29 _juin._--Dîné chez Poinsot.

--Sur la fragilité[353] de la peinture et de tout ce que produisent

nos arts.--Sur les tableaux: _les toiles, les huiles, les vernis_,

pendant que les chimistes exaltent le progrès. C'est comme le

progrès social, qui consiste à mettre en guerre toutes les classes

par les sottes ambitions excitées dans les classes inférieures:

moyen de _socialité_, si l'on veut, mais point de _sociabilité._ Ces

lithographies de Charlet, les mieux faites il y a vingt ans, tombent

en poussière. Le progrès a perfectionné, à ce qu'il croit, le papier,

et pas un de nos livres, de nos écrits, des actes qui servent à régler

nos rapports d'affaires, n'existera dans un demi-siècle. La socialité

veut que chacun travaille pour soi et s'inquiète peu des autres. Il

faut égayer notre court passage en cette vie et laisser à ceux qui

nous suivront à s'en tirer comme ils pourront. Ce qu'on appelait la

_famille_ est aujourd'hui un vain mot. La suppression, dans nos mœurs,

de la vénération, de la crainte même du père, par la familiarité que

permettent les usages, en est le principal dissolvant. Le partage

égal achève de dissoudre tous les liens qui unissent les membres d une

famille. Le lieu de la naissance, l'habitation paternelle est aliénée

naturellement après la mort du père. On sacrifie, dira-t-on, à d'autres

dieux; le bien de l'humanité est devenu la passion de tous ceux qui

ne peuvent vivre avec leurs frères issus du même sang dont ils sont

formés. Il y a des entrepreneurs de charité qui nous évitent le souci

de bien placer les offrandes que l'on adresse aux malheureux du monde

entier qu'on soulagé ainsi sans les connaître ni les rencontrer jamais.

Ces philanthropes de profession sont tous gras et bien nourris: ils

vivent heureux du bien qu'ils sont chargés de répandre. Heureux donc

le siècle et tous ces bienfaiteurs qui croient avoir supprimé tous

les maux, parce qu'ils en détournent la vue; plus heureux les adroits

dispensateurs de l'universelle charité qui ont résolu le problème de ne

se priver de rien, en donnant à tout le monde.

--Chez Boissard à deux heures, pour entendre de la musique. Ils ne

possèdent pas encore le Beethoven de la dernière époque.

Je demandais à Barbereau[354] s'il avait pénétré tout à fait les

derniers quatuors: il me dit qu'il faut encore une loupe pour tout

apercevoir, et peut-être faudra-t-il toujours la loupe. Le principal

violon me disait que c'était magnifique, et qu'il y avait toujours des

endroits obscurs. Je lui ai dit témérairement que ce qui restait obscur

pour tout le monde, et surtout pour les violons, l'avait été sans doute

dans l'esprit de son auteur. Cependant ne nous prononçons pas encore;

il faut toujours parier pour le génie.

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Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854 · 第 45 / 56 题