7 _juin._--Repris la petite esquisse du _Combat du lion._

Le soir à la _Vestale_; quoique impatienté par la longueur des

entr'actes, j'ai été très intéressé. La Cruvelli a quelque chose

d'antique dans ses gestes, surtout dans la scène du trépied. Elle

n'est pas serrée dans ses habits comme les actrices ordinaires dans

les costumes grecs ou romains. La musique aussi a du caractère. Je me

rappelle que Franchomme souriait quand je mettais cela au-dessus de

Cherubini. Il avait peut-être raison, comme facture; mais je crois que

le même opéra traité par le fameux contrapontiste n'aurait pas eu ces

élans de passion et cette simplicité, en même temps... Berlioz, à qui

j'en parlais, me dit de Spontini que c'était un homme qui avait des

lueurs de génie[330].

Dans la journée, à la commission de l'Industrie. On nous avait dérangés

pour nous demander quels étaient ceux qui voulaient aller à Londres à

l'ouverture du Palais de Cristal. On n'a pu, en présence de ce brave

lord Cowley[331], malgré ses invitations pressantes, trouver que deux

membres de bonne volonté. Chacun de nous, soumis à un interrogatoire,

a décliné la commission. Ces Anglais ont refait là une de leurs

merveilles qu'ils accomplissent avec une facilité qui nous étonne,

grâce à l'argent qu'ils trouvent à point nommé et à ce sang-froid

commercial, dans lequel nous croyons les imiter. Ils triomphent de

notre infériorité, laquelle ne cessera que quand nous changerons de

caractère. Notre Exposition, notre local sont pitoyables; mais, encore

un coup, nos esprits ne seront jamais portés à ces sortes de choses, où

des Américains dépassent déjà des Anglais eux-mêmes, doués qu'ils sont

de la même tranquillité et de la même verve dans la pratique[332].

*

8 _juin._--Reçu ce matin, presque en même temps, la nouvelle de la mort

de Pierret et de celle de Raisson[333]. Aujourd'hui, on doit enterrer

le dernier. Henry vient m'inviter à aller dire adieu à son père. Triste

vue! triste séparation!... Il est mort hier soir en revenant de chez sa

fille à Belleville.

À quatre heures, au convoi de Raisson.--Je me suis promené, en

attendant, quelque temps, et entré à l'église: affreuse décoration...

Le malheureux Raisson a laissé vingt francs, dont il a fallu donner

quinze à l'apothicaire. Il gagnait encore quinze mille francs... Quand

il lui arrivait une petite somme à la fois, il faisait un voyage pour

son plaisir ou arrangeait une partie: c'est ce que m'apprend un de ses

amis.

Mon cher Pierret, dont la mort me laisse un tout autre vide, quoique

je regrette aussi mon vieux Raisson, laisse sa famille dans une triste

situation; c'est une suite de la vanité de sa femme qui a voulu faire

la _dame_, au lieu de faire un métier et d'en faire faire un à ses

filles.

*

Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854 · 第 41 / 56 题