CHAPITRE VII.

CAMPAGNE DE L'ARGONNE.--PLANS MILITAIRES DE DUMOURIEZ.--PRISE DU CAMP

DE GRAND-PRÉ PAR LES PRUSSIENS.--VICTOIRE DE VALMY.--RETRAITE DES

COALISÉS; BRUITS SUR LES CAUSES DE CETTE RETRAITE.

Déjà, comme on l'a vu, Dumouriez avait tenu un conseil de guerre à

Sedan, Dillon y avait émis l'opinion de se retirer à Châlons pour

mettre la Marne devant nous, et en défendre le passage. Le désordre

des vingt-trois mille hommes laissés à Dumouriez, l'impuissance où

ils étaient de résister à quatre-vingt mille Prussiens parfaitement

aguerris et organisés, le projet attribué à l'ennemi de faire une

invasion rapide sans s'arrêter aux places fortes, tels étaient les

motifs qui portaient Dillon à croire qu'on ne pourrait pas arrêter les

Prussiens, et qu'il fallait se hâter de se retirer devant eux, pour

chercher des positions plus fortes, et suppléer ainsi à la faiblesse

et au mauvais état de notre armée. Le conseil fut tellement frappé

de ces raisons, qu'il adhéra unanimement à l'avis de Dillon, et

Dumouriez, à qui appartenait la décision, comme général en chef,

répondit qu'il y réfléchirait.

C'était le 28 août au soir. Ici fut prise une résolution qui sauva

la France. Plusieurs s'en disputent l'honneur: tout prouve qu'elle

appartient à Dumouriez. L'exécution au reste la lui rend tout à fait

propre, et doit lui en mériter toute la gloire. La France, comme on

sait, est défendue à l'est par le Rhin et les Vosges, au nord par une

suite de places fortes dues au génie de Vauban, et par la Meuse, la

Moselle et divers cours d'eau qui, combinés avec les places fortes,

composent un ensemble d'obstacles suffisans pour protéger cette

frontière. L'ennemi avait pénétré en France par le nord, et il avait

tracé sa marche entre Sedan et Metz, laissant l'attaque des places

fortes des Pays-Bas au duc de Saxe-Teschen, et masquant par un corps

de troupes Metz et la Lorraine. D'après ce projet, il eût fallu

marcher rapidement, profiter de la désorganisation des Français,

les frapper de terreur par des coups décisifs, enlever même les

vingt-trois mille hommes de Lafayette, avant qu'un nouveau général

leur eût rendu l'ensemble et la confiance. Mais le combat entre la

présomption du roi de Prusse et la prudence de Brunswick arrêtait

toute résolution, et empêchait les coalisés d'être sérieusement ou

audacieux ou prudens. La prise de Verdun excita davantage la vanité

de Frédéric-Guillaume et l'ardeur des émigrés, mais ne donna pas plus

d'activité à Brunswick, qui n'approuvait nullement l'invasion, avec

les moyens qu'il avait et avec les dispositions du pays envahi. Après

la prise de Verdun, le 2 septembre, l'armée coalisée s'étendit pendant

plusieurs jours dans les plaines qui bordent la Meuse, se borna à

occuper Stenay, et ne fit pas un seul pas en avant. Dumouriez était à

Sedan, et son armée campait dans les environs.

De Sedan à Passavant s'étend une forêt dont le nom doit être à jamais

fameux dans nos annales; c'est celle de l'Argonne, qui couvre un

espace de treize à quinze lieues, et qui, par les inégalités du

terrain, le mélange des bois et des eaux, est tout à fait impénétrable

à une armée, excepté dans quelques passages principaux. C'est par

cette forêt que l'ennemi devait pénétrer pour se rendre à Châlons,

et prendre ensuite la route de Paris. Avec un projet pareil, il est

étonnant qu'il n'eût pas songé encore à en occuper les principaux

passages, et à y devancer Dumouriez, qui, à sa position de Sedan, en

était éloigné de toute la longueur de la forêt. Le soir, après la

séance du conseil de guerre, le général français considérait la carte

avec un officier dans les talens duquel il avait la plus grande

confiance; c'était Thouvenot. Lui montrant alors du doigt l'Argonne et

les clairières dont elle est traversée: «Ce sont là, lui dit-il, les

Thermopyles de la France: si je puis y être avant les Prussiens, tout

est sauvé.»

Ce mot enflamma le génie de Thouvenot, et tous deux se mirent à

détailler ce beau plan. Les avantages en étaient immenses: outre qu'on

ne reculait pas, et qu'on ne se réduisait pas à la Marne pour dernière

ligne de défense, on faisait perdre à l'ennemi un temps précieux; on

l'obligeait à rester dans la Champagne pouilleuse, dont le sol désolé,

fangeux, stérile, ne pouvait suffire à l'entretien d'une armée; on ne

lui cédait pas, comme en se retirant à Châlons, les Trois-Évêchés,

pays riche et fertile, où il aurait pu hiverner très heureusement,

dans le cas même où il n'aurait pas forcé la Marne. Si l'ennemi, après

avoir perdu quelque temps devant la forêt, voulait la tourner, et

se portait vers Sedan, il trouvait devant lui les places fortes des

Pays-Bas, et il n'était pas supposable qu'il pût les faire tomber.

S'il remontait vers l'autre extrémité de la forêt, il rencontrait Metz

et l'armée du centre; on se mettait alors à sa poursuite, et en se

réunissant à l'armée de Kellermann, on pouvait former une masse de

cinquante mille hommes, appuyée sur Metz et diverses places fortes.

Dans tous les cas, on lui avait fait manquer sa marche et perdre cette

campagne; car on était déjà en septembre, et à cette époque on faisait

encore hiverner les armées. Ce projet était excellent; mais il fallait

l'exécuter, et les Prussiens, rangés le long de l'Argonne, tandis que

Dumouriez était à l'une de ses extrémités, pouvaient en avoir occupé

les passages. Ainsi donc le sort de ce grand projet et de la France

dépendait d'un hasard et d'une faute de l'ennemi.

Cinq défilés dits du Chêne-Populeux, de la Croix-aux-Bois, de

Grand-Pré, de la Chalade, et des Islettes, traversent l'Argonne.

Les plus importans étaient ceux de Grand-Pré et des Islettes, et

malheureusement c'étaient les plus éloignés de Sedan et les plus

rapprochés de l'ennemi. Dumouriez résolut de s'y porter lui-même avec

tout son monde. En même temps il ordonna au général Dubouquet de

quitter le département du Nord pour venir occuper le passage du

Chêne-Populeux, qui était fort important, mais très rapproché

de Sedan, et dont l'occupation était moins urgente. Deux routes

s'offraient à Dumouriez pour se rendre à Grand-Pré et aux Islettes:

l'une derrière la forêt, et l'autre devant, en face de l'ennemi.

La première, passant derrière la forêt, était plus sûre, mais plus

longue; elle révélait à l'ennemi nos projets, et lui donnait le temps

de les prévenir. La seconde était plus courte, mais elle trahissait

aussi notre but, et exposait notre marche aux coups d'une armée

formidable. Il fallait en effet s'avancer le long des bois, et passer

devant Stenay, où se trouvait Clerfayt avec ses Autrichiens. Dumouriez

préféra cependant celle-ci, et conçut le plan le plus hardi. Il

pensait qu'avec la prudence autrichienne, le général ne manquerait

pas, à la vue des Français, de se retrancher dans l'excellent camp de

Brouenne, et que pendant ce temps on lui échapperait pour se porter à

Grand-Pré et aux Islettes.

Le 30, en effet, Dillon est mis en mouvement, et part avec huit mille

hommes pour Stenay, marchant entre la Meuse et l'Argonne. Il trouve

Clerfayt, qui occupait les deux bords de la rivière avec vingt-cinq

mille Autrichiens. Le général Miaczinski attaque avec quinze cents

hommes les avant-postes de Clerfayt, tandis que Dillon, placé en

arrière, marche à l'appui avec toute sa division. Le feu s'engage avec

vivacité, et Clerfayt repassant aussitôt la Meuse, va se placer à

Brouenne, comme l'avait très heureusement prévu Dumouriez. Pendant ce

temps, Dillon poursuit hardiment sa route entre la Meuse et l'Argonne.

Dumouriez le suit immédiatement avec les quinze mille hommes qui

composaient son corps de bataille, et ils s'avancent tous deux vers

les postes qui leur étaient assignés. Le 2 septembre, Dumouriez

était à Beffu, et n'avait plus qu'une marche à faire pour arriver à

Grand-Pré. Dillon était le même jour à Pierremont, et s'approchait

toujours des Islettes avec une extrême hardiesse. Heureusement pour

celui-ci, le général Galbaud, envoyé pour renforcer la garnison de

Verdun, était arrivé trop tard, et s'était replié sur les Islettes,

qu'il tenait ainsi d'avance. Dillon y arrive le 4 avec ses huit mille

hommes, s'y établit, et fait garder de plus la Chalade, autre passage

secondaire qui lui était confié. En même temps Dumouriez parvient à

Grand-Pré, trouve le poste vacant, et s'en empare le 3. Ainsi, le 3 et

le 4, les passages étaient occupés par nos soldats, et le salut de la

France était fort avancé.

Ce fut par cette marche audacieuse, et au moins aussi méritoire que

l'idée d'occuper l'Argonne, que Dumouriez se mit en état de résister à

l'invasion. Mais ce n'était pas tout: il fallait rendre ces passages

inexpugnables, et pour cela faire encore une foule de dispositions

dont le succès dépendait de beaucoup de hasards.

Dillon se retrancha aux Islettes, il fit des abatis, éleva d'excellens

retranchemens, et, disposant habilement de l'artillerie française, qui

était nombreuse et excellente, plaça des batteries de manière à rendre

le passage inabordable. Il occupa en même temps la Chalade, et se

rendit ainsi maître des deux routes qui conduisent à Sainte-Menehould,

et de Sainte-Menehould à Châlons. Dumouriez s'établit à Grand-Pré,

dans un camp que la nature et l'art avaient rendu formidable. Des

hauteurs, rangées en amphithéâtre, formaient le terrain sur lequel

se trouvait l'armée. Au pied de ces hauteurs s'étendaient de vastes

prairies, devant lesquelles l'Aire coulait en formant la tête du camp.

Deux ponts étaient jetés sur l'Aire; deux avant-gardes très fortes

y étaient placées, et devaient en cas d'attaque, se retirer en les

brûlant. L'ennemi, après avoir déposté ces troupes avancées, avait à

effectuer le passage de l'Aire, sans le secours des ponts, et sous le

feu de toute notre artillerie. Après avoir franchi la rivière, il lui

fallait traverser un bassin de prairies où se croisaient mille feux,

et enlever enfin des retranchemens escarpés et presque inaccessibles.

Dans le cas où tant d'obstacles eussent été vaincus, Dumouriez, se

retirant par les hauteurs qu'il occupait, descendait sur leur revers,

trouvait à leur pied l'Aisne, autre cours d'eau qui les longeait par

derrière, passait deux autres ponts qu'il détruisait, et pouvait

mettre encore une rivière entre lui et les Prussiens. Ce camp pouvait

être regardé comme inexpugnable, et là le général français était assez

en sûreté pour s'occuper tranquillement de tout le théâtre de la

guerre.

Le 7, le général Dubouquet occupa avec six mille hommes le passage du

Chêne-Populeux. Il ne restait plus de libre que le passage beaucoup

moins important de la Croix-aux-Bois, situé entre le Chêne-Populeux et

Grand-Pré. Dumouriez, après avoir fait rompre la route et abattre les

arbres, y posta un colonel avec deux bataillons et deux escadrons.

Placé ainsi au centre de la forêt et dans un camp inexpugnable, il en

défendait le principal passage au moyen de quinze mille hommes; il

avait à sa droite, et à quatre lieues de distance, Dillon, qui gardait

les Islettes et la Chalade avec huit mille; à sa gauche Dubouquet,

défendant le Chêne-Populeux avec six mille, et, dans l'intervalle du

Chêne-Populeux à Grand-Pré, un colonel qui surveillait avec quelques

compagnies la route de la Croix-aux-Bois, qu'on avait jugée d'une

importance très secondaire.

Toute sa défense se trouvant ainsi établie, il avait le temps

d'attendre les renforts, et il se hâta de donner des ordres en

conséquence. Il enjoignit à Beurnonville de quitter la frontière des

Pays-Bas, où le duc de Saxe-Teschen ne tentait rien d'important,

et d'être à Rethel le 13 septembre, avec dix mille hommes. Il fixa

Châlons pour le dépôt des vivres et des munitions, pour le rendez-vous

des recrues et des renforts qu'on lui envoyait. Il réunissait ainsi

derrière lui tous les moyens de composer une résistance suffisante. En

même temps il manda au pouvoir exécutif qu'il avait occupé l'Argonne.

«Grand-Pré et les Islettes, écrivait-il, sont nos Thermopyles; mais je

serai plus heureux que Léonidas.» Il demandait qu'on détachât quelques

régimens de l'armée da Rhin, qui n'était pas menacée, et qu'on les

joignît à l'armée du centre, confiée désormais à Kellermann. Le projet

des Prussiens étant évidemment de marcher sur Paris, puisqu'ils

masquaient Montmédy et Thionville sans s'y arrêter, il voulait qu'on

ordonnât à Kellermann de côtoyer leur gauche par Ligny et Bar-le-Duc,

et de les prendre ainsi en flanc et en queue pendant leur marche

offensive. D'après toutes ces dispositions, si les Prussiens,

renonçant à forcer l'Argonne, remontaient plus haut, Dumouriez les

précédait à Revigny, et là trouvait Kellermann arrivant de Metz avec

l'armée du centre. S'ils descendaient vers Sedan, Dumouriez les

suivait encore, rencontrait là les dix mille hommes de Beurnonville,

et attendait Kellermann sur les bords de l'Aisne; et dans les deux

cas, la jonction produisait une masse de soixante mille hommes,

capable de se montrer en rase campagne.

Le pouvoir exécutif n'oublia rien pour seconder Dumouriez dans ses

excellentes dispositions. Servan, le ministre de la guerre, quoique

maladif, veillait sans relâche à l'approvisionnement des armées, au

transport des effets et munitions, et à la réunion des nouvelles

levées. Il partait tous les jours de Paris de quinze cents à deux

mille volontaires. L'entraînement vers l'armée était général, et on

y courait en foule. Les sociétés patriotiques, les conseils des

communes, l'assemblée, étaient continuellement traversés par des

compagnies levées spontanément, et marchant vers Châlons, rendez-vous

général des volontaires. Il ne manquait à ces jeunes soldats que la

discipline et l'habitude du champ de bataille, qu'ils n'avaient point

encore, mais qu'ils pouvaient bientôt acquérir sous un général habile.

Les girondins étaient ennemis personnels de Dumouriez, et lui

accordaient peu de confiance, depuis qu'il les avait chassés du

ministère; ils avaient même voulu lui substituer dans le commandement

général un officier nommé Grimoard. Mais ils s'étaient réunis à lui

depuis qu'il semblait chargé des destinées de la patrie. Roland, le

meilleur, le plus désintéressé d'entre eux, lui écrivit une lettre

touchante pour l'assurer que tout était oublié, et que ses amis ne

demandaient tous que d'avoir à célébrer ses victoires.

Dumouriez s'était donc vigoureusement emparé de cette frontière, et

s'était fait le centre de vastes mouvemens, jusque-là trop lents et

trop désunis. Il avait heureusement occupé les défilés de l'Argonne,

pris une position qui donnait aux armées le temps de se grouper et de

s'organiser derrière lui; il faisait arriver successivement tous les

corps pour composer une masse imposante; il mettait Kellermann dans la

nécessité de venir recevoir ses ordres; il commandait avec vigueur,

agissait avec célérité, et soutenait les soldats en se montrant

au milieu d'eux, en leur témoignant beaucoup de confiance, et en

s'efforçant de leur faire désirer une prochaine rencontre avec

l'ennemi.

On était ainsi arrivé au 10 septembre. Les Prussiens parcoururent tous

nos postes, escarmouchèrent sur le front de tous nos retranchemens,

et furent partout repoussés. Dumouriez avait pratiqué de secrètes

communications dans l'intérieur de la forêt, et portait sur les points

menacés des forces inattendues, qui, dans l'opinion de l'ennemi,

doublaient les forces réelles de notre armée. Le 11, il y eut une

tentative générale contre Grand-Pré; mais le général Miranda, placé à

Mortaume, et le général Stengel à Saint-Jouvin, repoussèrent toutes

les attaques avec un plein succès. Sur plusieurs points, les soldats,

rassurés par leur position et par l'attitude de leurs chefs, sautèrent

au-dessus de leurs retranchemens, et devancèrent à la baïonnette

l'approche des assaillans. Ces combats occupaient l'armée, qui

quelquefois manquait de vivres, à cause du désordre inévitable d'un

service improvisé. Mais la gaieté du général, qui ne se soignait pas

mieux que ses soldats, engageait tout le monde à se résigner; et,

malgré un commencement de dysenterie, on se trouvait assez bien

dans le camp de Grand-Pré. Les officiers supérieurs seulement, qui

doutaient de la possibilité d'une longue résistance, le ministère qui

n'y croyait pas davantage, parlaient d'une retraite derrière la Marne,

et assiégeaient Dumouriez de leurs conseils; et lui, écrivait des

lettres énergiques aux ministres, et imposait silence à ses officiers,

en leur disant que, lorsqu'il voudrait des avis, il convoquerait un

conseil de guerre.

Il faut toujours qu'un homme ait les inconvéniens de ses qualités.

L'extrême promptitude du génie de Dumouriez devait souvent l'emporter

jusqu'à l'irréflexion. Dans son ardeur à concevoir, il lui était déjà

arrivé de ne pas bien calculer les obstacles matériels de ses projets,

notamment lorsqu'il ordonna à Lafayette de se porter de Metz à Givet.

Il commit encore ici une faute capitale, qui, s'il avait eu moins de

force d'esprit et de sang-froid, eût entraîné la perte de la campagne.

Entre le Chêne-Populeux et Grand-Pré se trouvait, avons-nous dit, un

passage secondaire, dont l'importance avait été jugée très médiocre,

et qui n'était défendu que par deux bataillons et deux escadrons.

Accablé de soins immenses, Dumouriez n'était pas allé juger par ses

propres yeux de ce passage. N'ayant d'ailleurs que peu de monde à

y placer, il avait cru trop facilement que quelques cents hommes

suffiraient à sa garde. Pour comble de malheur, le colonel qui y

commandait lui persuada qu'on pouvait même retirer une partie des

troupes qui s'y trouvaient, et qu'en brisant les routes, quelques

volontaires suffiraient à y maintenir la défensive. Dumouriez se

laissa tromper par ce colonel, vieux militaire et jugé digne de

confiance.

Pendant ce temps, Brunswick avait fait examiner nos divers postes, et

il avait eu un moment le projet de longer la forêt jusqu'à Sedan pour

la tourner vers cette extrémité. Il paraît que, pendant ce mouvement,

des espions révélèrent la négligence du général français. La

Croix-aux-Bois fut attaquée par des Autrichiens et des émigrés

commandés par le prince de Ligne. Les abatis avaient à peine été

commencés, les routes n'étaient point brisées, et le passage fut

occupé sans résistance dès le 13 au matin. A peine Dumouriez eut-il

appris cette funeste nouvelle, qu'il envoya le général Chasot, homme

d'une grande bravoure, avec deux brigades, six escadrons et quatre

pièces de 8 pour occuper de nouveau le passage, et en chasser les

Autrichiens. Il ordonna de les attaquer à la baïonnette avec la

plus grande vivacité, et avant qu'ils eussent trouvé le temps de se

retrancher. La journée du 13 s'écoula, et celle du 14 se passa encore

sans que le général Chasot pût exécuter cet ordre. Le 15 enfin, il

attaqua avec vigueur, repoussa l'ennemi, et lui fit perdre le poste

et son chef, le prince de Ligne. Mais, deux heures après, attaqué

lui-même par des forces très supérieures, et avant d'avoir pu se

retrancher, il fut repoussé de nouveau, et entièrement dépossédé de

la Croix-aux-Bois. Chasot était en outre coupé de Grand-Pré, et ne

pouvait se retirer vers l'armée principale, qui se trouvait ainsi

affaiblie. Il se replia aussitôt sur Vouziers. Le général Dubouquet,

commandant au Chêne-Populeux, et heureux jusque-là dans sa résistance,

se voyant séparé de Grand-Pré, pensa qu'il ne fallait pas s'exposer

à être enveloppé par l'ennemi, qui, ayant coupé la ligne à la

Croix-aux-Bois, allait déboucher en masse. Il résolut de décamper, et

de se retirer par Attigny et Somme-Puis, sur Châlons. Ainsi, le fruit

de tant de combinaisons hardies et de hasards heureux était perdu;

le seul obstacle qu'on pût opposer à l'invasion, l'Argonne, était

franchi, et la route de Paris était ouverte.

Dumouriez, séparé de Chasot et de Dubouquet, n'avait plus que

quinze mille hommes; et si l'ennemi, débouchant rapidement par la

Croix-aux-Bois, tournait la position de Grand-Pré, et venait occuper

les passages de l'Aisne, qui, avons-nous dit, servaient d'issue aux

derrières du camp, le général français était perdu. Ayant quarante

mille Prussiens en tête, vingt-cinq mille Autrichiens sur ses

derrières, enfermé ainsi avec quinze mille hommes par soixante-cinq

mille, par deux cours d'eau et la forêt, il n'avait plus qu'à mettre

bas les armes, ou à faire tuer inutilement jusqu'au dernier de ses

soldats. La seule armée sur laquelle comptait la France était alors

anéantie, et les coalisés pouvaient prendre la route de la capitale.

[Illustration: LA MARSEILLAISE.]

Dans cette situation désespérée, le général ne perdit pas courage, et

conserva un sang-froid admirable. Son premier soin fut de songer le

jour même à la retraite, car le plus pressant était de se soustraire

aux fourches Caudines. Il considéra que par sa droite il touchait à

Dillon, maître encore des Islettes et de la route de Sainte-Menehould;

qu'en se repliant sur les derrières de celui-ci, et appuyant son dos

contre le sien, ils feraient tous deux face à l'ennemi, l'un aux

Islettes, l'autre à Sainte-Menehould, et présenteraient ainsi un

double front retranché. Là ils pourraient attendre la jonction des

deux généraux Chasot et Dubouquet, détachés du corps de bataille,

celle de Beurnonville, mandé de Flandre pour être le 13 à Rethel,

celle enfin de Kellermann, qui, étant depuis plus de dix jours en

marche, ne pouvait tarder d'arriver. Ce plan était le meilleur et le

plus conséquent au système de Dumouriez, qui consistait à ne pas

reculer à l'intérieur, vers un pays ouvert, mais à se tenir dans un

pays difficile, à y temporiser, et à se mettre en position de faire sa

jonction avec l'armée du centre. Si, au contraire, il s'était replié

sur Châlons, il était poursuivi comme fugitif; il exécutait avec

désavantage une retraite qu'il aurait pu faire plus utilement dès

l'origine, et surtout il se mettait dans l'impossibilité d'être

rejoint par Kellermann. C'était une grande hardiesse, après un

accident tel que celui de la Croix-aux-Bois, de persister dans son

système, et il fallait, dans le moment, autant de génie que de vigueur

pour ne pas s'abandonner au conseil, si répété, de se retirer derrière

la Marne. Mais que de hasards heureux ne fallait-il pas encore pour

réussir dans une retraite si difficile, si surveillée, et faite avec

si peu de monde, en présence d'un ennemi si puissant.

Aussitôt il ordonna à Beurnonville, déjà dirigé sur Rethel, à Chasot,

dont il venait de recevoir des nouvelles rassurantes, à Dubouquet,

retiré sur Attigny, de se rendre tous à Sainte-Menehould. En même

temps il manda de nouveau à Kellermann de continuer sa marche; car il

pouvait craindre que Kellermann, apprenant la perte des défilés, ne

voulût revenir sur Metz. Après avoir fait toutes ces dispositions,

après avoir reçu un officier prussien qui demandait à parlementer, et

lui avoir montré le camp dans le plus grand ordre, il fit détendre

à minuit, et marcher en silence vers les deux ponts qui servaient

d'issue au camp de Grand-Pré. Par bonheur pour lui, l'ennemi n'avait

pas encore songé à pénétrer par la Croix-aux-Bois, et à déborder les

positions françaises. Le ciel était orageux, et couvrait de ses ombres

la retraite des Français. On marcha toute la nuit par les chemins les

plus mauvais, et l'armée, qui heureusement n'avait pas eu le temps

de s'alarmer, se retira sans connaître le motif de ce changement de

position. Le lendemain 16, à huit heures du matin, toutes les troupes

avaient traversé l'Aisne; Dumouriez s'était échappé, et il s'arrêtait

en bataille sur les hauteurs d'Autry, à quatre lieues de Grand-Pré.

Il n'était pas suivi, se croyait sauvé, et s'avançait à

Dammartin-sur-Hans, afin d'y choisir un campement pour la journée,

lorsque tout à coup il entend les fuyards accourir et crier que tout

est perdu, que l'ennemi, se jetant sur nos derrières, a mis l'armée en

déroute. Dumouriez accourt, retourne à son arrière-garde, et trouve

le Péruvien Miranda et le vieux général Duval, arrêtant les fuyards,

rétablissant avec beaucoup de fermeté les rangs de l'armée, que

les hussards prussiens avaient un instant surprise et troublée.

L'inexpérience de ces jeunes troupes, et la crainte de la trahison,

qui alors remplissait tous les esprits, rendaient les terreurs

paniques très faciles et très fréquentes. Cependant tout fut réparé,

grâce aux trois généraux Miranda, Duval et Stengel, placés à

l'arrière-garde. On bivouaqua à Dammartin avec l'espérance de

s'adosser bientôt aux Islettes, et de terminer heureusement cette

périlleuse retraite.

Dumouriez était depuis vingt heures à cheval. Il mettait pied à terre

à six heures du soir, lorsque tout à coup il entend encore des cris

de _sauve qui peut_, des imprécations contre les généraux qui

trahissaient, et surtout contre le général en chef, qui venait,

dit-on, de passer à l'ennemi. L'artillerie avait attelé et voulait se

réfugier sur une hauteur; toutes les troupes étaient confondues. Il

fit allumer de grands feux, et ordonna qu'on restât sur la place toute

la nuit. On passa ainsi dix heures dans les boues et l'obscurité. Plus

de quinze cents fuyards, s'échappant à travers les campagnes, allèrent

répandre à Paris et dans toute la France, que l'armée du Nord, le

dernier espoir de la patrie, était perdue, et livrée à l'ennemi.

Dès le lendemain tout était réparé. Dumouriez écrivait à l'assemblée

nationale avec son assurance ordinaire: « J'ai été obligé d'abandonner

le camp de Grand-Pré. La retraite était faite, lorsqu'une terreur

panique s'est mise dans l'armée; dix mille hommes ont fui devant

quinze cents hussards prussiens. La perte ne monte pas à plus de

cinquante hommes et quelques bagages. TOUT EST RÉPARÉ, ET JE RÉPONDS

DE TOUT. » Il ne fallait pas moins que de telles assurances pour

calmer les terreurs de Paris et du conseil exécutif, qui allait de

nouveau presser le général de passer la Marne.

Sainte-Menehould, où marchait Dumouriez, est placé sur l'Aisne, l'une

des deux rivières qui entouraient le camp de Grand-Pré. Dumouriez

devait donc en remonter le cours, et, avant d'y parvenir, il avait à

franchir trois ruisseaux assez profonds qui viennent s'y confondre,

la Tourbe, la Bionne et l'Auve. Au-delà de ces trois ruisseaux se

trouvait le camp qu'il allait occuper. Au-devant de Sainte-Menehould

s'élèvent circulairement des hauteurs de trois quarts de lieue. A leur

pied s'étend un fond dans lequel l'Auve forme des marécages avant de

se jeter dans l'Aisne. Ce fond est bordé à droite par les hauteurs

de l'Hyron, en face par celles de la Lune, et à gauche par celles de

Gisaucourt. Au centre du bassin se trouvent différentes élévations,

inférieures cependant à celles de Sainte-Menehould. Le moulin de Valmy

en est une, et il fait immédiatement face aux coteaux de la Lune. La

grande route de Châlons à Sainte-Menehould passe à travers ce bassin,

presque parallèlement au cours de l'Auve. C'est à Sainte-Menehould et

au-dessus de ce bassin que se plaça Dumouriez. Il fit occuper autour

de lui les positions les plus importantes, et appuya le dos contre

Dillon, en lui recommandant de tenir ferme contre l'ennemi. Il

occupait ainsi la grande route de Paris sur trois points: les

Islettes, Sainte-Menehould et Châlons.

Cependant les Prussiens pouvaient, en pénétrant par Grand-Pré, le

laisser à Sainte-Menehould, et courir à Châlons. Dumouriez ordonna

donc à Dubouquet, dont il avait appris l'heureuse arrivée à Châlons,

de se placer, avec sa division, au camp de l'Épine, d'y réunir tous

les volontaires nouvellement arrivés, afin de couvrir Châlons contre

un coup de main. Il fut rejoint ensuite par Chasot, et enfin

par Beurnonville. Celui-ci s'était porté le 15 à la vue de

Sainte-Menehould. Voyant une armée en bon ordre, il avait supposé que

c'était l'ennemi, car il ne pouvait croire que Dumouriez, qu'on disait

battu, se fût si tôt et si bien tiré d'embarras. Dans cette idée, il

s'était replié sur Châlons, et là, informé de la vérité, il était

revenu, et avait pris position le 19 à Maffrecourt, sur la droite du

camp. Il amenait ces dix mille braves, que Dumouriez avait pendant

un mois exercés, dans le camp de Maulde, à une continuelle guerre

de postes. Renforcé de Beurnonville et de Chasot, Dumouriez pouvait

compter trente-cinq mille hommes. Ainsi, grâce à sa fermeté et à sa

présence d'esprit, il se retrouvait placé dans une position très

forte, et en état de temporiser encore assez long-temps. Mais si

l'ennemi plus prompt le laissait en arrière, et courait en avant sur

Châlons, que devenait son camp de Sainte-Menehould? C'était toujours

la même crainte; et ses précautions, au camp de l'Épine, étaient loin

de pouvoir prévenir un danger pareil.

Deux mouvemens s'opéraient très lentement autour de lui: celui de

Brunswick, qui hésitait dans sa marche, et celui de Kellermann, qui,

parti le 4 de Metz, n'était pas encore arrivé au point convenu,

après quinze jours de route. Mais si la lenteur de Brunswick servait

Dumouriez, celle de Kellermann le compromettait singulièrement.

Kellermann, prudent et irrésolu, quoique très brave, avait tour à tour

avancé ou reculé, suivant les marches de l'armée prussienne; et le 17

encore, en apprenant la perte des défilés, il avait fait un mouvement

en arrière. Cependant, le 19 au soir, il fit avertir Dumouriez qu'il

n'était plus qu'à deux lieues de Sainte-Menehould. Dumouriez lui avait

réservé les hauteurs de Gisaucourt, placées à sa gauche, et dominant

la route de Châlons et le ruisseau de l'Auve. Il lui avait mandé que,

dans le cas d'une bataille, il pourrait se déployer sur les hauteurs

secondaires, et se porter sur Valmy, au-delà de l'Auve. Dumouriez

n'eut pas le temps d'aller placer lui-même son collègue. Kellermann,

passant l'Auve le 19 dans la nuit, se porta à Valmy au centre du

bassin, et négligea les hauteurs de Gisaucourt, qui formaient la

gauche du camp de Sainte-Menehould, et dominaient celles de la Lune,

sur lesquelles arrivaient les Prussiens.

Dans ce moment, en effet, les Prussiens, débouchant par Grand-Pré,

étaient arrivés en vue de l'armée française, et, gravissant les

hauteurs de la Lune, découvraient déjà le terrain dont Dumouriez

occupait le sommet. Renonçant à une course rapide sur Châlons, ils

étaient joyeux, dit-on, de trouver réunis les deux généraux français,

afin de pouvoir les enlever d'un seul coup. Leur but était de se

rendre maîtres de la route de Châlons, de se porter à Vitry, de forcer

Dillon aux Islettes, d'entourer ainsi Sainte-Menehould de toutes

parts, et d'obliger les deux armées à mettre bas les armes.

Le 20 au matin, Kellermann, qui, au lieu d'occuper les hauteurs de

Gisaucourt, s'était porté au centre du bassin, sur le moulin de Valmy,

se vit dominé en face par les hauteurs de la Lune, occupées par

l'ennemi. D'un côté, il avait l'Hyron, que les Français tenaient en

leur pouvoir, mais pouvaient perdre; de l'autre Gisaucourt, qu'il

n'avait pas occupé, et où les Prussiens allaient s'établir. Dans le

cas d'une défaite, il était rejeté dans les marécages de l'Auve,

placés derrière le moulin de Valmy, et il pouvait être écrasé avant

d'avoir rejoint Dumouriez, dans le fond de cet amphithéâtre. Aussitôt

il appela son collègue auprès de lui. Mais le roi de Prusse, voyant un

grand mouvement dans l'armée française, et croyant que le projet des

généraux était de se porter sur Châlons, voulut aussitôt en fermer le

chemin, et ordonna l'attaque. L'avant-garde prussienne rencontra sur

la route de Châlons l'avant-garde de Kellermann, qui se trouvait avec

son corps de bataille sur la hauteur de Valmy. On aborda vivement, et

les Français, repoussés d'abord, furent ramenés et soutenus ensuite

par les carabiniers du général Valence. Des hauteurs de la Lune, la

canonnade s'engagea avec le moulin de Valmy, et notre artillerie

riposta vivement à celle des Prussiens.

Cependant la position de Kellermann était très hasardée; ses troupes

étaient toutes entassées confusément sur la hauteur de Valmy, et

trop mal à l'aise pour y combattre. Des hauteurs de la Lune, on le

canonnait; de celles de Gisaucourt, un feu établi par les Prussiens

maltraitait sa gauche; l'Hyron, qui flanquait sa droite, était, à la

vérité, occupé par les Français; mais Clerfayt, attaquant ce poste

avec vingt-cinq mille Autrichiens, pouvait s'en emparer: alors,

foudroyé de toutes parts, Kellermann pouvait être rejeté de Valmy dans

l'Auve, sans que Dumouriez pût le secourir. Celui-ci envoya aussitôt

le général Stengel avec une forte division pour maintenir les Français

sur l'Hyron, et y garantir la droite de Valmy; il enjoignit à

Beurnonville d'appuyer Stengel avec seize bataillons; il dépêcha

Chasot avec neuf bataillons et huit escadrons sur la route de Châlons,

pour occuper Gisaucourt et flanquer la gauche de Kellermann. Mais

Chasot, arrivé près de Valmy, demanda les ordres de Kellermann au

lieu de se porter sur Gisaucourt, et laissa aux Prussiens le temps

de l'occuper, et d'y établir un feu meurtrier pour nous. Cependant,

appuyé de droite et de gauche, Kellermann, pouvait se soutenir sur le

moulin de Valmy. Malheureusement un obus tombé sur un caisson le fit

sauter, et mit le désordre dans l'infanterie; le canon de la Lune

l'augmenta encore, et déjà la première ligne commençait à plier.

Kellermann, apercevant ce mouvement, accourut dans les rangs, les

rallia, et rétablit l'ordre. Dans cet instant, Brunswick pensa qu'il

fallait gravir la hauteur, et culbuter avec la baïonnette les troupes

françaises.

Il était midi. Un brouillard épais, qui, jusqu'à ce moment, avait

enveloppé les deux armées, était dissipé; elles s'apercevaient

distinctement, et nos jeunes soldats voyaient les Prussiens s'avancer

sur trois colonnes, avec l'assurance de troupes vieilles et aguerries.

C'était pour la première fois qu'ils se trouvaient au nombre de cent

mille hommes, sur le champ de bataille, et qu'ils allaient croiser la

baïonnette. Ils ne connaissaient encore ni eux ni l'ennemi, et ils se

regardaient avec inquiétude. Kellermann entre dans les retranchemens,

dispose ses troupes par colonnes d'un bataillon de front, et leur

ordonne, lorsque les Prussiens seront à une certaine distance, de ne

pas les attendre, et de courir au-devant d'eux à la baïonnette. Puis

il élève la voix et crie: _Vive la nation_!--On pouvait dans cet

instant être brave ou lâche. Le cri de _vive la nation_ ne fait que

des braves, et nos jeunes soldats, entraînés, marchent en répétant

le cri de _vive la nation_! A cette vue, Brunswick, qui ne tentait

l'attaque qu'avec répugnance, et avec une grande crainte du résultat,

hésite, arrête ses colonnes, et finit par ordonner la rentrée au camp.

Cette épreuve fut décisive. Dès ce moment, on crut à là valeur de ces

_savetiers_, de ces _tailleurs_, qui composaient l'armée française,

d'après les émigrés. On avait vu des hommes équipés, vêtus et braves;

on avait vu des officiers décorés et pleins d'expérience, un général

Duval, dont la belle taille, les cheveux blanchis inspiraient le

respect; Kellermann, Dumouriez enfin, opposant tant de constance et

d'habileté en présence d'un ennemi si supérieur. Dans ce moment, la

révolution française fut jugée, et ce chaos, jusque-là ridicule,

n'apparut plus que comme un terrible élan d'énergie.

A quatre heures, Brunswick essaya une nouvelle attaque. L'assurance de

nos troupes le déconcerta encore, et il replia une seconde fois ses

colonnes. Marchant de surprise en surprise, trouvant faux tout ce

qu'on lui avait annoncé, le général prussien n'avançait qu'avec la

plus grande circonspection, et, quoiqu'on lui ait reproché de n'avoir

pas poussé plus vivement l'attaque et culbuté Kellermann, les bons

juges pensent qu'il a eu raison. Kellermann, soutenu de droite et de

gauche par toute l'armée française, pouvait résister; et si Brunswick,

enfoncé dans une gorge et dans un pays détestable, eût été battu une

fois, il risquait d'être entièrement détruit, D'ailleurs il avait, par

le résultat de la journée, occupé la route de Châlons: les Français se

trouvaient coupés de leur dépôt, et il espérait les obliger à quitter

leur position dans quelques jours. Il ne considérait pas que, maîtres

de Vitey, ils en étaient quittes pour un détour plus long, et pour

quelques délais dans l'arrivée de leurs convois.

Telle fut la célèbre journée du 20 septembre 1792, où furent tirés

plus de vingt mille coups de canons, et appelée depuis Canonnade de

Valmy. La perte fut égale des deux côtés, et s'éleva pour chaque armée

à huit ou neuf cents hommes. Mais la gaieté et l'assurance régnaient

dans le camp français, et les reproches, le regret, dans celui des

Prussiens. On assure que dans la soirée même les émigrés reçurent

les plus vives remontrances du roi de Prusse, et qu'on vit diminuer

l'influence de Calonne, le plus présomptueux des ministres émigrés, et

le plus fécond en promesses exagérées et en renseignemens démentis.

Dans la nuit même, Kellermann repassa l'Auve à petit bruit, et vint

camper sur les hauteurs de Gisaucourt, qu'il aurait dû occuper dès

l'origine, et dont les Prussiens avaient profité dans la journée. Les

Prussiens demeurèrent sur les hauteurs de la Lune. Dans le fond opposé

se trouvait Dumouriez, et à la gauche de celui-ci Kellermann, sur les

hauteurs qu'il venait de reprendre. Dans cette position singulière,

les Français, faisant face à la France, semblaient l'envahir, et les

Prussiens, qui étaient appuyés contre elle, semblaient la défendre.

C'est ici que commença, de la part de Dumouriez, une nouvelle suite

d'actes pleins d'énergie et de fermeté, soit contre l'ennemi, soit

contre ses propres officiers et contre l'autorité française. Avec près

de soixante-dix mille hommes de troupes, dans un bon camp, ne manquant

pas de vivres, ou du moins rarement, il pouvait attendre. Les

Prussiens, au contraire, manquaient de subsistances; les maladies

commençaient à ravager leur armée, et dans cette situation ils

perdaient beaucoup à temporiser. Une saison affreuse, au milieu d'un

terrain argileux et humide, ne leur permettait pas de séjourner

long-temps. Si, reprenant trop tard l'énergie et la célérité de

l'invasion, ils voulaient marcher sur Paris, Dumouriez était en force

pour les suivre, et les envelopper lorsqu'ils seraient engagés plus

avant.

Ces vues étaient pleines de justesse et de prudence. Mais dans le

camp, où les officiers s'ennuyaient de privations, et où Kellermann

était peu satisfait de trouver une autorité supérieure; à Paris, où

l'on se sentait séparé de là principale armée, et où l'on n'apercevait

rien entre soi et les Prussiens, où l'on voyait même les hulans

arriver à quinze lieues, depuis que la forêt de l'Argonne était

ouverte, on ne pouvait approuver le plan de Dumouriez. L'assemblée, le

conseil, se plaignaient de son entêtement, lui écrivaient les lettres

les plus impératives pour lui faire abandonner sa position, et

repasser la Marne. Le camp à Montmartre, et une armée entre Châlons

et Paris, étaient le double rempart qu'il fallait aux imaginations

épouvantées. _Les hulans vous harcèlent_, écrivait Dumouriez, _eh

bien! tuez-les; cela ne me regarde pas. Je ne changerai pas mon plan

pour des housardailles_. Cependant les instances et les ordres n'en

continuaient pas moins. Dans le camp, les officiers ne cessaient pas

de faire des observations. Les soldats seuls, soutenus par la

gaieté du général, qui avait soin de parcourir leurs rangs, de les

encourager, et de leur expliquer la position critique des Prussiens,

les soldats supportaient patiemment les pluies et les privations.

Une fois Kellermann voulut partir, et il fallut que Dumouriez, comme

Colomb demandant encore quelques jours à son équipage, promît de

décamper si, dans un nombre de jours donnés, les Prussiens ne

battaient pas en retraite.

La belle armée des coalisés se trouvait en effet dans un état

déplorable; elle périssait par la disette, et surtout par le cruel

effet de la dysenterie. Les dispositions de Dumouriez y avaient

contribué puissamment. Les tirailleries sur le front du camp étant

jugées inutiles, parce qu'elles n'aboutissaient à aucun résultat, il

fut convenu entre les deux armées de les suspendre; mais Dumouriez

stipula que ce serait sur le front seulement. Aussitôt il détacha

toute sa cavalerie, surtout celle de nouvelle levée, dans les pays

environnans, afin d'intercepter les convois de l'ennemi, qui, étant

arrivé par la trouée de Grand-Pré, et ayant remonté l'Aisne pour

suivre notre retraite, était obligé de faire suivre les mêmes détours

à ses approvisionnemens. Nos cavaliers avaient pris goût à cette

guerre lucrative, et la poursuivaient avec un grand succès. On était

arrivé aux derniers jours de septembre; le mal devenait intolérable

dans l'armée prussienne, et des officiers avaient été envoyés au camp

français pour parlementer. D'abord il ne fut question que d'échanger

des prisonniers; les Prussiens demandèrent aussi le bénéfice de

l'échange pour les émigrés, mais on le leur refusa. Une grande

politesse avait régné de part et d'autre. De l'échange des

prisonniers, la conversation s'était reportée sur les motifs de la

guerre, et, du côté des Prussiens, on avait presque avoué que la

guerre était impolitique. Le caractère de Dumouriez reparut ici tout

entier. N'ayant plus à combattre, il faisait des mémoires pour le roi

de Prusse, et lui démontrait combien il lui était peu avantageux de

s'unir à la maison d'Autriche contre la France. En même temps, il lui

envoyait douze livres de café, les seules qui restassent dans les deux

camps. Ses mémoires, qui ne pouvaient manquer d'être appréciés, furent

néanmoins très mal accueillis, et devaient l'être. Brunswick répondit

au nom du roi de Prusse par une déclaration aussi arrogante que le

premier manifeste, et toute négociation fut rompue. L'assemblée,

consultée par Dumouriez, répondit, comme le sénat romain, qu'on ne

traiterait avec l'ennemi que lorsqu'il serait sorti de France.

Ces négociations n'eurent d'autre effet que de faire calomnier le

général, qu'on soupçonna dès lors d'avoir des relations secrètes avec

l'étranger, et de lui attirer quelques dédains affectés de la part

d'un monarque orgueilleux et humilié du résultat de la guerre. Mais

tel était Dumouriez: avec tous les genres de courage, avec tous les

genres d'esprit, il manquait de cette retenue, de cette dignité

qui impose aux hommes, tandis que le génie ne fait que les saisir.

Cependant, ainsi que l'avait prévu le général français, dès le 1er

octobre les Prussiens, ne pouvant plus résister à la disette et aux

maladies, commencèrent à décamper. Ce fut en Europe un grand sujet

d'étonnement, de conjectures, de fables, que de voir une armée si

puissante, si vantée, se retirer humblement devant ces ouvriers et ces

bourgeois soulevés, qui devaient être ramenés tambour battant dans

leurs villes, et châtiés pour en être sortis. La faiblesse avec

laquelle furent poursuivis les Prussiens, l'espèce d'impunité dont ils

jouirent en repassant les défilés de l'Argonne, firent supposer des

stipulations secrètes, et même un marché avec le roi de Prusse. Les

faits militaires vont expliquer, mieux que toutes ces suppositions, la

retraite des coalisés.

Rester dans une position aussi malheureuse n'était plus possible.

Envahir était devenu intempestif, par une saison aussi avancée et

aussi mauvaise. La seule ressource était donc de se retirer vers

le Luxembourg et la Lorraine, et de s'y faire une forte base

d'opérations, pour recommencer la campagne l'année suivante.

D'ailleurs on a lieu de croire qu'en ce moment Frédéric-Guillaume

songeait à prendre sa part de la Pologne; car c'est alors que

ce prince, après avoir excité les Polonais contre la Russie et

l'Autriche, s'apprêtait à partager leurs dépouilles. Ainsi l'état de

la saison et des lieux, le dégoût d'une entreprise manquée, le regret

de s'être allié contre la France avec la maison d'Autriche, et enfin

de nouveaux intérêts dans le Nord, étaient chez le roi de Prusse des

motifs suffisans pour déterminer sa retraite. Elle se fit avec le plus

grand ordre, car cet ennemi qui consentait à partir, n'en était pas

moins très puissant. Vouloir lui fermer tout à fait la retraite,

et l'obliger à s'ouvrir un passage par une victoire, eût été une

imprudence que Dumouriez n'aurait pas commise. Il fallait se contenter

de la harceler, et c'est ce qu'il fit avec trop peu d'activité, par sa

faute et celle de Kellermann.

Le danger était passé, la campagne finie, et chacun était rendu à soi

et à ses projets. Dumouriez songeait à son entreprise des Pays-Bas,

Kellermann à son commandement de Metz, et la poursuite des Prussiens

n'obtint plus des deux généraux l'attention qu'elle méritait.

Dumouriez envoya le général d'Harville au Chêne-Populeux pour châtier

les émigrés; ordonna au général Miaczinski de les attendre à Stenay,

au sortir du passage, pour achever de les détruire; dépêcha Chasot

du même côté pour occuper la route de Longwy; plaça les généraux

Beurnonville, Stengel et Valence avec plus de vingt-cinq mille hommes

sur les derrières de la grande armée, pour la poursuivre avec vigueur,

et en même temps enjoignit à Dillon, qui s'était toujours maintenu

aux Islettes avec le plus grand bonheur, de s'avancer par Clermont et

Varennes, afin de couper la route de Verdun. Ces dispositions étaient

bonnes sans doute, mais elles auraient dû être exécutées par le

général lui-même; il aurait dû, suivant le jugement très-juste et

très-élevé de M. Jomini, fondre directement sur le Rhin, et le

descendre ensuite avec toute son armée. Dans ce moment de succès,

renversant tout devant lui, il aurait conquis la Belgique en une

marche. Mais il songeait à venir à Paris pour préparer une invasion

par Lille. De leur côté, les trois généraux Stengel, Beurnonville

et Valence ne s'entendirent pas assez bien, et ne poursuivirent que

faiblement les Prussiens. Valence, qui dépendait de Kellermann, reçut

tout à coup l'ordre de revenir joindre son général à Châlons, afin de

reprendre la route de Metz. Il faut convenir que ce mouvement

était singulièrement imaginé, puisqu'il ramenait Kellermann dans

l'intérieur, pour reprendre ensuite la route de la frontière lorraine.

La route naturelle était en avant par Vitry ou Clermont, et elle se

conciliait avec la poursuite des Prussiens, telle que l'avait ordonnée

Dumouriez. A peine celui-ci connut-il l'ordre donné à Valence, qu'il

lui enjoignit de poursuivre sa marche, disant que, tant que durerait

la jonction des armées du nord et du centre, le commandement supérieur

lui appartiendrait à lui seul. Il s'en expliqua très-vivement avec

Kellermann, qui revint sur sa première détermination, et consentit

à prendre sa route par Sainte-Menehould et Clermont. Cependant la

poursuite ne s'en fit pas moins avec beaucoup de mollesse. Dillon seul

harcela les Prussiens avec une bouillante ardeur, et faillit même se

faire battre en s'élançant trop vivement sur leurs traces.

Le désaccord des généraux, et leurs distractions personnelles après le

danger, furent évidemment la seule cause qui procura une retraite si

facile aux Prussiens. On a prétendu que leur départ avait été acheté,

qu'il avait été payé par le produit d'un grand vol dont nous allons

parler, qu'il était convenu avec Dumouriez, et que l'une des

stipulations du marché était la libre sortie des Prussiens; enfin que

Louis XVI l'avait demandé du fond de sa prison. On vient de voir

que cette retraite peut être suffisamment expliquée par des motifs

naturels; mais bien d'autres raisons encore démontrent l'absurdité de

ces suppositions. Ainsi il n'est pas croyable qu'un monarque, dont les

vices n'étaient pas ceux d'une vile cupidité, se soit laissé acheter:

on ne voit pas pourquoi, dans le cas d'une convention, Dumouriez ne se

serait pas justifié, aux yeux des militaires, de n'avoir pas poursuivi

l'ennemi, en avouant un traité qui n'avait rien de honteux pour lui:

enfin le valet de chambre du roi, Cléry, assure que rien de semblable

à la prétendue lettre adressée par Louis XVI à Frédéric-Guillaume,

et transmise par le procureur de la commune Manuel, n'a été écrit et

donné à ce dernier. Tout cela n'est donc que mensonge, et la retraite

des coalisés ne fut que l'effet naturel de la guerre. Dumouriez,

malgré ses fautes, malgré ses distractions à Grand-Pré, malgré sa

négligence au moment de la retraite, n'en fut pas moins le sauveur

de la France, et d'une révolution qui a peut-être avancé l'Europe de

plusieurs siècles. C'est lui qui, s'emparant d'une armée désorganisée,

défiante, irritée, lui rendant l'ensemble et la confiance, établissant

sur toute cette frontière l'unité et la vigueur, ne désespérant jamais

au milieu des circonstances les plus désastreuses, donnant après la

perte des défilés un exemple de sang-froid inouï, persistant dans ses

premières idées de temporisation malgré le péril, malgré son armée et

son gouvernement, d'une manière qui prouve la vigueur de son jugement

et de son caractère; c'est lui, disons-nous, qui sauva notre patrie de

l'étranger et du courroux contre-révolutionnaire, et donna l'exemple

si imposant d'un homme sauvant ses concitoyens malgré eux-mêmes. La

conquête, si vaste qu'elle soit, n'est ni plus belle ni plus morale.

Histoire de la Révolution française, Tome 02 · 第 11 / 46 题