Ondée effroyable pendant le déjeuner et arrivée de M. de la Ferronays.
Promenade avant le dîner avec ce dernier et ces dames, et revenu par le
potager.
Le soir comme à l'ordinaire: la sonate n° 1. Couché tard et dormi sur
le canapé.
Admiré beaucoup, pendant ma promenade du soir, la vivacité des étoiles
et l'effet des arbres sur le ciel, et les réflexions du château dans
les fossés.
*
27 _mai._--Départ de la princesse à neuf heures.--Flâné sur le perron
avec ces dames qui étaient restées.
Avant déjeuner, dessiné les jeunes chevaux et croquis d'après les
figures fantastiques, dans les roches. Je me rappelais en les faisant
ce mot de Beyle: «Ne négligez rien de ce qui peut vous faire grand.»
--Essayer de faire du cresson en manière d'épinards.
--Agréable flânerie--après le déjeuner et le départ des Suzanet et de
M. de la Ferronays--sur le perron avec ces dames: partie de billard
anglais. Elles devaient rester la soirée: tout à coup, elles changent
de résolution. Nous dînons à cinq heures un quart, et elles partent à
six heures.
Promenade charmante avec Berryer et Hennequin par les bords de la
rivière, à gauche le long du potager: à cette heure du jour, tout cela
est plus beau que je ne l'ai jamais vu; je ne puis me lasser de la
réflexion placide des arbres et du ciel dans le miroir des eaux. Voilà
ce que nous perdons par la mauvaise heure du dîner.
Monté au haut du parc et fait le tour par les murs, jusqu'à un endroit
que je ne connaissais pas: salles de verdure avec avenues de tous
côtés, etc.
Berryer très intéressant sur la musique des anciens... Sur la partie
consacrée, hiératique: l'empereur de la Chine allant tous les ans
donner le ton dans certains temples, sur des vases d'un métal
particulier. C'était le diapason de l'Empire.
S'il n'est pas satisfait de son intonation en commençant à parler, il
ne débrouille pas clairement ses idées, sa parole n'est pas la même.
Je dis que nous ne connaissons rien aux anciens. Nous les défigurons
quand mous leur prêtons nos petites manières et nos sentiments
modernes. Ils avaient été tout de suite ce qui est essentiel dans tout:
le sentiment est le meilleur guide dès l'origine, dans les arts et
même dans les sciences. Hippocrate a trouvé tout de suite tout ce qu'il
y a de positif dans la médecine. Je me trompe: il a visité l'Égypte,
peut-être quelques autres dépôts des connaissances primitives, et en a
rapporté ces principes. Se rappeler ce que dit Pariset à ce sujet[323].
Je dis aussi qu'il a plus de mérite, dans un temps de décadence, de
revenir à la simplicité et à la nature que n'en ont eu les anciens en
découvrant ces principes de prime abord, quand tout cela était nouveau.
Grand charme le long du canal. J'ai remarqué l'absence des femmes: leur
présence anime une solitude comme celle-ci; quelque charme qu'on y
trouve, on se rappelle où on a été auprès d'elles. Il me parle de Mme
de la G..., me disant que l'amitié près d'une bonne femme était bien
supérieure au sentiment basé sur d'autres relations.
Dans le courant de la promenade, parlé de Sainte-Beuve avec peu
d'estime: il flatte le pauvre pour se faire une petite fortune et se
retirer quand il aura ce qu'il lui faut.
Achevé la soirée au coin du feu.
--Beau ton de chair brune très sanguine: _jaune de chrome_ foncé et ton
violet de _laque brun_ et _blanc._
*
28 _mai._--Parti d'Augerville à midi: la malle m'a pris toute la
matinée, ainsi que la messe où j'ai accompagné le bon cousin. Journée
magnifique. La campagne me rappelle les plus doux moments; à Étampes,
le soleil, la température, l'aspect des lieux me rappellent des
sensations de l'Espagne.
Église Saint-Basile, détails romans dans la façade. Église
Saint-Pierre, principale; crénelée: plan bizarre et inexplicable.
Promenade hors des vieux remparts, beaux arbres. Nous avions une heure
à tuer. Arrivé à Paris à cinq heures et demie. Reconduit M. Hennequin.
Couché après mon dîner, ce qui m'a nui pour la journée du lendemain.
*
29 _mai._--Mauvaise journée. Travaillé à peine: promenade solitaire le
soir.--Touché quelque peu au _Christ sur la mer_[324]: impression du
sublime et de la lumière.
*
30 _mai._--Repris le tableau de Weill: _Tigre attaquant le cheval et
l'homme_[325].--Mme de Forget le soir.
*
31 _mai._--Préault venu dans la journée et resté trop longtemps: je
l'aime beaucoup. Je voudrais lui être utile[326].
[303] «Ce tableau peint en 1854, acheté 10,000 francs par l'État, et
donné par lui à la ville de Bordeaux, a été à peu près complètement
détruit en 1870, dans l'un des incendies successifs de la mairie de
Bordeaux, où se trouvait installé le Musée.» (_Catalogue Robaut_, n°
1242.) Il en reste une esquisse qui fut achetée par M. Riesener et qui
appartient aujourd'hui à M. Chéramy. Mme Riesener possède également une
toile analogue sur le même sujet.
[304] _Isidore Dagnan_ (1794-1873), paysagiste de mérite.
[305] _Nina, ou La folle par amour_, opéra représenté au
Théâtre-Italien, le 6 mai 1854. Mme _Alboni_ chantait le rôle de Nina.
[306] Ce fut l'origine du célèbre mélodrame: _le Courrier de Lyon._
[307] C'est la salle de l'Hôtel de ville que décora Ingres, et au sujet
de laquelle nous avons déjà vu un jugement sévère de Delacroix.
[308] _Le Massacre de Scio._
[309] C'est la première indication de la célèbre et admirable
composition que les amateurs ont vue pour la dernière fois à
l'exposition des œuvres de Delacroix à l'École des Beaux-Arts. À la
vente Faure, elle atteignit 79,500 francs. Elle appartient maintenant
au duc d'Aumale. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1272.)
[310] _Alexandre Batta_, célèbre violoncelliste, qui pendant vingt ans
a donné un grand nombre de concerts, suivis avec beaucoup d'intérêt par
les amateurs.
[311] _Amédée Hennequin_ était le fils d'un avocat célèbre, ami
de Berryer. A ce titre, il faisait partie du groupe des intimes
d'Augerville. Dans ses _Souvenirs_, Mme Jaubert le mentionne assez
brièvement.
[312] Mgr _Dupanloup._
[313] «Delacroix, aimable, séduisant, d'une politesse exquise, sans
aucune exigence, jouissait pleinement à Augerville d'une sorte de
vacance qu'il s'accordait. Il se prêtait à toutes les distractions:
très empressé aux promenades, à cette seule condition qu'il lui fût
accordé le temps de se costumer. Irait-on en bateau, à pied, ou en
voiture? Aussitôt la décision prise, il s'éclipsait, puis reparaissait,
ayant combiné ses vêtements pour affronter soit la mer de glace,
le soleil du désert ou le vent de la montagne. Cette manœuvre nous
divertissait, ayant découvert, par une de ces trahisons du séjour à la
campagne, que sur son lit demeuraient étalés des gilets, des cache-nez,
des coiffures, numérotés et correspondant aux degrés du thermomètre.
Nous ignorions alors de quelle déplorable délicatesse de larynx il
était affligé.» (_Souvenirs de Mme Jaubert_, p. 36.)
[314] Berryer était très pieux et aimait la pompe des cérémonies
catholiques. Ce trait de sa nature répond bien d'ailleurs au jugement
que Delacroix porte sur son esprit.
[315] Il est probable que ce _Saint Pierre_ ne fut jamais exécuté.
[316] La princesse _Marcellini Czartoryska._
[317] Les procès du _Maréchal Ney._
[318] Mme _Jaubert_ décrit ainsi le salon de Berryer à Augerville:
«Accoudé sur une table basse, notre grand peintre caressait de sa
main pâle et nerveuse une abondante et sombre chevelure, à reflets
bleuâtres comme de l'acier bronzé. Son regard, à la fois voilé et
lointain, semblait atteindre la pensée du compositeur, tandis que le
puissant orateur, l'œil humide, sa large poitrine oppressée, troublé
par l'étrange harmonie des accords plaintifs, demeurait immobile.»
[319] _Louis-Gabriel Michaud_, dit _Michaud jeune_, littérateur, auteur
de la _Biographie universelle._
[320] _Vicomte d'Arlincourt_, poète et romancier médiocre, né en 1789,
mort en 1856.
[321] L'auteur de la fameuse complainte de Fualdès fut en effet un
dentiste, homme de beaucoup d'esprit, nommé _Catalan._ La collaboration
de Berryer et de Désaugiers était inconnue, mais on a attribué à M.
Dupin la paternité de certains couplets.
[322] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1772.
[323] _Étienne Pariset_ (1770-1847), médecin et littérateur, connu
surtout par ses recherches sur les maladies épidémiques.
[324] Il y a de nombreuses études de Christ en l'année 1853. Nous n'en
avons point trouvé à cette date de l'année 1854.
[325] Théophile Silvestre dit à propos de ces études de félins: «Après
avoir beaucoup étudié d'après nature au Jardin des Plantes, Delacroix
s'était mis à faire, de mémoire, plus d'animaux au coin de son feu que
devant les fosses et les cages des bêtes. Il tirait des lions et des
tigres de son chat.» (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1853.)
[326] On trouve en effet dans la correspondance de Delacroix plusieurs
lettres de recommandation en faveur de Préault. Il recommande Préault
en 1860 pour un travail à l'église Saint-Paul Saint-Louis. Delacroix ne
pouvait oublier que Préault avait pendant plusieurs années été refusé
comme lui aux expositions: l'injustice et l'aveuglement des jurys les
avaient rapprochés.
* * * * *
2 _juin._--Dîné chez la princesse.--Première soirée des premiers
vendredis. Gounod, etc., etc. Il chanté, d'une manière délicieuse,
plusieurs morcaux de Mozart, en faisant ressortir les accompagnements
et les parties différentes, à lui seul.
En rentrant très tard par une pluie affreuse, trouvé mon atelier noyé
et passé près de deux heures à déménager mes toiles, etc.
*
_Lundi_ 5 _juin._--Chez Mme de Forget le soir; le jeune d'Ideville[327]
me disait que mes tableaux se vendaient très bien: le petit _Saint
Georges_[328], qu'il appelle un _Persée_, que j'avais vendu à Thomas
quatre cents francs, s'est vendu mille deux cents francs en vente
publique; Beugniet lui a demandé la même somme du petit _Christ_,
qu'il a eu pour cinq cents francs; mais ce sont les Juifs[329] qui
profiteront toujours de tout cela.
--Dernière séance du conseil de révision. Vu avec plaisir de belles
natures, des remplaçants. On leur trouvait mille défauts; c'est le
contraire pour le autres.
*