«Me voici encore à la campagne. Je ne puis m'arracher, je ne dirai pas
aux ombrages de la forêt, car il y a à présent plus de pluie que de
soleil, mais c'est ce qu'on demandait. Ce qui est fort triste, c'est la
gelée qui a perdu les vignes de ce pauvre petit endroit et qui risque
de compromettre la récolte en fruits. Qui croirait qu'une commune
comme celle-ci porte à Paris pour quatre-vingt mille francs de cerises
seulement?
«Je resterai encore une huitaine. J'ai l'air d'un Robinson, je suis
aussi seul que lui. J'ai jeté sur le papier quelques idées de projets
d'articles: malheureusement je n'ai pas ici les matériaux nécessaires
pour y travailler autrement que vaguement. J'achève des tableaux
qui m'étaient demandés; surtout je jouis du bonheur de n'être pas
dérangé... Vous ne vous doutez pas, vous autres voluptueux, quand, en
vous levant le matin, vous trouvez l'air un peu refroidi, qu'il y a çà
et là dans le même pays que vous habitez des milliers de malheureux qui
sont au désespoir de ce petit froid, qui ne vous coûte tout au plus que
la peine de souffler votre feu. Peut-être que ce petit froid nous fera
payer encore notre vie aussi cher que l'année dernière; c'est là que
j'attends nos élégants, et c'est ce que Bouchereau saura trop bien nous
dire.
«Avez-vous vu le drôle de procès que fait Mme veuve Balzac à Dumas,
qui veut absolument faire un tombeau de sa façon à son mari, avec
les souscriptions du public, bien entendu? Elle a raison, si elle a
effectivement fait ce tombeau; mais s'il est encore à faire après
quatre ans, Dumas a raison de vouloir rendre à son confrère mort, qu'il
détestait de son vivant, ce petit honneur qui ne lui coûtera rien.
«Voilà le pauvre Lamartine[302] qui prend la plume, pour donner au
public enfantin une édition _expurgata_ de ses œuvres. La préface
qu'il met en tête du recueil de ces œuvres choisies aurait grand
besoin d'être elle-même purgée et surtout abrégée. Elle contient des
phrases comme celle-ci: «Plus un écrivain est abondant, plus il a de
limon à déposer dans sa course... la pensée de l'homme ne jaillit pas
au premier flot ni à tous les flots. Limpide, rapide, incorruptible,
digne d'être envasée dans les urnes des siècles pour abreuver le genre
humain, la pensée de l'homme le plus favorisé des dons du ciel est un
torrent qui coule de plus ou moins haut en se creusant un lit plus ou
moins profond dans la mémoire des hommes, etc., mais qui coule avec des
écumes, des lies, des sables qu'il faut bien se garder de recueillir
avec l'_eau du ciel._»
«Nous allons voir cette _eau du ciel_ que distille M. de Lamartine
dans ses bons jours. Si le style des morceaux qu'il choisit est dans
le goût de ce qu'on vient de lire, on pourra trouver, comme il l'avoue
lui-même, que le recueil est encore trop volumineux. N'est-il pas
étrange qu'un auteur expose et confesse ainsi à tous les yeux qu'il est
plein de _ce limon_, de ce sable dont il parle, qui n'atteste que la
précipitation de la composition aussi bien que le mépris du bon public
pour lequel il écrit? Ainsi, dans le but de redonner sa marchandise
sous autre forme, il fait lui-même le métier de critique sur ses
propres livres, il prendra la peine de nous montrer tout ce qui est
mauvais. Il va jusqu'à refaire des passages, il _supprime la strophe_,
il _innocente l'image_, il corrige le mot. Il est probable que c'est là
le dernier livre qu'il se propose de publier; car qui voudra désormais
mais acheter les autres? Il est clair que tous les dix ans, il les
refera d'une autre manière, en les épurant, bien entendu.»
[282] C'est, croyons-nous, le seul passage du Journal où l'on trouve
une restriction sur le génie de Chopin. Eu 1842, il écrivait à Pierret:
«J'ai des tête-à-tête à perte de vue avec Chopin, que j'aime beaucoup
et qui est un homme de distinction rare: _c'est le plus vrai artiste
que j'aie rencontré._ Il est de ceux en petit nombre qu'on peut admirer
et estimer.» (_Corresp._, t. I, p. 262-263.)
[283] Delacroix oubliait _Fidelio._
[284] _Théophile Silvestre_ fut certainement avec Thoré et Baudelaire
le critique qui écrivit les articles les plus judicieux et les plus
impartiaux sur l'œuvre d'Eugène Delacroix. Il s'agissait ici de la
notice d'après nature publiée par Silvestre, qui fut réimprimée ensuite
dans l'_Histoire des artistes vivants français et étrangers._
Après avoir lu cet article, Delacroix écrivait au critique: «J'ai
grandement à vous remercier d'une appréciation si favorable: c'est
de l'apothéose de mon vivant. Malgré mon respect pour la postérité,
je ne puis m'empêcher d'être fort reconnaissant d'un aussi aimable
contemporain que vous. Veuillez à votre tour ne point considérer comme
une flatterie banale les compliments que je vous adresse ici sur la
valeur que vous y montrez: c'est un art de dire ce que vous voulez et
d'exprimer les nuances, qui est fort rare dans ce temps-ci, quoique
ce soit là une de ses grandes prétentions.» (_Corresp._, t. II, p.
111-112.)
[285] Toile qui appartient à M. Bischoffsheim. Vendue une première
fois 500 francs en 1864, elle atteignait 7,800 francs en 1868. «C'est,
dit M. Robaut, un ravissant tableau de chevalet que ne dépare aucune
négligence; il est d'une touche preste, vive, habile: les figures sont
traitées avec une grande délicatesse, et le paysage est d'une exécution
très soignée.» (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1246.)
[286] Ce tableau n'a été terminé qu'en 1859. (Voir _Catalogue Robaut_,
n° 1019.)
[287] Il s'agit ici de M. _Moreau_, père de _M. Adolphe
Moreau-Nélaton_, le collectionneur qui fit aussi de la critique d'art
et dressa le premier inventaire des tableaux du maître en 1873.
La lettre écrite par Delacroix à Moreau est celle que nous avons citée
plus haut, dans laquelle il parle de son «illustre confrère en plafond»
Ingres.
[288] Ce tableau fut exposé au Salon de 1859. (Voir _Catalogue Robaut_,
n° 589.)
[289] Delacroix allait souvent au Jardin des Plantes faire des études
d'animaux. Dans une note de sa correspondance, M. Burty dit à propos
du sculpteur Barye: «Ils avaient fait en compagnie, m'a dit M.
Delacroix, des études au crayon ou à l'encre, de lions, de lionnes, de
tigres, dans une superbe ménagerie qui s'était établie à la foire de
Saint-Cloud, et aussi des études d'écorché, d'après une lionne morte au
Jardin des Plantes.» (_Corresp._, t. I, p. 131.)
[290] _Gustave Planche_ fut un des critiques qui suivirent depuis
l'origine l'effort créateur de Delacroix: il l'accompagna de sa
sympathie et parla de son œuvre dans de nombreux Salons. C'est ainsi
que dans un Salon de 1837 «qui est un véritable acte d'accusation
contre le jury, il énumère les tableaux refusés de Delacroix et déclare
qu'il en parlera comme s'ils avaient été exposés». (Maurice TOURNEUX.)
[291] Ce tableau figure dans le _Catalogue Robaut_ sous le n° 1240, et
avec le titre: _Femmes turques au bain._ À la vente John Saulnier, en
1886, il a été vendu 15,500 francs.
[292] Variante du n° 1048 du _Catalogue Robaut._
[293] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1290.
[294] Ces questions d'exécution de l'œuvre le préoccupent toujours
davantage à mesure qu'il avance dans la vie. Les dernières années du
Journal sont pleines de réflexions du même ordre.
[295] Sur l'insuffisance des spécialistes, ou plutôt sur l'opinion du
maître touchant ce point, voir notre Étude, page XXVII.
[296] L'un d'eux est sans doute le tableau de _Lions_ qui figure au
Musée de Bordeaux, et dont toute la partie supérieure a été détruite
dans un incendie du Musée. (Voir _Catalogue Robaut_, nos 1242 et 1278.)
[297] Voir _Catalogue Robaut_, nos 727, 728.
[298] _Madame Riesener._
[299] Delacroix, dans sa jeunesse, allait souvent à Frépillon, chez son
oncle Riesener.
[300] Madame _Charles His._ (Voir _suprà_, t. I, p. 271.)
[301] _Le Christ au jardin des Oliviers._ (Voir _Catalogue Robaut_, n°
176.)
[302] Le tempérament poétique de _Lamartine_ plaisait médiocrement à
Delacroix, lequel d'ailleurs avait peine à oublier une ridicule méprise
qui fit que le poète lui attribua innocemment un jour de misérables
peintures d'un nommé Vinchon, et l'accabla d'éloges à leur propos.
* * * * *
_Paris_, 2 _mai._--Parti de Champrosay ce jour, à sept heures du matin.
J'étais inquiet au sujet de la lettre de Barbier à propos du conseil de
révision; d'ailleurs, j'avais reçu la lettre d'Albert de Vau, qui lui
annonçait un excellent envoi que je craignais de laisser longtemps à la
discrétion de mes portiers; d'ailleurs, pour tout dire, le moment était
arrivé. Mes tableaux avaient besoin de se reposer. Je ne restais donc
plus qu'en me le reprochant, en considérant tout ce qui me rappelle à
Paris.
--Sur le tantôt à Paris, et pendant que je me reposais, arrivent le
cousin Delacroix et le cousin Jacob. Enchanté de les voir.
*
3 _mai._--Les deux cousins ont dîné avec moi; nous sommes restés
les coudes sur la table jusqu'à onze heures. J'adore les récits de
militaires, et lui, je l'aime beaucoup: il est un type véritable.
--Le matin, dans un beau feu, repris l'esquisse du _Combat de
lions_[303]. J'en ferai peut-être quelque chose.
*