CÉLERI-RAVE.

Un second type de Céleri, dont l’importance n’est pas moindre pour l’art

culinaire, le Céleri-Rave, est celui qui a été le plus profondément

modifié par cette mystérieuse faculté qu’ont les plantes de varier sous

l’influence de la culture. Ici, les pétioles creux et amers, comme à

l’état sauvage, sont inutilisables. La variation s’est portée sur la

base de la tige et le haut de la racine amenant un développement anormal

de ces parties de la plante qui se sont réunies pour former une

tubérosité à chair moelleuse constituant un mets très fin.

Contrairement à l’opinion généralement admise, le Céleri-Rave est plus

ancien que le Céleri à côte. Ce qui l’a fait croire d’origine récente,

c’est que sa culture a toujours été localisée et peu étendue. Les

marchés ne le reçoivent que depuis un petit nombre d’années.

Les Anciens, qui consommaient les racines moins succulentes du Maceron,

n’ont pas eu l’idée de développer la souche déjà volumineuse du Céleri

sauvage pour la rendre comestible. Qui pourra jamais dire où et quand

s’est fait ce perfectionnement?

Quelques botanistes de la Renaissance, en particulier Ruellius (_De

naturâ stirpium_, 1536) témoignent que l’on mangeait de leur temps la

racine de l’Ache soit crue, soit cuite. L’Italie a probablement commencé

la culture de ce légume. Le savant Porta dit avoir vu le Céleri-Rave

qu’il appelle _Apium capitatum_ dans les jardins de Theano, Santa-Agatha

et autres lieux en Apulie. Il décrit le bulbe comme étant de la grosseur

de la tête d’un homme, et d’un goût doux, agréable et parfumé[40].

[40] _Villæ libri_ XII, 1592.

Le botaniste Rauwolf, qui voyageait en Orient en 1573, parle de

l’_Eppich_--nom germanique de l’Ache--dont on mangeait les racines après

cuisson, avec sel et poivre, à Tripoli, et à Alep en Syrie[41].

[41] Gronowius, _Orient._ 1755, p. 35.

Bauhin cite un _Selinum tuberosum_ qui est incontestablement le

Céleri-Rave. Au milieu du XVIIe siècle, le _Cuisinier françois_ de La

Varenne et les autres traités similaires donnent des recettes culinaires

pour la préparation de la racine de Céleri. On la mangeait surtout en

salade. Puis ce légume passe de mode et s’éclipse au point que De

Combles parlant en 1749 du Céleri _à grosse racine_, pouvait dire: «Ce

Céleri n’est guère cultivé en France, mais on en fait grand cas en

Allemagne et on a raison; il n’y a point de soupe, ni presque de ragoût

où on ne l’emploie». Cependant la culture du Céleri-Rave n’a jamais été

abandonnée dans le Nord et l’Est de la France. Il y a 60 ans, Victor

Pâquet, publiciste horticole, d’origine normande, affirmait que le

Céleri-Rave a été très anciennement cultivé dans le Bessin normand où on

le connaissait sous les vieux noms de Persil de marais ou de

Sellery-Navet[42].

[42] _Traité_, 1846, p. 208.

En Angleterre, le Céleri-Rave (Celeriac) a été introduit très tard.

Switzer, auteur horticole qui écrivait en 1729, ne le connaissait que

par ouï dire. Plus tard encore, Miller le disait peu répandu. Comme en

France, ce légume n’a fait son apparition sur les marchés anglais que

depuis peu de temps.

Le Céleri-Rave était si peu cultivé, vers la fin du XVIIIe siècle, que

les catalogues de Vilmorin, le _Bon Jardinier_, etc. le considèrent

comme à peu près nouveau. Le grainier Tollard disait en 1805: «Le Céleri

à grosse racine est un excellent légume trop peu connu en France»[43].

C’était alors ce que nous appelons un légume de fantaisie; quelques

amateurs recherchaient les sous-variétés à bulbes veinés de rouge et de

violet. Il faut dire que la masse charnue comestible du Céleri-Rave

ancien était racineuse, irrégulière, branchue ou fourchue. A la longue

on est arrivé à former des races à bulbes réguliers ou sphériques,

lisses et nets, peu feuillus.

[43] _Traité des végétaux_, 1re éd. (1805).

Ce sont les Allemands qui ont perfectionné le Céleri-Rave, que Tollard

croyait même né dans leur pays. Le Céleri-Rave _d’Erfurt_, à souche

beaucoup plus nette et régulière que celle de la race commune, est

mentionné pour la première fois dans le _Bon Jardinier_ de 1857. Une

autre sorte d’origine allemande, s’appelle Céleri-Rave _Géant de

Prague_, à cause de sa pomme énorme. La variété _Lisse amélioré de

Paris_ est une obtention des habiles maraîchers parisiens.

Nous avons dit plus haut que le mot Céleri ne se rencontrait pas avant

le XVIIe siècle. Pourtant M. Léopold Delisles a trouvé un exemple unique

fort ancien dans ses recherches sur la condition de la classe agricole

en Normandie au moyen âge.

L’Ache figure dans un compte de l’Hôtel-Dieu d’Evreux, en 1419; elle y

est appelée _Scellerin_[44].

[44] _Etudes sur la condition de la classe agricole_, éd. 1903, p.

496.

Céleri paraît bien dérivé par altération de _Selinon_, le mot grec pour

Ache ou Persil, latinisé en _Selinum_, puis _Selina_, _Seleni_ et enfin

Céleri emprunté de l’italien. D’après les anciens glossaires

latin-roman: _Selinum id est Apium_ (Selinum c’est l’Ache). Le radical

est d’ailleurs toujours conservé dans l’orthographe ancienne: Sellery,

Scelleri, etc.

Quant au mot Ache, il vient de l’_Apium_ latin ou plutôt celte dont

l’étymologie est tirée des lieux aquatiques que cette plante préfère:

_apon_, eau en celte (même racine que _aqua_, eau en latin). _Apium_ a

fait Ache après avoir passé par les intermédiaires _Apcha_, _Apche_,

_Ache_.

La grande diversité des noms de l’Ache odorante: grec _Selinon_, latin

_Apium_, anglais _Smallage_, arabe _Asalis_, égyptien _Kerafs_, chinois

_Ch’intsaï_, etc., indique que cette plante a été cultivée ou employée

isolément, à une date très ancienne, dans des contrées différentes,

tandis que le mot Céleri à peine modifié, comme dans la plupart des

langues européennes, démontre l’extension récente d’une variété

comestible.

L’aptitude à la variation paraît être faible chez l’Ache devenue si tard

plante potagère. En somme, sauf chez le Céleri-Rave qui a subi une

transformation remarquable, les modifications du type n’ont pas été

profondes dans les Céleris à côtes. Miller a essayé autrefois, en

Angleterre, de transformer l’Ache sauvage en Céleri comestible. Il lui a

été impossible de déterminer l’ébranlement nécessaire à la production

des variétés. Sa culture en terreau pur tenu constamment humide et ses

semis successifs pendant de longues années ne lui ont jamais donné que

de l’Ache d’un superbe développement.

Histoire des légumes · 第 8 / 93 题