CHAPITRE VI.

SUITE ET FIN DE LA JOURNÉE DU 10 AOUT.--RAPPEL DU MINISTÈRE GIRONDIN;

DANTON EST NOMMÉ MINISTRE DE LA JUSTICE.--ÉTAT DE LA FAMILLE

ROYALE.--SITUATION DES PARTIS DANS L'ASSEMBLÉE ET AU DEHORS APRÈS LE

10 AOUT.--ORGANISATION ET INFLUENCE DE LA COMMUNE; POUVOIRS NOMBREUX

QU'ELLE S'ARROGE; SON OPPOSITION AVEC L'ASSEMBLÉE.--ÉRECTION D'UN

TRIBUNAL CRIMINEL EXTRAORDINAIRE.--ÉTAT DES ARMÉES APRÈS LE 10

AOUT.--RÉSISTANCE DE LAFAYETTE AU NOUVEAU GOUVERNEMENT.--DÉCRÉTÉ

D'ACCUSATION, IL QUITTE SON ARMÉE ET LA FRANCE; EST MIS AUX FERS PAR

LES AUTRICHIENS.--POSITION DE DUMOURIEZ.--DISPOSITION DES PUISSANCES,

ET SITUATION RÉCIPROQUE DES ARMÉES COALISÉES ET DES ARMÉES

FRANÇAISES.--PRISE DE LONGWY PAR LES PRUSSIENS; AGITATION DE PARIS

A CETTE NOUVELLE.--MESURES RÉVOLUTIONNAIRES PRISES PAR LA COMMUNE;

ARRESTATION DES SUSPECTS.--MASSACRES DANS LES PRISONS LES 2, 3, 4, 5

ET 6 SEPTEMBRE.--PRINCIPALES SCÈNES ET CIRCONSTANCES DE CES JOURNÉES

SANGLANTES.

Les Suisses avaient courageusement défendu les Tuileries, mais leur

résistance fut inutile: le grand escalier avait été forcé, et le

palais envahi. Le peuple, désormais vainqueur, pénétrait de toutes

parts dans cette demeure de la royauté, où il avait toujours supposé

des trésors extraordinaires, une félicité sans bornes, une puissance

formidable, et des complots sinistres! Que de vengeances à exercer à

la fois contre la richesse, la grandeur et le pouvoir!

Quatre-vingts grenadiers suisses, qui n'ont pas eu le temps de se

retirer, défendent vigoureusement leur vie, et sont impitoyablement

égorgés. La multitude se précipite ensuite dans les appartemens, et

s'acharne sur ces inutiles amis, accourus pour défendre le roi, et

poursuivis, sous le nom de _chevaliers du poignard_, de toute la

haine populaire. Leurs armes impuissantes ne servent qu'à irriter les

vainqueurs, et rendre plus vraisemblables les projets imputés à la

cour. Toute porte qui se ferme est abattue. Deux huissiers voulant

interdire l'entrée du grand conseil, et s'immoler à l'étiquette, sont

massacrés en un instant. Les nombreux serviteurs de la famille royale

fuient tumultueusement à travers les vastes galeries, se précipitent

des fenêtres, ou cherchent dans l'immensité du palais un réduit obscur

qui protége leur vie. Les femmes de la reine se réfugient dans l'un de

ses appartemens, et s'attendent à chaque instant à être attaquées dans

leur asile. La princesse de Tarente en fait ouvrir les portes pour

ne pas augmenter l'irritation par la résistance. Les assaillans se

présentent, et se saisissent de l'une d'elles. Déjà le fer est levé

sur sa tête. «_Grâce aux femmes_! s'écrie une voix; _ne déshonorez pas

la nation_!» A ce mot, le fer s'abaisse, les femmes de la reine sont

épargnées, protégées, conduites hors du château par ces mêmes homme

qui allaient les immoler, et qui, avec toute la mobilité populaire,

les escortent maintenant, et emploient pour les sauver le plus

ingénieux dévouement. Après avoir massacré, on dévaste; on brise ces

magnifiques ameublemens, et on en disperse au loin les débris. Le

peuple se répand dans les secrets appartemens de la reine, et s'y

livre à la gaieté la plus obscène; il pénètre dans les lieux les

plus reculés, recherche tous les dépôts de papiers, brise toutes les

fermetures, et satisfait le double plaisir de la curiosité et de la

destruction. A l'horreur du meurtre et du sac se réunit celle de

l'incendie. Déjà les flammes ayant dévoré les échoppes adossées aux

cours extérieures commencent à s'étendre à l'édifice, et menacent

d'une ruine complète cet imposant séjour de la royauté. La désolation

n'est pas bornée à cette triste enceinte; elle s'étend au loin. Les

rues sont jonchées de débris et de cadavres. Quiconque fuit ou est

supposé fuir est traité en ennemi, et poursuivi à coups de fusil. Un

bruit presque continuel de mousqueterie a succédé à celui du canon et

révèle à chaque instant de nouveaux meurtres. Que d'horreurs dans les

suites d'une victoire, quels que soient les vaincus, les vainqueurs,

et la cause pour laquelle on a combattu!

Le pouvoir exécutif étant dissous par la suspension de Louis XVI, il

ne restait plus dans Paris que deux autorités, celle de la commune et

celle de l'assemblée. Comme on l'a vu dans le récit du 10 août, des

députés des sections, réunis à l'Hôtel-de-Ville, s'étaient emparés

du pouvoir municipal en expulsant les anciens magistrats, et avaient

dirigé l'insurrection pendant toute la nuit et la journée du 10. Ils

possédaient la véritable force de fait; ils avaient tout l'emportement

de la victoire, et représentaient cette classe révolutionnaire, neuve

et ardente, qui venait de lutter pendant toute la session contre

l'inertie de cette autre classe d'hommes, plus éclairés, mais moins

actifs, dont se composait l'assemblée législative. Le premier soin des

députés des sections fut de destituer toutes les hautes autorités,

qui, plus rapprochées du pouvoir suprême, lui étaient plus attachées.

Ils avaient suspendu l'état-major de la garde nationale, et

désorganisé la défense des Tuileries en arrachant Mandat au château,

et donné à Santerre le commandement de la garde nationale. Ils

n'avaient pas mis moins d'empressement à suspendre l'administration du

département, qui, de la haute région où elle était placée, contraria

toujours les passions populaires, qu'elle ne partageait pas. Quant à

la municipalité, ils en avaient supprimé le conseil général, s'étaient

substitués à son autorité, ne conservant que le maire Pétion, le

procureur-syndic Manuel et les seize administrateurs municipaux.

Tout cela s'était fait pendant l'attaque du château. Danton avait

audacieusement dirigé cette orageuse séance; et, lorsque la mitraille

des Suisses refoula la multitude le long des quais, et jusqu'à

l'Hôtel-de-Ville, il était sorti en disant: «_Nos frères demandent

du secours, allons leur en porter_.» Sa présence avait contribué à

ramener le peuple sur le champ de bataille, et à décider la victoire.

Le combat terminé, il fut question de délivrer Pétion de sa garde et

de le remplacer dans ses fonctions de maire. Cependant, soit véritable

intérêt pour sa personne, soit crainte de se donner un chef trop

scrupuleux pour les premiers momens de l'insurrection, on avait décidé

qu'il serait gardé encore un jour ou deux, sous le prétexte de mettre

sa vie à couvert. En même temps on avait enlevé de la salle du conseil

général, les bustes de Louis XVI, de Bailly et Lafayette. La classe

nouvelle qui s'élevait écartait ainsi les premières illustrations

révolutionnaires, pour y substituer les siennes.

Les insurgés de la commune devaient chercher à se mettre en rapport

avec l'assemblée. Ils lui reprochaient des hésitations, et même du

royalisme; mais ils voyaient toujours en elle la seule autorité

souveraine actuellement existante, et n'étaient point du tout disposés

à la méconnaître. Dans la matinée même du 10, une députation vint à sa

barre lui annoncer la formation de la commune insurrectionnelle, et

lui exposer ce qui avait été fait. Danton était au nombre des députés.

«Le peuple qui nous envoie vers vous, dit-il, nous a chargés de vous

déclarer qu'il vous croyait toujours dignes de sa confiance, mais

qu'il ne reconnaissait d'autre juge des mesures extraordinaires

auxquelles la nécessité l'a contraint de recourir, que le peuple

français, notre souverain et le vôtre, réuni dans les assemblées

primaires.»

L'assemblée répondit à ces députés, par l'organe de son président,

qu'elle approuvait tout ce qui avait été fait, et qu'elle leur

recommandait l'ordre et la paix. Elle leur fit donner en outre

communication des décrets rendus dans la journée, avec invitation de

les répandre. Après cela, elle rédigea une proclamation pour rappeler

le respect dû aux personnes et aux propriétés, et chargea quelques-uns

de ses membres d'aller la porter au peuple.

Son premier soin dans ce moment devait être de suppléer à la royauté

détruite. Les ministres, réunis sous le nom de _conseil exécutif_,

furent provisoirement chargés par elle des soins de l'administration,

et de l'exécution des lois. Le ministre de la justice, dépositaire du

sceau de l'État, devait l'apposer sur les décrets, et les promulguer

au nom de la puissance législative. Il fallait ensuite choisir les

personnes qui composeraient le ministère. On songea tout d'abord à

replacer Roland, Clavière et Servan, destitués pour leur attachement à

la cause populaire, car la révolution nouvelle devait vouloir tout

ce que n'avait pas voulu la royauté. Ces trois ministres furent donc

unanimement réintégrés, Roland à l'intérieur, Servan à la guerre, et

Clavière aux finances. Il y avait encore à nommer un ministre de la

justice, des affaires étrangères et de la marine. Ici le choix était

libre; et les voeux formés autrefois pour le mérite obscur, ou pour le

patriotisme ardent et désagréable à la cour, pouvaient être réalisés

sans obstacle. Danton, si puissant sur la multitude, et si entraînant

pendant les quarante-huit heures écoulées, fut jugé nécessaire; et

bien qu'il déplût aux girondins comme un élu de la populace, il fut

nommé ministre de la justice à la majorité de 222 voix sur 284. Après

avoir donné cette satisfaction au peuple, et accordé cette place

à l'énergie, on songea à mettre un savant à la marine. Ce fut le

mathématicien Monge, connu et apprécié par Condorcet, et adopté sur

sa proposition. On porta enfin Lebrun aux affaires étrangères, et

on récompensa dans sa personne l'un de ces hommes laborieux, qui

faisaient auparavant tout le travail dont les ministres avaient

l'honneur.

Après avoir remplacé le pouvoir exécutif, l'assemblée déclara que tous

les décrets sur lesquels Louis XVI avait apposé son _veto_ recevraient

force de loi. La formation d'un camp sous Paris, objet de l'un de ces

décrets, et cause de si vives discussions, fut ordonnée sur-le-champ,

et les canonniers reçurent l'autorisation, le jour même, de commencer

des esplanades sur les hauteurs de Montmartre. Après avoir fait

la révolution de Paris, il fallait en assurer le succès dans les

départemens, et surtout aux armées, où commandaient des généraux

suspects. Des commissaires pris dans l'assemblée furent chargés de se

rendre dans les provinces et les armées, pour les éclairer sur les

événemens du 10 août, et on leur donna des pouvoirs pour renouveler au

besoin tous les chefs civils et militaires.

Quelques heures avaient suffi à tous ces décrets; et pendant que

l'assemblée était occupée à les rendre, d'autres soins venaient sans

cesse l'interrompre. Les effets précieux enlevés aux Tuileries étaient

transportés dans son enceinte; les Suisses, les serviteurs du château,

toutes les personnes arrêtées dans leur fuite, ou arrachées à la

fureur du peuple, étaient conduites à sa barre comme dans un lieu

d'asile. Une foule de pétitionnaires venaient les uns après les autres

rapporter ce qu'ils avaient fait ou vu, et raconter leurs découvertes

sur les complots supposés de la cour. Des accusations et des

invectives de tout genre étaient proférées contre la famille royale,

qui entendait tout cela du lieu étroit où on l'avait reléguée. Ce lieu

était la loge du logographe. Louis XVI écoutait avec calme tous les

discours, et s'entretenait par intervalles avec Vergniaud et d'autres

députés, placés tout près de lui. Enfermé là depuis quinze heures, il

avait demandé quelques alimens, qu'il partagea avec sa femme et ses

enfans, et qui provoquaient d'ignobles observations sur le goût qu'on

lui imputait pour la table! On sait si les partis victorieux épargnent

le malheur! Le jeune dauphin, couché sur le sein de sa mère, y dormait

profondément, accablé par une chaleur étouffante. La jeune princesse

et madame Elisabeth, les yeux rouges de larmes, étaient à côté de la

reine. Au fond de la loge se trouvaient quelques seigneurs dévoués qui

n'avaient pas abandonné le malheur. Cinquante hommes, pris dans la

troupe qui avait escorté la famille royale du château à l'assemblée,

servaient de garde à cette enceinte. C'est de là que le monarque déchu

contemplait les dépouilles de ses palais, assistait au démembrement de

son antique pouvoir, et en voyait distribuer les restes aux diverses

autorités populaires.

Le tumulte continuait avec une extrême violence, et, au gré du peuple,

ce n'était pas assez d'avoir suspendu la royauté, il fallait là

détruire. Les pétitions se succédaient sur ce sujet, et, dans

l'attente d'une réponse, la multitude s'agitait au dehors de la salle,

en inondait les avenues, en assiégeait les portes, et deux ou trois

fois elle les attaqua si violemment qu'on les crut enfoncées, et qu'on

craignit pour la famille infortunée dont l'assemblée avait reçu le

dépôt. Henri Larivière, envoyé avec d'autres commissaires pour calmer

le peuple, rentra dans cet instant et s'écria avec force: «Oui,

Messieurs, je le sais, je l'ai vu, je l'assure, la masse du peuple est

décidée à périr mille fois, plutôt que de déshonorer la liberté par

aucun acte d'inhumanité; et à coup sûr il n'est pas une tête ici

présente (et l'on doit m'entendre, ajouta-t-il) qui ne puisse

compter sur la loyauté française.» Ces paroles rassurantes et

courageuses furent applaudies. Vergniaud prit la parole à son tour,

et répondit aux pétitionnaires qui demandaient qu'on changeât la

suspension en déchéance. «Je suis charmé, dit-il, qu'on me fournisse

l'occasion d'expliquer l'intention de l'assemblée en présence des

citoyens. Elle a décrété la suspension du pouvoir exécutif, et a nommé

une convention qui déciderait irrévocablement la grande question de la

déchéance. En cela, elle s'est renfermée dans ses pouvoirs, qui ne

lui permettaient pas de se faire juge elle-même de la royauté, elle

a pourvu au salut de l'État en mettant le pouvoir exécutif dans

l'impossibilité de nuire. Elle a satisfait ainsi à tous les besoins

en demeurant dans la limite de ses attributions.» Ces paroles

produisirent une impression favorable, et les pétitionnaires

eux-mêmes, calmés par elles, se chargèrent d'éclairer et d'apaiser le

peuple.

Il fallait mettre fin à cette séance si longue. Il fut donc ordonné

que les effets enlevés au château seraient déposés à la commune; que

les Suisses et toutes les personnes arrêtées seraient au gardées aux

Feuillans, ou transportées dans diverses maisons de détention; enfin

que la famille royale serait gardée au Luxembourg jusqu'à la réunion

de la convention nationale, mais qu'en attendant les préparatifs

nécessaires pour l'y recevoir, elle logerait dans le local même de

l'assemblée. A une heure du matin, le samedi 11, la famille royale fut

transportée dans le logement qu'on lui destinait, et qui consistait en

quatre cellules des anciens feuillans. Les seigneurs qui n'avaient pas

quitté le roi s'établirent dans la première, le roi dans la seconde,

la reine, sa soeur et ses enfans dans les deux autres. La femme du

concierge servit les princesses, et remplaça le cortége nombreux des

dames qui, la veille encore, se disputaient le soin de leur service.

La séance fut suspendue à trois heures du matin. Le bruit régnait

encore dans Paris. Pour éviter les désordres, on avait illuminé les

environs du château, et la plus grande partie des citoyens étaient

sous les armes.

Tels avaient été cette journée célèbre, et ses résultats immédiats.

Le roi et sa famille étaient prisonniers aux Feuillans, et les trois

ministres disgraciés replacés en fonctions. Danton, caché la veille

dans un club obscur, se trouvait ministre de la justice. Pétion était

consigné chez lui, mais à son nom proclamé avec enthousiasme on

ajoutait celui de _Père du peuple_. Marat, sorti de l'obscure retraite

où Danton l'avait caché pendant l'attaque, et maintenant armé d'un

sabre, se promenait dans Paris à la tête du bataillon Marseillais.

Robespierre, qu'on n'a pas vu figurer pendant ces terribles scènes,

Robespierre haranguait aux Jacobins, et entretenait quelques membres

restés avec lui, de l'usage à faire de la victoire, de la nécessité de

remplacer l'assemblée actuelle, et de mettre Lafayette en accusation.

Dès le lendemain, il fallut songer encore à calmer le peuple soulevé,

et ne cessant de massacrer ceux qu'il prenait pour des aristocrates

fugitifs. L'assemblée reprit sa séance le 11 à sept heures du matin.

La famille royale fut replacée dans la loge du logographe, pour

assister aux décisions qui allaient être prises, et aux scènes qui

allaient se passer dans le corps législatif. Pétion, délivré et

escorté par un peuple nombreux, vint rendre compte de l'état de Paris,

qu'il avait visité, et où il avait tâché de répandre le calme et

l'esprit de paix. Des citoyens s'étaient faits ses gardiens pour

veiller sur ses jours. Pétion fut parfaitement accueilli par

l'assemblée, et repartit aussitôt pour continuer ses exhortations

pacifiques. Les Suisses déposés la veille aux Feuillans étaient

menacés. La multitude demandait leur mort à grands cris, en les

appelant complices du château et assassins du peuple. On parvint à

l'apaiser en annonçant que les Suisses seraient jugés, et qu'une cour

martiale allait être formée pour punir ce qu'on appela depuis _les

conspirateurs du, 10 août_. «Je demande, s'écria le violent Chabot,

qu'ils soient conduits à l'Abbaye pour être jugés... Dans la terre de

l'égalité, la loi doit raser toutes les têtes, même celles qui sont

assises sur le trône.» Déjà les officiers avaient été transportés à

l'Abbaye; les soldats le furent à leur tour. Il en coûta des peines

infinies, et il fallut promettre au peuple de les juger promptement.

Comme on le voit l'idée de se venger de tous les défenseurs de la

royauté, et de punir en eux les dangers qu'on avait courus, s'emparait

déjà des esprits, et bientôt allait faire naître de cruelles

divisions. En suivant les progrès de l'insurrection, on a déjà

remarqué les germes de dissentimens qui commençaient à s'élever dans

le parti populaire. On a déjà vu l'assemblée, composée d'hommes

cultivés et calmes, se trouver en opposition avec les clubs et les

municipalités, où se réunissaient des hommes inférieurs en éducation,

en talens, mais qui, par leur position même, leurs moeurs moins

élevées, leur ambition ascendante, étaient portés à agir et à

précipiter les événemens; on a vu que, la veille du 10 août, Chabot

différa d'avis avec Pétion, qui, d'accord avec la majorité de

l'assemblée, voulait qu'on préférât un décret de déchéance à une

attaque de vive force. Ces hommes, qui avaient conseillé la plus

grande énergie possible, se trouvaient donc le lendemain en présence

de l'assemblée, fiers d'une victoire remportée presque malgré elle, et

lui rappelant, avec les expressions d'un respect équivoque, qu'elle

avait absous Lafayette, et qu'il ne fallait pas qu'elle compromît

encore par sa faiblesse le salut du peuple. Ils remplissaient la

commune, où ils étaient mêlés à des bourgeois ambitieux, à des

agitateurs subalternes, à des clubistes; ils occupaient les Jacobins

et les Cordeliers, et quelques-uns d'entre eux siégeaient sur les

bancs extrêmes du corps législatif. Le capucin Chabot, le plus ardent

de tous, passait tour à tour de la tribune de l'assemblée à celle des

Jacobins, et menaçait toujours des piques et du tocsin.

L'assemblée avait prononcé la suspension, et ces hommes plus exigeans

réclamaient la déchéance; en nommant un gouverneur pour le dauphin,

elle avait supposé la royauté, et eux voulaient la république; elle

pensait en majorité qu'on devait se défendre activement contre

l'étranger, mais faire grâce aux vaincus; eux soutenaient au contraire

qu'il fallait non-seulement résister à l'étranger, mais encore sévir

contre ceux qui, retranchés dans le château, avaient voulu massacrer

le peuple et amener les Prussiens à Paris. S'élevant dans leur ardeur

aux idées les plus extrêmes, ils soutenaient que les corps électoraux

n'étaient pas nécessaires pour former la nouvelle assemblée, mais que

tous les citoyens devaient être jugés aptes à voter. Déjà même un

jacobin proposait de donner des droits politiques aux femmes. Ils

disaient hautement enfin qu'il fallait que le peuple se présentât en

armes pour manifester ses volontés au corps législatif. Marat excitait

ce débordement des esprits, et provoquait à la vengeance, parce qu'il

pensait, dans son affreux système, qu'il convenait de purger la

France. Robespierre, moins par système d'épuration, moins par

disposition sanguinaire, que par envie contre l'assemblée, élevait

contre elle les reproches de faiblesse et de royalisme. Prôné par les

Jacobins, proposé avant le 10 août comme le dictateur nécessaire, il

était proclamé aujourd'hui comme le défenseur le plus éloquent et le

plus incorruptible des droits du peuple. Danton, ne songeant ni à se

faire louer, ni à se faire écouter, et n'ayant jamais aspiré à

la dictature, avait néanmoins décidé le 10 août par son audace.

Maintenant encore, négligeant l'étalage, il ne songeait qu'à s'emparer

du conseil exécutif, dont il était membre, en dominant ou entraînant

ses collègues. Incapable de haine ou d'envie, il ne nourrissait

aucun mauvais sentiment contre ces députés dont l'éclat offusquait

Robespierre; mais il les négligeait comme inactifs, et leur préférait

ces hommes énergiques des classes inférieures, sur lesquels il

comptait davantage, pour maintenir et achever la révolution.

Ces divisions n'étaient pas soupçonnées au dehors de Paris; tout ce

que le public de la France avait pu voir, c'était la résistance de

l'assemblée à des voeux trop ardens, et l'absolution de Lafayette

prononcée malgré la commune et les Jacobins. Mais on imputait tout

à la majorité, royaliste et feuillantine, on admirait toujours les

girondins, on estimait également Brissot et Robespierre, on adorait

surtout Pétion comme le maire si maltraité par la cour; et on ne

s'informait pas si Pétion paraissait si modéré à Chabot, s'il blessait

l'orgueil de Robespierre, s'il était traité comme un honnête homme

inutile par Danton, et comme un conspirateur sujet à l'épuration par

Marat. Pétion était donc encore entouré des respects de la multitude;

mais, comme Bailly après le 14 juillet, il allait bientôt devenir

importun et odieux, en désapprouvant des débordemens qu'il ne pouvait

plus empêcher.

La principale coalition des nouveaux révolutionnaires s'était formée

aux Jacobins et à la commune. Tous les projets se proposaient, se

discutaient aux Jacobins; et les mêmes hommes venaient ensuite

exécuter à l'Hôtel-de-Ville, au moyen de leurs pouvoirs municipaux, ce

qu'ils n'avaient pu que projeter dans leur club. Le conseil général

de la commune composait à lui seul une espèce d'assemblée, aussi

nombreuse que le corps législatif, ayant ses tribunes, son bureau,

ses applaudissemens bien plus bruyans, et une force de fait bien plus

considérable. Le maire en était le président, le procureur-syndic

l'orateur officiel, chargé de faire toutes les réquisitions

nécessaires. Pétion ne s'y présentait déjà plus, et se bornait au soin

des subsistances. Le procureur Manuel, se laissant porter plus loin

par le flot révolutionnaire, y faisait tous les jours entendre sa

voix. Mais l'homme qui dominait le plus cette assemblée, c'était

Robespierre. Resté à l'écart pendant les trois premiers jours qui

suivirent le 10 août, il s'y était rendu après que l'insurrection eut

été consommée, et se présentant au bureau pour y faire vérifier ses

pouvoirs, il avait semblé en prendre possession plutôt que venir y

soumettre ses titres. Son orgueil, loin de déplaire, n'avait fait

qu'augmenter les respects dont on l'entourait. Sa réputation de

talens, d'incorruptibilité et de constance, en faisait un personnage

grave et respectable, que ces bourgeois rassemblés étaient fiers de

posséder au milieu d'eux. En attendant la réunion de la Convention

dont il ne doutait pas de faire partie, il venait exercer là un

pouvoir plus réel que le pouvoir d'opinion dont il jouissait aux

Jacobins.

Le premier soin de la commune fut de s'emparer de la police; car, en

temps de guerre civile, arrêter, poursuivre ses ennemis, est le plus

important et le plus envié des pouvoirs. Les juges de paix, chargés de

l'exercer en partie, avaient indisposé l'opinion par leurs

poursuites contre les agitateurs populaires, et se trouvaient ainsi,

volontairement ou non, en hostilité avec les patriotes. On se

souvenait surtout de celui qui, dans l'affaire de Bertrand de

Molleville et du journaliste Carra, avait osé faire citer deux

députés. Les juges de paix furent donc destitués, et on transporta aux

autorités municipales toutes leurs attributions relatives à la police.

D'accord ici avec la commune de Paris, l'assemblée décréta que la

police, dite de _sûreté générale_, serait attribuée aux départemens,

districts et municipalités. Elle consistait à rechercher tous les

délits menaçant la _sûreté intérieure et extérieure de l'Etat_, à

faire le recensement des citoyens suspects par leur opinion ou leur

conduite, à les arrêter provisoirement, à les disperser même et à

les désarmer, s'il était nécessaire. C'étaient les conseils des

municipalités qui remplissaient eux-mêmes ce ministère, et la masse

entière des citoyens se trouvait ainsi appelée à observer, à dénoncer

et à poursuivre le parti ennemi. On conçoit combien devait être

active, mais rigoureuse et arbitraire, cette police démocratiquement

exercée. Le conseil entier recevait la dénonciation, et un comité de

_surveillance_ l'examinait, et faisait exécuter l'arrestation.

Les gardes nationales étaient en réquisition permanente, et les

municipalités de toutes les villes au-dessus de vingt mille ames

pouvaient ajouter des réglemens particuliers à cette loi de _sûreté

générale_. Certes, l'assemblée législative ne croyait pas préparer

ainsi les sanglantes exécutions qui eurent lieu plus tard; mais,

entourée d'ennemis au dedans et au dehors, elle appelait tous les

citoyens à les surveiller, comme elle les avait tous appelés à

administrer et à combattre.

La commune de Paris s'empressa d'user de ces pouvoirs nouveaux, et fit

de nombreuses arrestations. C'étaient les vainqueurs, irrités encore

des dangers de la veille, et des dangers plus grands du lendemain, qui

s'emparaient de leurs ennemis abattus maintenant, mais pouvant bientôt

se relever avec le secours des étrangers. Le comité de surveillance de

la commune de Paris fut composé des hommes les plus violens. Marat,

qui, dans la révolution, s'était si audacieusement attaqué aux

personnes, fut le chef de ce comité; et de tous les hommes, c'était le

plus redoutable dans de pareilles fonctions.

Outre ce comité principal, la commune de Paris en institua un

particulier dans chaque section. Elle décida que les passe-ports ne

seraient délivrés que sur la délibération des assemblées des sections;

que les voyageurs seraient accompagnés, soit à la municipalité, soit

aux portes de Paris, par deux témoins qui attesteraient l'identité

de la personne qui avait demandé le passe-port, avec celle qui

s'en servait pour partir. Elle tâchait ainsi, par tous les moyens,

d'empêcher l'évasion des suspects sous des noms supposés. Elle ordonna

ensuite qu'il fût fait un tableau des ennemis de la révolution, et

invita les citoyens, par une proclamation, à dénoncer les coupables du

10 août. Elle fit arrêter les écrivains qui avaient soutenu la cause

royaliste, et donna leurs presses aux écrivains patriotes. Marat

se fit restituer triomphalement quatre presses qui, disait-il, lui

avaient été enlevées par les ordres du _traître Lafayette_. Des

commissaires allèrent dans les prisons délivrer les détenus enfermés

pour cris et propos contre la cour. Toujours prompte enfin à s'ingérer

partout, la commune, à l'exemple de l'assemblée, envoya des députés

pour éclairer et ramener l'armée de Lafayette, qui donnait des

inquiétudes.

La commune fut chargée en outre d'une dernière mission non moins

importante, celle de garder la famille royale. L'assemblée avait

d'abord ordonné sa translation au Luxembourg, et sur l'observation

que ce palais était difficile à garder, on se décida pour l'hôtel du

ministère de la justice. Mais la commune, qui avait déjà la police de

la capitale, et qui se croyait particulièrement chargée de la garde du

roi, proposa le Temple, et déclara ne pouvoir répondre de ce dépôt que

dans la tour de cette ancienne abbaye. L'assemblée y consentit, et

confia les augustes prisonniers au maire et au commandant général

Santerre, sous leur responsabilité personnelle[1]. Douze commissaires

du conseil général devaient, sans interruption, veiller au Temple. Des

travaux extérieurs en avaient fait une espèce de place d'armes. Des

détachemens nombreux de la garde nationale en formaient tour à tour

la garnison, et on ne pouvait y pénétrer que sur une permission de la

municipalité. L'assemblée décréta aussi que cinq cent mille francs

seraient pris au trésor pour fournir à l'entretien de la famille

royale, jusqu'à la prochaine réunion de la Convention nationale.

Les fonctions de la commune étaient, comme on le voit, très étendues.

Placée au centre de l'État, là où s'exercent les grands pouvoirs, et

portée par son énergie à exécuter elle-même tout ce qui lui semblait

fait trop mollement par les hautes autorités, elle était conduite à

empiéter sans cesse. L'assemblée, reconnaissant la nécessité de la

contenir dans certaines limites, décréta la réélection d'un nouveau

conseil de département, pour remplacer celui qui fut dissous le

jour de l'insurrection. La commune, se voyant menacée du joug d'une

autorité supérieure, qui probablement gênerait son essor, comme avait

fait l'ancien département, s'irrita de ce décret, et ordonna aux

sections de surseoir à l'élection déjà commencée. Le procureur-syndic

Manuel fut aussitôt dépêché de l'Hôtel-de-Ville aux Feuillans pour

présenter les réclamations de la municipalité. «Les délégués des

citoyens de Paris, dit-il, ont besoin de pouvoirs sans limites; une

nouvelle autorité placée entre eux et vous ne fera que jeter des

germes de divisions. Il faudra que le peuple, pour se délivrer de

cette puissance destructive de sa souveraineté, s'arme encore une fois

de sa vengeance.»

Tel était le langage menaçant que déjà on osait faire entendre à

l'assemblée. Celle-ci accorda ce qu'on lui demandait; et, soit qu'elle

crût impossible ou imprudent de résister, soit qu'elle regardât comme

dangereux d'entraver dans le moment l'énergie de la commune, elle

décida que le nouveau conseil n'aurait aucune autorité sur la

municipalité, et ne serait qu'une simple commission de finances,

chargée du soin des contributions publiques dans le département de

la Seine. Une autre question plus grave préoccupait les esprits, et

devait faire ressortir bien plus fortement la différence de sentiment

qui existait entre la commune et l'assemblée. On réclamait à grands

cris la punition de ceux qui avaient tiré sur le peuple, et qui

étaient prêts à se montrer dès que l'ennemi approcherait. On les

appelait alternativement _les conspirateurs du 10 août_, ou les

_traîtres_. La commission martiale, instituée dès le 11 pour juger les

Suisses, ne semblait pas suffisante, parce que ses pouvoirs étaient

bornés à la poursuite de ces militaires. Le tribunal criminel de la

Seine paraissait soumis à des formalités trop lentes, et d'ailleurs

on suspectait toutes les autorités antérieures à la journée du 10. La

commune demanda donc, le 13, l'érection d'un tribunal spécial pour

juger _les crimes du 10 août_, et qui eût assez de latitude pour

atteindre tout ce qu'on appelait les _traîtres_. L'assemblée renvoya

la pétition à sa commission extraordinaire, chargée depuis le mois de

juillet de proposer les moyens de salut.

Le 14, une nouvelle députation de la commune arrive au corps

législatif, pour demander le décret relatif au tribunal

extraordinaire, déclarant que, s'il n'est pas encore rendu, elle est

chargée de l'attendre. Le député Gaston adresse à cette députation

quelques observations sévères, et elle se retire. L'assemblée persiste

à refuser la création d'un tribunal extraordinaire, et se borne à

attribuer aux tribunaux établis _la connaissance des crimes du 10

août_.

A cette nouvelle, une rumeur violente se répand dans Paris. La section

des Quinze-Vingts se présente au conseil général de la commune, et

annonce que le tocsin sera sonné au faubourg Saint-Antoine, si le

décret demandé n'est pas rendu sur-le-champ. Le conseil général envoie

alors une nouvelle députation, à la tête de laquelle est Robespierre.

Celui-ci prend la parole au nom de la municipalité, et fait aux

députés les remontrances les plus insolentes. «La tranquillité du

peuple, leur dit-il, tient à la punition des coupables; et cependant

vous n'avez rien fait pour les atteindre. Votre décret est

insuffisant. Il n'explique point la nature et l'étendue des crimes à

punir, car il ne parle que des _crimes du 10 août_, et les crimes des

ennemis de la révolution s'étendent bien au-delà du 10 août et de

Paris. Avec une expression pareille, le traître Lafayette échapperait

aux coups de la loi! Quant à la forme du tribunal, le peuple ne peut

pas tolérer davantage celle que vous lui avez conservée. Le double

degré de juridiction cause des délais interminables; et d'ailleurs

toutes les anciennes autorités sont suspectes; il en faut de

nouvelles; il faut que le tribunal demandé soit composé par des

députés pris dans les sections, et qu'il ait la faculté de juger les

coupables souverainement et en dernier ressort.»

Cette pétition impérieuse parut plus dure encore par le ton de

Robespierre. L'assemblée répondit au peuple de Paris par une adresse

dans laquelle elle repoussa tout projet de commission extraordinaire

et de chambre ardente, comme indigne de la liberté, et comme propre

seulement au despotisme.

Ces raisonnables observations ne produisirent aucun effet;

l'irritation n'en devint que plus grande. On ne parla dans tout Paris

que du tocsin, et dès le lendemain un représentant de la commune,

se présentant à la barre, dit à l'assemblée: «Comme citoyen, comme

magistrat du peuple, je viens vous annoncer que ce soir à minuit le

tocsin sonnera, et la générale battra. Le peuple est las de n'être

point vengé. Craignez qu'il ne se fasse justice lui-même. Je demande,

ajouta l'audacieux pétitionnaire, que sans désemparer vous décrétiez

qu'il sera nommé un citoyen par chaque section pour former un tribunal

criminel.»

Cette menaçante apostrophe souleva l'assemblée, et particulièrement

les députés Choudieu et Thuriot, qui réprimandèrent vivement l'envoyé

de la commune. Cependant la discussion s'engagea, et la proposition de

la commune, fortement appuyée par les membres ardens de l'assemblée,

fut enfin convertie en décret. Un corps électoral dut se réunir pour

élire les membres d'un tribunal extraordinaire, destiné à juger

les crimes commis dans la journée du 10 août, _et autres crimes y

relatifs, circonstances et dépendances_. Ce tribunal, divisé en deux

sections, devait juger en dernier ressort et sans appel. Tel fut le

premier essai du tribunal révolutionnaire, et la première accélération

donnée par la vengeance aux formes de la justice. Ce tribunal fut

appelé tribunal du 17 août.

On ignorait encore l'effet produit aux armées par la dernière

révolution, et la manière dont avaient été accueillis les décrets du

10. C'était là le point le plus important, et duquel dépendait le sort

de la révolution nouvelle. La frontière était toujours partagée en

trois corps d'armée, celui du nord, du centre et du midi. Luckner

commandait au nord, Lafayette au centre, et Montesquiou au midi.

Depuis les malheureuses affaires de Mons et de Tournay, Luckner,

pressé par Dumouriez, avait encore essayé l'offensive sur les

Pays-Bas; mais il s'était retiré, et, en évacuant Courtray, il avait

brûlé les faubourgs, ce qui était devenu un grave motif d'accusation

contre le ministère à la veille de la déchéance. Depuis, les armées

étaient demeurées dans la plus complète inaction; vivant dans des

camps retranchés, et se bornant à de légères escarmouches. Dumouriez,

en quittant le ministère, s'était rendu comme lieutenant-général

auprès de Luckner, et avait été mal accueilli à l'armée, où dominait

l'esprit du parti Lafayette; Luckner, tout à fait soumis dans le

moment à cette influence, relégua Dumouriez dans l'un de ces camps,

celui de Maulde, et l'y laissa, avec un petit nombre de troupes,

s'occuper à des retranchemens et à des escarmouches.

Lafayette, voulant, à cause des dangers du roi, se rapprocher de

Paris, désirait prendre le commandement du nord. Cependant il ne

voulait point quitter ses troupes, dont il était très aimé, et il

convint avec Luckner de changer de position, chacun avec sa division,

et de décamper tous les deux, l'un pour se porter au nord, l'autre au

centre. Ce déplacement des armées, en présence de l'ennemi, aurait

pu avoir des dangers, si très heureusement la guerre n'eût été

complètement inactive. Luckner s'était donc rendu à Metz, et Lafayette

à Sedan. Pendant ce mouvement croisé, Dumouriez, chargé de suivre

avec son petit corps l'armée de Luckner, à laquelle il appartenait,

s'arrêta tout à coup en présence de l'ennemi, qui avait fait menace

de l'attaquer; et il fut obligé de demeurer dans son camp, sous peine

d'ouvrir l'entrée de la Flandre au duc de Saxe-Teschen. Il réunit les

autres généraux qui occupaient auprès de lui des camps séparés; il

s'entendit avec Dillon, qui arrivait avec une portion de l'armée de

Lafayette, et provoqua un conseil de guerre à Valenciennes, pour

justifier, parla nécessité, sa désobéissance à Luckner. Pendant ce

temps, Luckner était arrivé à Metz, Lafayette à Sedan; et sans les

événemens du 10 août, Dumouriez allait peut-être subir une arrestation

et un jugement militaire, pour son refus de marcher en avant.

Telle était la situation des armées, lorsque la nouvelle du

renversement du trône y fut connue. Le premier soin de l'assemblée

législative fut d'y envoyer, comme on l'a vu, trois commissaires, pour

porter ses décrets et faire prêter le nouveau serment aux troupes.

Les trois, commissaires, arrivés à Sedan, furent reçus par la

municipalité, qui tenait de Lafayette l'ordre de les faire arrêter. Le

maire les interrogea sur la scène du 10 août, exigea le récit de

tous les événemens, et déclara, d'après les secrètes instructions de

Lafayette, qu'évidemment l'assemblée législative n'était plus libre

lorsqu'elle avait prononcé la suspension du roi; que ses commissaires

n'étaient que les envoyés d'une troupe factieuse, et qu'ils allaient

être enfermés au nom de la constitution. Ils furent en effet

emprisonnés; et Lafayette, pour mettre à couvert les exécuteurs de cet

ordre, le prit sous sa propre responsabilité. Immédiatement après, il

fit renouveler dans son armée le serment de fidélité à la loi et au

roi, et ordonna qu'il fût répété dans tous les corps soumis à son

commandement. II comptait sur soixante-quinze départemens, qui avaient

adhéré à sa lettre du 16 juin, et il se proposait de tenter un

mouvement contraire à celui du 10 août. Dillon, qui était à

Valenciennes sous les ordres de Lafayette, et qui avait un

commandement supérieur à Dumouriez obéit à son général en chef, fit

prêter le serment de fidélité à la loi et au roi, et enjoignit à

Dumouriez d'en faire de même dans son camp de Maulde. Dumouriez,

jugeant mieux l'avenir, et d'ailleurs irrité contre les feuillans,

sous l'empire desquels ils se trouvait, saisit cette occasion de leur

résister et de gagner la faveur du gouvernement nouveau, en refusant

le serment pour lui et pour ses troupes.

Le 17, le jour même où le nouveau tribunal criminel fut si

tumultueusement établi, on apprit par une lettre que les commissaires

envoyés à l'armée de Lafayette avaient été arrêtés par ses ordres, et

que l'autorité législative était méconnue. Cette nouvelle répandit

encore plus d'irritation que d'alarme; les cris contre Lafayette

retentirent avec plus de force que jamais. On demanda son accusation,

et on reprocha à l'assemblée de ne pas l'avoir prononcée plus tôt.

Sur-le-champ un décret fut rendu contre le département des Ardennes;

de nouveaux commissaires furent dépêchés avec les mêmes pouvoirs

que les précédens, et avec la commission de faire élargir les trois

prisonniers. On envoya aussi d'autres commissaires à l'armée de

Dillon. Le 19 au matin, l'assemblée déclara Lafayette traître à la

patrie, et lança contre lui un décret d'accusation.

La circonstance était grave, et si cette résistance n'était pas

vaincue, la nouvelle révolution se trouvait avortée. La France,

partagée entre les républicains de l'intérieur et les constitutionnels

de l'armée, demeurait divisée en présence de l'ennemi, également

exposée à l'invasion et à une réaction terrible. Lafayette devait

détester, dans la révolution du 10 août, l'abolition de la

constitution de 91, l'accomplissement de toutes les prophéties

aristocratiques, et la justification de tous les reproches que la cour

adressait à la liberté. Il ne devait voir, dans cette victoire de la

démocratie, qu'une anarchie sanglante et une confusion interminable.

Pour nous, cette confusion a eu un terme, et le sol au moins a été

défendu contre l'étranger; pour Lafayette, l'avenir était effrayant

et inconnu; la défense du sol était peu praticable au milieu des

convulsions politiques, et il devait éprouver le désir de résister à

ce chaos, en s'armant contre les deux ennemis extérieur et intérieur.

Mais sa position était difficile, et il n'eût été donné à aucun homme

de la surmonter. Son armée lui était dévouée, mais les armées n'ont

point de volonté personnelle, et ne peuvent avoir que celle qui leur

est communiquée par l'autorité supérieure. Quand une révolution éclate

avec la violence de 89, alors, entraînées aveuglément, elles manquent

à l'ancienne autorité, parce que la nouvelle impulsion est la plus

forte; mais il n'en était pas de même ici. Proscrit, frappé d'un

décret, Lafayette ne pouvait, avec sa seule popularité militaire,

soulever ses troupes contre l'autorité de l'intérieur, ni, avec son

impulsion personnelle, combattre l'impulsion révolutionnaire de Paris.

Placé entre deux ennemis, et incertain sur ses devoirs, il ne pouvait

qu'hésiter. L'assemblée, au contraire, n'hésitant pas, envoya décrets

sur décrets, et les appuyant par des commissaires énergiques, dut

l'emporter sur l'hésitation du général et décider l'armée. En effet,

les troupes de Lafayette s'ébranlèrent successivement, et parurent

l'abandonner. Les autorités civiles, intimidées, cédèrent aux

nouveaux commissaires. L'exemple de Dumouriez, qui se déclara pour

la révolution du 10 août, acheva de tout entraîner, et le général

opposant demeura seul avec son état-major, composé d'officiers

feuillans ou constitutionnels.

Bouillé, dont l'énergie n'était pas douteuse, Dumouriez, dont les

grands talens ne sauraient être contestés, ne purent pas non plus agir

autrement à des époques différentes, et se virent obligés de prendre

la fuite. Lafayette ne devait pas être plus heureux. Écrivant aux

diverses autorités civiles qui l'avaient secondé dans sa résistance,

il prit sur lui la responsabilité des ordres donnés contre les

commissaires de l'assemblée, et quitta son camp le 20 août, avec

quelques officiers, ses amis et ses compagnons d'armes et d'opinion.

Bureau de Puzy, Latour-Maubourg, Lameth, l'accompagnaient. Ils

abandonnèrent le camp, n'emportant avec eux qu'un mois de leur Solde,

et suivis de quelques domestiques. Lafayette laissa tout en ordre

dans son armée et eut soin de faire les dispositions nécessaires pour

résister à l'ennemi, en cas d'attaque. Il renvoya quelques cavaliers

qui l'escortaient, pour ne pas enlever à la France un seul de ses

défenseurs, et le 21, il prit avec ses amis le chemin des Pays-Bas.

Arrivés aux avant-postes autrichiens, après une route qui avait épuisé

leurs chevaux, ces premiers émigrés de la liberté furent arrêtés,

contre le droit des gens, et traités comme prisonniers de guerre. La

joie fut grande quand le nom de Lafayette retentit dans le camp des

coalisés, et qu'on le sut captif de la ligue aristocratique. Torturer

l'un des premiers amis de la révolution, et pouvoir imputer à la

révolution elle-même la persécution de ses premiers auteurs, voir se

vérifier tous les excès qu'on avait prédits, c'était plus qu'il ne

fallait pour répandre une satisfaction universelle dans l'aristocratie

européenne.

Lafayette réclama, pour lui et pour ses amis, la liberté qui leur

était due; mais ce fut en vain. On la lui offrît au prix d'une

rétractation, non pas de toutes ses opinions, mais d'une seule, celle

qui était relative à l'abolition de la noblesse. Il refusa, menaçant

même, si on interprétait faussement ses paroles, de donner un démenti

devant un officier public. Il accepta donc les fers pour prix de sa

constance, et alors qu'il croyait la liberté perdue en Europe et en

France, il n'éprouva aucun désordre d'esprit; et ne cessa pas de la

regarder comme le plus précieux des biens. Il la professa encore, et

devant les oppresseurs qui le tenaient dans les cachots, et devant ses

anciens amis qui étaient demeurés en France. «Aimez, écrivait-il à

ces derniers, aimez toujours la liberté, malgré ses orages, et servez

votre pays.» Que l'on compare cette défection à celle de Bouillé,

sortant de son pays pour y rentrer avec les souverains ennemis; à

celle de Dumouriez, se brouillant, non par conviction, mais par

humeur, avec la Convention qu'il avait servie, et on rendra justice à

l'homme qui n'abandonne la France que lorsque la vérité à laquelle

il croit en est proscrite, et qui ne va point ni la maudire, ni

la désavouer dans les armées ennemies, mais qui la professe et la

soutient encore dans les cachots!

Cependant ne blâmons pas trop Dumouriez, dont ou va bientôt apprécier

les mémorables services. Cet homme flexible et habile avait

parfaitement deviné la puissance naissante. Après s'être rendu presque

indépendant par son refus d'obéir à Luckner et de quitter le camp

de Maulde, après avoir refusé le serment ordonné par Dillon, il fut

aussitôt récompensé de son dévouement par le commandement en chef des

armées du nord et du centre. Dillon, brave, impétueux, mais aveugle,

fut d'abord destitué pour avoir obéi à Lafayette; mais il fut

réintégré dans son commandement par le crédit de Damouriez, qui,

voulant arriver à son but, et blesser, en y marchant, le moins

d'hommes possible, s'empressa de l'appuyer auprès des commissaires de

l'assemblée. Dumouriez se trouvait donc général en chef de toute la

frontière, depuis Metz jusqu'à Dunkerque. Luckner était à Metz avec

son armée autrefois du nord. Inspiré d'abord par Lafayette, il avait

paru résister au 10 août; mais, cédant bientôt à son armée et aux

commissaires de l'assemblée, il adhéra aux décrets, et, après

avoir pleuré encore, obéit à la nouvelle impulsion qui lui était

communiquée.

Le 10 août et l'avancement de la saison étaient des motifs pour

décider la coalition à pousser enfin la guerre avec activité. Les

dispositions des puissances n'étaient point changées à l'égard de

la France. L'Angleterre, la Hollande, le Danemarck et la Suisse,

promettaient toujours une stricte neutralité. La Suède, depuis la

mort de Gustave, y revenait sincèrement; les principautés

italiennes étaient fort malveillantes pour nous, mais heureusement

très-impuissantes. L'Espagne ne se prononçait pas encore, et demeurait

livrée à des intrigues contraires. Restaient pour ennemis prononcés la

Russie et les deux principales cours d'Allemagne. Mais la Russie s'en

tenait encore à de mauvais procédés, et se bornait à renvoyer notre

ambassadeur. La Prusse et l'Autriche portaient seules leurs armes sur

nos frontières. Parmi les états allemands, il n'y avait que les trois

électeurs ecclésiastiques, et les landgraves des deux Hesse, qui

eussent pris une part active à la coalition: les autres attendaient

d'y être contraints. Dans cet état de choses, cent trente-huit mille

hommes parfaitement organisés et disciplinés menaçaient la France, qui

ne pouvait en opposer tout au plus que cent vingt mille, disséminés

sur une frontière immense, ne formant sur aucun point une masse

suffisante, privés de leurs officiers, n'ayant aucune confiance en

eux-mêmes ni dans leurs chefs, et jusque-là toujours battus dans la

guerre de postes qu'ils avaient soutenue. Le projet de la coalition

était d'envahir hardiment la France en pénétrant par les Ardennes, et

en se portant par Châlons sur Paris. Les deux souverains de Prusse

et d'Autriche s'étaient rendus en personne à Mayence. Soixante

mille Prussiens, héritiers des traditions de la gloire de Frédéric,

s'avançaient en une seule colonne sur notre centre; ils marchaient

par Luxembourg sur Longwy. Vingt mille Autrichiens, commandés par le

général Clerfayt, les soutenaient à droite en occupant Stenay. Seize

mille Autrichiens, sous les ordres du prince de Hohenlohe-Kirchberg,

et dix mille Hessois, flanquaient la gauche des Prussiens. Le duc de

Saxe-Teschen occupait les Pays-Bas, et en menaçait les places fortes.

Le prince de Condé, avec six mille émigrés français, s'était porté

vers Philipsbourg. Plusieurs autres corps d'émigrés étaient répandus

dans les diverses armées prussiennes et autrichiennes. Les cours

étrangères, qui ne voulaient pas en réunissant les émigrés leur

laisser acquérir trop d'influence, avaient d'abord eu le projet de

les fondre dans les régimens allemands, et consentirent ensuite à les

laisser exister en corps distincts, mais répartis entre les armées

coalisées. Ces corps étaient pleins d'officiers qui s'étaient résignés

à devenir soldats; ils formaient une cavalerie brillante, mais plus

propre à déployer une grande valeur en un jour périlleux, qu'à

soutenir une longue campagne.

Les armées françaises étaient disposées de la manière la plus

malheureuse pour résister à une telle masse de forces. Trois généraux,

Beurnonville, Moreton et Duval, réunissaient trente mille hommes en

trois camps séparés, à Maulde, Maubeuge et Lille. C'étaient là toutes

les ressources françaises sur la frontière du nord et des Pays-Bas.

L'armée de Lafayette, désorganisée par le départ de sont général, et

livrée à la plus grande incertitude de sentimens, campait à Sedan,

forte de vingt-trois mille hommes. Dumouriez allait en prendre le

commandement. L'armée de Luckner, composée de vingt mille soldats,

occupait Metz, et venait, comme toutes les autres, de recevoir un

nouveau général, c'était Kellermann. L'assemblée, mécontente de

Luckner, n'avait cependant pas voulu le destituer; et, en donnant

son commandement à Kellermann, elle lui avait, sous le titre de

généralissisme, conservé; le soin d'organiser la nouvelle armée

de réserve, et la mission purement honorifique de conseiller les

généraux. Restaient Custine, qui, avec quinze mille hommes occupait

Landau; et enfin Biron, qui, placé dans l'Alsace avec trente mille

hommes, était trop éloigné du principal théâtre de la guerre pour

influer sur le sort de la campagne.

Les deux seuls rassemblemens placés sur la rencontre de la grande

armée des coalisés, étaient les vingt-trois mille hommes délaissés par

Lafayette, et les vingt mille de Kellermann, rangés autour de Metz.

Si la grande armée d'invasion, mesurant ses mouvemens à son but, eût

marché rapidement sur Sedan, tandis que les troupes de Lafayette,

privées de général, livrées au désordre, et n'ayant pas encore été

saisies par Dumouriez, étaient sans ensemble et sans direction, le

principal corps défensif eût été enlevé, les Ardennes auraient été

ouvertes, et les autres généraux se seraient vus obligés de e replier

rapidement pour se réunir derrière la Marne. Peut-être n'auraient-ils

pas eu le temps de venir de Lille et de Metz à Châlons et à Reims;

alors, Paris se trouvant découvert, il ne serait resté au nouveau

gouvernement que l'absurde projet d'un camp sous Paris, ou la fuite

au-delà de la Loire.

Mais si la France se défendait avec tout le désordre d'une révolution,

les puissances étrangères attaquaient avec toute l'incertitude et la

divergence de vues d'une coalition. Le roi de Prusse, enivré de

l'idée d'une conquête facile, flatté, trompé par les émigrés, qui

lui présentaient l'invasion comme une simple _promenade militaire_,

voulait l'expédition la plus hardie. Mais il y avait encore trop

de prudence à ses côtés, dans le duc de Brunswick, pour que sa

présomption eût au moins l'effet heureux de l'audace et de la

promptitude. Le duc de Brunswick, qui voyait la saison très avancée,

le pays tout autrement disposé que ne le disaient les émigrés, qui

d'ailleurs jugeait de l'énergie révolutionnaire par l'insurrection

du 10 août, pensait qu'il valait mieux s'assurer une solide base

d'opérations sur la Moselle, en faisant les sièges de Metz et de

Thionville, et remettre à la saison prochaine le renouvellement des

hostilités, avec l'avantage des conquêtes précédentes. Cette lutte

entre la précipitation du souverain et la prudence du général, la

lenteur des Autrichiens, qui n'envoyaient sous les ordres du prince de

Hohenlohe que dix-huit mille hommes au lieu de cinquante, empêchèrent

tout mouvement décisif. Cependant l'armée prussienne continua de

marcher vers le centre, et se trouva le 20 devant Longwy, l'une des

places fortes les plus avancées de cette frontière.

Dumouriez, qui avait toujours cru qu'une invasion dans les Pays-Bas

y ferait éclater une révolution, et que cette invasion sauverait la

France des attaques de l'Allemagne, avait tout préparé pour se porter

en avant, le jour même où il reçut sa commission de général en chef

des deux armées. Déjà il allait prendre l'offensive contre le prince

de Saxe-Teschen, lorsque Westermann, si actif au 10 août, et envoyé

comme commissaire à l'armée de Lafayette, vint lui apprendre ce qui

se passait sur le théâtre de la grande invasion. Le 22 Longwy avait

ouvert ses portes aux Prussiens, après un bombardement de quelques

heures. Le désordre de la garnison et la faiblesse du commandant en

étaient la cause. Fiers de cette conquête et de la prise de Lafayette,

les Prussiens penchaient plus que jamais pour le projet d'une prompte

offensive. L'armée de Lafayette était perdue si le nouveau général ne

venait la rassurer par sa présence, et en diriger les mouvemens d'une

manière utile.

Dumouriez abandonna donc son projet favori, et, le 25 ou le 26, se

rendit à Sedan où sa présence n'inspira d'abord parmi les, troupes

que la haine et les reproches. Il était l'ennemi de Lafayette

qu'on chérissait encore. On lui attribuait d'ailleurs cette guerre

malheureuse, parce que c'est sous son ministère qu'elle avait été

déclarée; enfin il était considéré; comme un homme de plume, et point

du tout comme un homme de guerre. Ces propos circulaient partout dans

le camp, et arrivaient souvent jusqu'à l'oreille du général. Dumouriez

ne se déconcerta pas. Il commença par rassurer les troupes, en

affectant une contenance ferme et tranquille, et bientôt il leur fit

sentir l'influence d'un commandement plus vigoureux. Cependant la

situation de vingt-trois mille hommes désorganisés, en présence

de quatre-vingt mille parfaitement disciplinés, était tout à fait

désespérante. Les Prussiens, après avoir pris Longwy, avaient bloqué

Thionville, et s'avançaient sur Verdun, qui était beaucoup moins

capable de résister que la place de Longwy.

Les généraux, rassemblés par Dumouriez, pensaient tous qu'il ne

fallait pas attendre les Prussiens à Sedan; mais se retirer rapidement

derrière la Marne, s'y retrancher le mieux possible, pour y attendre

la jonction des autres armées, et pour couvrir ainsi la capitale, qui

n'était séparée de l'ennemi que par quarante lieues. Ils pensaient

tous que, si on s'exposait à être battu en voulant résister à

l'invasion, la déroute serait complète, que l'armée démoralisée ne

s'arrêterait plus depuis Sedan, jusqu'à Paris, et que les Prussiens

y marcheraient directement et à pas de vainqueurs. Telle était notre

situation militaire, et l'opinion qu'en avaient nos généraux.

L'opinion qu'on s'en formait à Paris n'était pas meilleure, et

l'irritation croissait avec le danger. Cependant cette immense

capitale, qui n'avait jamais vu l'ennemi dans son sein, et qui se

faisait de sa propre puissance une idée proportionnée à son étendue et

à sa population, se figurait difficilement qu'on pût pénétrer dans

ses murs; elle redoutait beaucoup moins le péril militaire qu'elle

n'apercevait pas, et qui était encore loin d'elle, que le péril d'une

réaction de la part des royalistes momentanément abattus. Tandis qu'à

la frontière les généraux ne voyaient que les Prussiens, à l'intérieur

on ne voyait que les aristocrates, conspirant sourdement pour détruire

la liberté.

On se disait que le roi était prisonnier, mais que son parti n'en

existait pas moins, et qu'il conspirait, comme avant le 10 août, pour

ouvrir Paris à l'étranger. On se figurait toutes les grandes maisons

de la capitale remplies de rassemblemens armés, prêts à en sortir au

premier signal, à délivrer Louis XVI, à s'emparer de l'autorité, et

à livrer la France sans défense au fer des émigrés et des coalisés.

Cette correspondance entre l'ennemi _intérieur_ et l'ennemi

_extérieur_ occupait tous les esprits. _Il faut_, se disait-on,

_se délivrer des traîtres_, et déjà se formait l'épouvantable idée

d'immoler les vaincus, idée qui chez le grand nombre n'était qu'un

mouvement d'imagination, et qui chez quelques hommes, ou plus

sanguinaires, ou plus ardens, ou plus à portée d'agir, pouvait se

changer en un projet réel et médité.

On a déjà vu qu'il avait été question de venger le peuple des coups

reçus dans la journée du 10, et qu'il s'était élevé entre

l'assemblée et la commune une violente querelle au sujet du tribunal

extraordinaire. Ce tribunal, qui avait déjà fait tomber la tête de

Dangremont et du malheureux Laporte, intendant de la liste civile,

n'agissait point assez vite au gré d'un peuple furieux et exalté, qui

voyait des ennemis partout. Il lui fallait des formes plus promptes

pour punir les _traîtres_, et il demandait surtout le jugement des

prévenus déférés à la haute cour d'Orléans. C'étaient, pour la

plupart, des ministres et de hauts fonctionnaires, accusés, comme

on sait, de prévarication. Delessart, le ministre des affaires

étrangères, était du nombre. On se récriait de tous côtés contre la

lenteur des procédures, on voulait la translation des prisonniers à

Paris, et leur prompt jugement par le tribunal du 17 août. L'assemblée

consultée à cet égard, ou plutôt sommée de céder au voeu général,

et de rendre un décret de translation, avait fait une courageuse

résistance. La haute cour nationale était, disait-elle, un

établissement constitutionnel, qu'elle ne pouvait changer, parce

qu'elle n'avait pas les pouvoirs constituans, et parce que le droit

de tout accusé était de n'être jugé que d'après des lois antérieures.

Cette question avait de nouveau soulevé des nuées de pétitionnaires,

et l'assemblée eut à résister à la fois à une minorité ardente, à la

commune, et aux sections déchaînées. Elle se contenta de rendre plus

expéditives quelques formes de la procédure, mais elle décréta que

les accusés auprès de la haute cour demeureraient à Orléans, et ne

seraient pas distraits de la juridiction que la constitution leur

avait assurée.

Il se formait ainsi deux opinions: l'une qui voulait qu'on respectât

les vaincus, sans déployer pourtant moins d'énergie contre l'étranger;

et l'autre qui voulait qu'on immolât d'abord les ennemis cachés, avant

de se porter contre les ennemis armés qui s'avançaient sur Paris.

Cette dernière pensée était moins une opinion qu'un sentiment aveugle

et féroce, composé de peur et de colère, et qui devait s'accroître

avec le danger.

Les Parisiens étaient d'autant plus irrités que le péril était plus

grand pour leur ville, foyer de toutes les insurrections, et

but principal de la marche des armées ennemies. Ils accusaient

l'assemblée, composée des députés des départemens, de vouloir se

retirer dans les provinces. Les girondins surtout, qui appartenaient

pour la plupart aux provinces du midi, et qui formaient cette majorité

modérée, odieuse à la commune, les girondins étaient accusés de

vouloir sacrifier Paris, par haine pour la capitale. On leur supposait

ainsi des sentimens assez naturels, et que les Parisiens pouvaient

croire avoir provoqués; mais ces députés aimaient trop sincèrement

leur patrie et leur cause pour songer à abandonner Paris. Il est vrai

qu'ils avaient toujours pensé que, le Nord perdu, on pourrait

se replier sur le Midi; il est vrai que, dans le moment même,

quelques-uns d'entre eux regardaient comme prudent de transporter le

siège du gouvernement au-delà de la Loire; mais le désir de sacrifier

une cité odieuse, et de transporter le gouvernement dans des lieux où

ils en seraient maîtres, n'était point dans leur coeur]. Ils avaient

trop d'élévation dans l'âme, ils étaient d'ailleurs encore trop

puissans, et comptaient trop sur la réunion de la prochaine

convention, pour songer déjà à se détacher de Paris.

On accusait donc à la fois leur indulgence pour les traîtres, et leur

indifférence pour les intérêts de la capitale. Forcés de lutter contre

les hommes les plus violens; il devaient, même en ayant le nombre

et la raison pour eux, céder à l'activité et à l'énergie de leurs

adversaires. Dans le conseil exécutif, ils étaient cinq contre un;

car, outre les trois ministres Servan, Clavière et Roland, pris dans

leur sein, les deux autres, Monge et Lebrun, étaient aussi de leur

choix. Mais le seul Danton, qui, sans être leur ennemi personnel,

n'avait ni leur modération ni leurs opinions, le seul Danton dominait

le conseil, et leur enlevait toute influence. Tandis que Clavière

tâchait de réunir quelques ressources financières, que Servan se

hâtait de procurer des renforts aux généraux, que Roland répandait les

circulaires les plus sages pour éclairer les provinces, diriger les

autorités locales, empêcher leurs empiètemens de pouvoir, et arrêter

les violences de toute espèce, Danton s'occupait de placer dans

l'administration toutes ses créatures. Il envoyait partout ses fidèles

cordeliers, se procurait ainsi de nombreux appuis, et faisait partager

à ses amis les profits de la révolutions. Entraînant ou effrayant ses

collègues, il ne trouvait d'obstacle que dans la ridigité inflexible

de Roland, qui rejetait souvent ou les mesures ou les sujets qu'il

proposait. Danton en était contrarié, sans rompre néanmoins avec

Roland, et il tâchait d'emporter le plus de nominations ou de

décisions possible.

Danton, dont la véritable domination était dans Paris, voulait la

conserver, et il était bien décidé à empêcher toute translation

au-delà de la Loire. Doué d'une audace extraordinaire, ayant proclamé

l'insurrection la veille du 10 août, lorsque tout le monde hésitait

encore, il n'était pas homme à reculer, et il pensait qu'il fallait

s'ensevelir dans la capitale. Maître du conseil, lié avec Marat et

le comité de surveillance de la commune, écouté dans tous les clubs,

vivant enfin au milieu de la multitude, comme dans un élément qu'il

soulevait à volonté, Danton était l'homme le plus, puissant de Paris;

et cette puissance, fondée sur un naturel violent, qui le mettait

en rapport avec les passions du peuple, devait être redoutable aux

vaincus. Dans son ardeur révolutionnaire, Danton penchait pour toutes

les idées de vengeance que repoussaient les girondins. Il était le

chef de ce parti parisien qui se disait: «Nous ne reculerons pas,

nous périrons dans la capitale et sous ses ruines; mais nos

ennemis périront avant nous.» Ainsi se préparaient dans les âmes

d'épouvantables sentimens, et des scènes horribles allaient en être

l'affreuse conséquence.

[Illustration: PRISON DE L'ABBAYE.]

Le 26, la nouvelle de la prise de Longwy se répandit avec rapidité, et

causa dans Paris une agitation générale. On disputa pendant toute la

journée sur sa vraisemblance; enfin elle ne put être contestée, et

on sut que la place avait ouvert ses portes après un bombardement

de quelques heures. La fermentation fut si grande, que l'assemblée

décréta la peine de mort contre tout citoyen qui, dans une place

assiégée, parlerait de se rendre. Sur la demande de la commune, on

ordonna que Paris et les départemens voisins fourniraient, sous

quelques jours, trente mille hommes armés et équipés. L'enthousiasme

qui régnait rendait cet enrôlement facile, et le nombre rassurait sur

le danger. On ne se figurait pas que cent mille Prussiens pussent

l'emporter sur quelques millions d'hommes qui voulaient se défendre;

on travailla avec une nouvelle activité au camp sous Paris, et toutes

les femmes se réunirent dans les églises pour contribuer à préparer

les effets de campement.

Danton se rendit à la commune, et, sur sa proposition, on eut recours

aux moyens les plus extrêmes. On résolut de faire dans les sections

le recensement de tous les indigens, de leur donner une paye et

des armes; on ordonna en outre le désarmement et l'arrestation des

suspects, et on réputa tels tous les signataires de la pétition contre

le 20 juin et contre le décret du camp sous Paris. Pour opérer

ce désarmement et cette arrestation, on imagina les visites

domiciliaires, qu'on organisa de la manière la plus effrayante. Les

barrières devaient être fermées pendant quarante-huit heures, à partir

du 25 août au soir, et aucune permission de sortir ne pouvait être

délivrée pour aucun motif. Des pataches étaient placées sur la

rivière, pour empêcher toute évasion par cette issue. Les communes

environnantes étaient chargées d'arrêter quiconque serait surpris dans

la campagne ou sur les routes. Le tambour devait annoncer les visites,

et à ce signal, chaque citoyen était tenu de se rendre chez lui, sous

peine d'être traité comme suspect de rassemblement, si on le trouvait

chez autrui. Pour cette raison, toutes les assemblées de section, et

le grand tribunal lui-même, devaient vaquer pendant ces deux jours.

Des commissaires de la commune, assistés de la force armée, avaient la

mission de faire les visites, de s'emparer des armes, et d'arrêter les

suspects, c'est-à-dire les signataires de toutes les pétitions déjà

désignées, les prêtres non assermentés, les citoyens qui mentiraient

dans leurs déclarations, ceux contre lesquels il existait des

dénonciations, etc., etc... A dix heures du soir, les voitures

devaient cesser de circuler, et la ville être illuminée pendant toute

la nuit.

Telles furent les mesures prises pour arrêter, disait-on, _les mauvais

citoyens qui se cachaient depuis le 10 août_. Dès le 27 au soir, on

commença ces visites, et un parti, livré à la dénonciation d'un autre,

fut exposé à être jeté tout entier dans les prisons. Tout ce qui avait

appartenu à l'ancienne cour, ou par les emplois, ou par le rang, ou

par les assiduités au château; tout ce qui s'était prononcé pour elle

lors des divers mouvemens royalistes, tous ceux qui avaient de lâches

ennemis, capables de se venger par une dénonciation, furent jetés dans

les prisons au nombre de douze ou quinze mille individus. C'était le

comité de surveillance de la commune qui présidait à ces arrestations,

et les faisait exécuter sous ses yeux. Ceux qu'on arrêtait étaient

conduits d'abord de leur demeure au comité de leur section, et de ce

comité à celui de la commune. Là, ils étaient brièvement questionnés

sur leurs sentimens et sur les actes qui en prouvaient le plus ou

moins d'énergie. Souvent un seul membre du comité les interrogeait,

tandis que les autres membres, accablés de plusieurs jours de veille,

dormaient sur les chaises ou sur les tables. Les individus arrêtés

étaient d'abord déposés à l'Hôtel-de-Ville, et ensuite distribués dans

les prisons ou il restait encore quelque place. Là, se trouvaient

enfermées toutes les opinions qui s'étaient succédé jusqu'au 10 août,

tous les rangs qui avaient été renversés, et de simples bourgeois déjà

estimés aussi aristocrates que des ducs et des princes.

La terreur régnait dans Paris. Elle était chez les républicains

menacés par les armées prussiennes, et chez les royaliste menacés

par les républicains. Le comité _de défense générale_, établi dans

l'assemblée pour aviser aux moyens de résister à l'ennemi, se réunit

le 30, et appela dans son sein le conseil exécutif pour délibérer sur

les moyens de salut public. La réunion était nombreuse, parce qu'aux

membres du comité se joignirent une foule de députés qui voulaient

assister à cette séance. Divers avis furent ouverts. Le ministre

Servan n'avait aucune confiance dans les armées, et ne pensait pas que

Dumouriez pût, avec les vingt-trois mille hommes que lui avait laissés

Lafayette, arrêter les Prussiens. Il ne voyait entre eux et Paris

aucune position assez forte pour leur tenir tête, et arrêter leur

marche. Chacun pensait comme lui à cet égard, et après avoir proposé

de porter toute la population en armes sous les murs de Paris, pour y

combattre avec désespoir, on parla de se retirer au besoin à Saumur,

pour mettre, entre l'ennemi et les autorités dépositaires de la

souveraineté nationale, de nouveaux espaces et de nouveaux obstacles.

Vergniaud, Guadet, combattirent l'idée de quitter Paris. Après eux,

Danton prit la parole.

«On vous propose, dit-il, de quitter Paris. Vous n'ignorez pas que,

dans l'opinion des ennemis, Paris représente la France, et que leur

céder ce point, c'est leur abandonner la révolution. Reculer c'est

nous perdre. Il faut donc nous maintenir ici par tous les moyens, et

nous sauver par l'audace.

«Parmi les moyens proposés, aucun ne m'a semblé décisif. Il faut ne

pas se dissimuler la situation dans laquelle nous a placés le 10 août.

Il nous a divisés en républicains et en royalistes, les premiers peu

nombreux, et les seconds beaucoup. Dans cet état de faiblesse, nous,

républicains, nous sommes exposés à deux feux, celui de l'ennemi,

placé au dehors, et celui des royalistes, placés au dedans. Il est un

directoire royal qui siége secrètement, à Paris, et correspond avec

l'armée prussienne. Vous dire où il se réunit, qui le compose, serait

impossible aux ministres. Mais pour le déconcerter, et empêcher sa

funeste correspondance avec l'étranger, _il faut... il faut faire peur

aux royalistes_...»

A ces mots, accompagnés d'un geste exterminateur, l'effroi se peignit

sur les visages. «Il faut, vous dis-je, reprit Danton, faire peur aux

royalistes!... C'est dans Paris surtout qu'il vous importe de

vous maintenir, et ce n'est pas en vous épuisant dans des combats

incertains que vous y réussirez....» La stupeur se répandit aussitôt

dans le conseil. Aucun mot ne fut ajouté à ces paroles, et chacun

se retira sans prévoir précisément, sans oser même pénétrer ce que

préparait le ministre.

Il se rendit immédiatement après au comité de surveillance de la

commune, qui disposait souverainement de la personne de tous les

citoyens, et où régnait Marat. Les collègues ignorans et aveugles de

Marat étaient Panis et Sergent, déjà signalés au 20 juin et au 10

août, et les nommés Jourdeuil, Duplain, Lefort et Lenfant. Là, dans

la nuit du jeudi 30 août au vendredi 31, furent médités d'horribles

projets contre les malheureux détenus dans les prisons de Paris.

Déplorable et terrible exemple des emportemens politiques! Danton,

que toujours on trouva sans haine contre ses ennemis personnels, et

souvent accessible à la pitié, prêta son audace aux horribles rêveries

de Marat: ils formèrent tous deux un complot dont plusieurs siècles

ont donné l'exemple, mais qui, à la fin du dix-huitième, ne peut pas

s'expliquer par l'ignorance des temps et la férocité des moeurs. On a

vu, trois années auparavant, le nommé Maillard figurer à la tête des

femmes soulevées dans les fameuses journées du 5 et du 6 octobre. Ce

Maillard, ancien huissier, homme intelligent et sanguinaire, s'était

composé une bande d'hommes grossiers et propres à tout oser, tels

enfin qu'on les trouve dans les classes où l'éducation n'a pas épuré

les penchans en éclairant l'intelligence. Il était connu comme maître

de cette bande, et, s'il faut en croire une révélation récente, on

l'avertit de se tenir prêt à agir au premier signal, de se placer

d'une manière utile et sûre, de préparer des assommoirs, de prendre

des précautions pour empêcher les cris des victimes, de se procurer

du vinaigre, des balais de houx, de la chaux vive, des voitures

couvertes, etc.

Dès cet instant, le bruit d'une terrible exécution se répandit

sourdement. Les parens des détenus étaient dans les angoisses, et

le complot, comme celui du 10 août, du 20 juin, et tous les autres,

éclatait d'avance par des signes sinistres. De toutes parts, on

répétait qu'il fallait, par un exemple terrible, effrayer les

conspirateurs qui du fond des prisons s'entendaient avec l'étranger.

On se plaignait de la lenteur du tribunal chargé de punir les

coupables du 10 août, et on demandait à grands cris une prompte

justice. Le 31, l'ancien ministre Montmorin est acquitté par le

tribunal du 17 août, et on répand que la trahison est partout, et que

l'impunité des coupables est assurée. Dans la même journée, on assure

qu'un condamné a fait des révélations. Ces révélations portent que

dans la nuit les prisonniers doivent s'échapper des cachots, s'armer,

se répandre dans la ville, y commettre d'horribles vengeances, enlever

ensuite le roi, et ouvrir Paris aux Prussiens. Cependant les détenus

qu'on accusait tremblaient pour leur vie; leurs parens étaient

consternés, et la famille royale n'attendait que la mort au fond de la

tour du Temple.

Aux Jacobins, dans les sections, au conseil de la commune, dans la

minorité de l'assemblée, il était une foule d'hommes qui croyaient

à ces complots supposés, et qui osaient déclarer légitime

l'extermination des détenus. Certes la nature ne fait pas tant de

monstres pour un seul jour, et l'esprit de parti seul peut égarer tant

d'hommes à la fois! Triste leçon pour les peuples! on croit à des

dangers, on se persuade qu'il faut les repousser; on le répète, on

s'enivre, et tandis que certains hommes proclament avec légèreté qu'il

faut frapper, d'autres frappent avec une audace sanguinaire.

Le samedi 1er septembre, les quarante-huit heures fixées pour la

fermeture des barrières et l'exécution des visites domiciliaires

étaient écoulées, et les communications furent rétablies. Mais tout à

coup se répand, dans la journée, la nouvelle de la prise de Verdun.

Verdun n'est qu'investi, mais on croit que la place est emportée, et

qu'une trahison nouvelle l'a livrée comme celle de Longwy. Danton fait

aussitôt décréter par la commune, que le lendemain, 2 septembre, on

battra la générale, on sonnera le tocsin, on tirera le canon d'alarme,

et que tous les citoyens disponibles se rendront en armes au

Champ-de-Mars, y camperont pendant le reste de la journée, et

partiront le lendemain pour se rendre sous les murs de Verdun. A ces

terribles apprêts, il devient évident qu'il s'agit d'autre chose que

d'une levée en masse. Des parens accourent et font des efforts pour

obtenir l'élargissement des détenus. Manuel, le procureur-syndic,

supplié par une femme généreuse, élargit, dit-on, deux prisonniers

de la famille La Trémouille. Une autre femme, madame Fausse-Lendry,

s'obstine à vouloir suivre dans sa captivité son oncle l'abbé de

Rastignac, et Sergent lui répond: «Vous faites une imprudence; «_les

prisons «ne sont pas sûres_.»

Le lendemain, 2 septembre, était un dimanche, l'oisiveté augmentait le

tumulte populaire. Des attroupemens nombreux se montraient partout, et

on répandait que l'ennemi pouvait être à Paris sous trois jours. La

commune informe l'assemblée des mesures qu'elle a prises pour la levée

en masse des citoyens. Vergniaud, saisi d'un enthousiasme patriotique,

prend aussitôt la parole, félicite les Parisiens de leur courage, les

loue de ce qu'ils ont converti le zèle des motions en un zèle plus

actif et plus utile, celui des combats. «Il paraît, ajoute-t-il, que

le plan de l'ennemi est de marcher droit sur la capitale, en laissant

les places fortes derrière lui. Eh bien! ce projet fera notre salut

et sa perte. Nos armées, trop faibles pour lui résister, seront assez

fortes pour le harceler sur ses derrières; et tandis qu'il arrivera,

poursuivi par nos bataillons, il trouvera en sa présence l'armée

parisienne, rangée en bataille sous les murs de la capitale; et,

enveloppé là de toutes parts, il sera dévoré par cette terre qu'il

avait profanée. Mais au milieu de ces espérances flatteuses, il est

un danger qu'il ne faut pas dissimuler, c'est celui des terreurs

paniques. Nos ennemis y comptent, et sèment l'or pour les produire;

et, vous le savez, il est des hommes pétris d'un limon si fangeux,

qu'ils se décomposent à l'idée du moindre danger. Je voudrais qu'on

pût signaler cette espèce sans ame et à figure humaine, en réunir

tous les individus dans une même ville, à Longwy par exemple, qu'on

appellerait la ville des lâches, et là, devenus l'objet de l'opprobre,

ils ne sèmeraient plus l'épouvante chez leurs concitoyens, ils ne leur

feraient plus prendre des nains pour des géans, et la poussière qui

vole devant une compagnie de houlans pour des bataillons armés!

«Parisiens, c'est aujourd'hui qu'il faut déployer une grande énergie!

Pourquoi les retranchemens du camp ne sont-ils pas plus avancés? Où

sont les bêches, les pioches, qui ont élevé l'autel de la fédération

et nivelé le Champ-de-Mars? Vous avez manifesté une grande ardeur pour

les fêtes; sans doute vous n'en montrerez pas moins pour les combats:

vous avez chanté, célébré la liberté; il faut la défendre! Nous

n'avons plus à renverser des rois de bronze, mais des rois vivans et

armés de leur puissance. Je demande donc que rassemblée nationale

donne le premier exemple, et envoie douze commissaires, non pour faire

des exhortations, mais pour travailler eux-mêmes et piocher de leurs

mains, à la face de tous les citoyens.»

Cette proposition est adoptée avec le plus grand enthousiasme. Danton

succède à Vergniaud, il fait part des mesures prises, et en propose de

nouvelles. «Une partie du peuple, dit-il, va se porter aux frontières,

une autre va creuser des retranchemens, et la troisième avec des

piques défendra l'intérieur de nos villes. Mais ce n'est pas assez: il

faut envoyer partout des commissaires et des courriers pour engager

la France entière à imiter Paris; il faut rendre un décret par

lequel tout citoyen soit obligé, sous peine de mort, de servir de sa

personne, ou de remettre ses armes.» Danton ajoute: «Le canon que vous

allez entendre n'est point le canon d'alarme, c'est le pas de charge

sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, pour les atterrer, que

faut-il? De l'audace, encore de l'audace, et toujours de l'audace!»

Les paroles et l'action du ministre agitent profondément les

assistans. Sa motion est adoptée, il sort, et se rend au comité de

surveillance. Toutes les autorités, tous les corps, l'assemblée, la

commune, les sections, les jacobins, étaient en séance. Les ministres,

réunis à l'hôtel de la marine, attendaient Danton pour tenir conseil.

La ville entière était debout. Une terreur profonde régnait dans les

prisons. Au Temple, la famille royale, que chaque mouvement devait

menacer plus que tous les autres prisonniers, demandait avec anxiété

la cause de tant d'agitations. Dans les diverses prisons, les geôliers

semblaient consternés. Celui de l'Abbaye avait dès le matin fait

sortir sa femme et ses enfans. Le dîner avait été servi aux

prisonniers deux heures avant l'instant accoutumé; tous les couteaux

avaient été retirés de leurs serviettes. Frappés de ces circonstances,

ils interrogeaient avec instance leurs gardiens, qui ne voulaient pas

répondre. A deux heures enfin la générale commence à battre, le tocsin

sonne et le canon d'alarme retentit dans l'enceinte de la capitale.

Des troupes de citoyens se rendent vers le Champ-de-Mars; d'autres

entourent la commune, l'assemblée, et remplissent les places

publiques.

Il y avait à l'Hôtel-de-Ville vingt-quatre prêtres, qui, arrêtés à

cause de leur refus de prêter serment, devaient être transférés de la

salle du dépôt aux prisons de l'Abbaye. Soit intention, soit effet du

hasard, on choisit ce moment pour leur translation. Ils sont placés

dans six fiacres, escortés par des fédérés bretons et marseillais, et

sont conduits au petit pas vers le faubourg Saint-Germain, en suivant

les quais, le Pont-Neuf et la rue Dauphine. On les entoure, et on les

accable d'outrages. «Voilà, disent les fédérés, les conspirateurs qui

devaient égorger nos femmes et nos enfans; tandis que nous serions à

la frontière.» Ces paroles augmentent encore le tumulte. Les portières

des voitures étaient ouvertes; les malheureux prêtres veulent les

fermer pour se mettre à l'abri des mauvais traitemens, mais on les en

empêche, et ils sont obligés de souffrir patiemment les coups et les

injures. Enfin ils arrivent dans la cour de l'Abbaye, où se trouvait

déjà réunie une foule immense. Cette cour conduisait aux prisons,

et communiquait avec la salle où le comité de la section des

Quatre-Nations tenait ses séances. Le premier fiacre arrive devant la

porte du comité, et se trouve entouré d'une foule d'hommes furieux.

Maillard était présent. La portière s'ouvre; le premier des

prisonniers s'avance pour descendre et entrer au comité, mais il est

aussitôt percé de mille coups. Le second se rejette dans la voiture,

mais il en est arraché de vive force, et immolé comme le précédent.

Les deux autres le sont à leur tour, et les égorgeurs abandonnent la

première voiture pour se porter sur les suivantes. Elles arrivent

l'une après l'autre dans la cour fatale, et le dernier des

vingt-quatre prêtres est égorgé, au milieu des hurlemens d'une

population furieuse[2].

Dans ce moment accourt Billaud-Varennes, membre du conseil de la

commune, et le seul, entre les organisateurs de ces massacres, qui les

ait constamment approuvés, et qui ait osé en soutenir la vue avec une

cruauté intrépide. Il arrive revêtu de son écharpe, marche dans le

sang et sur les cadavres, parle à la foule des égorgeurs, et lui dît:

_Peuple, tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir_. Une voix s'élève

après celle de Billaud, c'est celle de Maillard: _Il n'y a plus rien à

faire ici_, s'écrie-t-il; _allons aux Carmes_! Sa bande le suit alors,

et ils se précipitent tous ensemble vers l'église des Carmes, où deux

cents prêtres avaient été enfermés. Ils pénètrent dans l'église,

et égorgent les malheureux prêtres qui priaient le ciel, et

s'embrassaient les uns les autres à l'approche de la mort. Ils

demandent à grands cris l'archevêque d'Arles, le cherchent, le

reconnaissent, et le tuent d'un coup de sabre sur le crâne. Après

s'être servis de leurs sabres, ils emploient les armes à feu, et font

des décharges générales dans le fond des salles, dans le jardin, sur

les murs et sur les arbres, où quelques-unes des victimes cherchaient

à se sauver.

Tandis que le massacre s'achève aux Carmes, Maillard revient à

l'Abbaye avec une partie des siens. Il était couvert de sang et de

sueur; il entre au comité de la section des Quatre-Nations, et demande

_du vin pour les braves travailleurs qui délivrent la nation de ses

ennemis_. Le comité tremblant leur en accorde vingt-quatre pintes.

Le vin est servi dans la cour, et sur des tables entourées de cadavres

égorgés dans l'après-midi. On boit, et tout-à coup, montrant la

prison, Maillard s'écrie: _A l'Abbaye_! A ces mots, on le suit, et on

attaque la porte. Les prisonniers épouvantés entendent les hurlemens,

signal de leur mort. Les portes sont ouvertes; les premiers détenus

qui s'offrent sont saisis, traînés par les pieds et jetés tout

sanglans dans la cour. Tandis qu'on immole sans distinction les

premiers venus, Maillard et ses affidés demandent les écrous et les

clés des diverses prisons. L'un d'eux, s'avançant vers la porte du

guichet, monte sur un tabouret, et prend la parole. «Mes amis, dit-il,

vous voulez détruire les aristocrates, qui sont les ennemis du peuple,

et qui devaient égorger vos femmes et vos enfans tandis que vous

seriez à la frontière. Vous avez raison, sans doute; mais vous êtes

de bons citoyens, vous aimez la justice, et vous seriez désespérés

de tremper vos mains dans le sang innocent.--Oui! oui! s'écrient les

exécuteurs.--Eh bien! je vous le demande, quand vous voulez, sans rien

entendre, vous jeter comme des tigres en fureur sur des hommes qui

vous sont inconnus, ne vous exposez-vous pas à confondre les innocens

avec les coupables?» Ces paroles sont interrompues par un des

assistans, qui, armé d'un sabre, s'écrie à son tour: «Voulez-vous,

vous aussi, nous endormir? Si les Prussiens et les Autrichiens étaient

à Paris, chercheraient-ils à distinguer les coupables. J'ai une femme

et des enfans que je ne veux pas laisser en danger. Si vous voulez,

donnez des armes à ces _coquins_, nous les combattrons à nombre

égal, et avant de partir, Paris en sera purgé.--Il a raison, il faut

entrer», se disent les autres; ils poussent et s'avancent. Cependant

on les arrête, et on les oblige à consentir à une espèce de jugement.

Il est convenu qu'on prendra le registre des écrous, que l'un d'eux

fera les fonctions de président, lira les noms, les motifs de la

détention, et prononcera à l'instant même sur le sort du prisonnier.

«Maillard! Maillard président!» s'écrient plusieurs voix; et il entre

aussitôt en fonction. Ce terrible président s'assied aussitôt devant

une table, place sous ses yeux le registre des écrous, s'entoure de

quelques hommes pris au hasard pour donner leur avis, en dispose

quelques-uns dans la prison pour amener les prisonniers, et laisse les

autres à la porte pour consommer le massacre. Afin de s'épargner

des scènes de désespoir, il est convenu qu'il prononcera ces mots:

_Monsieur, à la Force_, et qu'alors jeté hors du guichet, le

prisonnier sera livré, sans s'en douter, aux sabres qui l'attendent.

On amène d'abord les Suisses détenus à l'Abbaye, et dont les officiers

avaient été conduits à la Conciergerie. «C'est vous, leur dit

Maillard, qui avez assassiné le peuple au 10 août.--Nous étions

attaqués, répondent ces malheureux, et nous obéissions à nos

chefs.--Au reste, reprend froidement Maillard, il ne s'agit que de

vous conduire à la Force.» Mais les malheureux, qui avaient entrevu

les sabres menaçans de l'autre côté du guichet, ne peuvent s'abuser.

Il faut sortir, ils reculent, se rejettent en arrière. L'un d'eux,

d'une contenance plus ferme, demande où il faut passer. On lui ouvre

la porte, et il se précipite tête baissée au milieu des sabres et des

piques. Les autres s'élancent après lui, et subissent le même sort.

Les exécuteurs retournent à la prison, entassent les femmes dans une

même salle, et amènent de nouveaux prisonniers. Quelques prisonniers

accusés de fabrication de faux assignats, sont immolés les premiers.

Vient après eux le célèbre Montmorin, dont l'acquittement avait causé

tant de tumulte et ne lui avait pas valu la liberté. Amené devant le

sanglant président, il déclare que, soumis à un tribunal régulier, il

n'en peut reconnaître d'autre. «Soit, répond Maillard; vous irez donc

à la Force attendre un nouveau jugement.» L'ex-ministre trompé demande

une voiture. On lui répond qu'il en trouvera une à la porte. Il

demande encore quelques effets, s'avance vers la porte, et reçoit la

mort.

On amène ensuite Thierry, valet-de-chambre du roi. _Tel maître tel

valet_, dit Maillard, et le malheureux est assassiné. Viennent après

les juges de paix Buob et Bocquillon, accusés d'avoir fait partie du

comité secret des Tuileries. Ils sont égorgés pour cette cause. La

nuit s'avance ainsi, et chaque prisonnier, entendant les hurlemens des

assassins, croit toucher à sa dernière heure.

Que faisaient en ce moment les autorités constituées, tous les corps

assemblés, tous les citoyens de Paris! Dans cette immense capitale, le

calme, le tumulte, la sécurité, la terreur, peuvent régner ensemble,

tant une partie est distante de l'autre. L'assemblée n'avait appris

que très tard les malheurs des prisons, et, frappée de stupeur,

elle avait envoyé des députés pour apaiser le peuple, et sauver les

victimes. Las commune avait délégué des commissaires pour délivrer

les prisonniers pour dettes, et distinguer ce qu'elle appelait les

_innocens_ et les _coupables_. Enfin les jacobins, quoique en séance,

et instruits de ce qui se passait, semblaient observer un silence

convenu. Les ministres, réunis à l'hôtel de la marine pour former le

conseil, n'étaient pas encore avertis, et attendaient Danton qui se

trouvait au comité de surveillance. Le commandant-général Santerre

avait, disait-il à la commune, donné des ordres, mais on ne lui

obéissait pas, et presque tout son monde était occupé à la garde des

barrières. Il est certain qu'il y avait des commandemens inconnus et

contradictoires, et que tous les signes d'une autorité secrète et

opposée à l'autorité publique s'étaient manifestés. A la cour de

l'Abbaye, se trouvait un poste de garde nationale, qui avait la

consigne de laisser entrer et de ne pas laisser sortir. Ailleurs,

des postes attendaient des ordres et ne les recevaient pas. Santerre

avait-il perdu la raison comme au 10 août, ou bien était-il dans le

complot? Tandis que des commissaires, publiquement envoyés par la

commune, venaient conseiller le calme et arrêter le peuple,

d'autres membres de la même commune se présentaient au comité des

Quatre-Nations, qui siégeait à côté des massacres, et disaient: _Tout

va-t-il bien ici comme aux Carmes? La commune nous envoie pour vous

offrir des secours si vous en avez besoin_.

Les commissaires envoyés par l'assemblée et par la commune, pour

arrêter les meurtres, furent impuissans. Ils avaient trouvé une foule

immense qui assiégeait les environs de la prison et assistait à cet

affreux spectacle aux cris de _vive la nation_! Le vieux Dusaulx,

monté sur une chaise, essaya de prononcer les mots de clémence, sans

pouvoir se faire entendre. Bazire, plus adroit, avait feint d'entrer

dans le ressentiment de cette multitude, mais ne fut plus écouté

dès qu'il voulut réveiller des sentimens de miséricorde. Manuel, le

procureur de la commune, saisi de pitié, avait couru les plus grands

dangers sans pouvoir sauver une seule victime. A ces nouvelles, la

commune, un peu plus émue, dépêcha une seconde députation _pour calmer

les esprits et éclairer le peuple sur ses véritables intérêts_. Cette

députation, aussi impuissante que la première, ne put que délivrer

quelques femmes et quelques débiteurs.

Le massacre continue pendant cette horrible nuit. Les égorgeurs se

succèdent du tribunal dans les guichets, et sont tour à tour juges et

bourreaux. En même temps ils boivent, et déposent sur une table leurs

verres empreints de sang. Au milieu de ce carnage, ils épargnent

cependant quelques victimes, et éprouvent en les rendant à la vie une

joie inconcevable. Un jeune homme, réclamé par une section, et déclaré

pur d'aristocratie, est acquitté aux cris de _vive la nation_, et

porté en triomphe sur les bras sanglans des exécuteurs. Le vénérable

Sombreuil, gouverneur des Invalides, est amené à son tour, et condamné

à être transféré à la Force. Sa fille l'a aperçu du milieu de la

prison; elle s'élance au travers des piques et des sabres, serre son

père dans ses bras, s'attache à lui avec tant de force, supplie les

meurtriers avec tant de larmes et un accent si déchirant, que leur

fureur étonnée est suspendue. Alors, comme pour mettre à une nouvelle

épreuve cette sensibilité qui les touche: _Bois_, disent-ils à

cette fille généreuse, _bois du sang des aristocrates_, et ils lui

présentent un vase plein de sang: elle boit, et son père est sauvé.

La fille de Cazotte est parvenue aussi à envelopper son père dans ses

bras; elle a prié comme la généreuse Sombreuil, a été irrésistible

comme elle, et, plus heureuse, a obtenu le salut de son père, sans

qu'un prix horrible ait été imposé à son amour. Des larmes coulent

des yeux de ces hommes féroces; et ils reviennent encore demander des

victimes! L'un d'entre eux retourne dans la prison pour conduire des

prisonniers à la mort; il apprend que les malheureux qu'il venait

égorger ont manqué d'eau pendant vingt-deux heures, et il veut aller

tuer le geôlier. Un autre s'intéresse à un prisonnier qu'il traduit

au guichet, parce qu'il lui a entendu parler la langue de son pays.

«Pourquoi es-tu ici? dit-il à M. Journiac de Saint-Méard. Si tu n'es

pas un traître, le président, _qui ri est pas un sot,_ saura te rendre

justice. Ne tremble pas, et réponds bien.» M. Journiac est présenté à

Maillard, qui regarde l'écrou. «Ah! dit Maillard, c'est vous,

monsieur Journiac, qui écriviez dans le journal de la cour et de la

ville?--Non, répond le prisonnier, c'est une calomnie; je n'y ai

jamais écrit.--Prenez garde de nous tromper, reprend Maillard, car

tout mensonge est ici puni de mort. Ne vous êtes-vous pas récemment

absenté pour aller à l'armée des émigrés?--C'est encore une calomnie;

j'ai un certificat attestant que, depuis vingt-trois mois, je n'ai

pas quitté Paris.--De qui est le certificat? la signature en est-elle

authentique?» Heureusement pour M. de Journiac, il y avait dans le

sanguinaire auditoire un homme auquel le signataire du certificat

était personnellement connu. La signature est en effet vérifiée et

déclarée véritable. «Vous le voyez donc, reprend M. de Journiac, on

m'a calomnié.--Si le calomniateur était ici, reprend Maillard, une

justice terrible en serait faite. Mais répondez, n'avait-on aucun

motif de vous enfermer?--Oui, reprend M. de Journiac, j'étais connu

pour aristocrate.--Aristocrate!--Oui, aristocrate; mais vous n'êtes

pas ici pour juger les opinions; vous ne devez juger que la conduite.

La mienne est sans reproche; je n'ai jamais conspiré; mes soldats,

dans le régiment que je commandais, m'adoraient, et ils me chargèrent

à Nancy d'aller m'emparer de Malseigne.» Frappés de tant de fermeté,

les juges se regardent, et Maillard donne le signal de grâce. Aussitôt

des cris de _vive la nation_! retentissent de toutes parts. Le

prisonnier est embrassé. Deux individus s'emparent de lui, et, le

couvrant de leurs bras, le font passer sain et sauf à travers la haie

menaçante des piques et des sabres. M. de Journiac veut leur donner

de l'argent, mais ils refusent, et ne demandent qu'à l'embrasser. Un

autre prisonnier, sauvé de même, est reconduit chez lui avec le même

empressement. Les exécuteurs, tout sanglans, demandent à être témoins

de la joie de sa famille, et immédiatement après ils retournent au

carnage. Dans cet état convulsif, toutes les émotions se succèdent

dans le coeur de l'homme. Tour à tour animal doux et féroce, il pleure

ou égorge. Plongé dans le sang, il est tout à coup touché par un beau

dévouement, par une noble fermeté, il est sensible à l'honneur de

paraître juste, à la vanité de paraître probe ou désintéressé. Si dans

ces déplorables journées de septembre, on vit quelques-uns de ces

sauvages devenus meurtriers et voleurs à la fois, on en vit aussi

qui venaient déposer sur le bureau du comité de l'Abbaye les bijoux

sanglans trouvés sur les prisonniers.

Pendant cette affreuse nuit, la troupe s'était divisée, et avait porté

le ravage dans les autres prisons de Paris. Au Châtelet, à la Force, à

la Conciergerie, aux Bernardins, à Saint-Firmin, à la Salpétrière, à

Bicêtre, les mêmes massacres avaient été commis, et des flots de sang

avaient coulé comme à l'Abbaye. Le lendemain, lundi 3 septembre, le

jour éclaira l'affreux carnage de la nuit, et la stupeur régna dans

Paris. Billaud-Varennes reparut à l'Abbaye, où la veille il avait

encouragé ce qu'on appelait _les travailleurs_. Il leur adressa de

nouveau la parole: «Mes amis, leur dit-il, en égorgeant des scélérats,

vous avez sauvé la patrie. La France vous doit une reconnaissance

éternelle, et la municipalité ne sait comment s'acquitter envers

vous. Elle vous offre 24 livres à chacun, et vous allez être payés

sur-le-champ.» Ces paroles furent couvertes d'applaudissemens, et ceux

auxquels elles s'adressaient suivirent alors Billaud-Varennes dans le

comité, pour se faire délivrer le paiement qui leur était promis. «Où

voulez-vous, dit le président à Billaud, que nous trouvions des fonds

pour payer?» Billaud, faisant alors un nouvel éloge des massacres

répondit au président que le ministre de l'intérieur devait en avoir

pour cet usage. On courut chez Roland, qui venait d'apprendre avec

le jour les crimes de la nuit, et qui repoussa la demande avec

indignation. Revenus au comité, les assassins demandèrent, sous peine

de mort, le salaire de leurs affreux travaux, et chaque membre fut

obligé de dépouiller ses poches pour les satisfaire. Enfin la commune

acheva d'acquitter la dette, et on peut lire au registre de ses

dépenses la mention de plusieurs sommes payées aux exécuteurs de

septembre. On y verra en outre, à la date du 4 septembre, la somme de

1,463 livres affectée à cet emploi.

Le récit de tant d'horreurs s'était répandu dans Paris, et y avait

produit la plus grande terreur. Les jacobins continuaient à se taire.

A la commune on commençait à être touché; mais on ne manquait pas

d'ajouter que le peuple avait été juste, qu'il n'avait frappé que

des criminels, et que dans sa vengeance il n'avait eu que le tort

de devancer le glaive des lois. Le conseil général avait envoyé de

nouveaux commissaires _pour calmer l'effervescence, et ramener aux

principes ceux qui étaient égarés_. Telles étaient les expressions

des autorités publiques. Partout on rencontrait des gens qui, en

s'apitoyant sur les souffrances des malheureux immolés, ajoutaient:

Si on les eût laissés vivre, ils nous auraient égorgés dans quelques

jours.» D'autres disaient: «Si nous sommes vaincus et massacrés par

les Prussiens, ils auront du moins succombé avant nous.» Telles sont

les épouvantables conséquences de la peur que les partis s'inspirent

et de la haine engendrée par la peur.

L'assemblée, au milieu de ces affreux désordres, était douloureusement

affectée. Elle rendait décrets sur décrets pour demander compte à la

commune de l'état de Paris, et la commune répondait qu'elle faisait

tous ses efforts pour rétablir l'ordre et les lois. Cependant

l'assemblée, composée de ces girondins qui poursuivirent si

courageusement les assassins de septembre, et moururent si noblement

pour les avoir attaqués, l'assemblée n'eut pas l'idée de se

transporter tout entière dans les prisons, et de se mettre entre

les meurtriers et les victimes. Si cette idée généreuse ne vint pas

l'arracher à ses bancs et la porter sur le théâtre du carnage, il faut

l'attribuer à la surprise, au sentiment de son impuissance, peut-être

aussi à ce dévouement insuffisant qu'inspire le danger d'un ennemi,

enfin à cette désastreuse opinion, partagée par quelques députés, que

les victimes étaient autant de conjurés, desquels on aurait reçu la

mort, si on ne la leur avait donnée.

Un homme déploya en ce jour un généreux caractère, et s'éleva avec une

noble énergie contre les assassins. Sous leur règne de trois jours,

il réclama le second. Le lundi matin, à l'instant où il venait

d'apprendre les crimes de la nuit, il écrivit au maire Pétion qui ne

les connaissait point encore, il écrivit à Santerre qui n'agissait

pas, et leur fit à tous deux les plus pressantes réquisitions. Il

adressa dans le moment même à l'assemblée une lettre qui fut couverte

d'applaudissemens. Cet homme de bien, si indignement calomnié par les

partis, était Roland. Dans sa lettre il réclama contre tous les genres

de désordres, contre les usurpations de la commune, contre les fureurs

de la populace, et dit noblement qu'il saurait mourir au poste que la

loi lui avait assigné. Cependant, si l'on veut se faire une idée de la

disposition des esprits, de la fureur qui régnait contre ceux qu'on

appelait les _traîtres_, et des ménagemens qu'il fallait employer

en parlant aux passions délirantes, on peut en juger par le passage

suivant. Certes on ne peut pas douter du courage de l'homme qui,

seul et publiquement, rendait toutes les autorités responsables des

massacres, et cependant voici la manière dont il était obligé de

s'exprimer à cet égard.

«Hier fut un jour sur les événemens duquel il faut peut-être jeter

un voile. Je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte

encore une sorte de justice; il ne prend pas pour victime tout ce qui

se présente à sa fureur; il la dirige sur ceux qu'il croit avoir été

trop longtemps épargnés par le glaive de la loi, et que le péril des

circonstances lui persuade devoir être immolés sans délai. Mais je

sais qu'il est facile à des scélérats, à des traîtres, d'abuser de

cette effervescence, et qu'il faut l'arrêter; je sais que nous devons

à la France entière la déclaration, que le pouvoir exécutif n'a

pu prévoir ni empêcher ces excès; je sais qu'il est du devoir des

autorités constituées d'y mettre un terme, ou de se regarder comme

anéanties. Je sais encore que cette déclaration m'expose à la rage de

quelques agitateurs. Eh bien! qu'ils prennent ma vie, je ne veux la

conserver que pour la liberté, l'égalité. Si elles étaient violées,

détruites, soit par le règne des despotes étrangers, ou l'égarement

d'un peuple abusé, j'aurais assez vécu; mais jusqu'à mon dernier

soupir j'aurai fait mon devoir. C'est le seul bien que j'ambitionne,

et que nulle puissance sur la terre ne saurait m'enlever.»

L'assemblée couvrit cette lettre d'applaudissemens, et, sur la motion

de Lamourette, ordonna que la commune rendrait compte de l'état de

Paris. La commune répondit encore que le calme était rétabli. En

voyant le courage du ministre de l'intérieur, Marat et son comité

s'irritèrent, et osèrent lancer contre lui un mandat d'arrêt. Telle

était leur fureur aveugle, qu'ils osaient attaquer un ministre, et

un homme qui dans le moment jouissait encore de toute sa popularité.

Danton, à cette nouvelle, se récria fortement contre ces membres du

comité, qu'il appela des _enragés._ Quoique contrarié tous les jours

par l'inflexibilité de Roland, il était loin de le haïr; d'ailleurs il

redoutait, dans sa terrible politique, tout ce qu'il croyait inutile,

et il regardait comme une extravagance de saisir au milieu de ses

fonctions le premier ministre de l'État. Il se rend à la mairie, court

au comité, et s'emporte vivement contre Marat. Cependant on l'apaise,

on le réconcilie avec Marat, et on lui remet le mandat d'arrêt, qu'il

vient aussitôt montrer à Pétion, en lui racontant ce qu'il avait fait.

«Voyez, dit-il au maire, de quoi sont capables ces _enragés_; mais je

saurai les mettre à la raison.--Vous avez eu tort, réplique froidement

Pétion; cet acte n'aurait perdu que ses auteurs.»

De son côté, Pétion, quoique plus froid que Roland, n'avait pas montré

moins de courage. Il avait écrit à Santerre, qui, soit impuissance

ou complicité, répondait qu'il avait le coeur déchiré, mais qu'il ne

pouvait faire exécuter ses ordres. Il s'était ensuite rendu de sa

personne sur les divers théâtres du carnage. A la Force, il avait

arraché de leur siège sanglant deux officiers municipaux qui

remplissaient, en écharpe, les fonctions que Maillard exerçait à

l'Abbaye. Mais à peine était-il sorti pour se rendre en d'autres

lieux, que ces officiers municipaux étaient rentrés, et avaient

continué leurs exécutions. Pétion, partout impuissant, était retourné

auprès de Roland, que la douleur avait rendu malade. On n'était

parvenu à garantir que le Temple, dont le dépôt excitait la fureur

populaire. Cependant la force armée avait été ici plus heureuse, et un

ruban tricolore, tendu entre les murs et la populace, avait suffi pour

l'écarter, et pour sauver la famille royale.

Les êtres monstrueux qui versaient le sang depuis le dimanche,

s'étaient acharnés à cette horrible tâche, et en avaient contracté une

habitude qu'ils ne pouvaient plus interrompre. Ils avaient même établi

une espèce de régularité dans leurs exécutions; ils les suspendaient

pour transporter les cadavres, et pour faire leurs repas. Des femmes

même, portant des alimens, se rendaient aux prisons, pour donner

le dînera leurs maris, _qui_, disaient-elles, _étaient occupés à

l'Abbaye_.

[Illustration: MORT DE MADAME DE LAMBALLE.]

A la Force, à Bicêtre, à l'Abbaye, les massacres se prolongèrent plus

qu'ailleurs. C'était à la Force que se trouvait l'infortunée princesse

Lamballe, qui avait été célèbre à la cour par sa beauté et par ses

liaisons avec la reine. On la conduit mourante au terrible guichet,

«Qui êtes-vous? lui demandent les bourreaux en échappe.--Louise de

Savoie, princesse de Lamballe.--Quel était votre rôle à la cour?

Connaissez-vous les complots dut château?--Je n'ai connu aucun

complot.--Faites serment d'aimer la liberté et l'égalité: faites

serment de haïr le roi, la reine et la royauté.--Je ferai le premier

serment; je ne puis faire, le second, il n'est pas dans mon coeur.»

«Jurez donc, lui dit un des assistans qui voulait la sauver.» Mais

l'infortunée ne voyait et n'entendait plus rien. «Qu'on _élargisse_

madame, dit le chef du guichet.» Ici, comme à l'Abbaye, on avait

imaginé un mot pour servir de signal de mort. On emmène cette femme

infortunée, qu'on n'avait pas, disent quelques narrateurs, l'intention

de livrer à la mort, et qu'on voulait en effet élargir. Cependant elle

est reçue à la porte par des furieux avides de carnage. Un premier

coup de sabre porté sur le derrière de sa tête fait jaillir son sang.

Elle s'avance encore soutenue par deux hommes, qui peut-être voulaient

la sauver; mais elle tombe à, quelques pas plus loin sous un dernier

coup. Son beau corps est déchiré. Les assassins l'outragent, le

mutilent, et s'en partagent les lambeaux. Sa tête, son coeur, d'autres

parties du cadavre, portées au bout d'une pique, sont promenées dans

Paris. Il faut, disent ces: hommes dans leur langage atroce, _les

porter au pied du trône_. On court au Temple, et on éveille avec des

cris affreux les infortunés prisonniers, qui demandent avec effroi

ce que c'est. Les officiers municipaux s'opposent à ce qu'ils voient

l'horrible cortége passer sous leur fenêtre, et la tête sanglante

qu'on y élevait au bout d'une pique. Un garde national dit enfin à la

reine: «_C'est la tête Lamballe qu'on veut vous empêcher de voir_.»

A ces mots, la reine s'évanouit. Madame Élisabeth, le roi, le

valet-de-chambre Cléry, emportent cette princesse infortunée, et les

cris de la troupe féroce retentissent long-temps encore autour des

murs du Temple.

[Illustration: MME DE LAMBALLE.]

La journée du 3 et la nuit du 3 au 4 continuèrent d'être souillées

par ces massacres. A Bicétre surtout le carnage fut plus long et

plus terrible qu'ailleurs. Il y avait là quelques mille prisonniers,

enfermés, comme on sait, pour toute espèce de vices. Ils furent

attaqués, voulurent se défendre, et on employa le canon pour les

réduire. Un membre du conseil général de la commune osa même venir

demander des forces pour réduire les prisonniers qui se défendaient.

Il ne fut pas écouté. Pétion se rendit encore à Bicêtre, mais il

n'obtint rien. Le besoin du sang animait cette multitude; la fureur

de combattre et de massacrer avait succédé chez elle au fanatisme

politique, et elle tuait pour tuer. Le massacre dura là jusqu'au

mercredi 5 septembre.

Enfin presque toutes les victimes désignées avaient péri; les prisons

étaient vides; les furieux demandaient encore du sang, mais les

sombres ordonnateurs de tant de meurtres semblaient se montrer

accessibles à quelque pitié. Les expressions de la commune

commençaient à s'adoucir. Profondément touchée, disait-elle, des

rigueurs exercées contre les prisonniers, elle donnait de nouveaux

ordres pour les arrêter; et cette fois elle était mieux obéie.

Cependant à peine restait-il quelques malheureux auxquels sa pitié pût

être utile. L'évaluation du nombre des victimes diffère dans tous les

rapports du temps; cette évaluation varie de six à douze mille dans

les prisons de Paris[3].

Mais si les exécutions répandirent la stupeur, l'audace qu'on mit à

les avouer et à en recommander l'imitation ne surprit pas moins que

les exécutions mêmes. Le comité de surveillance osa répandre une

circulaire à toutes les communes de France, que l'histoire doit

conserver avec les sept signatures qui y furent apposées. Voici cette

pièce monumentale.

«Paris, 2 septembre 1792.

«Frères et amis, un affreux complot tramé par la cour pour égorger

tous les patriotes de l'empire français, complot dans lequel un grand

nombre de membres de l'assemblée nationale sont compromis, ayant

réduit, le 9 du mois dernier, la commune de Paris à la plus cruelle

nécessité d'user de la puissance du peuple pour sauver la nation, elle

n'a rien négligé pour bien mériter de la patrie. Après les témoignages

que l'assemblée nationale venait de lui donner elle-même, eût-on pensé

que dès lors de nouveaux complots se tramaient dans le silence, et

qu'ils éclataient dans le moment même où l'assemblée nationale,

oubliant qu'elle venait de déclarer que la commune de Paris avait

sauvé la patrie, s'empressait de la destituer pour prix de son brûlant

civisme? A cette nouvelle, les clameurs publiques élevées de toutes

parts ont fait sentir à l'assemblée nationale la nécessité urgente de

s'unir au peuple, et de rendre à la commune, par le rapport du décret

de destitution, le pouvoir dont elle l'avait investie.

«Fière de jouir de toute la plénitude de la confiance nationale,

qu'elle s'efforcera de mériter de plus en plus, placée au foyer de

toutes les conspirations, et déterminée à périr pour le salut public,

elle ne se glorifiera d'avoir fait son devoir que lorsqu'elle aura

obtenu votre approbation, qui est l'objet de tous ses voeux, et

dont elle ne sera certaine qu'après que tous les départemens auront

sanctionné ses mesures pour le salut public. Professant les principes

de la plus parfaite égalité, n'ambitionnant d'autre privilège que

celui de se présenter la première à la brèche, elle s'empressera de se

soumettre au niveau de la commune la moins nombreuse de l'empire, dès

qu'il n'y aura plus rien à redouter.

«Prévenue que des hordes barbares s'avançaient contre elle, la commune

de Paris se hâte d'informer ses frères de tous les départemens qu'une

partie des conspirateurs féroces détenus dans les prisons a été mise à

mort par le peuple, actes de justice qui lui ont paru indispensables

pour retenir par la terreur les légions de traîtres renfermés dans

ses murs, au moment où il allait marcher à l'ennemi; et sans doute la

nation, après la longue suite de trahisons qui l'a conduite sur les

bords de l'abîme, s'empressera d'adopter ce moyen si utile et si

nécessaire; et tous les Français se diront comme les Parisiens:

Nous marchons à l'ennemi, et nous ne laissons pas derrière nous des

brigands pour égorger nos femmes et nos enfans.

«_Signé_ DUPLAIN, PANIS, SERGENT, LENFANT, MARAT, LEFORT, JOURDEUIL,

_administrateurs du comité de surveillance constitué à la mairie_.»

La lecture de ce document peut faire juger à quel degré de fanatisme

l'approche du danger avait poussé les esprits. Mais il est temps de

reporter nos regards sur le théâtre de la guerre, où nous ne trouvons

que de glorieux souvenirs.

Notes:

[1] Le roi et sa famille furent conduits au Temple dans la soirée du

10 août.

[2] Excepté un seul, l'abbé Sicard, qui fut sauvé par miracle.

[3] Voyez la note 23 à la fin du volume.

Histoire de la Révolution française, Tome 02 · 第 10 / 46 题