SUITE DE LA JOURNÉE DU 20 JUIN.--ARRIVÉE DE LAFAYETTE A PARIS; SES
PLAINTES A L'ASSEMBLÉE.--BRUITS DE GUERRE; INVASION PROCHAINE DES
PRUSSIENS; DISCOURS DE VERGNIAUD.--RÉCONCILIATION DE TOUS LES PARTIS
DANS LE SEIN DE L'ASSEMBLÉE, LE 7 JUILLET.--LA PATRIE EST DÉCLARÉE
EN DANGER.--LE DÉPARTEMENT SUSPEND LE MAIRE PÉTION DE SES
FONCTIONS.--ADRESSES MENAÇANTES CONTRE LA ROYAUTÉ.--LAFAYETTE PROPOSE
AU ROI UN PROJET DE FUITE.--TROISIÈME ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET;
DESCRIPTION DE LA FÊTE.--PRÉLUDES D'UNE NOUVELLE RÉVOLUTION.--COMITÉ
INSURRECTIONNEL.--DÉTAILS SUR LES PLUS CÉLÈBRES RÉVOLUTIONNAIRES A
CETTE ÉPOQUE; CAMILLE DESMOULINS, MARAT, ROBESPIERRE, DANTON.--PROJETS
DES AMIS DU ROI POUR LE SAUVER.--DÉMARCHES DES DÉPUTÉS GIRONDINS POUR
ÉVITER UNE INSURRECTION.
Le lendemain de cette journée insurrectionnelle du 20, dont nous
venons de retracer les principales circonstances, Paris avait encore
un aspect menaçant, et les divers partis s'agitèrent avec plus de
violence. L'indignation dut être générale chez les partisans de la
cour, qui la regardaient comme outragée, et chez les constitutionnels,
qui considéraient cette invasion comme un attentat aux lois et à
la tranquillité publique. Le désordre avait été grand, mais on
l'exagérait encore: on supposait qu'il y avait eu le projet
d'assassiner le roi, et que le complot n'avait manqué que par un
heureux hasard. Ainsi, par une réaction naturelle, la faveur du jour
était toute pour la famille royale, exposée la veille à tant de
dangers et d'outrages, et une extrême défaveur régnait contre les
auteurs supposés de l'insurrection.
Les visages étaient mornes dans l'assemblée; quelques députés
s'élevèrent avec force contre les évènemens de la veille. M. Bigot
proposa une loi contre les pétitions armées, et contre l'usage de
faire défiler des bandes dans la salle. Quoiqu'il existât déjà des
lois à cet égard, on les renouvela par un décret. M. Daveirhoult
voulait qu'on informât contre les perturbateurs. «Informer, lui
dit-on, contre quarante mille hommes!--Eh bien, reprit-il, si on ne
peut distinguer entre quarante mille hommes, punissez la garde, qui ne
s'est pas défendue; mais agissez de quelque manière.» Les ministres
vinrent ensuite faire un rapport sur ce qui s'était passé, et une
discussion s'éleva sur la nature des faits. Un membre de la droite,
sur le motif que Vergniaud n'était pas suspect, et qu'il avait été
témoin de la scène, voulut qu'il parlât sur ce qu'il avait vu. Mais
Vergniaud ne se leva point à cet appel, et garda le silence. Cependant
les plus hardis du côté gauche secouèrent cette contrainte et
reprirent courage vers la fin de la séance. Ils osèrent même proposer
qu'on examinât si, dans les décrets de circonstance, le _veto_ était
nécessaire. Mais cette proposition fut repoussée par une, forte
majorité.
Vers le soir, on craignit une nouvelle scène semblable à celle de la
veille. Le peuple se retirant avait dit qu'il reviendrait, et on
crut qu'il voulait tenir promesse. Mais, soit que ce fût un reste
de l'émotion de la veille, soit que, pour le moment, cette nouvelle
tentative fût désapprouvée par les chefs du parti populaire, on
l'arrêta très facilement; et Pétion courut rapidement au château
prévenir le roi que l'ordre était rétabli, et que le peuple, après lui
avoir fait ses représentations, était calme et satisfait. «Cela n'est
pas vrai, lui dit le roi.--Sire...--Taisez-vous.--Le magistrat du
peuple n'a pas à se taire, quand il fait son devoir, et qu'il dit la
vérité.--La tranquillité de Paris repose sur votre tête.--Je connais
mes devoirs; je saurai les observer.--C'est assez: allez les remplir,
retirez-vous.»
Le roi, malgré une extrême bonté, était susceptible de mouvemens
d'humeur, que les courtisans appelaient _coups de boutoir_. La vue
de Pétion, qu'on accusait d'avoir favorisé les scènes de la veille,
l'irrita, et produisit la conversation que nous venons de rapporter.
Tout Paris la connut bientôt. Deux proclamations furent immédiatement
répandues, l'une du roi et l'autre de la municipalité; et il sembla
que ces deux autorités entraient en lutte;
La municipalité disait aux citoyens de demeurer calmes, de respecter
le roi, de respecter et de _faire respecter_ l'assemblée nationale;
de ne pas se réunir en armes, parce que les lois le défendaient, et
surtout de se défier des malintentionnés qui tâchaient de les mettre
de nouveau en mouvement.
On répandait en effet que la cour cherchait à soulever le peuple une
seconde fois, pour avoir l'occasion de le mitrailler. Ainsi le château
supposait le projet d'un assassinat, les faubourgs supposaient celui
d'un massacre.
Le roi disait: «Les Français n'auront pas appris sans douleur qu'une
multitude, égarée par quelques factieux, est venue à main armée dans
l'habitation du roi... Le roi n'a opposé aux menaces et aux insultes
des factieux que sa conscience et son amour pour le bien public.
«Il ignore quel sera le terme où ils voudront s'arrêter, mais, à
quelque excès qu'ils se portent, ils ne lui arracheront jamais un
consentement à tout ce qu'il croira contraire à l'intérêt public,
etc...
«Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de
plus, ils peuvent le commettre...
«Le roi ordonne à tous les corps administratifs et municipalités de
veiller à la sûreté des personnes et des propriétés.»
Ces langages opposés répondaient aux deux opinions qui se formaient
alors. Tous ceux que la conduite de la cour avait désespérés, n'en
furent que plus irrités contre elle, et plus décidés à déjouer ses
projets par tous les moyens possibles. Les sociétés populaires, les
municipalités, les hommes à piques, une portion de la garde nationale,
le côté gauche de l'assemblée, comprirent la proclamation du maire de
Paris, et se promirent de n'être prudens qu'autant qu'il le faudrait
pour ne pas se faire mitrailler sans résultat décisif. Incertains
encore sur les moyens à employer, ils attendaient, pleins de la même
méfiance et de la même aversion. Leur premier soin fut d'obliger les
ministres à comparaître devant l'assemblée, pour rendre compte des
précautions qu'ils avaient prises sur deux points essentiels: