papiers qu'il avait le plus d'intérêt à
conserver, et à me le confier. Elle l'invita en ma présence à ne rien
laisser dans cette armoire; et le roi, pour la tranquilliser,
lui répondit qu'il n'y avait rien laissé. Je voulus prendre le
portefeuille et l'emporter dans mon appartement; il était trop lourd
pour que je pusse le soulever. Le roi me dit qu'il allait le porter
lui-même; je le précédai pour lui ouvrir les portes. Quand il
eut déposé ce portefeuille dans mon cabinet intérieur, il me dit
seulement: «La reine vous dira ce que cela contient.» Rentrée chez la
reine, je le lui demandai, jugeant par les paroles du roi qu'il était
nécessaire que j'en fusse instruite; «Ce sont, me répondit la reine,
des pièces qui seraient des plus funestes pour le roi, si on allait
jusqu'à lui faire son procès. Mais ce qu'il veut sûrement que je vous
dise, c'est qu'il y a dans ce portefeuille le procès-verbal d'un
conseil-d'état dans lequel le roi a donné son avis contre la guerre.
Il l'a fait signer par tous les ministres, et, dans le cas même de ce
procès, il compte que cette «pièce serait très utile.» Je demandai à
qui la reine croyait que je devais confier ce portefeuille. «A qui
vous voudrez, me répondit-elle; vous en êtes _seule responsable_: ne
vous éloignez pas du palais, même dans vos mois de repos; il y a des
circonstances où il nous serait très utile de le trouver à l'instant
même.»
(_Madame Campan_, tom. II, page 222.)