--Sur la fragilité[353] de la peinture et de tout ce que produisent
nos arts.--Sur les tableaux: _les toiles, les huiles, les vernis_,
pendant que les chimistes exaltent le progrès. C'est comme le
progrès social, qui consiste à mettre en guerre toutes les classes
par les sottes ambitions excitées dans les classes inférieures:
moyen de _socialité_, si l'on veut, mais point de _sociabilité._ Ces
lithographies de Charlet, les mieux faites il y a vingt ans, tombent
en poussière. Le progrès a perfectionné, à ce qu'il croit, le papier,
et pas un de nos livres, de nos écrits, des actes qui servent à régler
nos rapports d'affaires, n'existera dans un demi-siècle. La socialité
veut que chacun travaille pour soi et s'inquiète peu des autres. Il
faut égayer notre court passage en cette vie et laisser à ceux qui
nous suivront à s'en tirer comme ils pourront. Ce qu'on appelait la
_famille_ est aujourd'hui un vain mot. La suppression, dans nos mœurs,
de la vénération, de la crainte même du père, par la familiarité que
permettent les usages, en est le principal dissolvant. Le partage
égal achève de dissoudre tous les liens qui unissent les membres d une
famille. Le lieu de la naissance, l'habitation paternelle est aliénée
naturellement après la mort du père. On sacrifie, dira-t-on, à d'autres
dieux; le bien de l'humanité est devenu la passion de tous ceux qui
ne peuvent vivre avec leurs frères issus du même sang dont ils sont
formés. Il y a des entrepreneurs de charité qui nous évitent le souci
de bien placer les offrandes que l'on adresse aux malheureux du monde
entier qu'on soulagé ainsi sans les connaître ni les rencontrer jamais.
Ces philanthropes de profession sont tous gras et bien nourris: ils
vivent heureux du bien qu'ils sont chargés de répandre. Heureux donc
le siècle et tous ces bienfaiteurs qui croient avoir supprimé tous
les maux, parce qu'ils en détournent la vue; plus heureux les adroits
dispensateurs de l'universelle charité qui ont résolu le problème de ne
se priver de rien, en donnant à tout le monde.
--Chez Boissard à deux heures, pour entendre de la musique. Ils ne
possèdent pas encore le Beethoven de la dernière époque.
Je demandais à Barbereau[354] s'il avait pénétré tout à fait les
derniers quatuors: il me dit qu'il faut encore une loupe pour tout
apercevoir, et peut-être faudra-t-il toujours la loupe. Le principal
violon me disait que c'était magnifique, et qu'il y avait toujours des
endroits obscurs. Je lui ai dit témérairement que ce qui restait obscur
pour tout le monde, et surtout pour les violons, l'avait été sans doute
dans l'esprit de son auteur. Cependant ne nous prononçons pas encore;
il faut toujours parier pour le génie.
*