2. Sur la sûreté de la capitale, que le camp de vingt mille hommes,
refusé par le roi, était destiné à couvrir.
Ceux qu'on appelait aristocrates, les constitutionnels sincères, une
partie des gardes nationales, plusieurs provinces, et surtout les
directoires de département, se prononcèrent dans cette occasion et
d'une manière énergique. Les lois ayant été violées, ils avaient
tout l'avantage de la parole, et ils en usèrent hautement. Une foule
d'adresses arrivèrent au roi. A Rouen, à Paris, on prépara une
pétition qui fut couverte de vingt mille signatures, et qui fut
associée dans la haine du peuple à celle déjà signée par huit mille
Parisiens, contre le camp sous Paris. Enfin une information fut
ordonnée par le département, contre le maire Pétion et le procureur
de la commune Manuel, accusés tous deux d'avoir favorisé, par leur
inertie, l'irruption du 20 juin. On parlait, dans ce moment, avec
admiration de la conduite du roi pendant cette fatale journée; il
y avait un retour général de l'opinion sur son caractère, qu'on se
reprochait d'avoir soupçonné de faiblesse. Mais on vit bientôt que
ce courage passif qui résiste n'est pas cet autre courage actif,
entreprenant, qui prévient les dangers, au lieu de les attendre avec
résignation.
Le parti constitutionnel s'agita aussi avec la plus extrême activité.
Tous ceux qui avaient entouré Lafayette pour concerter avec lui la
lettre du 16 juin, se réunirent encore, afin de tenter une grande
démarche. Lafayette avait été indigné en apprenant ce qui s'était
passé au château; et on le trouva parfaitement disposé. On lui fit
arriver plusieurs adresses de ses régimens, qui témoignaient la même
indignation. Que ces adresses fussent suggérées ou spontanées, il les
interrompit par un ordre du jour, en promettant d'exprimer lui-même et
en personne les sentimens de toute l'armée. Il résolut donc de venir
répéter au corps législatif ce qu'il lui avait écrit le 16 juin. Il
s'entendit avec Luckner, facile à conduire comme un vieux guerrier
qui n'était jamais sorti de son camp. Il lui fit écrire une lettre
destinée au roi, et exprimant les mêmes sentimens qu'il allait faire
connaître de vive voix à la barre du corps législatif. Il prit ensuite
toutes les mesures nécessaires pour que son absence ne pût nuire aux
opérations militaires, et il s'arracha à l'amour de ses soldats, pour
se rendre à Paris au milieu des plus grands dangers.
Lafayette comptait sur sa fidèle garde nationale, et sur un nouvel
élan de sa part. Il comptait aussi sur la cour, dont il ne pouvait
craindre l'inimitié, puisqu'il venait se sacrifier pour elle. Après
avoir prouvé son amour chevaleresque pour la liberté, il voulait
prouver son attachement sincère au roi, et dans son exaltation
héroïque, il est probable que son coeur n'était pas insensible à la
gloire de ce double dévouement. Il arriva le 28 juin au matin;
le bruit s'en répandit rapidement, et partout on se disait avec
étonnement et curiosité que le général Lafayette était à Paris.
Avant qu'il arrivât, l'assemblée avait été agitée par un grand nombre
de pétitions contraires. Celles de Rouen, du Havre, de l'Ain, de
Seine-et-Oise, du Pas-de-Calais, de l'Aisne, s'élevaient contre les
excès du 20 juin; celles d'Arras, de l'Hérault, semblaient presque les
approuver. On avait lu, d'une part, la lettre de Luckner pour le roi;
et de l'autre des placards épouvantables contre lui. Ces diverses
lectures avaient excité le trouble pendant plusieurs jours.
Le 28, une foule considérable s'était portée à l'assemblée, espérant
que Lafayette, dont on ignorait encore les projets, pourrait y
paraître. En effet, on annonce vers une heure et demie qu'il demande à
être admis à la barre. Il y est accueilli par les applaudissemens du
côté droit, et par le silence des tribunes et du côté gauche.
«Messieurs, dit-il, je dois d'abord vous assurer que, d'après les
dispositions concertées entre le maréchal Luckner et moi, ma présence
ici ne compromet aucunement ni le succès de nos armes, ni la sûreté de
l'armée que j'ai l'honneur de commander.»
[Illustration: LAFAYETTE]
Le général annonce ensuite les motifs qui l'amènent. On a soutenu que
sa lettre n'était pas de lui; et il vient l'avouer, et il sort pour
faire cet aveu du milieu de son camp, où l'entoure l'amour de ses
soldats. Une raison plus puissante l'a porté à cette démarche: le
20 juin a excité l'indignation de son armée, qui lui a présenté une
multitude d'adresses. Il les a interdites, et a pris l'engagement de
se faire l'organe de ses troupes auprès de l'assemblée nationale.
«Déjà, ajoute-t-il, les soldats se demandent si c'est vraiment la
cause de la liberté et de la constitution qu'ils défendent.»
Il supplie l'assemblée nationale: