--Dans la journée, vu Villot à son cabinet. Portrait d'un soudard du
seizième siècle. Son portrait par Rodakowski. Il tombe dans le défaut
de largeur. Il a pris ce pauvre Villot en maigre, ce qui n'était pas le
cas.
De là à Saint-Sulpice, qui marche bien. Mon cœur bat plus vite quand
je me trouve en présence de grandes murailles à peindre.
Je reviens dans un cabriolet à quatre roues, où, sans mon parapluie,
j'aurais été presque noyé. Un orage affreux avec grêle et tonnerre
violent qui a duré depuis lors et toute la soirée.
Dîné avec Mme de Forget, chez qui je me trouve à cinq heures pour voir
ses dessus de porte, lesquels se sont trouvés hors de dimension, et
qu'elle remplace par des portières; j'y ai achevé la soirée.
[327] _Henri-Amédée le Lorgne, comte d'Ideville_ (1830-1887). Il débuta
dans la diplomatie, puis entra, en 1870, dans l'administration, qu'il
quitta bientôt, pour s'adonner exclusivement à la littérature.
[328] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1241.
[329] Nous recommandons tout particulièrement aux lecteurs qui voudront
être pleinement édifiés sur ce qu'avance Delacroix, de parcourir le
_Catalogue Robaut_, qui donne, chaque fois que le renseignement a pu
être obtenu, le prix d'achat des tableaux, et les différents chiffres
qu'ils ont atteints dans les ventes successives. Lors de la disparition
de Millet, on a été pris d'une belle crise d'indignation contre les
marchands de tableaux, en songeant aux bénéfices qu'ils avaient
réalisés avec les œuvres de ce maître. On pourrait faire, et tout
aussi justement, les mêmes observations au sujet d'Eugène Delacroix.
Plusieurs passages du Journal sont d'ailleurs pleinement significatifs.
N'est-ce pas l'histoire de presque tous les grands peintres?
[330] Berlioz partageait à l'égard de Spontini, pour sa _Vestale_,
l'admiration de R. Wagner, qui écrivait: «Spontini, lui, il est mort,
et avec lui une noble et grande période artistique, digne d'un profond
respect, est tout entière et visiblement descendue au tombeau: elle
et lui n'appartiennent plus à la vie, mais... uniquement à l'histoire
de l'Art. Inclinons-nous profondément et respectueusement devant
le cercueil du créateur de la _Vestale_, de _Fernand Cortez_ et
d'_Olympie._»
[331] _Lord Cowley_, diplomate anglais, né en 1804. En 1852, il était
ambassadeur d'Angleterre à Paris. Il contribua à établir sur des bases
durables l'alliance de l'Angleterre avec la France.
[332] Le succès de l'Exposition universelle de 1889 aurait sans doute
modifié la manière de voir de Delacroix sur ce point.
[333] _Horace Raisson_ avait connu Delacroix en 1816 et était resté
lié avec lui depuis cette époque. Homme de lettres et journaliste,
Raisson avait été collaborateur de Balzac. Delacroix paraît avoir eu
au début de leurs relations peu de sympathie pour lui, car il écrit en
1821: «Raisson n'est point changé: il est menteur et suffisant comme
devant. Ce sera toujours, dans la peau d'un badaud, le plus Gascon que
je connaisse.» Il fit de lui en 1820 un portrait à l'aquarelle qui
appartient à M. Robaut. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1469.)
[334] Dans la préface mise en tête du recueil des articles d'Eugène
Delacroix, M. Piron écrit ceci: «Il aimait tant ses amis qu'il n'aimait
pas les voir se marier. Il ne pouvait pas souffrir qu'une femme vînt se
placer entre lui et eux. Car, nous disait-il, quand je vais dîner chez
toi, il faut encore que la chose plaise à ta femme ...»
[335] Il s'agit de la décoration de la chapelle des Saints-Anges, à
propos de laquelle le maître écrivait à Andrieu le 24 avril 1854: «Il
y aurait imprudence à travailler sur un mur qui vient d'être imprimé.
L'opération qu'on a faite est excellente, car l'ancienne impression
était si épaisse qu'il n'y avait aucune adhérence avec le mur; on a
tout gratté et on en a mis une très légère, après avoir mis de nouveau
de l'huile bouillante. Je ne crois pas qu'il soit possible de reprendre
avant six semaines au moins.» (_Corresp._, t. II, p. 101.)
[336] Voir le _Catalogue Robaut_, nos 1001 et 1002.
[337] _Ottin_, sculpteur, né en 1811, élève de David d'Angers, obtint
le prix de sculpture dans le concours de 1836. Il est l'auteur d'un
grand nombre d'œuvres appréciées.
[338] _Simart_, sculpteur (1806-1857), élève de Dupaty et de Pradier.
Grand prix de Rome, il partit pour l'Italie. Ingres, alors directeur
de l'école, lui fit le plus sympathique accueil et lui prodigua ses
conseils. C'est sans doute à Rome, à la villa Médicis, que se passa la
scène que raconte ici Ottin.
[339] L'_amiral Casy_ (1787-1862). Engagé comme mousse, il gagna
successivement tous ses grades dans la marine, devint en 1848
représentant à la Constituante, occupa un moment le ministère de la
marine, puis, en 1853, fut nommé sénateur.
[340] _Charles-Louis d'Audiffret_, économiste et homme politique, né à
Paris en 1787. Il rendit de grands services dans l'administration des
finances, fut président de la Cour des comptes, pair de France, puis
sénateur en 1852.
[341] _Alcide-Hyacinthe du Bois de Beauchesne_ (1804-1873),
littérateur, auteur d'ouvrages historiques estimés. Il fut, sous la
Restauration, chef de cabinet au département des Beaux-Arts, et, sous
le second Empire, chef de section aux Archives.
[342] Il nous paraît assez curieux de rapprocher ce passage qui
contient l'opinion sincère de Delacroix, d'une lettre qu'il écrivait à
ce même artiste le 14 avril 1855: «Je crois vous faire quelque plaisir
en vous parlant de celui que m'ont fait vos tableaux à l'Exposition.
Votre grande inondation est un chef-d'œuvre: elle pulvérise la
recherche des petits effets à la mode...» C'est dans des circonstances
comme celle-ci que le Journal est intéressant. Il ne peut pourtant
y avoir confusion de personnes: il s'agit bien de _Paul Huet_, le
paysagiste romantique, celui au sujet duquel Th. Gautier écrivait:
«Nul n'a saisi comme lui la physionomie générale d'un site et n'en a
fait ressortir avec autant d'intelligence l'expression, heureuse ou
mélancolique.»
[343] _Ferdinand Denis_, voyageur et littérateur, qui parcourut
l'Amérique méridionale pendant plusieurs années et publia un grand
nombre d'ouvrages sur les sujets les plus variés. Il devint plus tard
conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève.
[344] En 1860, il devait peindre un tableau sur ce sujet. Le _Catalogue
Robaut_ le décrit ainsi: «Trois Arabes couchés à terre sur des
couvertures sont réveillés en sursaut par deux chevaux, un blanc et un
brun, qui se sont détachés et se mordent avec acharnement. Les deux
bêtes affolées s'enlacent dans un choc furieux et forment un groupe
d'une ampleur superbe.»
[345] Voir _Catalogue Robaut_, n° 664, aux _Additions_, p. 490.
[346] _Léon Gozlan_, romancier, auteur dramatique et publiciste.
[347] _Émile Augier_ avait déjà conquis à cette époque une grande
situation dans le monde des lettres. Cependant le succès de la _Ciguë_,
de _Gabrielle_, de l'_Aventurière_ de _Philiberte_, n'avait point
encore mis Augier au rang qu'il devait occuper plus tard avec le
_Gendre de M. Poirier_, le _Mariage d'Olympe_, les _Effrontés_, le
_Fils de Giboyer_, etc.
[348] Il existe sur ce sujet: 1° une _toile_ qui appartient à M.
Dubuisson; 2° un _dessin à la mine de plomb_ qui est au Musée du
Louvre; 3° un _croquis à la plume_ qui est à M. Robaut.
[349] Arnoux, critique d'art qui allait écrire dans la Patrie, après
l'Exposition universelle de 1855, cette page enthousiaste: «Le voilà
qui triomphe enfin, l'éternel lutteur, le grand discuté! Il a fallu
que le jury des nations vint nous dire que, lui aussi, il était de la
famille des Artistes-Rois. Regardez ses œuvres qui étincellent.» (La
Patrie, 16 novembre 1855.)
[350] _Delamarre_, journaliste et député (1796-1870). Il était devenu
en 1844 propriétaire de la _Patrie._ Le journal prit sous sa direction
un grand essor et devint le centre d'une série d'opérations économiques
et financières auxquelles doit se rattacher probablement le projet
d'exposition dont parle ici Delacroix.
[351] _Massacre de Scio._
[352] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1237, aux _Additions_, p. 497.
[353] Baudelaire écrit à ce sujet: «Une des grandes préoccupations
de notre peintre dans ses dernières années était le jugement de
la postérité et la solidité incertaine de ses œuvres. Tantôt son
imagination si sensible s'enflammait à l'idée d'une gloire immortelle,
tantôt il parlait amèrement de la fragilité des toiles et des
couleurs... Cette friabilité de l'œuvre peinte, comparée avec la
solidité de l'œuvre imprimée, était un de ses thèmes habituels de
conversation.» (_Art romantique. L'œuvre et la vie d'Eugène Delacroix._)
[354] _Barbereau_, compositeur (1799-1879). Grand prix de Rome, il
devint chef d'orchestre du Théâtre-Italien, et dirigea en 1854 et 1855
l'orchestre de la société de Sainte-Cécile.
* * * * *
1er _juillet._--Journée de travail sans interruption.
Grand sentiment et délicieux de la solitude et de la tranquillité,
du bonheur profond qu'elles donnent. Il n'est point d'homme plus
sociable que moi. Une fois en présence de gens qui me plaisent, même
mêlés aux premiers venus, pourvu qu'aucun motif irritant ne m'inspire
contre eux de l'aversion, je me sens gagner par le plaisir de me
répandre: je prends tous les hommes pour des amis, je vais au-devant
de la bienveillance, j'ai le désir de leur plaire, d'être aimé. Cette
disposition singulière a dû donner une fausse idée de mon caractère.
Rien ne ressemble autant à la fausseté et à la flatterie que cette
envie de se mettre bien avec les gens, qui est une pure inclination
de nature. J'attribue à ma constitution nerveuse et irritable cette
singulière passion pour la solitude, qui semble si fort en opposition
avec des dispositions bienveillantes poussées à un degré presque
ridicule. Je veux plaire à un ouvrier qui m'apporte un meuble; je veux
renvoyer satisfait l'homme avec lequel le hasard me fait rencontrer,
que ce soit un paysan ou un grand seigneur; et avec l'envie d'être
agréable et de bien vivre avec les gens, il y a en moi une fierté
presque sotte, qui m'a fait presque toujours éviter de voir les gens
qui pouvaient m'être utiles, craignant d'avoir l'air de les flatter. La
peur d'être interrompu, quand je suis seul, vient ordinairement, quand
je suis chez moi, de ce que je suis occupé de mon affaire, qui est la
peinture: je n'en ai pas d'autre qui soit importante. Cette peur, qui
me poursuit également quand je me promène seul, est un effet de ce
désir même d'être aussi sociable que possible dans la société de mes
semblables. Mon tempérament nerveux me fait redouter la fatigue que va
m'imposer telle rencontre bienveillante; je suis comme ce Gascon qui
disait, en allant à une action: «Je tremble des périls où va m'exposer
mon courage.»
*
2 _juillet._--Voir vendredi Gisors, M. Deumier; lui parler de l'abbé
Cloquant pour la permission de travailler le dimanche[355]. Voir Mme de
la Grange, Berryer, Poinsot.
Les chevaux que j'ai dessinés dans la prairie chez Berryer avec un
prêtre grec assis et une jeune fille ou autre figure.
*
3 _juillet._--Faire, pour l'exposition Delamarre, le _Giaour foulant
aux pieds de son cheval le pacha_[356].
Répétition, par Andrieu, du _Christ de_ Grzymala pour B...--Ma bonne
Jenny me disait, au milieu du désordre de mes dessins entassés,
dispersés et déclassés, qu'il fallait absolument _mettre aux choses le
temps, qu'elles réclament._
--Sur la photographie pour le _Moniteur._
--Beugniet venu pour l'arrangement des dessins et lithographies. Je lui
remets dix-huit pastels e quinze lithographies.
*
4 _juillet._--A l'Exposition de 1855, le _Justinien_[357].--Je me
suis levé avant cinq heures. Quelques idées qui m'étaient venues pour
l'article sur le Beau[358], et recouché jusqu'à huit heures; un certain
malaise m'avait saisi. Repris le travail jusqu'à dîner, sans presque
cesser, si ce n'est pour dormir quelques minutes. Il fallait faire cet
effort généreux pour mettre ce travail en état d'être fini d'ici à deux
ou trois jours: c'est un métier de chien.
Après dîner, j'ai fait, peut-être contre mon habitude, la meilleure
partie du travail, par un examen d'ensemble, quelques pages écrites
avec une certaine verve. J'écris ceci le mercredi matin, et je n'ai pas
relu ce que j'ai fait. Je serais curieux de voir si l'état de l'esprit
après dîner est, comme je le crois, dans la meilleure situation pour
produire. À ce moment où je viens de me lever, fatigué à la vérité par
l'excès de travail d'hier, je n'ai pas une idée: le corps et l'esprit
ne demandent que du repos.
--Tous ces soirs, promené seul.
*
5 _juillet._--Mauvaise journée. J'ai essayé d'écrire et n'ai rien pu
faire.
Sorti à trois heures avec Jenny pour aller voir le logement de la
rue du 29 Juillet. Ensuite à Saint-Eustache, voir les peintures de
Glaize[359].
En rentrant, mes yeux se portent sur le _Loth_ de Rubens, dont
j'ai fait une petite copie. Je suis étonné de la froideur de cette
composition et du peu d'intérêt qu'elle présente, si on en excepte le
talent de peindre les figures. Véritablement ce n'est qu'à Rembrandt
qu'on voit commencer, dans les tableaux, cet accord des accessoires
et du sujet principal, qui me paraît à moi une des parties les plus
importantes, si ce n'est la plus importante.--On pourrait faire à ce
sujet une comparaison entre les maîtres fameux.
*
6 _juillet._--Faire un travail sur l'antique,--sur le faux
embellissement: les cartons de Rubens, de la vie d'Achille, les
passages d'Homère et les tragiques grecs où l'on entend le cri de la
nature.--_Vulcain dans sa forge_, dans l'_Iliade._--Comparaison avec
David.
J'ai vu Durieu ce matin, qui m'a parlé des Pierret. Il me dit qu'une
démarche de moi auprès de l'Impératrice pourrait quelque chose.
*
7 _juillet._--En revenant du conseil pour aller à Saint-Sulpice, vu
l'atelier de Gros, qui est à louer.
Le soir, au bois de Boulogne avec Mme de Forget.
*
8_ juillet._--Recopié des parties de l'article sur le beau et terminé.