10 _juin._--Enterrement du pauvre Pierret.

*

12 _juin._--Dîner du lundi. Delaroche m'a paru assez bon enfant. Tout

le monde, excepté Dauzats, a été contre moi pour soutenir que les

animaux seuls avaient de l'instinct, et que l'homme n'en a pas. Quoique

le terrible Chaix-d'Est-Ange fût dans le parti contraire, j'ai soutenu

mon avis avec la chaleur convenable, et depuis, il m'est revenu à

l'esprit cent arguments plus forts les uns que les autres, que je n'ai

pas dits.

Après, j'avais compté aller voir la _Vestale_, qu'on devait jouer avec

un ballet: malheureusement le ballet était le dernier.

J'ai été voir si Mme Pierret était revenue s'établir à Paris. Elle est

toujours à Belleville, commençant son métier de veuve avec le faste

nécessaire, quand tout lui commandait d'être ici pour les démarches,

pour son fils, etc.

Le bon Piron venu chez moi pendant mon absence, après la lettre tendre

que j'avais reçue de lui dans la journée et par laquelle il me demande

aimablement d'aller avec lui à Aix, où il doit prendre les eaux. Je

suis bien touché de son amitié. Je l'ai connu avant Pierret, et jamais

un nuage n'a altéré notre attachement[334].

*

13 _juin._--Dîné chez Monceaux; l'aimable Mme Gontier a chanté

divinement le _Messager_, de Nadaud, qui est une charmante chose.

Il est venu un aveugle, qui est très musicien et qui chante. Il est

aveugle de naissance. Quelles singulières idées il doit avoir des

choses!

Joui beaucoup de ma promenade au retour par les quais, dont je ne

pouvais m'arracher.

*

14 _juin._--Dauzats et Grenier sont venus. Ce dernier m'a montré de

jolis dessins de Rome.

*

15 _juin._--Dîné chez Poinsot. Je me suis écorché le doigt dans la

glace de mon fiacre, et j'ai été obligé de me faire un pansement dans

les règles avant dîner.

L'anecdote de Gérard, qui parvient à attirer Marie-Louise sous prétexte

de retoucher son portrait. Napoléon, à son retour, lui demande son nom,

ce qu'il fait, et lui tourne le dos. En revenant chez lui, c'était un

mercredi, Gérard dit: «L'Empereur m'a tourné le dos, il me prend sans

doute pour un Cosaque.»

--Ce jour, Andrieu a commencé à Saint-Sulpice[335].

*

16 _juin._--Donné à Haro (pour parqueter) le carton de la _Petite

Andromède_[336].--Au conseil, où j'avais manqué plusieurs des

dernières séances, Ottin[337], que je trouve en revenant, me conte que

Simart[338] ayant fait une figure de _David_, Ingres, qu'il ait fait

venir dans son atelier, la lui fait jeter à bas, à cause de son sujet.

On ne peut se permettre qu'un sujet grec: faire un _David_ était une

monstruosité. Que dirait-il du pauvre Préault, qui fait des _Ophélias_

et autres excentricités anglaises et romantiques?

Dîné chez Mme de Forget, avec le petit d'Ideville. Joué au billard avec

lui.

--Sur la fragilité de la peinture, particulièrement chez les modernes.

*

17 _juin._--Dîné chez Chabrier avec Poinsot, l'amiral Casy[339],

d'Audiffret[340], Beauchesne[341], etc. Poinsot me conte à dîner

l'anecdote à laquelle il a été présent sur les intentions de Napoléon

relativement à la Madeleine, où il dit que son intention était que

l'on fît des prières pour les mânes de Louis XVI, à l'occasion du 21

janvier; qu'il en viendrait là, qu'il leur ferait avaler cela (il

entendait les hommes comme Cambacérès, Fouché, etc.) comme une soupe au

lait.

D'Audiffret me conte que Lamartine, voulant parler sur la conversion

des rentes, va se renseigner auprès le lui. Il en était à ne pas savoir

ce que c'est que la _rente au pair_, c'est-à-dire le premier mot des

opérations les plus élémentaires: ce qui ne l'a pas empêché de faire un

discours magnifique dont l'Europe a retenti.

Il me parle aussi de l'ignorance de Ledru-Rollin, arrivant au ministère

de l'intérieur en 1848 et ignorant les éléments de l'administration

qu'il avait attaquée pendant sa carrière d'opposition: il s'imaginait,

par exemple, qu'un ministre n'avait qu'à ordonnancer une dépense pour

que l'argent fût à sa disposition. Il comptait, par exemple, donner une

fête, etc.

*

18 _juin._--À huit heures chez Durieu. Jusqu'à près de cinq heures,

nous n'avons fait que poser. Thevelin a déjà fait des croquis autant de

fois que Durieu a fait d'épreuves: une minute ou une minute et demie

au plus pour chacun.

Huet[342] m'a mené chez lui: je m'y suis aperçu que j'avais oublié mes

lunettes, et suis revenu, tout courant et fatigué, les reprendre au

septième étage de Durieu. Ce pauvre Huet n'a plus le moindre talent:

c'est de la peinture de vieillard, et il n'y a plus l'ombre de couleur.

Ferdinand Denis[343] est venu là. On parlait de la découverte d'un

faiseur d'or, qui prétend avoir trouvé que les métaux ne sont que des

agrégations. Les gens de la Californie lui disaient souvent, en parlant

de certains cantons, que l'or n'était pas encore à son point. Denis me

conte l'histoire de Léon X envoyant en cadeau à un prétendu faiseur

d'or une bourse vide.

Riesener, huit jours après, me dit avoir observé, avec plusieurs

paysagistes, un lieu à Trouville où l'on voit les cailloux se former

manifestement.

*

19 _juin._--Petits sujets: _Deux chevaux se battant_[344].--_Cheval

montré à des Arabes_[345].--_Barbier de Mekinez.--Soudards.--Chevalier._

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20 _juin._--Dîné chez Morny avec Halévy, Auber, Gozlan[346], que

j'ai eu du plaisir à revoir. Il m'a dit qu'au temps de notre

comique rivalité, je passais pour le favori et j'étais envié. J'ai

vu là Augier, contre lequel j'avais, je ne sais pourquoi, de la

prévention[347]. Il est fort aimable, et je suis enchanté de m'être

rencontré avec lui. Il y avait là ce grand jeune homme, fils de Mme

Lehon, que j'avais vu quinze jours auparavant au conseil de révision,

plaidant la cause de sa surdité prétendue pour se dispenser d'acheter

un remplaçant, et cela dans l'état de pure nature, c'est-à-dire nu

comme la main, en présence de ces conseillers de préfecture et autres

composant le conseil.

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22 _juin._--Terminé les tableaux de l'_Arabe à l'affaire du lion_[348]

et des _Femmes à la fontaine._--Il faut au moins dix jours pour mettre

le _siccatif._

*

23 _juin._--Avec Mme de Forget au bois de Boulogne. Vu les nouveaux

embellissements, qui sont fort bien: j'ai trouvé un charme infini dans

cette soirée des émanations bocagères très agréables.

*

Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854 · 第 42 / 56 题