Vu la bibliothèque, qui est tout au haut de la maison

Vers dix heures, on est venu chercher l'évêque en procession. Cette

cérémonie m'a beaucoup touché.

Le père et la femme de Berryer sont enterrés dans l'église. L'idée

m'est venue de leur faire un _Saint Pierre_[315]; c'est le patron de la

paroisse, et c'était celui de son père; ce projet s'en ira peut-être

avec mes sentiments catholiques du moment.

Après la cérémonie et l'exhortation de Monseigneur, nous avons

assisté à la bénédiction des tombes dans le cimetière: c'est fort

beau. L'évêque, tête nue, et dans ses habits, la crosse d'une main,

le goupillon de l'autre, marche à grands pas et lance à droite et à

gauche l'eau bénite sur les humbles sépultures. La religion est belle

ainsi. Les consolations et les conseils que le prélat donnait dans

l'église à ses rustiques ouailles, à ces hommes simples, brûlés par les

travaux de la campagne et enchaînés à de dures nécessités, allaient à

leur véritable adresse. Au retour, il a béni, avant de rentrer, les

enfants que les mères lui présentaient.

Déjeuner très nécessaire, à midi et demi ou une heure, pour ces pauvres

prêtres à jeun et pour nous-mêmes. À une heure et demie, arrivée de ces

dames: point de princesse! J'en ai été désappointé.

A partir de ce moment, le bon évêque a été un peu négligé pour les

arrivantes; il avait d'ailleurs quelque effroi à rester. Il est parti

presque incognito. Son règne était fini.

Promenade dans le parc avec Batta et Hennequin.

*

23 _mai._--Temps diluvial. On nous avait annoncé la princesse[316] pour

aujourd'hui, mais le moyen d'y croire avec une pluie affreuse! Elle

est venue pourtant. Elle s'est mise à tout: point de fatigue et de

grimace. Ces dames et nous, nous avons fait une grande promenade. La

bonne princesse peut-être un peu ennuyée de la tournée du propriétaire.

Elle avait très aimablement pris mon bras, et je ne me suis pas ennuyé

une minute. C'est un caractère dans le genre du mien; elle a l'envie

de plaire. Elle serait gracieuse avec un bouvier, et elle ne se force

point pour se livrer à ce penchant. Ce qui en reste de véritablement

bon ou obligeant, le ciel le sait mieux que moi ou qu'elle-même

peut-être... Je suis ainsi; on est comme on peut.

Berryer, l'autre fois que nous nous promenions (c'était le lundi) en

attendant ces dames, assis au bout de l'allée de tilleuls où il a fait

un promenoir, me disait qu'il conseillait de la douceur à Villemain

dans le jugement qu'il porte sur les hommes et sur leurs passions,

dans ce qu'il écrit sur les hommes de notre temps: le point de vue est

en raison des passions et des préjugés du moment. Martignac, le plus

doux des hommes, voulait, après 1815, faire pendre lui et son père,

après le fameux procès qu'ils avaient plaidé tous les deux pour les

proscrits[317].

C'est ce même jour, c'est-à-dire le lundi, qu'au lieu de faire une

promenade avec ces messieurs, je me suis trouvé vers trois heures avec

lui seulement, que nous avons été en bateau et que, m'ayant laissé pour

aller s'habiller, je suis revenu rattacher le bateau et l'ai trouvé

tout vêtu, attendant ses hôtes (je me trompe encore, je crois que c'est

le dimanche, quand il attendait l'évêque).

Ce jour, mardi, excellente musique[318] le soir, de la princesse et de

Batta. Je me prends de passion pour ce dernier. J'étais content de voir

que la princesse était frappée, je l'ai cru au moins, de sa manière

de jouer. Franchomme me paraît froid et compassé en comparaison. La

princesse m'a parlé beaucoup de Gounod et du club de Mozaristes dont

elle me fait l'honneur de me faire membre. Ce sera pour tous les

premiers vendredis de chaque mois. Malheureusement, elle va partir pour

Vienne.

*

24 _mai._--Journée un peu décousue; presque point de promenade: avant

déjeuner, du côté du pont de pierre, sans aller jusque-là.

Temps incertain. Pendant que ces dames jouaient à un insipide petit

jeu de billard sur le perron, j'ai été me mettre sur mon canapé, où

j'ai alternativement lu et dormi. Je lisais la _Fille du capitaine_,

traduit de Pouchkine par ce pauvre Viardot; c'est dire que ce n'est

pas le genre de traduction que je préfère; ces romans russes se

ressemblent tous: ce sont toujours des histoires de petites garnisons

sur les frontières de l'Asie. Ces côtés ont tenu une grande place dans

l'histoire des Russes, et on voit que les esprits de cette nation y

sont sans cesse tournés.

Promenade en bateau avec ces dames et Berryer. Le brave M. de X...,

type de jeune mari d'aujourd'hui: il va tout seul en bateau, a sans

cesse le cigare à la bouche et ne dit jamais un mot à sa femme ni

à personne, si ce n'est pour contredire les timides observations

de chacun. Il m'a redressé, avec une superbe aménité et plus d'une

fois, sur l'Orient, sur le Maroc, où il a été. Il est possible qu'il

connaisse l'Orient, mais il ne connaît pas les femmes: la sienne, qui

est la fille de Mme de V..., est très piquante, aussi froide que lui,

mais qui le fera probablement passer par des chemins qu'il ne connaît

pas, malgré la multitude de ses excursions. Pendant que Batta et la

princesse nous jouaient le soir des choses délicieuses, il découpait

sans dire mot des morceaux de papier, et il ne s'est pas dérangé une

minute de cette occupation.

Sonate de Beethoven entendue la veille, mais surtout une autre, dont je

connaissais déjà la partie de piano. Très grand et très rare plaisir.

Au moment de passer à table, Berryer nous contait, à propos de la

passion pour les éloges de Chateaubriand et en général des hommes de

lettres, que se trouvant un jour chez Michaud[319], il voit arriver

M. d'Arlincourt[320], qui venait de faire paraître un de ses fameux

ouvrages et qui venait demander à Michaud d'en parler de manière à

faire sentir au public tout ce qu'il y avait de profond, de délicat

dans cette conception: «Donnez-moi des notes là-dessus», lui dit

Michaud; ce que d'Arlincourt ne manqua pas de faire, en apportant une

apologie en règle, qui mettait l'ouvrage et l'auteur dans les nues et

en étalait avec une complaisance admirable le sublime de l'ouvrage.

Le journaliste inséra tout bonnement le volume de d'Arlincourt, tel

qu'il était. A quelques jours de là, Berryer, se trouvant encore chez

Michaud, voit arriver d'Arlincourt qui vient remercier son ami de

l'article aimable qu'il a inséré, l'assurant de sa reconnaissance pour

la manière dont il avait apprécié l'ouvrage.

Berryer m'a conté ou plutôt avoué qu'il était un des trois auteurs de

la complainte de Fualdès: il avait pour collaborateurs Désaugiers et

Catalan ou Castellan[321].

*

25 _mai._--Ce jour, sorti d'assez bonne heure et fait le petit croquis

de la vue du château du côté du canal et du potager[322].--Promené

quelque peu avec M. Hennequin, avant déjeuner; après déjeuner, à la

messe pour l'Ascension.

Je parlais, au retour de la messe, à la princesse de la vocation que je

me croyais pour être prédicateur: Berryer nous a parlé de la sienne.

Hennequin, avant déjeuner, me parlait de sa manière au barreau; d'après

ce qu'il m'en a dit, il me semble qu'il me ferait plus d'impression que

les autres.

Dans la journée, rejoint le bateau où se trouvaient une partie de ces

dames. Revenu en ramant et pris ensuite par le potager. Lu la _Fille du

capitaine_ jusqu'au dîner.

Conversation, dans la journée, près du piano, avec la princesse sur

le système de Delsarte. Je lui parle de mes idées sur des sujets

analogues. Elle préfère son Franchomme à Batta; je lui dis que je suis

sur la dernière impression. Ce qu'elle trouve de large, de carré, de

précis chez Franchomme, me paraît quelquefois froideur et sécheresse;

chez Batta, je m'aperçois moins qu'on racle sur du bois: je ne vois pas

tant l'artiste. Franchomme est un peu comme ces peintres qui viennent

vous dire: «Voyez comme je suis conforme à l'antique, comme cette main

est bien la main que j'avais sous les yeux.» Je lui ai comparé à ce

propos la copie de Gérard, qui est dans le salon, avec les tableaux des

grands maîtres: à savoir que le détail s'y trouve, mais n'attire pas

l'attention aux dépens de l'expression.

Le soir, répétition de la sonate de Beethoven que je préfère: elle

porte, je crois, le n° 1.

Vu deux cahiers du _Punch anglais._ Tâcher de me le procurer à Paris:

il y a des types de caricature d'un dessin très fin.

Remonté me coucher, avant le reste de la société, occupée encore à

minuit à jouer.

--Ils croient qu'ils seront plus vrais en luttant avec la nature

de vérité littérale; c'est le contraire qui arrive; plus elle est

littérale, cette imitation, plus elle est plate, plus elle montre

combien toute rivalité est impossible. On ne peut espérer d'arriver

qu'à des équivalents. Ce n'est pas la chose qu'il faut faire, mais

seulement le semblant de la chose: encore est-ce pour l'esprit et non

pour l'œil qu'il faut produire cet effet.

*

26 _mai._--Le matin, dans la cour de la ferme où étaient ces dames,

pour faire des études sur le fromage, Berryer me disait qu'une chienne

qu'il a et qui lui avait été donnée par un voisin, étant retournée

aussitôt chez son premier maître, le garde dudit donna à Berryer qui

venait la rechercher le moyen de se l'attacher, à savoir d'uriner dans

du lait, et de le lui faire boire: l'influence de mâle à femelle et

réciproquement, quoique dans des espèces différentes.

Il me disait que s'étant trouvé dans un comité où on discutait la

couleur des uniformes, Lamoricière, Bedeau et autres généraux disaient

que la durée des habits, au moins comme apparence et conservation

en bon état, dépendait de la manière dont les diverses couleurs,

parements, revers, etc., s'harmonisaient avec la couleur de l'habit.

Ceux qui étaient crus et discordants arrivaient promptement à paraître

sales et hors d'usage.

Dessiné cette matinée dans les roches plusieurs pins d'Italie.

En revenant le long de la grande treille, dessiné des peupliers blancs

de Hollande, qui font un bel effet, mêlés à d'autres arbres, au bout de

cette allée, du côté des rochers.

Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854 · 第 39 / 56 题