ARRIVÉE DES MARSEILLAIS A PARIS; DÎNER ET SCÈNES SANGLANTES AUX
CHAMPS-ÉLYSÉES.--MANIFESTE DU DUC DE BRUNSWICK.--LES SECTIONS DE PARIS
DEMANDENT LA DÉCHÉANCE DU ROI.--LE ROI REFUSE DE FUIR.--L'ASSEMBLÉE
REJETTE LA PROPOSITION D'ACCUSER LAFAYETTE.--PRÉPARATIFS DE
L'INSURRECTION; MOYENS DE DÉFENSE DU CHATEAU.--INSURRECTION DU 10
AOUT; LES FAUBOURGS S'EMPARENT DES TUILERIES APRÈS UN COMBAT SANGLANT;
LE ROI SE RETIRE A L'ASSEMBLÉE; SUSPENSION DU POUVOIR ROYAL;
CONVOCATION D'UNE CONVENTION NATIONALE.
A la suite d'une fête donnée aux fédérés, le comité insurrectionnel
décida qu'on partirait le matin, 26 juillet, sur trois colonnes, pour
se rendre au château, et qu'on marcherait avec le drapeau rouge, et
avec cette inscription: _Ceux qui tireront sur les colonnes du peuple
seront mis à mort sur-le-champ_. Le résultat devait être de constituer
le roi prisonnier, et de l'enfermer à Vincennes. On avait engagé la
garde nationale de Versailles à seconder ce mouvement; mais on l'avait
avertie si tard, et on était si peu d'accord avec elle, que ses
officiers vinrent à la mairie de Paris, le matin même, pour savoir ce
qu'il fallait faire. Le secret d'ailleurs fut si mal gardé, que la
cour était déjà avertie, toute la famille royale debout, et le château
plein de monde. Pétion, voyant que les mesures avaient été mal prises,
craignant quelque trahison, et considérant surtout que les Marseillais
n'étaient point encore arrivés, se rendit en toute hâte au faubourg,
pour arrêter un mouvement qui devait perdre le parti populaire, s'il
ne réussissait pas.
Le tumulte était affreux dans les faubourgs; on y avait sonné le
tocsin toute la nuit. Pour exciter le peuple, on avait répandu le
bruit qu'il existait au château un amas d'armes qu'il fallait aller
chercher. Pétion parvint avec beaucoup de peine à ramener l'ordre; le
garde-des-sceaux Champion de Cicé, qui s'y était rendu de son côté, y
reçut des coups de sabre; enfin le peuple consentit à se retirer, et
l'insurrection fut ajournée.
Les querelles, les contestations de détail par lesquelles on prélude
d'ordinaire à une rupture définitive, continuèrent sans interruption.
Le roi avait fait fermer le jardin des Tuileries depuis le 20 juin.
La terrasse des Feuillans, aboutissant à l'assemblée, était seule
ouverte, et des sentinelles avaient la consigne de ne laisser passer
personne de cette terrasse dans le jardin. Despréménil y fut rencontré
s'entretenant vivement avec un député. Il fut hué, poursuivi dans
le jardin, et porté jusqu'au Palais-Royal, où il reçut plusieurs
blessures. Les consignes qui empêchaient de pénétrer dans le jardin
ayant été violées, il fut question d'y suppléer par un décret.
Cependant le décret ne fut pas rendu; on proposa seulement d'y mettre
un écriteau portant ces mots: _Défense dépasser sur le territoire
étranger_. L'écriteau fut placé, il suffit pour empêcher le peuple d'y
mettre les pieds, quoique le roi eût fait lever les consignes. Ainsi
les procédés n'étaient déjà plus ménagés. Une lettre de Nancy, par
exemple, annonçait plusieurs traits civiques qui avaient eu lieu dans
cette ville; sur-le-champ l'assemblée en envoya copie au roi.
Enfin, le 30, les Marseillais arrivèrent. Ils étaient cinq cents, et
comptaient dans leurs rangs tout ce que le Midi renfermait de plus
exalté, et tout ce que le commerce amenait de plus turbulent dans le
port de Marseille. Barbaroux se rendit au-devant d'eux à Charenton.
A cette occasion, un nouveau projet fut concerté avec Santerre. Sous
prétexte d'aller au-devant des Marseillais, on voulait réunir les
faubourgs, se rendre ensuite en bon ordre au Carrousel, et y camper
sans tumulte, jusqu'à ce que l'assemblée eût suspendu le roi, ou qu'il
eût volontairement abdiqué. Ce projet plaisait aux philanthropes du
parti, qui auraient voulu terminer cette révolution sans effusion de
sang. Cependant il manqua, parce que Santerre ne réussit pas à réunir
le faubourg, et ne put amener qu'un petit nombre d'hommes au-devant
des Marseillais. Santerre leur offrit tout de suite un repas qui fut
servi aux Champs-Elysées. Le même jour, et au même moment, une réunion
de gardes nationaux du bataillon des Filles-Saint-Thomas, et d'autres
individus, écrivains ou militaires, tous dévoués à la cour, faisaient
un repas auprès du lieu où étaient fêtés les Marseillais. Certainement
ce repas n'avait pu être préparé à dessein pour troubler celui des
Marseillais, puisque l'offre faite à ces derniers avait été inopinée,
car au lieu d'un festin on avait médité une insurrection. Cependant
il était impossible que des voisins si opposés d'opinion achevassent
paisiblement leur repas. La populace insulta les royalistes, qui
voulurent se défendre; les patriotes, appelés au secours de la
populace, accoururent avec ardeur, et le combat s'engagea. Il ne fut
pas long; les Marseillais, fondant sur leurs adversaires, les mirent
en fuite, en tuèrent un et en blessèrent plusieurs. Dans un moment, le
trouble se répandit dans Paris. Les fédérés parcouraient les rues, et
arrachaient les cocardes de ruban, prétendant qu'il les fallait en
laine.
Quelques-uns des fugitifs arrivèrent tout sanglans aux Tuileries, où
ils furent accueillis avec empressement, et traités avec des soins
bien naturels, puisqu'on voyait en eux des amis victimes de leur
dévouement. Les gardes nationaux qui étaient de service au château
rapportèrent ces détails, y ajoutèrent peut-être, et ce fut l'occasion
de nouveaux bruits, de nouvelles haines contre la famille royale
et les dames de la cour, qui avaient, disait-on, essuyé avec leurs
mouchoirs la sueur et le sang des blessés. On en conclut même que la
scène avait été préparée, et ce fut le motif d'une nouvelle accusation
contre les Tuileries.
La garde nationale de Paris demanda aussitôt l'éloignement des
Marseillais; mais elle fut huée par les tribunes, et sa pétition
n'obtint aucun succès.
C'est au milieu de ces circonstances que fut répandu un écrit attribué
au prince de Brunswick, et bientôt reconnu authentique. Nous avons
déjà parlé de la mission de Mallet-du-Pan. Il avait donné au nom du
roi l'idée et le modèle d'un manifeste; mais cette idée fut bientôt
dénaturée. Un autre manifeste, inspiré par les passions de Coblentz,
et revêtu du nom de Brunswick, fut publié au-devant de l'armée
prussienne. Cette pièce était conçue en ces termes:
«Leurs majestés l'empereur et le roi de Prusse m'ayant confié le
commandement des armées combinées qu'ils ont fait rassembler sur les
frontières de France, j'ai voulu annoncer aux habitans de ce royaume
les motifs qui ont déterminé les mesures des deux souverains, et les
intentions qui les guident.
«Après avoir supprimé arbitrairement les droits et possessions des
princes allemands en Alsace et en Lorraine, troublé et renversé, dans
l'intérieur, le bon ordre et le gouvernement légitime; exercé contre
la personne sacrée du roi et contre son auguste famille des attentats
et des violences qui sont encore perpétués et renouvelés de jour en
jour, ceux qui ont usurpé les rênes de l'administration ont enfin
comblé la mesure en faisant déclarer une guerre injuste à sa majesté
l'empereur, et en attaquant ses provinces situées en Pays-Bas;
quelques-unes des possessions de l'empire germanique ont été
enveloppées dans cette oppression, et plusieurs autres n'ont échappé
au même danger qu'en cédant aux menaces impérieuses du parti dominant
et de ses émissaires.
«Sa majesté le roi de Prusse, uni avec sa majesté impériale par les
liens d'une alliance étroite et défensive, et membre prépondérant
lui-même du corps germanique, n'a donc pu se dispenser de marcher
au secours de son allié et de ses co-états; et c'est sous ce double
rapport qu'il prend la défense de ce monarque et de l'Allemagne.
«A ces grands intérêts se joint encore un but également important,
et qui tient à coeur aux deux souverains, c'est de faire cesser
l'anarchie dans l'intérieur de la France, d'arrêter les attaques
portées au trône et à l'autel, de rétablir le pouvoir légal, de rendre
au roi la sûreté et la liberté dont il est privé, et de le mettre en
état d'exercer l'autorité légitime qui lui est due.
«Convaincus que la partie saine de la nation française abhorre les
excès d'une faction qui la subjugue, et que le plus grand nombre des
habitans attend avec impatience le moment du secours pour se déclarer
ouvertement contre les entreprises odieuses de leurs oppresseurs, sa
majesté l'empereur et sa majesté le roi de Prusse les appellent et
les invitent à retourner sans délai aux voies de la raison et de
la justice, de l'ordre et de la paix. C'est dans ces vues que moi,
soussigné, général commandant en chef les deux armées, déclare:
«1. Qu'entraînées dans la guerre présente par des circonstances
irrésistibles, les deux cours alliées ne se proposent d'autre but que
le bonheur de la France sans prétendre s'enrichir par des conquêtes;
«2. Qu'elles n'entendent point s'immiscer dans le gouvernement
intérieur de la France, mais qu'elles veulent uniquement délivrer le
roi, la reine et la famille royale de leur captivité, et procurer à sa
majesté très-chrétienne la sûreté nécessaire pour qu'elle puisse faire
sans danger, sans obstacle, les convocations qu'elle jugera à propos,
et travailler à assurer le bonheur de ses sujets, suivant ses
promesses et autant qu'il dépendra d'elle;
«3. Que les armées combinées protégeront les villes, bourgs et
villages, et les personnes et les biens de tous ceux qui se
soumettront au roi, et qu'elles concourront au rétablissement
instantané de l'ordre et de la police dans toute la France;
«4. Que les gardes nationales sont sommées de veiller provisoirement à
la tranquillité des villes et des campagnes, à la sûreté des personnes
et des biens de tous les Français jusqu'à l'arrivée des troupes de
leurs majestés impériale et royale, ou jusqu'à ce qu'il en soit
autrement ordonné, sous peine d'en être personnellement responsables;
qu'au contraire, ceux des gardes nationaux qui auront combattu contre
les troupes des deux cours alliées, et qui seront pris les armes à la
main, seront traités en ennemis, et punis comme rebelles à leur roi et
comme perturbateurs du repos public.
«5. Que les généraux, officiers, bas-officiers et soldats des troupes
de ligne françaises sont également sommés de revenir à leur ancienne
fidélité, et de se soumettre sur-le-champ au roi, leur légitime
souverain;
«6. Que les membres des départemens, des districts et des
municipalités, seront également responsables, sur leurs têtes et sur
leurs biens, de tous les délits, incendies, assassinats, pillages et
voies de fait qu'ils laisseront commettre ou qu'ils ne se seront pas
notoirement efforcés d'empêcher dans leur territoire; qu'ils seront
également tenus de continuer provisoirement leurs fonctions jusqu'à ce
que sa majesté très-chrétienne, remise en pleine liberté, y ait pourvu
ultérieurement, ou qu'il en ait été autrement ordonné en son nom dans
l'intervalle;
«7. Que les habitans des villes, bourgs et villages, qui oseraient se
défendre contre les troupes de leurs majestés impériale et royale, et
tirer sur elles, soit en rase campagne, soit par les fenêtres, portes
et ouvertures de leurs maisons, seront punis sur-le-champ suivant la
rigueur du droit de la guerre, et leurs maisons démolies ou brûlées.
Tous les habitans, au contraire, desdites villes, bourgs et villages,
qui s'empresseront de se soumettre à leur roi, en ouvrant leurs portes
aux troupes de leurs majestés, seront à l'instant sous leur sauvegarde
immédiate; leurs personnes, leurs biens, leurs effets, seront sous la
protection des lois; et il sera pourvu à la sûreté générale de tous et
de chacun d'eux;
«8. La ville de Paris et tous ses habitans, sans distinction, seront
tenus de se soumettre sur-le-champ et sans délai au roi, de mettre ce
prince en pleine et entière liberté, et de lui assurer, ainsi qu'à
toutes les personnes royales, l'inviolabilité et le respect auxquels
le droit de la nature et des gens oblige les sujets envers les
souverains, leurs majestés impériale et royale rendant personnellement
responsables de tous les évènemens, sur leur tête, pour être jugés
militairement, sans espoir de pardon, tous les membres de l'assemblée
nationale, du département, du district, de la municipalité et de la
garde nationale de Paris, les juges de paix et tous autres qu'il
appartiendra; déclarant en outre, leurs dites majestés, sur leur foi
et parole d'empereur et roi, que si le château des Tuileries est forcé
ou insulté, que s'il est fait la moindre violence, le moindre outrage
à leurs majestés le roi, la reine et la famille royale, s'il n'est
pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation et à
leur liberté, elles en tireront une vengeance exemplaire et à jamais
mémorable, en livrant la ville de Paris à une exécution militaire et
à une subversion totale, et les révoltés coupables d'attentats, aux
supplices qu'ils auront mérités. Leurs majestés impériale et royale
promettent, au contraire, aux habitans de la ville de Paris d'employer
leurs bons offices auprès de sa majesté très-chrétienne pour obtenir
le pardon de leurs torts et de leurs erreurs, et de prendre les
mesures les plus vigoureuses pour assurer leurs personnes et leurs
biens, s'ils obéissent promptement et exactement à l'injonction
ci-dessus.
«Enfin leurs majestés, ne pouvant reconnaître pour lois en France
que celles qui émaneront du roi jouissant d'une liberté parfaite,
protestent d'avance contre l'authenticité de toutes les déclarations
qui pourraient être faites au nom de sa majesté très-chrétienne, tant
que sa personne sacrée, celle de la reine et de toute la famille
royale ne seront pas réellement en sûreté: à l'effet de quoi leurs
majestés impériale et royale invitent et sollicitent sa majesté
très-chrétienne de désigner la ville de son royaume la plus voisine de
ses frontières dans laquelle elle jugera à propos de se retirer avec
la reine et sa famille, sous une bonne et sûre escorte qui lui sera
envoyée pour cet effet, afin que sa majesté très-chrétienne puisse en
toute sûreté appeler auprès d'elle les ministres et les conseillers
qu'il lui plaira de désigner, faire telles convocations qui lui
paraîtront convenables, pourvoir au rétablissement du bon ordre, et
régler l'administration de son royaume.
«Enfin je déclare et m'engage encore, en mon propre et privé nom, et
en ma qualité susdite, de faire observer partout aux troupes confiées
à mon commandement une bonne et exacte discipline, promettant de
traiter avec douceur et modération les sujets bien intentionnés qui se
montreront paisibles et soumis, et de n'employer la force qu'envers
ceux qui se rendront coupables ou de résistance ou de mauvaise
volonté.
«C'est par ces raisons que je requiers et exhorte tous les habitans du
royaume, de la manière la plus forte et la plus instante, de ne pas
s'opposer à la marche et aux opérations des troupes que je commande,
mais de leur accorder plutôt partout une libre entrée et toute bonne
volonté, aide et assistance que les circonstances pourront exiger.
«Donné au quartier-général de Coblentz, le 25 juillet 1792.
«_Signé_ CHARLES-GUILLAUME-FERDINAND, _duc de Brunswick-Lunebourg_.»
Ce qui parut surtout étonnant dans cette déclaration, c'est que, datée
du 25 de Coblentz, elle se trouva le 28 à Paris, et fut imprimée dans
tous les journaux royalistes. Elle produisit un effet extraordinaire.
Cet effet fut celui des passions sur les passions. On se promit de
toutes parts de résister à un ennemi dont le langage était si hautain
et les menaces si terribles. Dans l'état des esprits, il était naturel
que le roi et la cour fussent accusés de cette nouvelle faute. Louis
XVI s'empressa de désavouer le manifeste par un message, et il le
pouvait sans doute de très-bonne foi, puisque cette pièce était si
différente du modèle qu'il avait proposé; mais il devait déjà voir par
cet exemple combien sa volonté serait outre-passée par son parti, si
ce parti était jamais vainqueur. Ni son désaveu, ni les expressions
dont il l'accompagna, ne purent ramener l'assemblée. En parlant de ce
peuple dont le bonheur lui avait toujours été cher, il ajoutait: «Que
de chagrins pourraient être effacés par la plus légère marque de son
retour!»
Ces paroles touchantes n'excitèrent plus l'enthousiasme qu'elles
avaient le don de produire autrefois; on n'y vit qu'une perfidie de
langage, et beaucoup de députés appuyèrent l'impression pour rendre
public, dirent-ils, le contraste qui existait entre les paroles et la
conduite du roi. Dès ce moment, l'agitation ne cessa pas de croître,
et les circonstances de s'aggraver. On eut connaissance d'un arrêté
par lequel le département des Bouches-du-Rhône retenait les impôts
pour payer les troupes qu'il avait envoyées contre les Savoisiens, et
accusait d'insuffisance les mesures prises par l'assemblée. C'était
un acte dû aux inspirations de Barbaroux. L'arrêté fut cassé par
l'assemblée, sans que l'exécution en pût être empêchée. On répandit
en même temps que les Sardes, qui s'avançaient, étaient au nombre de
cinquante mille. Il fallut que le ministre des relations extérieures
vînt assurer lui-même à l'assemblée que les rassemblemens n'étaient
tout au plus que de onze à douze mille hommes. A ce bruit en succéda
un autre: on prétendit que le petit nombre des fédérés actuellement
rendus à Soissons, avaient été empoisonnés avec du verre mêlé dans
leur pain. On assurait même qu'il y avait déjà cent soixante morts et
huit cents malades. On alla aux informations, et on apprit que les
farines se trouvant dans une église, des vitres avaient été cassées,
et que quelques morceaux de verre s'étaient trouvés dans le pain. Il
n'y avait cependant ni morts, ni malades.
Le 25 juillet, un décret avait rendu toutes les sections de Paris
permanentes. Elles s'étaient réunies, et avaient chargé Pétion de
proposer en leur nom la déchéance de Louis XVI. Le 3 août au matin, le
maire de Paris, enhardi par ce voeu, se présenta à l'assemblée pour
faire une pétition au nom des quarante-huit sections de Paris. Il
exposa la conduite de Louis XVI depuis l'ouverture de la révolution;
il retraça, dans le langage du temps, les bienfaits de la nation
envers le roi, et l'ingratitude du monarque. Il dépeignit les
dangers dont toutes les imaginations étaient frappées, l'arrivée de
l'étranger, la nullité des moyens de défense, la révolte d'un général
contre l'assemblée, l'opposition d'une foule de directoires de
département, et les menaces terribles et absurdes faites au nom de
Brunswick; en conséquence il conclut à la déchéance du roi, et demanda
à l'assemblée de mettre cette importante question à l'ordre du jour.
Cette grande proposition, qui n'avait encore été faite que par des
clubs, des fédérés, des communes, venait d'acquérir un autre caractère
en étant présentée au nom de Paris et par son maire. Elle fut
accueillie plutôt avec étonnement qu'avec faveur dans la séance du
matin. Mais le soir la discussion s'ouvrit, et l'ardeur d'une partie
de l'assemblée se déploya sans retenue. Les uns voulaient qu'on
discutât la question sur-le-champ, les autres qu'on l'ajournât. On
finit par la remettre au jeudi 9 août, et on continua à recevoir et à
lire des pétitions exprimant, avec plus d'énergie encore que celle du
maire, le même voeu et les mêmes sentimens.
La section de Mauconseil, allant plus loin que les autres, ne se borna
pas à demander la déchéance, mais la prononça de sa pleine autorité.
Elle déclara qu'elle ne reconnaissait plus Louis XVI pour roi des
Français, et qu'elle irait bientôt demander au corps législatif s'il
voulait enfin sauver la France; de plus, elle invita toutes les
sections de l'empire (qu'elle n'appelait déjà plus le royaume) à
imiter son exemple.
Comme on l'a déjà vu, l'assemblée ne suivait pas le mouvement
insurrectionnel aussi vite que les autorités inférieures, parce que,
chargée de veiller sur les lois, elle était obligée de les respecter
davantage. Elle se trouvait ainsi fréquemment devancée par les corps
populaires, et voyait le pouvoir s'échapper de ses mains. Elle cassa
donc l'arrêté de la section de Mauconseil; Vergniaud et Cambon
employèrent les expressions les plus sévères contre cet acte, qu'ils
appelèrent une usurpation de la souveraineté du peuple. Il paraît
cependant que, dans cet acte, ils condamnaient moins la violation
des principes que la précipitation des pétitionnaires, et surtout
l'inconvenance de leur langage à l'égard de l'assemblée nationale.
Le terme de toutes les incertitudes approchait; le même jour on se
réunissait en même temps dans le comité insurrectionnel des fédérés,
et chez les amis du roi, qui préparaient sa fuite. Le comité remit
l'insurrection au jour où l'on discuterait la déchéance, c'est-à-dire
au 9 août au soir, pour le 10 au matin. De leur côté, les amis du roi
délibéraient sur sa fuite, dans le jardin de M. de Montmorin. MM. de
Liancourt et de Lafayette y renouvelaient leurs offres. Tout était
disposé pour le départ. Cependant on manquait d'argent; Bertrand de
Molleville avait inutilement épuisé la liste civile pour payer des
clubs royalistes, des orateurs de tribunes, des orateurs de groupes,
de prétendus séducteurs qui ne séduisaient personne, et gardaient pour
eux les fonds de la cour. On suppléa au défaut d'argent par des prêts
que des sujets généreux s'empressèrent de faire au roi. Les offres
de M. de Liancourt ont déjà été rapportées; il donna tout l'or qu'il
avait pu se procurer. D'autres personnes fournirent celui qu'elles
possédaient. Des amis dévoués se préparèrent à suivre la voiture qui
transporterait la famille royale, et, s'il le fallait, à périr à ses
côtés. Tout étant disposé, les conseillers réunis chez Montmorin
résolurent le départ, après un conciliabule qui dura toute une soirée.
Le roi, qui le vit immédiatement après, donna son consentement à cette
résolution, et ordonna qu'on s'entendît avec MM. de Montciel et
de Sainte-Croix. Quelles que fussent les opinions des hommes qui
s'étaient réunis pour cette entreprise, c'était une grande joie pour
eux de croire un moment à la prochaine délivrance du monarque[1].
Mais le lendemain tout était changé; le roi fit répondre qu'il ne
partirait point, parce qu'il ne voulait pas commencer la guerre
civile. Tous ceux qui, avec des sentimens très-différens,
s'intéressaient également à lui, furent consternés. Ils apprirent que
le motif réel n'était pas celui qu'avait donné le roi. Le véritable
était d'abord l'arrivée de Brunswick, annoncée comme très-prochaine;
ensuite l'ajournement de l'insurrection, et surtout le refus de la
reine de se confier aux constitutionnels» Elle avait énergiquement
exprimé sa répugnance, en disant qu'il valait mieux périr que de se
mettre dans les mains de gens qui leur avaient fait tant de mal[2].
Ainsi, tous les efforts des constitutionnels et tous les dangers
furent inutiles. Lafayette s'était gravement compromis. On savait
qu'il avait décidé Luckner à marcher au besoin sur la capitale.
Celui-ci, appelé auprès de l'assemblée, avait tout avoué au comité
extraordinaire des douze. Le vieux Luckner était faible et mobile.
Quand des mains d'un parti il passait dans celles d'un autre, il se
laissait arracher l'aveu de tout ce qu'il avait entendu ou dit la
veille, s'excusait ensuite de ses aveux en disant qu'il ne savait pas
la langue française, pleurait et se plaignait de n'être entouré que de
factieux. Guadet eut l'adresse de lui faire confesser les
propositions de Lafayette; et Bureau de Puzy, accusé d'en avoir été
l'intermédiaire, fut mandé à la barre. C'était un des amis et des
officiers de Lafayette; il nia tout avec assurance, et avec un ton qui
persuada que les négociations de son général lui étaient inconnues. La
question de savoir si on mettrait Lafayette en accusation fut encore
ajournée.
On approchait du jour fixé pour la discussion de la déchéance; le plan
de l'insurrection était arrêté et connu. Les Marseillais, quittant
leur caserne trop éloignée, s'étaient transportés à la section des
Cordeliers, où se tenait le club du même nom. Ils se trouvaient ainsi
au centre de Paris, et très près du lieu de l'action. Deux officiers
municipaux avaient été assez hardis pour faire distribuer des
cartouches aux conjurés; tout enfin était préparé pour le 10.
Le 8 on délibéra sur le sort de Lafayette. Une forte majorité le
mit hors d'accusation. Quelques députés, irrités de l'acquittement,
demandent l'appel nominal; et, à cette seconde épreuve, quatre cent
quarante-six voix ont le courage de se prononcer pour le général,
contre deux cent vingt-quatre. Le peuple, soulevé à cette nouvelle,
se réunit à la porte de la salle, insulte les députés qui sortent, et
maltraite particulièrement ceux qui étaient connus pour appartenir au
côté droit de l'assemblée, tels que Vaublanc, Girardin, Dumas, etc.
De tous côtés on s'indigne contre la représentation nationale, et on
répète à haute voix qu'il n'y a plus de salut avec une assemblée qui
vient d'absoudre _le traître Lafayette_.
Le lendemain, 9 août, une agitation extraordinaire règne parmi les
députés. Ceux qui avaient été insultés la veille se plaignent en
personne ou par lettres. Lorsqu'on rapporte que M. Beaucaron allait
être livré à la corde, un rire barbare éclate dans les tribunes. Quand
on ajoute que M. de Girardin a été frappé, ceux même qui le savaient
le mieux lui demandent avec ironie où et comment. «Eh! ne sait-on pas,
reprend noblement M. de Girardin, que les lâches ne frappent jamais
que par derrière!» Enfin, un membre réclame l'ordre du jour. Cependant
l'assemblée décide que le procureur-syndic de la commune, Roederer,
sera mandé à la barre pour être chargé de garantir, sous sa
responsabilité personnelle, la sûreté et l'inviolabilité des membres
de l'assemblée.
On propose d'interpeller le maire de Paris et de l'obliger à déclarer,
par oui ou par non, s'il peut assurer la tranquillité publique. Guadet
réplique à cette proposition par celle d'interpeller aussi le roi,
et de l'obliger à son tour à déclarer, par oui ou par non, s'il peut
répondre de la sûreté et de l'inviolabilité du territoire.
Cependant, au milieu de ces propositions contraires, il était facile
d'apercevoir que l'assemblée redoutait le moment décisif, et que les
girondins eux-mêmes auraient mieux aimé obtenir la déchéance par une
délibération, que de recourir à une attaque douteuse et meurtrière.
Roederer arrive sur ces entrefaites, et annonce qu'une section a
décidé de sonner le tocsin, et de marcher sur l'assemblée et sur les
Tuileries, si la déchéance n'est pas prononcée. Pétion entre à son
tour; il ne s'explique pas d'une manière positive, mais il avoue des
projets sinistres; il énumère les précautions prises pour prévenir
les mouvemens dont on est menacé, et promet de se concerter avec
le département pour adopter ses mesures, si elles lui paraissaient
meilleures que celles de la municipalité.
Pétion, ainsi que tous ses amis girondins, préférait la déchéance
prononcée par l'assemblée à un combat incertain contre le château.
La majorité pour la déchéance étant presque assurée, il aurait voulu
arrêter les projets du comité insurrectionnel. Il se présenta donc au
comité de surveillance des Jacobins, et engagea Chabot à suspendre
l'insurrection, en lui disant que les girondins avaient résolu la
déchéance, et la convocation immédiate d'une convention nationale;
qu'ils étaient sûrs de la majorité, et qu'il ne fallait pas s'exposer
à une attaque dont le résultat serait douteux. Chabot répondit qu'il
n'y avait rien à espérer d'une assemblée qui avait absous _le scélérat
Lafayette_; que lui, Pétion, se laissait abuser par ses amis; que le
peuple avait enfin pris la résolution de se sauver lui-même, et que le
tocsin sonnerait le soir même dans les faubourgs.
«Vous aurez donc toujours _mauvaise tête_? reprit Pétion. Malheur à
nous, si on s'insurge! Je connais votre influence, mais j'ai aussi la
mienne, et je l'emploierai contre vous.--Vous serez arrêté, répliqua
Chabot, et on vous empêchera d'agir.»
Les esprits étaient en effet trop excités pour que les craintes de
Pétion pussent être comprises, et que son influence pût s'exercer. Une
agitation générale régnait dans Paris; le tambour battait le rappel
dans tous les quartiers; les bataillons de la garde nationale se
réunissaient et se rendaient à leurs postes, avec des dispositions
très diverses. Les sections se remplissaient, non pas du plus grand
nombre de citoyens, mais des plus ardens. Le comité insurrectionnel
s'était formé sur trois points. Fournier et quelques autres étaient au
faubourg Saint-Mareau; Sainterre et Westermann occupaient le faubourg
Saint-Antoine; Danton, enfin, Camille Desmoulins, Carra, étaient aux
Cordeliers avec le bataillon de Marseille. Barbaroux, après avoir
placé des éclaireurs à l'assemblée et au château, avait disposé des
courriers prêts à prendre la route du midi. Il s'était pourvu en
outre d'une dose de poison, tant on était incertain du succès, et il
attendait aux Cordeliers le résultat de l'insurrection. On ne sait
où était Robespierre; Danton avait caché Marat dans une cave de la
section, et s'était ensuite emparé de la tribune des Cordeliers.
Chacun hésitait, comme à la veille d'une grande résolution; mais
Danton, proportionnant l'audace à la gravité de l'événement, faisait
retentir sa voix tonnante; il énumérait ce qu'il appelait les crimes
de la cour; il rappelait la haine de celle-ci pour la constitution,
ses paroles trompeuses, ses promesses hypocrites, toujours démenties
par sa conduite, et enfin ses machinations évidentes pour amener
l'étranger. «Le peuple, disait-il, ne peut plus recourir qu'à
lui-même, car la constitution est insuffisante, et l'assemblée a
absous Lafayette; il ne reste donc plus que vous pour vous sauver
vous-mêmes. Hâtez-vous donc, car cette nuit même, des satellites
cachés dans le château doivent faire une sortie sur le peuple, et
l'égorger avant de quitter Paris pour rejoindre Coblentz. Sauvez-vous
donc; aux armes! aux armes!»
Dans ce moment, un coup de fusil est tiré dans la cour du Commerce;
le cri _aux armes_ devient bientôt général, et l'insurrection est
proclamée. Il était alors onze heures et demie. Les Marseillais se
forment à la porte des Cordeliers, s'emparent des canons, et se
grossissent d'une foule nombreuse qui se range à leurs côtés. Camille
Desmoulins et d'autres se précipitent pour aller faire sonner le
tocsin; mais ils ne trouvent pas la même ardeur dans les différentes
sections. Ils s'efforcent de réveiller leur zèle; bientôt elles
se réunissent et nomment des commissaires, qui doivent aller à
l'Hôtel-de-Ville déplacer l'ancienne municipalité, et s'emparer de
tous les pouvoirs. Enfin on court aux cloches, on s'en empare de vive
force, et le tocsin commence à sonner. Ce bruit lugubre retentit dans
l'immense étendue de la capitale; il se propage de rues en rues et
d'édifices en édifices; il appelle les députés, les magistrats, les
citoyens, à leurs postes; il arrive enfin au château, et vient y
annoncer que la nuit fatale approche; nuit terrible, nuit d'agitation
et de sang, qui devait être pour le monarque la dernière passée dans
le palais de ses pères!
Des émissaires de la cour venaient de lui apprendre qu'on touchait au
moment de la catastrophe; ils avaient rapporté le mot du président des
Cordeliers, qui avait dit à ses gens qu'il ne s'agissait plus, comme
au 20 juin, d'une simple promenade civique; c'est-à-dire que si le 20
juin avait été la menace, le 10 août devait être le coup décisif. On
n'en doutait plus en effet. Le roi, la reine, leurs deux enfans, leur
soeur madame Élisabeth, ne s'étaient pas couchés, et après le souper
avaient passé dans la salle du conseil, où se trouvaient tous les
ministres et un grand nombre d'officiers supérieurs. On y délibérait,
dans le trouble, sur les moyens de sauver la famille royale. Les
moyens de résistance étaient faibles, ayant été presque anéantis, soit
par les décrets de l'assemblée, soit par les fausses mesures de la
cour elle-même.
La garde constitutionnelle, dissoute par un décret de l'assemblée,
n'avait pas été remplacée par le roi, qui avait mieux aimé lui
continuer ses appointemens que d'en former une nouvelle: c'étaient
dix-huit cents hommes de moins au château.
Les régimens dont les dispositions avaient paru favorables au roi,
pendant la dernière fédération, avaient été éloignés de Paris, par le
moyen accoutumé des décrets.
Les Suisses n'avaient pu être éloignés, grâce à leurs capitulations;
mais on les avait privés de leur artillerie; et la cour, lorsqu'elle
fut un moment décidée à fuir dans la Normandie, y avait envoyé l'un de
ces fidèles bataillons, sous le prétexte de veiller à l'arrivage des
grains. Ce bataillon n'avait pas encore été rappelé. Quelques Suisses
seulement, casernés à Courbevoie, étaient rentrés par l'autorisation
de Pétion, et tous ensemble ne s'élevaient pas à plus de huit ou neuf
cents hommes.
La gendarmerie venait d'être composée des anciens soldats des
gardes-françaises, auteurs du 14 juillet.
Enfin la garde nationale n'avait ni les mêmes chefs, ni la
même organisation, ni le même dévouement qu'au 6 octobre 1789.
L'état-major, ainsi qu'on l'a vu, en avait été reconstitué. Une foule
de citoyens s'étaient dégoûtés du service, et ceux qui n'avaient pas
déserté leur poste étaient intimidés par la fureur de la populace.
La garde nationale se trouvait donc, comme tous les corps de
l'état, composée d'une nouvelle génération révolutionnaire. Elle
se partageait, comme la France entière, en constitutionnels et
républicains. Tout le bataillon des Filles-Saint-Thomas, et une partie
de celui des Petits-Pères, étaient dévoués au roi; les autres étaient
indifférens ou ennemis. Les canonniers surtout, qui composaient
la principale force, étaient républicains décidés. Les fatigues
qu'imposait l'arme de ces derniers en avaient éloigné la riche
bourgeoisie; des serruriers, des forgerons se trouvaient ainsi maîtres
des canons, et ils partageaient les sentimens du peuple, puisqu'ils en
faisaient partie.
Ainsi il restait au roi huit ou neuf cents Suisses, et un peu plus
d'un bataillon de la garde nationale.
On se souvient que, depuis la retraite de Lafayette, le commandement
de la garde nationale passait alternativement, aux six chefs de
légion. Il était échu ce jour-là au commandant Mandat, ancien
militaire, mal vu à la cour à cause de ses opinions constitutionnelles,
mais lui inspirant une entière confiance, par sa fermeté, ses lumières
et son attachement à ses devoirs. Mandat, général en chef pendant cette
nuit fatale, avait fait à la hâte les seules dispositions possibles.
Déjà le plancher de la grande galerie qui joint le Louvre au Tuileries
avait été coupé dans une certaine étendue, pour interdire le passage
aux assaillans. Mandat ne songea donc pas à protéger cette aile du
palais, et porta tous ses soins du côté des cours et du jardin. Malgré
le rappel, peu de gardes nationaux s'étaient réunis. Les bataillons
ne s'étaient pas complétés, et les plus zélés se rendaient
individuellement au château, où Mandat les avait enrégimentés et
distribués conjointement avec les Suisses, dans les cours, le jardin
et les appartemens. Il avait placé une pièce de canon dans la cour des
Suisses, trois dans celle du milieu, et trois dans celle des Princes.
Ces pièces étaient malheureusement confiées aux canonniers de la garde
nationale, et l'ennemi se trouvait ainsi dans la place. Mais les
Suisses, pleins d'ardeur et de fidélité, les observaient de l'oeil,
prêts, au premier mouvement, à s'emparer des canons, et à jeter les
canonniers eux-mêmes hors de l'enceinte du château.
Mandat avait placé en outre quelques postes avancés de gendarmerie à
la colonnade du Louvre et à l'Hôtel-de-Ville. Mais cette gendarmerie,
comme nous venons de le dire, était composée des anciens
gardes-françaises.
A ces défenseurs du château il faut joindre une foule de vieux
serviteurs, que leur âge ou leur modération avait empêchés d'émigrer,
et qui, au moment du danger, étaient accourus, les uns pour s'absoudre
de n'être point allés à Coblentz, les autres pour mourir généreusement
à côté de leur prince. Ils s'étaient pourvus à la hâte de toutes les
armes qu'ils avaient pu se procurer au château; ils portaient de vieux
sabres, des pistolets attachés à leur ceinture avec des mouchoirs,
quelques-uns même avaient pris les pelles et les pincettes des
cheminées: ainsi les plaisanteries ne furent pas oubliées dans ce
sinistre moment, où la cour aurait dû être sérieuse au moins une
fois. Cette affluence de personnes inutiles, loin de pouvoir servir,
offusquait la garde nationale, qui s'en défiait, et ne faisait
qu'ajouter à la confusion, déjà trop grande.
Tous les membres du directoire du département s'étaient rendus au
château. Le vertueux duc de Larochefoucauld s'y trouvait; Roederer,
le procureur-syndic, y était aussi; on avait mandé Pétion, qui arriva
avec deux officiers municipaux. On obligea Pétion de signer l'ordre de
repousser la force par la force, et il le signa pour ne pas paraître
le complice des insurgés. On s'était réjoui de le posséder au château,
et de tenir en sa personne un otage cher au peuple. L'assemblée,
avertie de ce dessein, l'appela à la barre par un décret; le roi,
auquel on conseillait de le retenir, ne le voulut pas, et il sortit
ainsi des Tuileries sans aucun obstacle.
L'ordre de repousser la force par la force une fois obtenu, divers
avis furent ouverts sur la manière d'en user. Dans cet état
d'exaltation, plus d'un projet insensé dut s'offrir aux esprits. Il en
était un assez hardi, et qui probablement aurait pu réussir; c'était
de prévenir l'attaque en dissipant les insurgés qui n'étaient pas
encore très-nombreux et qui, avec les Marseillais, formaient tout au
plus une masse de quelques mille hommes. Dans ce moment, en effet, le
faubourg Saint-Marceau n'était pas encore réuni; Santerre hésitait au
faubourg Saint-Antoine; Danton seul et les Marseillais avaient osé se
rassembler aux Cordeliers, et ils attendaient avec impatience, au pont
Saint-Michel, l'arrivée des autres assaillans.
Une sortie vigoureuse aurait pu les dissiper; et, dans ce moment
d'hésitation, un mouvement de terreur aurait infailliblement empêché
l'insurrection. Mandat donna un autre plan plus sûr et plus légal,
c'était d'attendre la marche des faubourgs, mais de les attaquer sur
deux points décisifs dès qu'ils seraient en mouvement. Il voulait
d'abord que, lorsque les uns déboucheraient sur la place de
l'Hôtel-de-Ville, par l'arcade Saint-Jean, on les chargeât à
l'improviste, et qu'on fît de même au Louvre contre ceux qui
viendraient par le Pont-Neuf, le long du quai des Tuileries. Il avait
à cet effet ordonné à la gendarmerie placée à la colonnade de laisser
défiler les insurgés, et de les charger ensuite en queue, quand la
gendarmerie placée au Carrousel fondrait sur eux par les guichets du
Louvre et les attaquerait en tête. Le succès de pareils moyens était
presque certain. Déjà les commandans de divers postes, et notamment
celui de l'Hôtel-de-Ville, avaient reçu de Mandat les ordres
nécessaires.
On a déjà vu qu'une nouvelle municipalité venait d'être formée à
l'Hôtel-de-Ville. Danton et Manuel avaient été les seuls membres
conservés. L'ordre de Mandat est montré à cette municipalité
insurrectionnelle. Sur-le-champ elle somme le commandant de
comparaître à l'Hôtel-de-Ville. La sommation est portée au château, où
l'on ignorait la composition de la nouvelle commune. Mandat hésite;
mais ceux qui l'entourent, et les membres eux-mêmes du département,
ne sachant pas ce qui s'était passé, et pensant qu'il ne fallait pas
encore enfreindre la loi par un refus de comparaître, l'engagent à
obéir. Mandat se décide; il remet à son fils, qui était avec lui au
château, l'ordre de repousser la force par la force, signé de Pétion,
et il se rend à la sommation de la municipalité. Il était environ
quatre heures du matin. A peine est-il arrivé à l'Hôtel-de-Ville,
qu'il est surpris d'y trouver une autorité nouvelle. Aussitôt on
l'entoure, on l'interroge sur l'ordre qu'il avait donné, on le renvoie
ensuite, et en le renvoyant le président fait un geste sinistre qui
devient un arrêt de mort. En effet, le malheureux commandant est à
peine sorti, qu'on s'empare de lui, et qu'il est renversé d'un coup
de pistolet. On le dépouille de ses vêtemens, sans y trouver l'ordre
remis à son fils, et son corps est jeté à la rivière, où tant d'autres
cadavres allaient bientôt le suivre.
Cet acte sanglant paralysa tous les moyens de défense du château,
détruisit toute unité, et empêcha l'exécution du plan de défense.
Cependant tout n'était pas perdu encore, et l'insurrection n'était pas
entièrement formée. Les Marseillais, après avoir attendu impatiemment
le faubourg Saint-Antoine, qui n'arrivait pas, avaient cru un instant
la journée manquée. Mais Westermann, portant l'épée sur la poitrine
de Santerre, l'avait obligé à marcher. Les faubourgs étaient alors
successivement arrivés, les uns par la rue Saint-Honoré, les autres
par le Pont-Neuf, le Pont-Royal et les guichets du Louvre. Les
Marseillais marchaient en tête des colonnes, avec les fédérés bretons,
et ils avaient pointé leurs pièces sur le château. Au grand nombre
des insurgés, qui grossissait à chaque instant, s'était jointe une
multitude de curieux; et l'ennemi paraissait encore plus considérable
qu'il ne l'était réellement. Tandis qu'on se portait au château,
Santerre était accouru à l'Hôtel-de-Ville pour se faire nommer
commandant en chef de la garde nationale; et Westermann était resté
sur le champ de bataille pour diriger les assaillans. Il y avait donc
partout une confusion extraordinaire, à tel point que Pétion qui,
d'après le plan arrêté, aurait dû être gardé chez lui par une force
insurrectionnelle, attendait encore la garde qui devait mettre sa
responsabilité à couvert par une contrainte apparente. Il envoya
lui-même à l'Hôtel-de-Ville, et on plaça enfin quelque cent hommes à
sa porte, pour qu'il parût en état d'arrestation.
Le château était en ce moment tout-à-fait assiégé. Les assaillans
étaient sur la place; et à la faveur du jour naissant, on les voyait à
travers les vieilles portes des cours, on les apercevait des fenêtres,
on découvrait leur artillerie pointée sur le château, on entendait
leurs cris confus et leurs chants menaçans. On avait voulu revenir au
projet de les prévenir; mais quand on eut appris la mort de Mandat,
les ministres et le département furent d'avis d'attendre l'attaque
pour se laisser forcer dans les limites de la loi.
Roederer venait de parcourir les rangs de cette garnison, et de faire
aux Suisses et aux gardes nationaux la proclamation légale, qui leur
défendait d'attaquer, mais qui leur enjoignait de repousser la
force par la force. On engagea le roi à faire lui-même la revue des
serviteurs qui se préparaient à le défendre. Ce malheureux prince
avait passé la nuit à écouter les avis divers qui se croisaient autour
de lui, et dans les rares momens de relâche, il avait prié le ciel
pour sa royale épouse, pour ses enfans et sa soeur, objets de toutes
ses craintes. «Sire, lui dit la reine avec énergie, c'est le moment de
vous montrer.» On assure même, qu'arrachant un pistolet à la ceinture
du vieux d'Affry, elle le présenta vivement au roi. Les yeux de la
princesse étaient rouges de larmes, mais son front semblait relevé, sa
narine était gonflée par la colère et la fierté. Quant au roi, il ne
craignait rien pour sa personne, il montrait même un grand sang-froid
dans ce péril extrême; mais il était alarmé pour sa famille, et la
douleur de la voir si exposée avait altéré ses traits. Il se présenta
néanmoins avec fermeté. Il avait un habit violet, il portait une épée,
et sa coiffure, qui n'avait pas été réparée depuis la veille, était
à moitié en désordre. En paraissant au balcon, il aperçut, sans être
ému, une artillerie formidable pointée sur le château. Sa présence
excita encore quelques restes d'enthousiasme; les bonnets des
grenadiers furent tout à coup élevés sur la pointe des sabres et des
baïonnettes; l'antique cri de _Vive le roi_! retentit une dernière
fois sous les voûtes du château paternel. Un dernier reste de courage
se ranima, les coeurs abattus se réchauffèrent; on eut encore un
moment de confiance et d'espoir. C'est dans cet instant qu'arrivèrent
quelques nouveaux bataillons de la garde nationale, formés plus tard
que les autres, et qui se rendaient à l'ordre précédemment donné
par Mandat. Ils entrèrent à l'instant où les cris de _Vive le roi_!
retentissaient dans la cour. Les uns se joignirent à ceux qui
saluaient ainsi la présence du monarque; les autres, qui n'étaient pas
du même sentiment, se crurent en danger, et se rappelant toutes les
fables populaires qu'on avait débitées, s'imaginèrent qu'ils allaient
être livrés aux _chevaliers du poignard_. Ils s'écrièrent aussitôt que
le scélérat de Mandat les avait trahis, et ils excitèrent une espèce
de tumulte. Les canonniers, imitant cet exemple, tournèrent leurs
pièces contre la façade du château. Une dispute s'engagea aussitôt
avec les bataillons dévoués; les canonniers furent désarmés et remis à
un détachement; on dirigea vers les jardins les nouveaux arrivans.
Le roi, dans cet instant, après s'être montré au balcon, descendait
l'escalier pour faire la revue dans les cours. On annonce son arrivée:
chacun reprend ses rangs; il les traverse avec une contenance
tranquille, et en promenant sur tout le monde des regards expressifs
qui pénétraient les coeurs. S'adressant aux soldats, il leur dit, avec
une voix assurée, qu'il était touché de leur dévouement, qu'il serait
à leurs côtés, et qu'en le défendant lui-même, ils défendaient leurs
femmes et leurs enfans. Il passe ensuite sous le vestibule pour se
rendre dans le jardin; mais au même instant, il entend le cri _à bas
le veto_, poussé par un des bataillons qui venaient d'entrer. Deux
officiers, placés à côté de lui, veulent alors l'empêcher de faire la
revue dans le jardin; d'autres l'engagent à aller visiter le poste du
Pont-Tournant; il y consent avec courage. Mais il est obligé de passer
le long de la terrasse des Feuillans, chargée de peuple. Pendant
ce trajet, il n'est séparé de la foule furieuse que par un ruban
tricolore; il s'avance cependant, et reçoit toutes sortes d'insultes
et d'outrages; il voit même les bataillons défiler devant lui,
parcourir le jardin, et en sortir sous ses yeux, pour aller se réunir
aux assaillans sur la place du Carrousel.
Cette désertion, celle des canonniers, les cris _à bas le veto_,
avaient ôté toute espérance au roi. Dans ce même moment, les gendarmes
réunis à la colonnade du Louvre et ailleurs s'étaient ou dispersés ou
réunis au peuple. De son côté, la garde nationale qui occupait les
appartemens, et sur laquelle on croyait pouvoir compter, était
mécontente de se trouver avec les gentilshommes, et paraissait se
défier d'eux. La reine la rassura. «Grenadiers, s'écria-t-elle en
montrant ces gentilshommes, ce sont vos compagnons; ils viennent
mourir à vos côtés.» Cependant, malgré ce courage apparent, le
désespoir était dans son ame. Cette revue avait tout perdu, et elle se
plaignait que le roi n'eût montré aucune énergie. Il faut le répéter,
ce malheureux prince ne craignait rien pour lui-même; il avait en
effet refusé de se revêtir d'un plastron, comme au 14 juillet, disant
qu'en un jour de combat, il devait être découvert comme le dernier de
ses serviteurs. Le courage ne lui manquait donc pas, et depuis il en
montra un assez noble, assez élevé; mais il lui manquait l'audace de
l'offensive; il lui manquait d'être plus conséquent, et par exemple,
de ne pas craindre l'effusion du sang, lorsqu'il consentait à
l'arrivée de l'étranger en France. Il est certain, comme on l'a
souvent dit, que s'il fût monté à cheval, et qu'il eût chargé à la
tête des siens, l'insurrection aurait été dissipée.
Dans ce moment, les membres du département voyant le désordre général
du château, et désespérant du succès de la résistance, se présentèrent
au roi, et lui conseillèrent de se retirer au sein de l'assemblée. Ce
conseil, tant de fois calomnié, comme tous ceux qu'on donne aux rois
et qui ne réussissent pas, était le seul convenable dans le moment.
Par cette retraite toute effusion de sang était prévenue, et la
famille royale échappait à une mort presque certaine, si le palais
était pris d'assaut. Dans l'état où se trouvaient les choses, le
succès de cet assaut n'était pas douteux, et l'eût-il été, le doute
suffisait pour qu'on évitât de s'y exposer.
La reine s'opposa vivement à ce projet. «Madame, lui dit Roederer,
vous exposez la vie de votre époux et celle de vos enfans: songez à la
responsabilité dont vous vous chargez.» L'altercation fut assez vive;
enfin le roi se décida à se retirer dans l'assemblée; et d'un
air résigné: «Partons, dit-il à sa famille et à ceux qui
l'entouraient.--Monsieur, dit la reine à Roederer, vous répondez de la
vie du roi et de mes enfans.--Madame, répliqua le procureur-syndic, je
réponds de mourir à leurs côtés, mais je ne promets rien de plus.»
On se mit alors en marche pour se rendre à l'assemblée, par le jardin,
la terrasse des Feuillans et la cour du Manége. Tous les gentilshommes
et les serviteurs du château se précipitaient pour suivre le roi, et
ils pouvaient le compromettre en irritant le peuple et en indisposant
l'assemblée par leur présence. Roederer faisait de vains efforts pour
les arrêter, et leur répétait de toutes ses forces qu'ils allaient
faire égorger la famille royale. Il parvint enfin à en écarter un
grand nombre, et on partit. Un détachement de Suisses et de gardes
nationaux accompagnèrent la famille royale. Une députation de
l'assemblée vint la recevoir pour la conduire dans son sein. Dans ce
moment, l'affluence fut si grande, que la foule était impénétrable. Un
grenadier d'une haute taille se saisit du dauphin, et, l'élevant dans
ses bras, traverse la multitude en le portant au-dessus de sa tête. La
reine, à cette vue, croit qu'on lui enlève son fils, et pousse un cri;
mais on la rassure; le grenadier entre, et vient déposer le royal
enfant sur le bureau de l'assemblée.
Le roi et sa famille pénètrent alors, suivis de deux ministres.
«Je viens, dit Louis XVI, pour éviter un grand crime, et je pense,
messieurs, que je ne saurais être plus en sûreté qu'au milieu de
vous.»
Vergniaud présidait; il répond au monarque qu'il peut compter sur
la fermeté de l'assemblée nationale, et que ses membres ont juré de
mourir en défendant les autorités constituées.
Le roi s'assied à côté du président; mais sur l'observation de Chabot,
que sa présence peut nuire à la liberté des délibérations, on le place
dans la loge du journaliste chargé de recueillir les séances. On en
détruit la grille de fer, pour que, si la loge était envahie, il pût,
avec sa famille, se précipiter sans obstacle dans l'assemblée. Le
prince aide de ses mains à ce travail; la grille est renversée, et les
outrages, les menaces peuvent arriver plus librement dans le dernier
asile du monarque détrôné.
Roederer fait alors le récit de ce qui s'est passé; il dépeint la
fureur de la multitude, et les dangers auxquels est exposé le château,
dont les cours ont déjà été envahies. L'assemblée ordonne que vingt
de ses commissaires iront calmer le peuple. Les commissaires partent.
Tout à coup on entend une décharge de canons. La consternation se
répand dans la salle. «Je vous avertis, dit le roi, que je viens de
défendre aux Suisses de tirer.» Mais les coups de canon sont entendus
de nouveau; le bruit de la mousqueterie s'y joint; le trouble est
à son comble. Bientôt on annonce que les commissaires députés par
l'assemblée ont été dispersés. Au même instant la porte de la salle
est attaquée, et retentit de coups effrayans; des citoyens armés
se montrent à l'une des entrées. «Nous sommes forcés», s'écrie un
officier municipal. Le président se couvre; une foule de députés
se précipitent de leur siège pour écarter les assaillans; enfin le
tumulte s'apaise, et au bruit non interrompu de la mousqueterie et du
canon, les députés crient vive la nation, la liberté, l'égalité!
Le combat le plus meurtrier s'était engagé au château. Le roi l'ayant
quitté, on avait cru naturellement que le peuple ne s'acharnerait plus
contre une demeure abandonnée: d'ailleurs, le trouble où l'on était
empêchait de s'en occuper, et on n'avait donné aucun ordre pour le
faire évacuer. Seulement on fit rentrer dans l'intérieur du palais
toutes les troupes qui occupaient les cours, et elles se trouvèrent
confusément répandues dans les appartemens, avec les domestiques, les
gentilshommes et les officiers. La foule était immense au château, et
on pouvait à peine s'y mouvoir, malgré sa vaste étendue.
[Illustration: 10 Août 1792.]
Le peuple, qui peut-être ignorait le départ du roi, après avoir
attendu assez long-temps devant le guichet principal, attaque enfin
la porte, l'enfonce à coups de hache, et se précipite dans la cour
Royale. Il se forme alors en colonne, et tourne contre le château les
pièces de canon imprudemment laissées dans la cour après la retraite
des troupes. Cependant les assaillans n'attaquent pas encore. Ils font
des démonstrations amicales aux soldats qui étaient aux fenêtres:
«Livrez-nous le château, s'écrient-ils, et nous sommes amis.»
Les Suisses témoignent des intentions pacifiques, et jettent des
cartouches par les fenêtres. Quelques assiégeans, plus hardis, se
détachent des colonnes et s'avancent jusque sous le vestibule du
château. Au pied du grand escalier on avait placé une pièce de bois en
forme de barricade, derrière laquelle étaient retranchés, pêle-mêle,
des Suisses et des gardes nationaux. Ceux qui, du dehors, étaient
parvenus jusque-là, voulaient pénétrer plus loin et enlever la
barrière. Après une contestation assez longue, qui cependant n'amène
pas encore de combat, la barrière est enlevée. Alors les assaillans
s'introduisent dans l'escalier, en répétant qu'il faut que le château
leur soit livré. On assure que dans ce moment des hommes à piques,
restés dans la cour, s'emparent avec des crochets des sentinelles
suisses placées en dehors, et les égorgent; on ajoute qu'un coup de
fusil est tiré contre les fenêtres, et que les Suisses, indignés,
répondent en faisant feu. Aussitôt en effet, une décharge terrible
retentit dans le château, et ceux qui y avaient pénétré, fuient en
criant qu'ils sont trahis. Il est difficile, de bien savoir, au milieu
de cette confusion, de quel côté sont partis les premiers coups.
Les assaillans ont prétendu s'être avancés amicalement, et une fois
engagés dans le château avoir été surpris et fusillés par trahison;
c'est peu vraisemblable, car les Suisses n'étaient pas dans une
situation à provoquer le combat. N'ayant plus, aucun devoir de se
battre, depuis le départ du roi, ils ne devaient songer qu'à se
sauver, et une trahison n'en était pas le moyen. D'ailleurs, quand
même l'agression pourrait changer quelque chose au caractère moral
de ces évènemens, il faudrait convenir que la première et réelle
agression, c'est-à-dire l'attaque du château, venait des insurgés. Le
reste n'était plus qu'un accident inévitable, et imputable au hasard
seul. Quoi qu'il en soit, ceux qui s'étaient introduits dans le
vestibule et dans le grand escalier, entendent tout à coup la
décharge, et tandis qu'ils fuient, ils reçoivent dans l'escalier même
une grêle de balles. Les Suisses descendent alors en bon ordre; et,
arrivés aux dernières marches, ils débouchent par le vestibule de la
cour Royale. Là, ils s'emparent d'une des pièces de canon qui étaient
dans la cour; et, malgré un feu terrible, ils la tournent et la
déchargent sur les Marseillais, dont ils renversent un grand nombre.
Les Marseillais se replient alors, et, le feu continuant, ils
abandonnent la cour. La terreur se répand aussitôt parmi le peuple,
qui fuit de tout côté, et regagne les faubourgs. Si, dans ce moment,
les Suisses avaient poursuivi leurs avantages, si les gendarmes
placés au Louvre, au lieu de déserter leur poste, avaient chargé les
assiégeans repoussés, c'en était fait, et la victoire restait au
château.
Mais dans ce moment arriva l'ordre du roi, confié à M. d'Hervilly, et
portant défense de faire feu. M. d'Hervilly parvient sous le vestibule
au moment où les Suisses venaient de repousser les assiégeans. Il
les arrête, et leur enjoint, de la part du roi, de le suivre à
l'assemblée. Les Suisses alors, en assez grand nombre, suivent
M. d'Hervilly aux Feuillans, au milieu des décharges les plus
meurtrières. Le château se trouve ainsi privé de la majeure partie de
ses défenseurs. Il reste cependant encore, soit dans l'escalier, soit
dans les appartemens, un assez grand nombre de malheureux Suisses,
auxquels l'ordre n'est point parvenu, et qui bientôt vont être
exposés, sans moyens de résistance, aux plus terribles dangers.
Pendant ce temps, les assiégeans s'étaient ralliés. Les Marseillais,
unis aux Bretons, s'indignaient d'avoir cédé; ils se raniment et
reviennent à la charge, pleins de fureur Westermann, qui depuis montra
des talens véritables, dirige leurs efforts avec intelligence, ils se
précipitent avec ardeur, tombent en grand nombre, mais arrivent enfin
sous le vestibule, franchissent l'escalier, et se rendent maîtres du
château. La populace à piques s'y précipite à leur suite, et le reste
de cette scène n'est bientôt plus qu'un massacre. Les malheureux
Suisses implorent en vain leur grâce en jetant leurs armes; ils sont
impitoyablement égorgés. Le feu est mis au château; les serviteurs
qui le remplissent sont poursuivis; les uns fuient, les autres sont
immolés. Dans le nombre, il y a des vainqueurs généreux: «Grâce aux
femmes! s'écrie l'un d'entre eux; ne déshonorez pas la nation!» Et il
sauve des dames de la reine, qui étaient à genoux, en présence des
sabres levés sur leur tête. Il y eut des victimes courageuses; il y en
eut d'ingénieuses à se sauver, quand il n'y avait plus de courage à se
défendre; il y eut même, chez ces vainqueurs furieux, des mouvemens
de probité; et l'or trouvé au château, soit vanité populaire, soit le
désintéressement qui naît de l'exaltation, fut rapporté à l'assemblée.
L'assemblée était demeurée dans l'anxiété, attendant l'issue du
combat. Enfin à onze heures, on entend les cris de victoire mille fois
répétés. Les portes cèdent sous l'effort d'une multitude ivre de joie
et de fureur. La salle est remplie des débris qu'on y apporte, des
Suisses qu'on a faits prisonniers, et auxquels on accorde la vie, pour
faire hommage à l'assemblée de cette clémence populaire. Pendant
ce temps, le roi et sa famille, retirés dans l'étroite loge d'un
journaliste, assistaient à la ruine de leur trône et à la joie de
leurs vainqueurs. Vergniaud avait quitté un instant la présidence pour
rédiger le décret de la déchéance; il rentre, et l'assemblée rend ce
décret célèbre, d'après lequel:
Louis XVI est provisoirement suspendu de la royauté;
Un plan d'éducation est ordonné pour le prince royal;
Une convention nationale est convoquée.
Était-ce donc un projet longuement arrêté que celui de ruiner la
monarchie, puisqu'on ne faisait que suspendre le roi, et qu'on
préparait l'éducation du prince? Avec quelle crainte, au contraire, ne
touchait-on pas à cet antique pouvoir? Avec quelle espèce d'hésitation
n'approchait-on pas de ce vieux tronc, sous lequel les générations
françaises avaient été tour à tour heureuses ou malheureuses, mais
sous lequel enfin elles avaient vécu?
Cependant l'imagination publique est prompte; peu de temps lui devait
suffire pour dépouiller les restes d'un antique respect; et la
monarchie suspendue allait être bientôt la monarchie détruite. Elle
allait périr, non dans la personne d'un Louis XI, d'un Charles IX,
d'un Louis XIV, mais dans celle de Louis XVI, l'un des rois les plus
honnêtes qui se soient assis sur le trône.
Note:
[1] Voyez la note 22 à la fin du volume. 2: Voyez les Mémoires de
madame Campan, tome: II, page 125.