1. De poursuivre les instigateurs du 20 juin;

2. De détruire une secte qui envahit la souveraineté nationale, et

dont les débats publics ne laissent aucun doute sur l'atrocité de ses

projets;

3. Enfin de faire respecter les autorités, et de donner aux armées

l'assurance que la constitution ne recevra aucune atteinte au dedans,

tandis qu'elles prodiguent leur sang pour la défendre au dehors.

Le président lui répond que l'assemblée sera fidèle à la loi jurée,

et qu'elle examinera sa pétition. Il est invité aux honneurs de la

séance.

Le général va s'asseoir sur les bancs de la droite. Le député Kersaint

observe que c'est au banc des pétitionnaires qu'il doit se placer.

Oui! non! s'écrie-t-on de toutes parts. Le général se lève

modestement, et va se rendre au banc des pétitionnaires. Des

applaudissemens nombreux l'accompagnent à cette place nouvelle. Guadet

prend le premier la parole, et, usant d'un détour adroit, il se

demande si les ennemis sont vaincus, si la patrie est délivrée,

puisque M. de Lafayette est à Paris. «Non, répond-il, la patrie n'est

pas délivrée! notre situation n'a pas changé, et cependant le

général de l'une de nos armées est à Paris!» Il n'examinera pas,

continue-t-il, si M. de Lafayette, qui ne voit dans le peuple français

que des factieux entourant et menaçant les autorités, n'est pas

lui-même entouré d'un état-major qui le circonvient; mais il fera

observer à M. de Lafayette qu'il manque à la constitution en se

faisant l'organe d'une armée légalement incapable de délibérer, et

que probablement aussi il a manqué à la hiérarchie des pouvoirs

militaires, en venant à Paris sans l'autorisation du ministre de la

guerre.

En conséquence, Guadet demande que le ministre déclare s'il a donné un

congé à M. de Lafayette, et que, de plus, la commission extraordinaire

fasse un rapport sur la question de savoir si un général pourra

entretenir l'assemblée d'objets purement politiques.

Ramond se présente pour répondre à Guadet. Il commence par une

observation bien naturelle et bien souvent applicable, c'est que,

suivant les circonstances, on varie fort sur l'interprétation des

lois. «Jamais, dit-il, on n'avait été si scrupuleux sur l'existence

du droit de pétition. Lorsque récemment encore une foule armée se

présenta, on ne lui demanda point quelle était sa mission; on ne lui

reprocha point d'attenter, par l'appareil des armes, à l'indépendance

de l'assemblée; et lorsque M. de Lafayette, qui, par sa vie entière,

est pour l'Amérique et pour l'Europe l'étendard de la liberté,

lorsqu'il se présente, les soupçons s'éveillent!... S'il y a deux

poids et deux mesures, s'il y a deux manières de considérer les

choses, qu'il soit permis de faire quelque acception de personne en

faveur du fils aîné de la liberté!...»

Ramond vote ensuite pour le renvoi de la pétition à la commission

extraordinaire, afin d'examiner, non la conduite de Lafayette, mais sa

pétition elle-même. Après un grand tumulte, après un double appel, la

motion de Ramond est décrétée. Lafayette sort de l'assemblée entouré

d'un cortège nombreux de députés et de soldats de la garde nationale,

tous ses partisans et ses anciens compagnons d'armes.

C'était le moment décisif pour lui, pour la cour et pour le parti

populaire; il se rend au château. Les propos les plus injurieux

circulent autour de lui, dans les groupes des courtisans. Le roi et la

reine accueillent avec froideur celui qui venait se dévouer pour eux.

Lafayette quitte le château, affligé, non pour lui-même, mais pour

la famille royale, des dispositions qu'on vient de lui montrer. A sa

sortie des Tuileries, une foule nombreuse le reçoit, l'accompagne

jusqu'à sa demeure aux cris de _vive Lafayette_, et vient même planter

un _mai_ devant sa porte. Ces témoignages d'un ancien dévouement

touchaient le général, et intimidaient les Jacobins. Mais il fallait

profiter de ces restes de dévouement, et les exciter davantage,

pour les rendre efficaces. Quelques chefs de la garde nationale

particulièrement dévoués à la famille royale s'adressèrent à la cour

pour savoir ce qu'il fallait faire. Le roi et la reine furent tous

deux d'avis qu'on ne devait pas seconder M. de Lafayette[1]. Il se

trouva donc abandonné par la seule portion de la garde nationale sur

laquelle on pût encore s'appuyer. Néanmoins, voulant servir le roi

malgré lui-même, il s'entendit avec ses amis. Mais ceux-ci n'étaient

pas mieux d'accord. Les uns, et particulièrement Lally-Tolendal,

désiraient qu'il agît promptement contre les jacobins, et qu'il les

attaquât de vive force dans leur club. Les autres, tous membres du

département et de l'assemblée, s'appuyant sans cesse sur la loi,

n'ayant de ressources qu'en elle, n'en voulaient pas conseiller

la violation, et s'opposaient à toute attaque ouverte. Néanmoins

Lafayette préféra le plus hardi de ces deux conseils: il assigna un

rendez-vous à ses partisans pour aller avec eux chasser les jacobins

de leur salle, et en murer les portes. Mais, quoique le lieu de

la réunion fût fixé, peu s'y rendirent, et Lafayette fut dans

l'impossibilité d'agir. Cependant, tandis qu'il était désespéré de se

voir si mal secondé, les jacobins, qui ignoraient la défection des

siens, furent saisis d'une terreur panique, et abandonnèrent leur

club. Ils coururent chez Dumouriez, qui n'était pas encore parti pour

l'armée; ils le pressèrent de se mettre à leur tête et de marcher

contre Lafayette; mais leur offre ne fut point acceptée. Lafayette

resta encore un jour à Paris au milieu des dénonciations, des menaces

et des projets d'assassinat, et partit enfin désespéré de son inutile

dévouement, et du funeste entêtement de la cour. Et c'est ce même

homme, si complètement abandonné lorsqu'il venait s'exposer aux

poignards pour sauver le roi, qu'on a accusé d'avoir trahi Louis XVI!

Les écrivains de la cour ont prétendu que ses moyens étaient mal

combinés: sans doute il était plus facile et plus sûr, du moins en

apparence, de se servir de quatre-vingt mille Prussiens; mais à Paris,

et avec le projet de ne pas appeler l'étranger, que pouvait-on de

plus, que de se mettre à la tête de la garde nationale, et imposer aux

jacobins en les dispersant?

Lafayette partit avec l'intention de servir encore le roi, et de lui

ménager, s'il était possible, les moyens de quitter Paris. Il écrivit

à l'assemblée une lettre où il répéta avec plus d'énergie encore tout

ce qu'il avait dit lui-même contre ce qu'il appelait les factieux.

A peine le parti populaire fut-il délivré des craintes que lui avaient

causées la présence et les projets du général, qu'il continua ses

attaques contre la cour, et persista à demander un compte rigoureux

des moyens qu'elle prenait pour préserver le territoire. On savait

déjà, quoique le pouvoir exécutif n'en eût rien notifié à l'assemblée,

que les Prussiens avaient rompu la neutralité, et qu'ils s'avançaient

par Coblentz au nombre de quatre-vingt mille hommes, tous vieux

soldats du grand Frédéric, et commandés par le duc de Brunswick,

général célèbre. Luckner, ayant trop peu de troupes et ne comptant

pas assez sur les Belges, avait été obligé de se retirer sur Lille et

Valenciennes. Un officier avait brûlé, en se retirant de Courtray,

les faubourgs de la ville, et on avait cru que le but de cette mesure

cruelle était d'aliéner les Belges. Le gouvernement ne faisait rien

pour augmenter la force de nos armées, qui n'était tout au plus, sur

les trois frontières, que de deux cent trente mille hommes. Il ne

prenait aucun de ces moyens puissans qui réveillent le zèle et

l'enthousiasme d'une nation. L'ennemi enfin pouvait être dans six

semaines à Paris.

La reine y comptait, et en faisait la confidence à une de ses dames.

Elle avait l'itinéraire des émigrés et du roi de Prusse. Elle savait

que tel jour ils pouvaient être à Verdun, tel autre à Lille, et qu'on

devait faire le siège de cette dernière place. Cette malheureuse

princesse espérait, disait-elle, être délivrée dans un mois[2]. Hélas!

que n'en croyait-elle plutôt les sincères amis qui lui représentaient

les inconvéniens des secours étrangers et inutiles; qu'ils

arriveraient assez tôt pour la compromettre, mais trop tard pour la

sauver! Que n'en croyait-elle ses propres craintes à cet égard, et les

sinistres pressentimens qui l'assiégeaient quelquefois!

On a vu que le moyen auquel le parti national tenait le plus, c'était

une réserve de vingt mille fédérés sous Paris. Le roi, comme on l'a

dit, s'était opposé à ce projet. Il fut sommé, dans la personne de ses

ministres, de s'expliquer sur les précautions qu'il avait prises

pour suppléer aux mesures ordonnées parle décret non sanctionné. Il

répondit en proposant un projet nouveau, qui consistait à diriger

sur Soissons une réserve de quarante-deux bataillons de volontaires

nationaux, pour remplacer l'ancienne réserve, qu'on venait d'épuiser

en complétant les deux principales armées. C'était en quelque sorte le

premier décret, à une différence près, que les patriotes regardaient

comme très importante, c'est que le camp de réserve serait formé entre

Paris et la frontière, et non près de Paris même. Ce plan avait été

accueilli par des murmures et renvoyé au comité militaire.

Depuis, plusieurs départemens et municipalités, excités par leur

correspondance avec Paris, avaient résolu d'exécuter le décret du

camp de vingt mille hommes, quoiqu'il ne fût pas sanctionné. Les

départemens des Bouches-du-Rhône, de la Gironde, de l'Hérault,

donnèrent le premier exemple, et furent bientôt imités par d'autres.

Tel fut le commencement de l'insurrection.

Dès que ces levées spontanées furent connues, l'assemblée, modifiant

le projet des quarante-deux nouveaux bataillons, proposé par le roi,

décréta que les bataillons qui, dans leur zèle, s'étaient déjà mis en

marche avant d'avoir été légalement appelés, passeraient par Paris,

pour s'y faire inscrire à la municipalité de cette ville; qu'ils

seraient ensuite dirigés sur Soissons, pour y camper; enfin que ceux

qui pourraient se trouver à Paris avant le 14 juillet, jour de la

fédération, assisteraient à cette solennité nationale. Cette fête

n'avait pas eu lieu en 91 à cause de la fuite à Varennes, et

on voulait la célébrer en 92 avec éclat. L'assemblée ajouta

qu'immédiatement après la célébration, les fédérés s'achemineraient

vers le lieu de leur destination.

C'était là tout à la fois autoriser l'insurrection, et renouveler,

à peu de chose près, le décret non sanctionné. La seule différence,

c'est que les fédérés ne faisaient que passer à Paris. Mais

l'important était de les y amener; et, une fois arrivés, mille

circonstances pouvaient les y retenir. Le décret fut immédiatement

envoyé au roi, et sanctionné le lendemain.

A cette mesure importante on en joignit une autre: on se défiait d'une

partie des gardes nationales, et surtout des états-majors, qui, à

l'exemple des directoires de département, en se rapprochant de la

haute autorité par leurs grades, penchaient davantage en sa faveur.

C'était surtout celui de la garde nationale de Paris qu'on voulait

atteindre; mais ne pouvant pas le faire directement, on décréta que

tous les états-majors, dans les villes de plus de cinquante mille

âmes, seraient dissous et réélus[3]. L'état d'agitation où se trouvait

la France assurant aux hommes les plus ardens une influence toujours

croissante, cette réélection devait amener des sujets dévoués au parti

populaire et républicain.

C'étaient là de grandes mesures emportées de vive force sur le côté

droit et la cour. Cependant rien de tout cela ne paraissait assez

rassurant aux patriotes contre les dangers imminens dont ils se

croyaient menacés. Quarante mille Prussiens, tout autant d'Autrichiens

et de Sardes, s'avançant sur nos frontières; une cour probablement

d'accord avec l'ennemi, n'employant aucun moyen pour multiplier les

armées et exciter la nation, usant au contraire du _veto_ pour déjouer

les mesures du corps législatif, et de la liste civile pour se

procurer des partisans à l'intérieur; un général qu'on ne supposait

pas capable de s'unir à l'émigration pour livrer la France, mais

qu'on voyait disposé à soutenir la cour contre le peuple; toutes ces

circonstances effrayaient les esprits, et les agitaient profondément.

_La patrie est en danger_, était le cri général. Mais comment prévenir

ce danger? telle était la difficulté. On n'était pas même d'accord sur

les causes. Les constitutionnels et les partisans de la cour, aussi

terrifiés que les patriotes eux-mêmes, n'imputaient les dangers qu'aux

factieux, ils ne tremblaient que pour la royauté, et ne voyaient de

péril que dans la désunion. Les patriotes au contraire, ne trouvaient

le péril que dans l'invasion, et n'en accusaient que la cour, ses

refus, ses lenteurs, ses secrètes menées. Les pétitions se croisaient:

les unes attribuaient tout aux jacobins, les autres à la cour,

désignée tour à tour sous les noms du _château_, du _pouvoir

exécutif_, du _veto_. L'assemblée écoutait, et renvoyait tout à la

commission extraordinaire des douze, chargée depuis long-temps de

chercher et de proposer des moyens de salut. Son plan était désiré

avec impatience. En attendant, partout des placards menaçans

couvraient les murs; les feuilles publiques, aussi hardies que les

affiches, ne parlaient que d'abdication forcée et de déchéance.

C'était l'objet de tous les entretiens, et on semblait ne garder

quelque mesure que dans l'assemblée. Là, les attaques contre la

royauté n'étaient encore qu'indirectes. On avait proposé, par exemple,

de supprimer le _veto_ pour les décrets de circonstance; plusieurs

fois il avait été question de la liste civile, de son emploi coupable,

et on avait parlé, ou de la réduire, ou de l'assujettir à des comptes

publics.

La cour n'avait jamais refusé décéder aux instances de l'assemblée, et

d'augmenter matériellement les moyens de défense. Elle ne l'aurait pas

pu sans se compromettre trop ouvertement; et d'ailleurs elle devait

peu redouter l'augmentation numérique d'armées qu'elle croyait

complètement désorganisées. Le parti populaire voulait, au contraire,

de ces moyens extraordinaires qui annoncent une grande résolution, et

qui souvent font triompher la cause la plus désespérée. Ce sont

ces moyens que la commission des douze imagina enfin après un long

travail, et proposa à l'assemblée. Elle s'était arrêtée au projet

suivant:

Lorsque le péril deviendrait extrême, le corps législatif devait le

déclarer lui-même, par cette formule solennelle: _La patrie est en

danger_.

A cette déclaration, toutes les autorités locales, les conseils

des communes, ceux des districts et des départemens, l'assemblée

elle-même, comme la première des autorités, devaient être en

permanence, et siéger sans interruption. Tous les citoyens, sous les

peines les plus graves, seraient tenus de remettre aux autorités les

armes qu'ils possédaient, pour qu'il en fût fait la distribution

convenable. Tous les hommes, vieux et jeunes, en état de servir,

devaient être enrôlés dans les gardes nationales. Les uns étaient

mobilisés, et transportés au siége des diverses autorités de district

et de département; les autres pourraient être envoyés partout où le

besoin de la patrie l'exigerait, soit au dedans, soit au dehors.

L'uniforme n'était pas exigé de ceux qui ne pourraient en faire les

frais. Tous les gardes nationaux transportés hors de leur domicile

recevraient la solde des volontaires. Les autorités étaient chargées

de se pourvoir de munitions. Un signe de rébellion, arboré avec

intention, était puni de mort. Toute cocarde, tout drapeau étaient

réputés séditieux, excepté la cocarde et le drapeau tricolore.

D'après ce projet, toute la nation était en éveil et en armes; elle

avait le moyen de délibérer, de se battre partout, et à tous les

instans; elle pouvait se passer du gouvernement, et suppléer à son

inaction. Cette agitation sans but des masses populaires était

régularisée et dirigée. Si enfin, après cet appel, les Français ne

répondaient pas, on ne devait plus rien à une nation qui ne faisait

rien pour elle-même. Une discussion des plus vives ne tarda pas, comme

on le pense bien, à s'engager sur ce projet.

Le député Pastoret fit le rapport préliminaire le 30 juin.

Il ne satisfit personne, en donnant à tout le monde des torts, en les

compensant les uns par les autres, et en ne fixant point d'une manière

positive les moyens de parer aux dangers publics. Après lui, le député

Jean de Bry motiva nettement et avec modération le projet de la

commission. La discussion, une fois ouverte, ne fut bientôt qu'un

échange de reproches. Elle donna essor aux imaginations bouillantes et

précoces, qui vont droit aux moyens extrêmes. La grande loi du salut

public, c'est-à-dire la dictature, c'est-à-dire le moyen de tout

faire, avec la chance d'en user cruellement, mais puissamment, cette

loi, qui ne devait être décrétée que dans la convention, fut cependant

proposée dans la législative.

M. Delaunay d'Angers proposa à l'assemblée de déclarer que,

jusqu'après l'éloignement du danger, elle ne _consulterait que la loi

impérieuse et suprême du salut public_.

C'était, avec une formule abstraite et mystérieuse, supprimer

évidemment la royauté, et déclarer l'assemblée souveraine absolue.

M. Delaunay disait que la révolution n'était pas achevée, qu'on se

trompait si on le croyait, et qu'il fallait garder les lois fixes pour

la révolution sauvée, et non pour la révolution à sauver; il disait en

un mot tout ce qu'on dit ordinairement en faveur de la dictature, dont

l'idée se présente toujours dans les momens de danger. La réponse des

députés du côté droit était naturelle: on violait, suivant eux, les

sermens prêtés à la constitution, en créant une autorité qui absorbait

les pouvoirs réglés et établis. Leurs adversaires répliquaient en

alléguant que l'exemple de la violation était donné, qu'il ne fallait

pas se laisser prévenir et surprendre sans défense.--Mais prouvez

donc, reprenaient les partisans de la cour, que cet exemple est donné,

et qu'on a trahi la constitution. A ce défi on répondait par de

nouvelles accusations contre la cour, et ces accusations étaient

repoussées à leur tour par des reproches aux agitateurs.--Vous

êtes des factieux.--Vous êtes des traîtres.--Tel était le reproche

réciproque et éternel, telle était la question à résoudre.

M. de Jaucourt voulait renvoyer la proposition aux Jacobins, tant il

la trouvait violente. M. Isnard, à l'ardeur duquel elle convenait,

demandait qu'elle fût prise en considération, et que le discours de

M. Delaunay fût envoyé aux départemens pour être opposé à celui de M.

Pastoret, qui n'était qu'_une dose d'opium donnée à un agonisant_.

M. de Vaublanc réussit à se faire écouter en disant que la

constitution pouvait se sauver par la constitution; que le projet

de M. Jean de Bry en était la preuve, et qu'il fallait imprimer

le discours de M. Delaunay, si l'on voulait, mais au moins ne

pas l'envoyer aux départemens, et revenir à la proposition de la

commission. La discussion fut en effet remise au 3 juillet.

Un député n'avait pas encore parlé, c'était Vergniaud. Membre de la

Gironde, et son plus grand orateur, il en était néanmoins indépendant.

Soit insouciance, soit véritable élévation, il semblait au-dessus des

passions de ses amis; et en partageant leur ardeur patriotique, il ne

partageait pas toujours leur préoccupation et leur emportement, Quand

il se décidait dans une question, il entraînait, par son éloquence

et par une certaine impartialité reconnue, cette partie flottante de

l'assemblée que Mirabeau maîtrisait autrefois par sa dialectique et sa

véhémence. Partout les masses incertaines appartiennent au talent et à

la raison[4].

On avait annoncé qu'il parlerait le 3 juillet; une foule immense

était accourue pour entendre ce grand orateur, sur une question qu'on

regardait comme décisive.

Il prend en effet la parole[5], et jette un premier coup d'oeil sur la

France. «Si on ne croyait, dit-il, à l'amour impérissable du peuple

pour la liberté, on douterait si la révolution rétrograde ou si elle

arrive à son terme. Nos armées du Nord avançaient en Belgique, et tout

à coup elles se replient; le théâtre de la guerre est reporté sur

notre territoire, et il ne restera de nous chez les malheureux Belges,

que le souvenir des incendies qui auront éclairé notre retraite! Dans

le même temps, une formidable armée de Prussiens menace le Rhin,

quoiqu'on nous eût fait espérer que leur marche ne serait pas si

prompte.

«Comment se fait-il qu'on ait choisi ce moment pour renvoyer les

ministres populaires, pour rompre la chaîne de leurs travaux, livrer

l'empire à des mains inexpérimentées, et repousser les mesures utiles

que nous avons cru devoir proposer?... Serait-il vrai que l'on redoute

nos triomphes?... Est-ce du sang de Coblentz, ou du vôtre, que l'on

est avare?... Veut-on régner sur des villes abandonnées, sur des

champs dévastés?... Où sommes-nous enfin?... Et vous, Messieurs,

qu'allez-vous entreprendre de grand pour la chose publique?...

«Vous, qu'on se flatte d'avoir intimidés; vous dont on se flatte

d'alarmer les consciences en qualifiant votre patriotisme d'esprit de

faction, comme si on n'avait pas appelé factieux ceux qui prêtèrent le

serment du Jeu de Paumé; vous qu'on a tant calomniés, parce que

vous êtes étrangers à une caste orgueilleuse que la constitution a

renversée dans la poussière; vous à qui on suppose des intentions

coupables, comme si, investis d'une autre puissance que celle de

la loi, vous aviez une liste civile; vous que, par une hypocrite

modération, on voudrait refroidir sur les dangers du peuple; vous que

l'on a su diviser, mais qui, dans ce moment de danger, déposerez vos

haines, vos misérables dissensions, et ne trouverez pas si doux de

vous haïr, que vous préfériez cette infernale jouissance au salut de

la patrie; vous tous enfin, écoutez-moi: quelles sont vos ressources?

que vous commande la nécessité? que vous permet la constitution?»

Pendant ce début, de nombreux applaudissemens ont couvert la voix de

l'orateur. Il continue et découvre deux genres de dangers, les uns

intérieurs, les autres extérieurs.

«Pour prévenir les premiers, l'assemblée a proposé un décret contre

les prêtres, et, soit que le génie de Médicis erre encore sous les

voûtes des Tuileries, soit qu'un Lachaise ou un Letellier trouble

encore le coeur du prince, le décret a été refusé par le trône. Il

n'est pas permis de croire, sans faire injure au roi, qu'il veuille

les troubles religieux. Il se croit donc assez puissant, il a donc

assez des anciennes lois pour assurer la tranquillité publique. Que

ses ministres en répondent donc sur leur tête, puisqu'ils ont les

moyens de l'assurer!

«Pour prévenir les dangers extérieurs, l'assemblée avait imaginé un

camp de réserve: le roi l'a repoussé. Ce serait lui faire injure que

de croire qu'il veut livrer la France; il doit donc avoir des forces

suffisantes pour la protéger; ses ministres doivent donc nous

répondre, sur leur tête, du salut de la patrie.»

Jusqu'ici l'orateur s'en tient, comme on voit, à la responsabilité

ministérielle, et se borne à la rendre plus menaçante. «Mais,

ajoute-t-il, ce n'est pas tout de jeter les ministres dans l'abîme que

leur méchanceté ou leur impuissance aurait creusé.... Qu'on m'écoute

avec calme, qu'on ne se hâte pas de me deviner....»

A ces mots l'attention redouble; un silence profond règne dans

l'assemblée. «C'est au nom _du roi_, dit-il, que les princes français

ont tenté de soulever l'Europe; c'est pour venger _la dignité du roi_

que s'est conclu le traité de Pilnitz; c'est pour venir _au secours du

roi_ que le souverain de Bohême et de Hongrie nous fait la guerre, que

la Prusse marche vers nos frontières. Or, je lis dans la constitution:

«Si le roi se met à la tête d'une armée et en dirige les forces contre

la nation, ou s'il ne s'oppose pas, par un acte formel, à une telle

entreprise qui s'exécuterait en son nom, il sera censé avoir abdiqué

la royauté.»

«Qu'est-ce qu'un acte formel d'opposition? Si cent mille Autrichiens

marchaient vers la Flandre, cent mille Prussiens vers l'Alsace, et que

le roi leur opposât dix ou vingt mille hommes, aurait-il fait un _acte

formel_ d'opposition?

«Si le roi, chargé de notifier les hostilités imminentes, instruit des

mouvemens de l'armée prussienne, n'en donnait aucune connaissance à

l'assemblée nationale; si un camp de réserve, nécessaire pour arrêter

les progrès de l'ennemi dans l'intérieur, était proposé, et que le

roi y substituât un plan incertain et très long à exécuter; si le

roi laissait le commandement d'une armée à un général intrigant, et

suspect à la nation; si un autre général, nourri loin de la corruption

des cours et familier avec la victoire, demandait un renfort, et que

par un refus le roi lui dît: _Je te défends de vaincre_; pourrait-on

dire que le roi a fait un _acte formel_ d'opposition?

«J'ai exagéré plusieurs faits, reprend Vergniaud pour ôter tout

prétexte à des applications purement hypothétiques. Mais si, tandis

que la France nagerait dans le sang, le roi vous disait: Il est vrai

que les ennemis prétendent agir pour moi, pour ma dignité, pour mes

droits, mais j'ai prouvé que je n'étais pas leur complice: j'ai mis

des armées en campagne; ces armées étaient trop faibles, mais

la constitution ne fixe pas le degré de leurs forces: je les ai

rassemblées trop tard, mais la constitution ne fixe pas le temps de

leur réunion: j'ai arrêté un général qui allait vaincre, mais la

constitution n'ordonne pas les victoires: j'ai eu des ministres qui

trompaient l'assemblée et désorganisaient le gouvernement, mais leur

nomination m'appartenait: l'assemblée a rendu des décrets utiles que

je n'ai pas sanctionnés, mais j'en avais le droit: j'ai fait tout ce

que la constitution m'a prescrit; il n'est donc pas possible de douter

de ma fidélité pour elle.»

De vifs applaudissemens éclatent de toutes parts. «Si donc, reprend

Vergniaud, le roi vous tenait ce langage, ne seriez-vous pas en droit

de lui répondre: O roi! qui, comme le tyran Lysandre, avez cru que la

vérité ne valait pas mieux que le mensonge, qui avez feint de n'aimer

les lois que pour conserver la puissance qui vous servirait à les

braver, était-ce nous défendre que d'opposer aux soldats étrangers des

forces dont l'infériorité ne laissait pas même d'incertitude sur leur

défaite? Était-ce nous défendre que d'écarter les projets tendant à

fortifier l'intérieur? Etait-ce nous défendre que de ne pas réprimer

un général qui violait la constitution, et d'enchaîner le courage de

ceux qui la servaient?... La constitution vous laissa-t-elle le choix

des ministres pour notre bonheur ou notre ruine? Vous fit-elle chef de

l'armée pour notre gloire ou notre honte? Vous donna-t-elle enfin

le droit de sanction, une liste civile et tant de prérogatives pour

perdre constitutionnellement la constitution et l'empire? Non! non!

homme que la générosité des Français n'a pu rendre sensible, que le

seul amour du despotisme a pu toucher... vous n'êtes plus rien pour

cette constitution que vous avez si indignement violée, pour ce peuple

que vous avez si lâchement trahi!...

«Mais non, reprend l'orateur, si nos armées ne sont point complètes,

le roi n'en est sans doute pas coupable; sans doute il prendra les

mesures nécessaires pour nous sauver, sans doute la marche des

Prussiens ne sera pas aussi triomphante qu'ils l'espèrent; mais il

fallait tout prévoir et tout dire, car la franchise peut seule nous

sauver.»

Vergniaud finit en proposant un message à Louis XVI, ferme, mais

respectueux, qui l'oblige à opter entre la France et l'étranger, et

lui apprenne que les Français sont résolus à périr ou à triompher avec

la constitution. Il veut en outre qu'on déclare la patrie en danger,

pour réveiller dans les coeurs ces grandes affections qui ont animé

les grands peuples, et qui sans doute se retrouveront dans les

Français; car ce ne sera pas, dit-il, dans les Français régénérés de

89 que la nature se montrera dégradée. Il veut enfin qu'on mette un

terme à des dissensions dont le caractère devient sinistre, et qu'on

réunisse ceux qui sont dans Rome et sur le mont Aventin.

En prononçant ces derniers mots, la voix de l'orateur était altérée,

l'émotion générale. Les tribunes, le côté gauche, le côté droit, tout

le monde applaudissait. Vergniaud quitte la tribune, et il est entouré

par une foule empressée de le féliciter. Seul jusqu'alors il avait osé

parler à l'assemblée de la déchéance dont tout le monde s'entretenait

dans le public, mais il ne l'avait présentée que d'une manière

hypothétique, et avec des formes encore respectueuses, quand on les

compare au langage inspiré par les passions du temps.

Dumas veut répondre. Il essaie d'improviser après Vergniaud, et devant

des auditeurs encore tout pleins de ce qu'ils venaient d'éprouver. Il

réclame plusieurs fois le silence et une attention qui n'était plus

pour lui. Il s'appesantit sur les reproches faits au pouvoir exécutif.

«La retraite de Luckner est due, dit-il, au sort des batailles, qu'on

ne peut régler du fond des cabinets. Sans doute vous avez confiance en

Luckner?--Oui! oui,» s'écrie-t-on; et Kersaint demande un décret qui

déclare que Luckner a conservé la confiance nationale. Le décret est

rendu, et Dumas continue. Il dit avec raison que si on a confiance

en ce général, on ne peut regarder l'intention de sa retraite comme

coupable ou suspecte; que, quant au défaut de forces dont on se

plaint, le maréchal sait lui-même qu'on a réuni pour cette entreprise

toutes les troupes alors disponibles; que d'ailleurs tout devait être

déjà préparé par l'ancien ministère girondin, auteur de la guerre

offensive, et que s'il n'y avait pas de moyens suffisans, la faute en

était à ce ministère seul; que les nouveaux ministres n'avaient pas pu

tout réparer avec quelques courriers, et qu'enfin ils avaient donné

carte blanche à Luckner, et lui avaient laissé le pouvoir d'agir

suivant les circonstances et le terrain.

«On a refusé le camp de vingt mille hommes, ajoute Dumas, mais d'abord

les ministres ne sont pas responsables du _veto_, et ensuite le projet

qu'ils y ont substitué valait mieux que celui proposé par l'assemblée,

parce qu'il ne paralysait pas les moyens de recrutement. On a refusé

le décret contre les prêtres, mais il n'y a pas besoin de lois

nouvelles pour assurer la tranquillité publique; il ne faut que du

calme, de la sûreté, du respect pour la liberté individuelle et la

liberté des cultes. Partout où ces libertés ont été respectées, les

prêtres n'ont pas été séditieux.» Dumas justifie enfin le roi en

objectant qu'il n'avait pas voulu la guerre, et Lafayette en rappelant

qu'il avait toujours aimé la liberté.

Le décret proposé par la commission des douze, pour régler les formes

d'après lesquelles on déclarerait la patrie en danger, fut rendu au

milieu des plus vifs applaudissemens. Mais on ajourna la déclaration

du danger, parce qu'on ne crut pas devoir le proclamer encore. Le roi,

sans doute excité par tout ce qui avait été dit, notifia à l'assemblée

les hostilités imminentes de la Prusse, qu'il fonda sur la convention

de Pilnitz, sur l'accueil fait aux rebelles, sur les violences

exercées envers les commerçans français, sur le renvoi de notre

ministre, et le départ de Paris de l'ambassadeur prussien; enfin, sur

la marche des troupes prussiennes au nombre de cinquante-deux mille

hommes. «Tout me prouve, ajoutait le message du roi, une alliance

entre Vienne et Berlin. (On rit à ces mots.) Aux termes de la

constitution, j'en donne avis au corps législatif.»--Oui, répliquent

plusieurs voix, quand les Prussiens sont à Coblentz!--Le message fut

renvoyé à la commission des douze.

La discussion sur les formes de la déclaration du _danger de la

patrie_ fut continuée. On décréta que cette déclaration serait

considérée comme une simple proclamation, et que par conséquent elle

ne serait pas soumise à la sanction royale; ce qui n'était pas très

juste, puisqu'elle renfermait des dispositions législatives. Mais

déjà, sans avoir voulu la proclamer, on suivait la loi du salut

public.

Les disputes, devenaient tous les jours plus envenimées. Le voeu

de Vergniaud, de réunir ceux qui étaient dans Rome et sur le mont

Aventin, ne se réalisait pas; les craintes qu'on s'inspirait

réciproquement se changeaient en une haine irréconciliable.

Il y avait dans l'assemblée un député nommé Lamourette, évêque

constitutionnel de Lyon, qui n'avait jamais vu dans la liberté que le

retour à la fraternité primitive, et qui s'affligeait autant qu'il

s'étonnait des divisions de ses collègues. Il ne croyait à aucune

haine véritable des uns à l'égard des autres, et ne leur supposait à

tous que des méfiances injustes. Le 7 juillet, au moment où on allait

continuer la discussion sur le danger de la patrie, il demande la

parole pour une motion d'ordre; et, s'adressant à ses collègues avec

le ton le plus persuasif et la figure la plus noble, il leur dit que

tous les jours on leur propose des mesures terribles pour faire cesser

le danger de la patrie; que, pour lui, il croit à des moyens plus doux

et plus efficaces. C'est la division des représentans qui cause tous

les maux, et c'est à cette désunion qu'il faut apporter remède. «Oh!

s'écrie le digne pasteur, celui qui réussirait à vous réunir, celui-là

serait le véritable vainqueur de l'Autriche et de Coblentz. On dit

tous les jours que votre réunion est impossible au point où sont les

choses... ah! j'en frémis!... mais c'est la une injure: il n'y

a d'irréconciliables que le crime et la vertu. Les gens de bien

disputent vivement, parce qu'ils ont la conviction sincère de leurs

opinions, mais ils ne sauraient se haïr! Messieurs, le salut public

est dans vos mains, que tardez-vous de l'opérer?...

«Que se reprochent les deux parties de l'assemblée? L'une accuse

l'autre de vouloir modifier la constitution par la main des étrangers,

et celle-ci accuse la première de vouloir renverser la monarchie

pour établir la république. Eh bien, messieurs, foudroyez d'un

même anathème et la république et les deux chambres, vouez-les à

l'exécration commune par un dernier et irrévocable serment jurons

de n'avoir qu'un seul esprit, qu'un seul sentiment; jurons-nous

fraternité éternelle! Que l'ennemi sache que ce que nous voulons, nous

le voulons tous, et la patrie est sauvée!»

L'orateur avait à peine achevé ces derniers mots, que les deux côtés

de l'assemblée étaient debout, applaudissant à ses généreux sentimens,

et pressés de décharger le poids de leurs animosités réciproques, Au

milieu d'une acclamation universelle, on voue à l'exécration publique

tout projet d'altérer la constitution par les deux chambres ou par la

république, et on se précipite des bancs opposés pour s'embrasser.

Ceux qui avaient attaqué et ceux qui avaient défendu Lafayette, le

veto, la liste civile, les factieux et les traîtres, sont dans les

bras, les uns des autres; toutes les distinctions sont confondues,

et l'on voit s'embrassant MM. Pastoret et Condorcet, qui la veille

s'étaient réciproquement maltraités dans les feuilles publiques. Il

n'y a plus de côté droit ni de côté gauche, et tous les députés sont

indistinctement assis les uns auprès des autres. Dumas est auprès de

Bazire, Jaucourt auprès de Merlin, et Ramont auprès de Chabot.

On décide aussitôt qu'on informera les provinces, l'armée et le roi,

de cet heureux événement; une députation, conduite par Lamourette, se

rend au château. Lamourette retourne, annonçant l'arrivée du roi

qui vient, comme au 4 février 1790, témoigner sa satisfaction à

l'assemblée, et lui dire qu'il était fâché d'attendre une députation,

car il lui tardait bien d'accourir au milieu d'elle.

L'enthousiasme est porté au comble par ces paroles, et, à en croire le

cri unanime, la patrie est sauvée. Y avait-il là un roi et huit

cents députés hypocrites qui, formant à l'improviste le projet de se

tromper, feignaient l'oubli des injures pour se trahir ensuite avec

plus de sûreté? Non, sans doute; un tel projet ne se forme pas chez un

si grand nombre d'hommes, subitement, sans préméditation antérieure.

Mais la haine pèse; il est si doux d'en décharger le poids! et

d'ailleurs, à la vue des événemens les plus menaçans, quel était

le parti, qui dans l'incertitude de la victoire, n'eût consenti

volontiers à garder le présent tel qu'il était, pourvu qu'il fût

assuré? Ce fait prouve, comme tant d'autres, que la méfiance et la

crainte produisaient toutes les haines, qu'un moment de confiance les

faisait disparaître, et que le parti qu'on appelait républicain

ne songeait pas à la république par système, mais par désespoir.

Pourquoi, rentré dans son palais, le roi n'écrivait-il pas

sur-le-champ à la Prusse et à l'Autriche? Pourquoi ne joignait-il pas

à ces mesures secrètes quelque mesure publique et grande? Pourquoi ne

disait-il pas comme son aïeul Louis XIV, à l'approche de l'ennemi:

_Nous irons tous_!

Mais le soir on annonça à l'assemblée le résultat de la procédure

instruite par le département contre Pétion et Manuel, et ce résultat

était la suspension de ces deux magistrats. D'après ce qu'on a su

depuis, de la bouche de Pétion lui-même, il est probable qu'il aurait

pu empêcher le mouvement du 20 juin, puisque plus tard il en empêcha

d'autres. A la vérité, on l'ignorait alors, mais on présumait

fortement sa connivence avec les agitateurs, et de plus, on avait

à lui reprocher quelques infractions aux lois, comme, par exemple,

d'avoir mis la plus grande lenteur dans ses communications aux

diverses autorités, et d'avoir souffert que le conseil de la commune

prît un arrêté contraire à celui du département, en décidant que les

pétitionnaires seraient reçus dans les rangs de la garde nationale.

La suspension prononcée par le département était donc légale et

courageuse, mais impolitique. Après la réconciliation du matin, n'y

avait-il pas en effet la plus grande imprudence à signifier, le soir

même, la suspension de deux magistrats jouissant de la plus grande

popularité? A la vérité, le roi s'en référait à l'assemblée, mais elle

ne dissimula pas son mécontentement, et elle lui renvoya la décision

pour qu'il se prononçât lui-même. Les tribunes recommencèrent leurs

cris accoutumés; une foule de pétitions vinrent demander _Pétion ou la

mort_, et le député Grangeneuve, dont la personne avait été

insultée, exigea le rapport contre l'auteur de l'outrage: ainsi la

réconciliation était déjà oubliée. Brissot, dont le tour était venu

de parler sur la question du danger public, demandait du temps pour

modifier les expressions de son discours, à cause de la réconciliation

qui était survenue depuis; il ne put néanmoins s'empêcher de rappeler

tous les faits de négligence et de lenteur reprochés à la cour; et,

malgré la prétendue réconciliation, il finit par demander qu'on

traitât solennellement la question de la déchéance, qu'on accusât les

ministres pour avoir notifié si tard les hostilités de la Prusse, que

l'on créât une commission secrète composée de sept membres, et chargée

de veiller au salut public, qu'on vendit les biens des émigrés,

qu'on accélérât l'organisation des gardes nationales, et qu'enfin on

déclarât sans délai _la patrie en danger_.

On apprit en même temps la conspiration de Dussaillant, ancien noble,

qui, à la tête de quelques insurgés, s'était emparé du fort de Bannes

dans le département de l'Ardèche, et qui menaçait de là toute la

contrée environnante. Les dispositions des puissances furent aussi

exposées à l'assemblée par le ministère. La maison d'Autriche,

entraînant la Prusse, l'avait décidée à marcher contre la France;

cependant les disciples de Frédéric murmuraient contre cette alliance

impolitique. Les électorats étaient tous nos ennemis ouverts ou

cachés. La Russie s'était déclarée la première contre la révolution,

elle avait accédé au traité de Pilnitz, elle avait flatté les projets

de Gustave, et secondé les émigrés; tout cela, pour tromper la Prusse

et l'Autriche, et les porter toutes deux sur la France, tandis qu'elle

agissait contre la Pologne. Dans le moment, elle traitait avec MM.

de Nassau et d'Esterhazy, chefs des émigrés; cependant, malgré ses

fastueuses promesses, elle leur avait seulement accordé une frégate,

pour se délivrer de leur présence à Petersbourg. La Suède était

immobile depuis la mort de Gustave, et recevait nos vaisseaux. Le

Danemarck promettait une stricte neutralité. On pouvait se regarder

comme en guerre avec la cour de Turin. Le pape préparait ses foudres.

Venise était neutre, mais semblait vouloir protéger Trieste de ses

flottes. L'Espagne, sans entrer ouvertement dans la coalition, ne

semblait cependant pas disposée à exécuter le pacte de famille, et à

rendre à la France les secours qu'elle en avait reçus. L'Angleterre

s'engageait à la neutralité, et en donnait de nouvelles assurances.

Les États-Unis auraient voulu nous aider de tous leurs moyens,

mais ces moyens étaient nuls, à cause de leur éloignement et de la

faiblesse de leur population.

A ce tableau, l'assemblée voulait déclarer de suite la patrie en

danger; cependant la déclaration fut renvoyée à un nouveau rapport de

tous les comités réunis. Le 11 juillet, après ces rapports entendus

au milieu d'un silence profond, le président prononça la formule

solennelle: CITOYENS! LA PATRIE EST EN DANGER!

Dès cet instant, les séances furent déclarées permanentes; des coups

de canon, tirés de moment en moment, annoncèrent cette grande crise;

toutes les municipalités, tous les conseils de district et de

département siégèrent sans interruption; toutes les gardes nationales

se mirent en mouvement. Des amphithéâtres étaient élevés au milieu des

places publiques, et des officiers municipaux y recevaient sur une

table, portée par des tambours, le nom de ceux qui venaient s'enrôler

volontairement: les enrôlemens s'élevèrent jusqu'à quinze mille dans

un jour.

La réconciliation du 7 juillet et le serment qui l'avait suivie

n'avaient, comme on vient de voir, calmé aucune méfiance. On songeait

toujours à se prémunir contre les projets du château, et l'idée de

déclarer le roi déchu ou de le forcer à abdiquer, se présentait à tous

les esprits, comme le seul remède possible aux maux qui menaçaient la

France. Vergniaud n'avait fait qu'indiquer cette idée, et sous une

forme hypothétique; d'autres, et surtout le député Torné, voulaient

que l'on considérât comme une proposition positive la supposition de

Vergniaud. Des pétitions de toutes les parties de la France vinrent

prêter le secours de l'opinion publique à ce projet désespéré des

députés patriotes.

Déjà la ville de Marseille avait fait une pétition menaçante, lue à

l'assemblée le 19 juin, et rapportée plus haut. Au moment où la patrie

fut déclarée en danger, il en arriva plusieurs autres encore. L'une

proposait d'accuser Lafayette, de supprimer le _veto_ dans certains

cas, de réduire la liste civile, et de réintégrer Manuel et Pétion

dans leurs fonctions municipales. Une autre demandait, avec la

suppression du _veto_, la publicité des conseils. Mais la ville

de Marseille, qui avait donné le premier exemple de ces actes de

hardiesse, les porta bientôt au dernier excès; elle fit une adresse

par laquelle elle engageait l'assemblée à abolir la royauté dans la

branche régnante, et à ne lui substituer qu'une royauté élective et

sans _veto_, c'est-à-dire une véritable _magistrature exécutive_,

comme dans les républiques. La stupeur produite par cette lecture fut

bientôt suivie des applaudissemens des tribunes, et de la proposition

d'imprimer faite par un membre de l'assemblée. Cependant l'adresse fut

renvoyée à la commission des douze, pour recevoir l'application de la

loi qui déclarait infâme tout projet d'altérer la constitution.

La consternation régnait à la cour; elle régnait aussi dans le parti

patriote, que des pétitions hardies étaient loin de rassurer. Le roi

croyait qu'on en voulait à sa personne; il s'imaginait que le 20 juin

était un projet d'assassinat manqué; et c'était certainement une

erreur, car rien n'eût été plus facile que l'exécution de ce crime,

s'il eût été projeté. Craignant un empoisonnement, lui et sa famille

prenaient leurs repas chez une dame de confiance de la reine, où ils

ne mangeaient d'autres alimens que ceux qui étaient préparés dans les

offices du château[6]. Comme le jour de la fédération approchait, la

reine avait fait préparer pour le roi un plastron composé de plusieurs

doublures d'étoffe, et capable de résister à un premier coup de

poignard. Cependant, à mesure que le temps s'écoulait, et que l'audace

populaire augmentait, sans qu'aucune tentative d'assassinat eût lieu,

le roi commençait à mieux comprendre la nature de ses dangers; il

entrevoyait déjà que ce n'était plus un coup de poignard, mais une

condamnation juridique, qu'il avait à redouter; et le sort de Charles

Ier obsédait continuellement son imagination souffrante.

Quoique rebuté par la cour, Lafayette n'en était pas moins résolu

de sauver le roi; il lui fit donc offrir un projet de fuite très

hardiment combiné. Il s'était d'abord emparé de Luckner, et avait

arraché à la facilité du vieux maréchal jusqu'à la promesse de marcher

sur Paris. En conséquence, Lafayette voulait que le roi fît mander lui

et Luckner, sous prétexte de les faire assister à la fédération. La

présence de deux généraux lui semblait devoir imposer au peuple

et prévenir tous les dangers qu'on redoutait pour ce jour-là. Le

lendemain de la cérémonie, Lafayette voulait que Louis XVI sortît

publiquement de Paris, sous prétexte d'aller à Compiègne faire preuve

de sa liberté aux yeux de l'Europe. En cas de résistance il ne

demandait que cinquante cavaliers dévoués pour l'arracher de Paris. De

Compiègne, des escadrons préparés devaient le conduire au milieu des

armées françaises, où Lafayette s'en remettait à sa probité pour la

conservation des institutions nouvelles. Enfin, dans le cas où aucun

de ces moyens n'aurait réussi, le général était décidé à marcher sur

Paris avec toutes ses troupes[7].

Soit que ce projet exigeât une trop grande hardiesse de la part de

Louis XVI, soit aussi que la répugnance de là reine pour Lafayette

l'empêchât d'accepter ses secours, le roi les refusa de nouveau, et

lui fit faire une réponse assez froide, et peu digne du zèle que le

général lui témoignait. «Le meilleur conseil, portait cette réponse,

à donner à M. de Lafayette, est de servir toujours d'épouvantail aux

factieux, en remplissant bien son métier de général[8].»

Le jour de la fédération approchait; le peuple et l'assemblée ne

voulaient pas que Pétion manquât à la solennité du 14. Déjà le roi

avait voulu se décharger sur l'assemblée du soin d'approuver ou

d'improuver l'arrêt du département, mais l'assemblée, comme on l'a vu,

l'avait contraint à s'expliquer lui-même; elle le pressait tous les

jours de faire connaître sa décision, pour que cette question pût être

terminée avant le 14. Le 12, le roi confirma la suspension. Cette

nouvelle augmenta le mécontentement. L'assemblée se bâta de prendre un

parti à son tour, et il est facile de deviner lequel. Le lendemain,

c'est-à-dire le 13, elle réintégra Pétion. Mais, par un reste de

ménagement, elle ajourna sa décision relativement à Manuel, qu'on

avait vu se promener en écharpe au milieu du tumulte du 20 juin sans

faire aucun usage de son autorité.

Enfin le 14 juillet 1792 arriva: combien les temps étaient changés

depuis le 14 juillet 1790! Ce n'était plus ni cet autel magnifique

desservi par trois cents prêtres, ni ce vaste champ couvert de

soixante mille gardes nationaux, richement vêtus et régulièrement

organisés; ni ces gradins latéraux chargés d'une foule immense, ivre

de joie et de plaisir; ni enfin ce balcon où les ministres, la famille

royale et l'assemblée assistaient à la première fédération! Tout était

changé: on se haïssait comme après une fausse réconciliation, et

tous les emblèmes annonçaient la guerre. Quatre-vingt-trois tentes

figuraient les quatre-vingt-trois départemens. A côté de chacune était

un peuplier, au sommet duquel flottaient des banderoles aux trois

couleurs. Une grande tente était destinée à l'assemblée et au roi,

une autre aux corps administratifs de Paris. Ainsi toute la France

semblait camper en présence de l'ennemi. L'autel de la patrie n'était

plus qu'une colonne tronquée, placée au sommet de ces gradins qui

existaient encore dans le Champ-de-Mars, depuis la première cérémonie.

D'un côté on voyait un monument pour ceux qui étaient morts ou qui

allaient mourir à la frontière; de l'autre un arbre immense appelé

l'arbre de la féodalité. Il s'élevait au milieu d'un vaste bûcher, et

portait sur ses branches des couronnes, des cordons bleus, des tiares,

des chapeaux de cardinaux, des clefs de Saint-Pierre, des manteaux

d'hermine, des bonnets de docteurs, des sacs de procès, des titres de

noblesse, des écussons, des armoiries, etc. Le roi devait être invité

à y mettre le feu.

Le serment devait être prêté à midi. Le roi s'était rendu dans les

appartemens de l'École-Militaire; il y attendait le cortège national,

qui était allé poser la première pierre d'une colonne qu'on voulait

placer sur les ruines de l'ancienne Bastille. Le roi avait une dignité

calme, la reine s'efforçait de surmonter une douleur trop visible. Sa

soeur, ses enfans l'entouraient. On s'émut dans les appartemens par

quelques expressions touchantes; les larmes mouillèrent les yeux

de plus d'un assistant; enfin le cortège arriva. Jusque-là le

Champ-de-Mars avait été presque vide; tout à coup la multitude fit

irruption. Sous le balcon où était placé le roi, on vit défiler

pêle-mêle des femmes, des enfans, des hommes ivres, criant _vive

Pétion! Pétion ou la mort!_ et portant sur leurs chapeaux les mots

qu'ils avaient à la bouche; des fédérés se tenant sous le bras les uns

les autres, et transportant un relief de la Bastille, avec une presse

qu'on arrêtait de temps en temps, pour imprimer et répandre des

chansons patriotiques. Après, venaient les légions de la garde

nationale, les régimens de troupes de ligne, conservant avec peine la

régularité de leurs rangs au milieu de cette populace flottante; enfin

les autorités elles-mêmes et l'assemblée. Le roi descendit alors, et,

placé au milieu d'un carré de troupes, il s'achemina, avec le cortège,

vers l'autel de la patrie. La foule était immense au milieu du

Champ-de-Mars, et ne permettait d'avancer que lentement. Après

beaucoup d'efforts de la part des régimens, le roi parvint jusqu'aux

marches de l'autel. La reine, placée sur le balcon qu'elle n'avait pas

quitté, observait cette scène avec une lunette. La confusion sembla

s'augmenter un instant autour de l'autel, et le roi descendre d'une

marche; à cette vue la reine poussa un cri et jeta l'effroi autour

d'elle. Cependant la cérémonie s'acheva sans accident. À peine le

serment était prêté, qu'on s'empressa de courir à l'arbre de la

féodalité. On voulait y entraîner le roi pour qu'il y mît le feu,

mais il s'en dispensa en répondant avec à-propos qu'il n'y avait plus

de féodalité. Il reprit alors sa marche vers l'École-Militaire. Les

troupes, joyeuses de l'avoir sauvé, poussèrent des cris réitérés

de _vive le roi!_ La multitude, qui éprouve toujours le besoin de

sympathiser, répéta ces cris, et fut aussi prompte à le fêter, qu'elle

l'avait été à l'insulter quelques instans auparavant. L'infortuné

Louis XVI parut aimé quelques heures encore: le peuple et lui-même le

crurent un moment; mais les illusions mêmes n'étaient plus faciles,

et on commençait déjà à ne pouvoir plus se tromper. Le roi rentra au

palais, satisfait d'avoir échappé à des périls qu'il croyait grands,

mais très alarmé encore de ceux qu'il entrevoyait dans l'avenir.

Les nouvelles qui arrivaient chaque jour de la frontière augmentaient

les alarmes et l'agitation. La déclaration de _la patrie en danger_

avait mis toute la France en mouvement, et avait provoqué le départ

d'une foule de fédérés. Ils n'étaient que deux mille à Paris le jour

de la fédération; mais ils y arrivaient incessamment, et leur manière

de s'y conduire justifiait à la fois les craintes et les espérances

qu'on avait conçues de leur présence dans la capitale. Tous

volontairement enrôlés, ils composaient ce qu'il y avait de plus

exalté dans les clubs de France. L'assemblée leur fit allouer trente

sous par jour, et leur réserva exclusivement les tribunes. Bientôt ils

lui firent la loi à elle-même par leurs cris et leurs applaudissemens.

Liés avec les jacobins, réunis dans un club qui, en quelques jours,

surpassa la violence de tous les autres, ils étaient prêts à

s'insurger au premier signal. Ils le déclarèrent même à l'assemblée

par une adresse. Ils ne partiraient pas, disaient-ils, que les ennemis

de l'intérieur ne fussent terrassés. Ainsi le projet de réunir à Paris

une force insurrectionnelle était, malgré l'opposition de la cour,

entièrement réalisé.

A ce moyen on en joignit d'autres. Les anciens soldats des

gardes-françaises étaient distribués dans les régimens; l'assemblée

ordonna qu'ils seraient réunis en corps de gendarmerie. Leurs

dispositions ne pouvaient être douteuses, puisqu'ils avaient commencé

la révolution. On objecta vainement que ces soldats, presque tous

sous-officiers dans l'armée, en composaient la principale force.

L'assemblée n'écouta rien, redoutant l'ennemi du dedans beaucoup plus

que l'ennemi du dehors. Après s'être composé des forces, il fallait

décomposer celles de la cour; à cet effet, l'assemblée ordonna

i'éloignement de tous les régimens. Jusque-là elle était dans les

termes de la constitution; mais, ne se contentant pas de les écarter,

elle leur enjoignit de se rendre à la frontière, et en cela elle

usurpa la disposition de la force publique appartenant au roi.

Le but de cette mesure était surtout d'éloigner les Suisses, dont la

fidélité ne pouvait être douteuse. Pour parer ce coup, le ministère

fit agir M. d'Affry, leur commandant. Celui-ci s'appuya sur ses

capitulations pour refuser de quitter Paris. On parut prendre

en considération les raisons qu'il présentait, mais on ordonna

provisoirement le départ de deux bataillons suisses.

Le roi, il est vrai, avait son _veto_ pour résister à ces mesures,

mais il avait perdu toute influence et ne pouvait plus user de sa

prérogative. L'assemblée elle-même ne pouvait pas toujours résister

aux propositions faites par certains de ses membres, et constamment

appuyées par les applaudissemens des tribunes. Jamais elle ne manquait

de se prononcer pour la modération quand c'était possible; et tandis

qu'elle consentait d'une part aux mesures les plus insurrectionnelles,

on la voyait de l'autre approuver et accueillir les pétitions les plus

modérées.

Les mesures prises, les pétitions, le langage qu'on tenait dans toutes

les conversations, annonçaient une révolution prochaine. Les girondins

la prévoyaient et la désiraient, mais ils n'en distinguaient pas

clairement les moyens, et ils en redoutaient l'issue. Au-dessous

d'eux on se plaignait de leur inertie; on les accusait de mollesse et

d'incapacité. Tous les chefs de clubs et de sections, fatigués d'une

éloquence sans résultat, demandaient à grands cris une direction

active et unique, pour que les efforts populaires ne fussent pas

infructueux. Il y avait aux Jacobins une salle pour le travail des

correspondances. On y avait établi un comité, central des fédérés pour

se concerter et s'entendre. Afin que les résolutions fussent plus

secrètes et plus énergiques, on réduisit ce comité à cinq membres,

et il reçut entre eux le nom de comité _insurrectionnel_. Ces cinq

membres étaient les nommés Vaugeois, grand-vicaire; Debessé de la

Drôme; Guillaume, professeur à Caen; Simon, journaliste à Strasbourg;

Galissot de Langres. Bientôt on y joignit Carra, Gorsas, Fournier

l'Américain, Westermann, Kienlin de Strasbourg, Santerre; Alexandre,

commandant du faubourg Saint-Marceau; un Polonais, nommé Lazouski,

capitaine des canonniers dans le bataillon de Saint-Marceau; un

ex-constituant, Antoine de Metz; deux électeurs, Lagrevy et Garin.

Manuel, Camille Desmoulins, Danton, s'y réunirent ensuite, et y

exercèrent la plus grande influence[9]. On s'entendit avec Barbaroux,

qui promit la coopération de ses Marseillais, dont l'arrivée était

impatiemment attendue. On se mit en communication avec le maire

Pétion, et on obtint de lui la promesse de ne pas empêcher

l'insurrection. On lui promit en retour de faire garder sa demeure,

et de l'y consigner, pour justifier son inaction par une apparence

de contrainte, si l'entreprise ne réussissait pas. Le projet

définitivement arrêté fut de se rendre en armes au château, et de

déposer le roi. Mais il fallait mettre le peuple en mouvement, et une

circonstance extraordinaire était indispensable pour y réussir. On

cherchait à la produire, et on s'en entretenait aux Jacobins. Le

député Chabot s'étendait avec l'ardeur de son tempérament sur la

nécessité d'une grande résolution, et disait que pour la déterminer

il serait à désirer que la cour attentât aux jours d'un député.

Grangeneuve, député lui-même, écoutait ce discours: c'était un homme

d'un esprit médiocre, mais d'un caractère dévoué. Il prend Chabot à

part. «Vous avez raison, lui dit-il; il faut qu'un député périsse,

mais la cour est trop habile pour nous fournir une occasion aussi

belle. Il faut y suppléer, et me tuer au plus tôt aux environs du

château. Gardez le secret et préparez les moyens.» Chabot, saisi

d'enthousiasme, lui offre de partager son sort. Grangeneuve accepte en

lui disant que deux morts feront plus d'effet qu'une. Ils conviennent

du jour, de l'heure, des moyens pour se tuer et ne pas _s'estropier_,

disent-ils; et ils se séparèrent, résolus de s'immoler pour le succès

de la cause commune. Grangeneuve, décidé à tenir parole, met ordre à

ses affaires domestiques, et à dix heures et demie du soir, s'achemine

au lieu du rendez-vous. Chabot n'y était pas. Il attend. Chabot ne

venant pas, il imagine que sa résolution est changée, mais il espère

que du moins l'exécution aura lieu pour lui-même. Il va et vient

plusieurs fois, attendant le coup mortel; mais il est obligé de

retourner sain et sauf, sans avoir pu s'immoler pour une calomnie.

On attendait donc impatiemment l'occasion qui ne se présentait pas,

et on s'accusait réciproquement de manquer de force, d'habileté et

d'ensemble. Les députés girondins, le maire Pétion, enfin tous les

hommes en évidence, qui, soit à la tribune, soit dans leurs fonctions,

étaient obligés de parler le langage de la loi, se mettaient toujours

plus à l'écart, et condamnaient ces agitations continuelles qui

les compromettaient sans amener un résultat. Ils reprochaient aux

agitateurs subalternes d'épuiser leurs forces dans des mouvemens

partiels et inutiles, qui exposaient le peuple sans produire un

événement décisif. Ceux-ci, au contraire, qui faisaient dans leurs

cercles ce qu'ils pouvaient, reprochaient aux députés et au maire

Pétion leurs discours publics, et les accusaient de retenir l'énergie

du peuple. Ainsi les députés blâmaient la masse de n'être pas

organisée, et celle-ci se plaignait à eux de ne pas l'être. On sentait

surtout le besoin d'avoir un chef. Il faut un homme, était le cri

général; mais lequel? On n'en voyait aucun parmi les députés. Ils

étaient tous plutôt orateurs que conspirateurs; et d'ailleurs leur

élévation et leur genre de vie les éloignaient trop de la multitude,

sur laquelle il fallait agir. Il en était de même de Roland, de

Servan, de tous ces hommes dont le courage n'était pas douteux, mais

que leur rang plaçait trop au-dessus du peuple. Pétion, par ses

fonctions, aurait pu communiquer facilement avec la multitude; mais

Pétion était froid, impassible, et plus capable de mourir que d'agir.

Il avait pour système d'arrêter les petites agitations au profit d'une

insurrection décisive; mais en le suivant à la rigueur, il contrariait

les mouvemens de chaque jour, et il perdait toute faveur auprès des

agitateurs qu'il paralysait sans les dominer. Il leur fallait un chef

qui, n'étant pas sorti encore du sein de la multitude, n'eût pas

perdu tout pouvoir sur elle, et qui eût reçu de la nature le génie de

l'entraînement.

Un vaste champ s'était ouvert dans les clubs, les sections et les

journaux révolutionnaires. Beaucoup d'hommes s'y étaient fait

remarquer, mais aucun n'avait encore acquis une supériorité marquée.

Camille Desmoulins s'était distingué par sa verve, son cynisme,

son audace, et par sa promptitude à attaquer tous les hommes qui

semblaient se ralentir dans la carrière révolutionnaire. Il était

connu des dernières classes; mais il n'avait ni les poumons d'un

orateur populaire, ni l'activité et la force entraînante d'un chef de

parti.

Un autre journaliste avait acquis une effrayante célébrité; c'était

Marat, connu sous le nom de _l'Ami du peuple_, et devenu, par ses

provocations au meurtre, un objet d'horreur pour tous les hommes qui

conservaient encore quelque modération. Né à Neuchâtel, et livré à

l'étude des sciences physiques et médicales, il avait attaqué avec

audace les systèmes les mieux établis, et avait prouvé une activité

d'esprit pour ainsi dire convulsive. Il était médecin dans les écuries

du comte d'Artois, lorsque la révolution commença. Il se précipita

sans hésiter dans cette nouvelle carrière, et se fit bientôt remarquer

dans sa section. Sa taille était médiocre, sa tête volumineuse, ses

traits prononcés, son teint livide, son oeil ardent, sa personne

négligée. Il n'eût paru que ridicule ou hideux, mais tout à coup on

entendit sortir de ce corps étrange des maximes bizarres et atroces,

proférées avec un accent dur et une insolente familiarité. Il fallait

abattre, disait-il, plusieurs mille têtes, et détruire tous les

aristocrates, qui rendaient la liberté impossible. L'horreur et le

mépris s'amoncelèrent autour de lui. On le heurtait, on lui marchait

sur les pieds, on se jouait de sa misérable personne; mais, habitué

aux luttes scientifiques et aux assertions les plus étranges, il avait

appris à mépriser ceux qui le méprisaient, et il les plaignait comme

incapables de le comprendre. Il étala dès lors dans ses feuilles

l'affreuse doctrine dont il était rempli. La vie souterraine à

laquelle il était condamné pour échapper à la justice, avait

exalté son tempérament, et les témoignages de l'horreur publique

l'enflammaient encore davantage. Nos moeurs polies n'étaient à ses

yeux que des vices qui s'opposaient à l'égalité républicaine; et,

dans sa haine ardente pour les obstacles, il ne voyait qu'un moyen

de salut, l'extermination. Ses études et ses expériences sur l'homme

physique avaient dû l'habituer à vaincre l'aspect de la douleur; et

sa pensée ardente, ne se trouvant arrêtée par aucun instinct de

sensibilité, allait directement à son but par des voies de sang. Cette

idée même d'opérer par la destruction s'était peu à peu systématisée

dans sa tête. Il voulait un dictateur, non pour lui procurer le

plaisir de la toute-puissance, mais pour lui imposer la charge

terrible d'épurer la société. Ce dictateur devait avoir un boulet aux

pieds pour être toujours sous la main du peuple; il ne fallait lui

laisser qu'une seule faculté, celle d'indiquer les victimes, et

d'ordonner pour unique châtiment la mort. Marat ne connaissait que

cette peine, parce qu'il ne punissait pas, mais supprimait l'obstacle.

Voyant partout des aristocrates conspirant contre la liberté, il

recueillait çà et là tous les faits qui satisfaisaient sa passion; il

dénonçait avec fureur, et avec une légèreté qui venait de sa fureur

même, tous les noms qu'on lui désignait, et qui souvent n'existaient

pas. Il les dénonçait sans haine personnelle, sans crainte et même

sans danger pour lui-même, parce qu'il était hors de tous les rapports

humains, et que ceux de l'outragé à l'outrageant n'existaient plus

entre lui et ses semblables.

Décrété récemment avec Royou, _l'Ami du roi_, il s'était caché chez un

avocat obscur et misérable qui lui avait donné asile. Barbaroux fut

appelé auprès de lui. Barbaroux s'était livré à l'étude des sciences

physiques, et avait connu autrefois Marat. Il ne put se dispenser de

se rendre à sa demande, et crut, en l'écoutant, que sa tête était

dérangée. Les Français, à entendre cet homme effrayant, n'étaient

que de mesquins révolutionnaires. «Donnez-moi, disait-il, deux cents

Napolitains, armés de poignards et portant à leur bras gauche un

manchon en guise de bouclier; avec eux je parcourrai la France, et je

ferai la révolution.» Il voulait, pour signaler les aristocrates, que

l'assemblée leur ordonnât de porter un ruban blanc au bras, et qu'elle

permît de les tuer, quand ils seraient trois réunis. Sous le nom

d'aristocrates, il comprenait les royalistes, les feuillans, les

girondins; et quand, par hasard, on lui parlait de la difficulté de

les reconnaître, «il n'y avait pas, disait-il, à s'y tromper; il

fallait tomber sur ceux qui avaient des voitures, des valets, des

habits de soie, et qui sortaient des spectacles: c'étaient sûrement

des aristocrates.»

Barbaroux sortit épouvanté. Marat, obsédé de son atroce système,

s'inquiétait peu des moyens d'insurrection; il était d'ailleurs

incapable de les préparer. Dans ses rêves meurtriers, il se

complaisait dans l'idée de se retirer à Marseille. L'enthousiasme

républicain de cette ville lui faisait espérer d'y être mieux compris

et mieux accueilli. Il songea donc à s'y réfugier, et voulait que

Barbaroux l'y envoyât sous sa recommandation; mais celui-ci ne voulait

pas faire un pareil présent à sa ville natale, et il laissa là cet

insensé dont il ne prévoyait pas alors l'apothéose.

Le systématique et sanguinaire Marat n'était donc pas le chef actif

qui aurait pu réunir ces masses éparses et fermentant confusément.

Robespierre en aurait été plus capable parce qu'il s'était fait aux

Jacobins une clientèle d'auditeurs, ordinairement plus active qu'une

clientèle de lecteurs; mais il n'avait pas non plus toutes les

qualités nécessaires. Robespierre, médiocre avocat d'Arras, fut député

par cette ville aux états-généraux. Là, il s'était lié avec Pétion et

Buzot, et soutenait avec âpreté les opinions que ceux-ci défendaient

avec une conviction profonde et calme. Il parut d'abord ridicule par

la pesanteur de son débit et la pauvreté de son éloquence; mais son

opiniâtreté lui attira quelque attention, surtout à l'époque de la

révision. Lorsque après la scène du Champ-de-Mars, on répandit le

bruit que le procès allait être fait aux signataires de la pétition

des jacobins, sa terreur et sa jeunesse inspirèrent de l'intérêt à

Buzot et à Roland; et on lui offrit un asile. Mais il se rassura

bientôt; et l'assemblée s'étant séparée, il se retrancha chez les

Jacobins, où il continua ses harangues dogmatiques et ampoulées. Élu

accusateur public, il refusa ces nouvelles fonctions, et ne songea

qu'à se donner la double réputation de patriote incorruptible et

d'orateur éloquent.

Ses premiers amis, Pétion, Buzot, Brissot, Roland, le recevaient chez

eux, et voyaient avec peine son orgueil souffrant qui se révélait dans

ses regards et dans tous ses mouvemens. On s'intéressait à lui, et on

regrettait que, songeant si fort à la chose publique, il songeât aussi

tant à lui-même. Cependant il était trop peu important pour qu'on

lui en voulût de son orgueil, et on lui pardonnait en faveur de sa

médiocrité et de son zèle. On remarquait surtout que, silencieux dans

toutes les réunions, et donnant rarement son avis, il était le premier

le lendemain à produire à la tribune les idées qu'il avait recueillies

chez les autres. On lui en fit l'observation, sans lui adresser de

reproches; et bientôt il détesta cette réunion d'hommes supérieurs

comme il avait détesté celle des constituans. Alors il se retira tout

à fait aux Jacobins, où, comme on l'a vu, il différa d'avis avec

Brissot et Louvet, sur la question de la guerre, et les appela,

peut-être même les crut mauvais citoyens, parce qu'ils pensaient

autrement que lui, et soutenaient leur avis avec éloquence. Était-il

de bonne foi lorsqu'il soupçonnait sur-le-champ ceux qui l'avaient

blessé, ou bien les calomniait-il sciemment? Ce sont là les mystères

des âmes. Mais avec une raison étroite et commune, avec une extrême

susceptibilité, il était très disposé à s'irriter, et difficile à

éclairer; et il n'est pas impossible qu'une haine d'orgueil ne se

changeât chez lui en une haine de principes, et qu'il crût méchans

tous ceux qui l'avaient offensé.

Quoi qu'il en soit, dans le cercle inférieur où il s'était placé,

il excita l'enthousiasme par son dogmatisme et par sa réputation

d'incorruptibilité. Il fondait ainsi sa popularité sur les passions

aveugles et les esprits médiocres. L'austérité, le dogmatisme froid,

captivent les caractères ardens, souvent même les intelligences

supérieures. Il y avait en effet des hommes disposés à prêter à

Robespierre une véritable énergie, et des talens supérieurs aux siens.

Camille Desmoulins l'appelait son Aristide, et le trouvait éloquent.

D'autres le jugeant sans talens, mais subjugués par son pédantisme,

allaient répétant que c'était l'homme qu'il fallait mettre à la tête

de la révolution, et que sans ce dictateur, elle ne pourrait marcher.

Pour lui, permettant à ses partisans tous ces propos, il ne se

montrait jamais dans les conciliabules des conjurés. Il se plaignit

même d'être compromis, parce que l'un d'eux, habitant dans la même

maison que lui, y avait réuni quelquefois le comité insurrectionnel.

Il se tenait donc en arrière, laissant agir ses preneurs, Panis,

Sergent, Osselin, et autres membres des sections et des conseils

municipaux.

Marat, qui cherchait un dictateur, voulut s'assurer si Robespierre

pouvait l'être. La personne négligée et cynique de Marat contrastait

avec celle de Robespierre, qui était plein de réserve et de soins

pour lui-même. Retiré dans un cabinet élégant, où son image était

reproduite de toutes les manières, en peinture, en gravure, en

sculpture, il s'y livrait à un travail opiniâtre, et relisait sans

cesse Rousseau, pour y composer ses discours. Marat le vit, ne trouva

en lui que de petites haines personnelles, point de grand système,

point de cette audace sanguinaire qu'il puisait dans sa monstrueuse

conviction, point de génie enfin; il sortit plein de mépris pour ce

_petit homme_, le déclara incapable de sauver l'état, et se persuada

d'autant plus qu'il possédait seul le grand système social.

Les partisans de Robespierre entourèrent Barbaroux, et voulurent le

conduire chez lui, disant qu'il fallait un homme, et que Robespierre

seul pouvait l'être. Ce langage déplut à Barbaroux, dont la fierté se

pliait peu à l'idée de la dictature, et dont l'imagination ardente

était déjà séduite par la vertu de Roland et les talens de ses amis.

Il alla cependant chez Robespierre. Il fut question dans l'entretien,

de Pétion, dont la popularité offusquait Robespierre, et qui,

disait-on, était incapable de servir la révolution. Barbaroux répondit

avec humeur aux reproches qu'on adressait à Pétion, et défendit

vivement un caractère qu'il admirait. Robespierre parla de la

révolution, et répéta, suivant son usage, qu'il en avait accéléré

la marche. Il finit, comme tout le monde, par dire qu'il fallait un

homme. Barbaroux répondit qu'il ne voulait ni dictateur ni roi. Fréron

répliqua que Brissot voulait l'être. On se rejeta ainsi le reproche,

et on ne s'entendit pas. Quand on se quitta, Panis, voulant corriger

le mauvais effet de cette entrevue, dit à Barbaroux qu'il avait mal

saisi la chose, qu'il ne s'agissait que d'une autorité momentanée, et

que Robespierre était le seul homme auquel on pût la donner. Ce sont

ces propos vagues, ces petites rivalités, qui persuadèrent faussement

aux girondins que Robespierre voulait usurper. Une ardente jalousie

fut prise en lui pour de l'ambition; mais c'était une de ces erreurs

que le regard troublé des partis commet toujours. Robespierre, capable

tout au plus de haïr le mérite, n'avait ni la force ni le génie de

l'ambition, et ses partisans avaient pour lui des prétentions qu'il

n'aurait pas osé concevoir lui-même.

Danton était plus capable qu'aucun autre d'être ce chef que toutes les

imaginations désiraient, pour mettre de l'ensemble dans les mouvemens

révolutionnaires. Il s'était jadis essayé au barreau, et n'y avait

pas réussi. Pauvre et dévoré de passions, il s'était jeté dans les

troubles politiques avec ardeur, et probablement avec des espérances.

Il était ignorant, mais doué d'une intelligence supérieure et d'une

imagination vaste. Ses formes athlétiques, ses traits écrasés et un

peu africains, sa voix tonnante, ses images bizarres, mais grandes,

captivaient l'auditoire des Cordeliers et des sections. Son visage

exprimait tour à tour les passions brutales, la jovialité, et même

la bienveillance. Danton ne haïssait et n'enviait personne, mais son

audace était extraordinaire; et dans certains momens d'entraînement,

il était capable d'exécuter tout ce que l'atroce intelligence de Marat

était capable de concevoir.

Une révolution dont l'effet imprévu, mais inévitable, avait été de

soulever les basses classes de la société contre les classes élevées,

devait réveiller l'envie, faire naître des systèmes, et déchaîner des

passions brutales. Robespierre fut l'envieux; Marat, le systématique;

et Danton fut l'homme passionné, violent, mobile, et tour à tour

cruel ou généreux. Si les deux premiers, obsédés, l'un par une envie

dévorante, l'autre par de sinistres systèmes, durent avoir peu de ces

besoins qui rendent les hommes accessibles à la corruption, Danton, au

contraire, plein de passions, avide de jouir, ne dut être rien moins

qu'incorruptible. Sous prétexte de lui rembourser une ancienne charge

d'avocat au conseil, la cour lui donna des sommes assez considérables;

mais elle réussit à le payer et non à le gagner. Il n'en continua pas

moins à haranguer et à exciter contre elle la multitude des clubs.

Quand on lui reprochait de ne pas exécuter son marché, il répondait

que pour se conserver le moyen de servir la cour, il devait en

apparence la traiter en ennemie.

Danton était donc le plus redoutable chef de ces bandes qu'on gagnait

et conduisait par la parole. Mais audacieux, entraînant au moment

décisif, il n'était pas propre à ces soins assidus qu'exige l'envie

de dominer; et quoique très influent sur les conjurés, il ne les

gouvernait pas encore. Il était capable seulement, dans un moment

d'hésitation, de les ranimer et de les porter au but par une impulsion

décisive.

Les divers membres du comité insurrectionnel n'avaient pas encore pu

s'entendre. La cour, instruite de leurs moindres mouvemens, prenait

de son côté quelques mesures pour se mettre à l'abri d'une attaque

soudaine, et se donner le temps d'attendre en sûreté l'arrivée des

puissances coalisées. Elle avait formé et établi près du château un

club, appelé le club français, qui se composait d'ouvriers et de

soldats de la garde nationale. Ils avaient tous leurs armes cachées

dans le local même de leurs séances, et pouvaient, dans un cas

pressant, courir au secours de la famille royale. Cette seule réunion

coûtait à la liste civile 10,000 francs par jour. Un Marseillais,

nommé Lieutaud, entretenait en outre une troupe qui occupait

alternativement les tribunes, les places publiques, les cafés et

les cabarets, pour y parler en faveur du roi, et pour résister aux

continuelles émeutes des patriotes[10]. Partout, en effet, on se

disputait, et presque toujours des paroles on en venait aux coups;

mais malgré tous les efforts de la cour, ses partisans étaient

clair-semés, et la partie de la garde nationale qui lui était dévouée,

se trouvait réduite au plus grand découragement.

Un grand nombre de serviteurs fidèles, éloignés jusque là du trône,

accouraient pour défendre le roi, et lui faire un rempart de leurs

corps. Leurs réunions étaient fréquentes et nombreuses au château, et

elles augmentaient la méfiance publique. On les appelait _chevaliers

du poignard_, depuis la scène de février 1791. On avait donné des

ordres pour réunir secrètement la garde constitutionnelle, qui,

quoique licenciée, avait toujours reçu ses appointemens. Pendant ce

temps, les conseils se croisaient autour du roi, et produisaient dans

son âme faible et naturellement incertaine, les perplexités les plus

douloureuses. Des amis sages, et entre autres Malesherbes[11], lui

conseillaient d'abdiquer; d'autres, et c'était le plus grand nombre,

voulaient qu'il prît la fuite; du reste, ils n'étaient d'accord ni

sur les moyens, ni sur le lieu, ni sur le résultat de l'évasion. Pour

mettre quelque ensemble dans ces divers plans, le roi voulut que

Bertrand de Molleville s'entendît avec Duport le constituant. Le roi

avait beaucoup de confiance en ce dernier, et il fut obligé de donner

un ordre positif à Bertrand, qui prétendait ne vouloir entretenir

aucune relation avec un constitutionnel tel que Duport. Dans ce comité

se trouvaient encore Lally-Tolendal, Malouet, Clermont-Tonnerre,

Gouvernet et autres, tous dévoués à Louis XVI, mais, hors ce point,

différant assez d'opinion sur la part qu'il faudrait faire à la

royauté, si on parvenait à la sauver. On y résolut la fuite du roi, et

sa retraite au château de Gaillon, en Normandie. Le duc de Liancourt,

ami de Louis XVI, et jouissant de toute sa confiance, commandait cette

province; il répondait de ses troupes et des habitans de Rouen, qui

s'étaient prononcés par une adresse énergique contre le 20 juin. Il

offrait de recevoir la famille royale, et de la conduire à Gaillon,

ou de la remettre à Lafayette, qui la transporterait au milieu de son

armée. Il donnait en outre toute sa fortune pour seconder l'exécution

de ce projet, et ne demandait à réserver à ses enfants que cent louis

de rente. Ce plan convenait aux membres constitutionnels du comité,

parce qu'au lieu de mettre le roi dans les mains de l'émigration, il

le plaçait auprès du duc de Liancourt et de Lafayette. Par le même

motif, il répugnait aux autres, et risquait de déplaire à la reine et

au roi. Le château de Gaillon avait le grand avantage de n'être qu'à

trente-six lieues de la mer, et d'offrir, par la Normandie, province

bien disposée, une fuite facile en Angleterre. Il en avait encore un

autre, c'était de n'être qu'à vingt lieues de Paris. Le roi pouvait

donc s'y rendre sans manquer à la loi constitutionnelle, et c'était

beaucoup pour lui, car il tenait singulièrement à ne pas se mettre en

état de contravention ouverte.

M. de Narbonne et la fille de Necker, madame Staël, imaginèrent aussi

un projet de fuite. L'émigration, de son côté, proposa le sien:

c'était de transporter le roi à Compiègne, et de là sur les bords du

Rhin par la forêt des Ardennes. Chacun veut conseiller un roi faible,

parce que chacun aspire à lui donner une volonté qu'il n'a pas. Tant

d'inspirations contraires ajoutaient à l'indécision naturelle de Louis

XVI, et ce prince malheureux, assiégé de conseils, frappé de la raison

des uns, entraîné parla passion des autres, tourmenté de craintes

sur le sort de sa famille, agité par les scrupules de sa conscience,

hésitait entre mille projets, et voyait arriver le flot populaire sans

oser ni le braver, ni le fuir.

Les députés girondins, qui avaient si hardiment abordé la question

de la déchéance, demeuraient cependant incertains à la veille d'une

insurrection; quoique la cour fût presque désarmée, et que la

toute-puissance se trouvât du côté du peuple, néanmoins l'approche des

Prussiens, et la crainte qu'inspire toujours un ancien pouvoir,

même après qu'il a été privé de ses forces, leur persuadèrent qu'il

vaudrait encore mieux transiger avec la cour que de s'exposer aux

chances d'une attaque. Dans le cas même où cette attaque serait

heureuse, ils craignaient que l'arrivée très prochaine des étrangers

ne détruisît tous les résultats d'une victoire sur le château, et

ne fît succéder de terribles vengeances à un succès d'un moment.

Cependant, malgré cette disposition à traiter, ils n'ouvrirent point

de négociations à ce sujet, et n'osèrent pas prendre l'initiative;

mais ils écoutèrent un nommé Boze, peintre du roi, et très lié avec

Thierry, valet de chambre de Louis XVI. Le peintre Boze, effrayé

des dangers de la chose publique, les engagea à écrire ce qu'ils

croiraient propre, dans cette extrémité, à sauver le roi et la

liberté. Ils firent donc une lettre qui fut signée par Guadet,

Gensonné, Vergniaud, et qui commençait par ces mots: _Vous nous

demandez, monsieur, quelle est notre opinion sur la situation actuelle

de la France..._ Ce début prouve assez que l'explication avait été

provoquée. Il n'était plus temps pour le roi, disaient à Boze les

trois députés, de se rien dissimuler, et il s'abuserait étrangement

s'il ne voyait pas que sa conduite était la cause de l'agitation

générale, et de cette violence des clubs dont il se plaignait sans

cesse; de nouvelles protestations de sa part seraient inutiles et

paraîtraient dérisoires; au point où se trouvaient les choses, il ne

fallait pas moins que des démarches décisives pour rassurer le peuple:

tout le monde, par exemple, croyait fermement qu'il était au pouvoir

du roi d'écarter les armées étrangères; il fallait donc qu'il

commençât par ordonner cet éloignement; il devait ensuite choisir un

ministère patriote, congédier Lafayette qui, dans l'état des choses,

ne pouvait plus servir utilement; rendre une loi pour l'éducation

constitutionnelle du jeune dauphin, soumettre la liste civile à une

comptabilité publique, et déclarer solennellement qu'il n'accepterait

pour lui-même d'augmentation de pouvoir, que du consentement libre

de la nation. A ces conditions, ajoutaient les Girondins, il était à

espérer que l'irritation se calmerait, et qu'avec du temps et de la

persévérance dans ce système, le roi recouvrerait la confiance qu'il

avait aujourd'hui tout à fait perdue.

Certes, les Girondins se trouvaient alors bien près d'atteindre leur

but, si véritablement ils avaient conspiré jusqu'à cet instant et

depuis long-temps pour la réalisation d'une république; et l'on

voudrait qu'ils se fussent arrêtés tout à coup au moment de réussir,

pour faire donner le ministère à trois de leurs amis! Voilà ce qui

ne peut être; et il devient évident que là république ne fut désirée

qu'en désespoir de la monarchie, que jamais elle ne fut un véritable

projet, et que même, à la veille de l'obtenir, ceux qu'on accuse de

l'avoir longuement préparée, ne voulaient pas sacrifier la chose

publique au triomphe de ce système, et consentaient à garder la

monarchie constitutionnelle, pourvu qu'elle fût entourée d'assez de

sécurité. Les Girondins, en demandant l'éloignement des troupes,

prouvaient assez que le danger actuel seul les occupait; l'attention

qu'ils donnaient à l'éducation du dauphin, prouve suffisamment encore

que la monarchie n'était pas pour eux un avenir insupportable.

On a prétendu que Brissot, de son côté, avait fait des propositions

pour empêcher la déchéance, et qu'il y avait mis la condition d'une

somme très forte. Cette assertion est de Bertrand de Molleville, qui

a toujours calomnié par deux raisons: méchanceté de coeur et fausseté

d'esprit. Mais il n'en donne aucune preuve; et la pauvreté connue

de Brissot, sa conviction exaltée, doivent répondre pour lui. Il ne

serait pas impossible sans doute que la cour eût donné de l'argent à

l'adresse de Brissot, mais cela ne prouverait pas que l'argent eût été

ou demandé ou reçu par lui. Le fait déjà rapporté plus haut sur la

corruption de Pétion, promise à la cour par des escrocs, ce fait et

beaucoup d'autres du même genre montrent assez quelle confiance

il faut ajouter à ces accusations de vénalité, si souvent et si

facilement hasardées. D'ailleurs, quoi qu'il en puisse être de

Brissot, les trois députés Gensonné, Guadet, Vergniaud, n'ont pas même

été accusés, et ils furent les seuls signataires de la lettre remise à

Boze.

Le coeur ulcéré du roi était moins capable que jamais d'écouter leurs

sages avis. Thierry lui présenta la lettre, mais il la repoussa

durement, et fit ses deux réponses accoutumées, que ce n'était pas

lui, mais le ministère patriote, qui avait provoqué la guerre; et que,

quant à la constitution, il l'observait fidèlement, tandis que les

autres mettaient tous leurs soins à la détruire[12]. Ces raisons

n'étaient pas très-justes; car, bien qu'il n'eût pas provoqué la

guerre, ce n'en était pas moins un devoir pour lui de la bien

soutenir; et, quant à sa fidélité scrupuleuse à la lettre de la loi,

c'était peu que l'observation du texte; il fallait encore ne pas

compromettre la chose même en appelant l'étranger.

Il faut sans doute attribuer à l'espérance qu'avaient les Girondins

de voir leurs avis écoutés, les ménagemens qu'ils gardèrent lorsqu'on

voulut soulever dans l'assemblée la question de la déchéance tous les

jours agitée dans les clubs, dans les groupes et les pétitions. Chaque

fois qu'ils venaient, au nom de la commission des douze, parler du

danger de la patrie et des moyens d'y remédier: _Remontez à la cause_

du danger, leur disait-on; _à la cause_, répétaient les tribunes.

Vergniaud, Brissot et les Girondins répondaient que la commission

avait les yeux sur la cause, et que lorsqu'il en serait temps on la

dévoilerait; mais que pour le moment il fallait ne pas jeter encore un

nouveau levain de discorde.

Mais il était décidé que tous les moyens et les projets de transaction

échoueraient; et la catastrophe, prévue et redoutée, arriva bientôt,

comme nous le verrons ci-après.

Notes:

[1] Voyez madame Campan, tome II, page 324, une lettre de M. de Lally

au roi de Prusse, et tous les historiens.

[2] Voyez madame Campan, tome II, page 230.

[3] Décret du 2 juillet.

[4] C'est une justice que rendait à Vergniaud le _Journal de Paris_,

alors si connu par son opposition à la majorité de l'assemblée, et

par les grands talens qui présidaient à sa rédaction, notamment le

malheureux et immortel André Chénier. (_Voyez la feuille du 4

juillet 1792_.)

[5] Il n'est pas nécessaire d'avertir que j'analyse ici, et que je ne

donne pas textuellement le discours de Vergniaud.

[6] Voyez la note 17 à la fin du volume.

[7] Voyez la note 18 à la fin du volume.

[8] Voyez la note 19 à la fin du volume.

[9] Voyez la note 20 à la fin du volume.

[10] Voyez Bertrand de Molleville, tomes VIII et IX.

[11] Voyez Bertrand de Molleville.

[12] Voyez la note à la fin du volume.

Histoire de la Révolution française, Tome 02 · 第 8 / 46 题