5 _mai._--Comité à neuf heures pour le collège Stanislas.

Il n'y a plus en France, et je dirai ailleurs, d'état intermédiaire: ou

Jésuites ou septembriseurs; il faut subir l'un ou l'autre régime. Cette

introduction avouée, sollicitée par l'État, des ecclésiastiques dans

l'éducation, est une tendance dans laquelle on ne peut s'arrêter que

pour tomber fatalement dans l'extrémité contraire.

*

7 _mai._--Dîné chez Barbier. Dagnan[304] me conte l'histoire de

Cabarrus qui, directeur de la banque de Charles III, est chargé par

lui de porter en France trois millions pour faire évader Louis XVI au

moment de son jugement. Sa maîtresse, la duchesse de Santa-Cruz, lui

arrache son secret; il était entendu avec le Roi qu'il irait seul en

France, qu'on ne donnerait de chevaux qu'à lui, qu'il serait signalé,

mais qu'il fallait qu'il fût seul. Il consent à emmener la duchesse

habillée en domestique. Il est arrêté en route; impossibilité d'aller

plus avant. Il parlemente, s'obstine, bref, on envoie à Madrid; pendant

ce temps qu'il perd, le procès de Louis XVI va son train, et il arrive

à Paris pour voir le roi guillotiné.

Caton disait, à la fin de sa vie, qu'il ne se repentait que de deux

choses: l'une d'avoir dit un secret à sa femme; l'autre, d'avoir fait

par mer un voyage qu'il pouvait faire par terre. On contait cela à

propos du naufrage de l'_Ercolano._

*

8 _mai._--Lettre de Mme D... au sujet du projet Stanislas; lettre de

Mme F... transmise par le cousin au sujet du même projet. L'une trouve

bon que la ville dépense énormément, introduise les prêtres dans ses

affaires, etc., etc., pour que son petit-fils, qui est depuis cinq ans

dans ce collège, ne perde pas l'habitude de ses chers professeurs et

achève paisiblement son éducation. L'autre désire la consécration de

l'établissement pour beaucoup moins, j'en suis sûr; le directeur aura

quelque neveu dont la figure lui plaît.

Dîné au _deuxième lundi_, et fini par une promenade, au lieu d'aller

à l'Opéra voir _Guillaume Tell_, ce que j'avais projeté; pour me

consoler, je me suis chanté tout le temps intérieurement toute la

partition.

*

9 _mai._--Dîné chez Piron, et vu le soir _Nina_, de M. Coppola[305]. Il

est impossible d'imaginer rien de plus insipide.

--J'aime beaucoup Piron: c'est le seul ami que j'aie, comme on peut

l'être à notre âge. Il me contait en revenant l'histoire de la

_Diligence de Lyon_[306].

*

10 _mai._--Insipide matinée et mauvaise disposition à l'Hôtel de ville.

Discussion dans le Comité pour le projet Stanislas.

En sortant, vu la salle d'Ingres[307]. Les proportions de son plafond

sont tout à fait choquantes: il n'a pas calculé la perte que la fuite

du plafond occasionne aux figures. Le vide de tout le bas du tableau

est insupportable, et ce grand bleu tout uni dans lequel nagent ces

chevaux tout nus aussi, avec cet empereur nu et ce char qui est en

l'air, font l'effet le plus discordant pour l'esprit comme pour l'œil.

Les figures des caissons sont les plus faibles qu'il ait faites: la

gaucherie domine toutes les qualités de cet homme. Prétention et

gaucherie, avec une certaine suavité de détails qui ont du charme,

malgré ou à cause de leur affectation, voilà, je crois, ce qui en

restera pour nos neveux.

J'ai été voir mon salon: je n'y ai retrouvé aucune de mes impressions,

tout m'y a paru blafard.

Le soir, chez la princesse; je me suis mis à saigner du nez;

heureusement, cela n'a pas fait scandale. Beau trio de Mozart. Revenu

seul par les Champs Élysées et par un très beau temps.

Rodakowski m'a fait plaisir en exaltant le _Massacre_, qu'il met

au-dessus de tout[308].

J'ai trouvé la place de la Concorde toute bouleversée de nouveau.

On parle d'enlever l'Obélisque. Perrier prétendait ce matin qu'il

masquait!... On parle de vendre les Champs-Élysées à des spéculateurs!

C'est le palais de l'Industrie qui a mis en goût. Quand nous

ressemblerons un peu plus aux Américains, on vendra également le jardin

des Tuileries, comme un terrain vague et qui ne sert à rien.

*

13 _mai._--Dauzats venu dans la journée pour me tracer mon

_Foscari_[309]. Resté trop longtemps, j'ai eu la voix fatiguée, et

l'imprudence que j'ai faite d'aller chez Chabrier le soir m'a achevé.

Extinction de voix, rhume, etc., etc.

*

20 _mai._--Parti à Augerville avec Berryer, Batta[310] et M.

Hennequin[311]. Parti triste; je redeviens jeune pour mes tristesses

à propos de tout. L'état de la santé y était pour quelque chose.

Enchanté du voyage, surtout à partir d'Étampes; nous nous sommes

mis là en voiture, et nous avons fait nos sept à huit lieues, comme

autrefois, au petit trot à travers une campagne un peu poudreuse, grâce

à la grande chaleur, mais de cette vraie campagne, qu'on ne trouve pas

aux environs de Paris; cela m'a rappelé de jeunes années et de bons

moments: le Berry, la Touraine sont ainsi.

L'arrivée charmante: c'est un séjour arrangé par lui, plein de vieilles

choses que j'adore. Je ne connais pas d'impression plus délicieuse que

celle d'une vieille maison de campagne; on ne trouve plus dans les

villes la trace des vieilles mœurs: les vieux portraits, les vieilles

boiseries, les tourelles, les toits pointus, tout plaît à l'imagination

et au cœur, jusqu'à l'odeur qu'on respire dans ces anciennes maisons.

On trouve là reléguées de ces images qui ont amusé notre enfance et qui

étaient nouvelles alors. Il y a ici une chambre dont les peintures à

la détrempe existent encore, qui a été habitée par le grand Condé. Ces

peintures sont d'une fraîcheur étonnante; les dorures rehaussées n'ont

point souffert.

Berryer, qui est la bonté et la facilité mêmes, nous a promenés

partout. Il a un vivier dans son parc et de l'eau partout; étables

magnifiques avec un taureau superbe. Il faut absolument être loin

de Paris pour trouver cela; je n'ai pas une de ces émotions-là à

Champrosay.

Le soir, nous nous sommes mis tous les quatre au coin du feu. Berryer

nous contait qu'il était à la première représentation de la _Vestale_,

avec des bottes à revers de soixante-douze francs: c'était alors le

dernier goût. Ces malheureuses bottes étaient si étroites que, n'y

pouvant tenir et ne goûtant pas du tout la musique, il demanda à des

voisins un canif pour les fendre et se mettre à l'aise. Désaugiers

était derrière lui; il lui dit: «Monsieur, vous devez être content de

votre cordonnier; il vous sert (serre) bien.»

*

21 _mai._--L'évêque d'Orléans arrivé l'après-midi, dans sa tournée

pour la confirmation. Il est très bien, très distingué et homme

d'esprit[312].

Le matin, ma première promenade, seul, par un beau soleil. Je me

suis échappé par le pont de pierre, que j'ai atteint non sans avoir

très chaud: je suis toujours vêtu très chaudement[313] maintenant,

à cause de mon dernier mal de gorge. A ce pont de pierre, petits

garçons pêchant je ne sais quoi avec leurs mains, les jambes à l'eau,

de l'autre côté du pont où l'eau de la rivière coule sur un lit de

cailloux charmants.

Berryer et ces messieurs avaient été à la messe; j'ai été un peu

honteux à leur retour de ne les avoir pas suivis. J'avais été aussi,

en suivant la rivière, jusqu'à l'endroit presque où elle sort de la

propriété. Remarqué le château, à peu près, de cet endroit, encadré

dans les arbres. En revenant, fait un croquis de l'angle et du côté de

la cour.

Dans la journée, nous avons été avec des hommes et le furet pour

prendre des lapins. Vu les rochers et les pins d'Italie.

L'évêque arrive vers quatre ou cinq heures. Dîner d'ecclésiastiques

avec un M. de Rocheplate ou de Rocheville, voisin de campagne de

Berryer. J'aime beaucoup cet évêque. Je suis de la nature de la

cire; je me fonds facilement si tôt que j'ai l'esprit échauffé par

un spectacle, ou par la présence d'une personne qui a quelque chose

d'imposant ou d'intéressant. J'ai parlé du péché originel d'une façon

qui a dû donner à ces messieurs une grande idée de mes convictions.

La soirée s'est passée ainsi très convenablement.

*

22 _mai._--Avant d'aller à l'église[314], le matin, pour voir la

cérémonie de la confirmation, Berryer, dans son cabinet qui précède sa

chambre, m a lu des fragments de manuscrits de son père, où il raconte

le premier service que mon père lui a rendu. Mon père se trouvait dans

la situation de disposer de tout, sous Turgot: son salon d'attente

était rempli de cordons bleus, de grandes dames et de solliciteurs de

tous étages. Cette position lui occasionnait une foule d'attaques,

à cause, dit Berryer le père, de son austère probité. Il avait

commencé par être avocat et regrettait cette profession; de là tout

naturellement le conseil qu'il donne à Berryer de s'y adonner, plutôt

que de s'enterrer dans des bureaux. Plus tard, sous la Convention,

Berryer, très compromis, est sauvé par lui.

Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854 · 第 38 / 56 题