30 _avril._--J'écris à Mme de Forget:

«Me voici encore à la campagne. Je ne puis m'arracher, je ne dirai pas

aux ombrages de la forêt, car il y a à présent plus de pluie que de

soleil, mais c'est ce qu'on demandait. Ce qui est fort triste, c'est la

gelée qui a perdu les vignes de ce pauvre petit endroit et qui risque

de compromettre la récolte en fruits. Qui croirait qu'une commune

comme celle-ci porte à Paris pour quatre-vingt mille francs de cerises

seulement?

«Je resterai encore une huitaine. J'ai l'air d'un Robinson, je suis

aussi seul que lui. J'ai jeté sur le papier quelques idées de projets

d'articles: malheureusement je n'ai pas ici les matériaux nécessaires

pour y travailler autrement que vaguement. J'achève des tableaux

qui m'étaient demandés; surtout je jouis du bonheur de n'être pas

dérangé... Vous ne vous doutez pas, vous autres voluptueux, quand, en

vous levant le matin, vous trouvez l'air un peu refroidi, qu'il y a çà

et là dans le même pays que vous habitez des milliers de malheureux qui

sont au désespoir de ce petit froid, qui ne vous coûte tout au plus que

la peine de souffler votre feu. Peut-être que ce petit froid nous fera

payer encore notre vie aussi cher que l'année dernière; c'est là que

j'attends nos élégants, et c'est ce que Bouchereau saura trop bien nous

dire.

«Avez-vous vu le drôle de procès que fait Mme veuve Balzac à Dumas,

qui veut absolument faire un tombeau de sa façon à son mari, avec

les souscriptions du public, bien entendu? Elle a raison, si elle a

effectivement fait ce tombeau; mais s'il est encore à faire après

quatre ans, Dumas a raison de vouloir rendre à son confrère mort, qu'il

détestait de son vivant, ce petit honneur qui ne lui coûtera rien.

«Voilà le pauvre Lamartine[302] qui prend la plume, pour donner au

public enfantin une édition _expurgata_ de ses œuvres. La préface

qu'il met en tête du recueil de ces œuvres choisies aurait grand

besoin d'être elle-même purgée et surtout abrégée. Elle contient des

phrases comme celle-ci: «Plus un écrivain est abondant, plus il a de

limon à déposer dans sa course... la pensée de l'homme ne jaillit pas

au premier flot ni à tous les flots. Limpide, rapide, incorruptible,

digne d'être envasée dans les urnes des siècles pour abreuver le genre

humain, la pensée de l'homme le plus favorisé des dons du ciel est un

torrent qui coule de plus ou moins haut en se creusant un lit plus ou

moins profond dans la mémoire des hommes, etc., mais qui coule avec des

écumes, des lies, des sables qu'il faut bien se garder de recueillir

avec l'_eau du ciel._»

«Nous allons voir cette _eau du ciel_ que distille M. de Lamartine

dans ses bons jours. Si le style des morceaux qu'il choisit est dans

le goût de ce qu'on vient de lire, on pourra trouver, comme il l'avoue

lui-même, que le recueil est encore trop volumineux. N'est-il pas

étrange qu'un auteur expose et confesse ainsi à tous les yeux qu'il est

plein de _ce limon_, de ce sable dont il parle, qui n'atteste que la

précipitation de la composition aussi bien que le mépris du bon public

pour lequel il écrit? Ainsi, dans le but de redonner sa marchandise

sous autre forme, il fait lui-même le métier de critique sur ses

propres livres, il prendra la peine de nous montrer tout ce qui est

mauvais. Il va jusqu'à refaire des passages, il _supprime la strophe_,

il _innocente l'image_, il corrige le mot. Il est probable que c'est là

le dernier livre qu'il se propose de publier; car qui voudra désormais

mais acheter les autres? Il est clair que tous les dix ans, il les

refera d'une autre manière, en les épurant, bien entendu.»

[282] C'est, croyons-nous, le seul passage du Journal où l'on trouve

une restriction sur le génie de Chopin. Eu 1842, il écrivait à Pierret:

«J'ai des tête-à-tête à perte de vue avec Chopin, que j'aime beaucoup

et qui est un homme de distinction rare: _c'est le plus vrai artiste

que j'aie rencontré._ Il est de ceux en petit nombre qu'on peut admirer

et estimer.» (_Corresp._, t. I, p. 262-263.)

[283] Delacroix oubliait _Fidelio._

[284] _Théophile Silvestre_ fut certainement avec Thoré et Baudelaire

le critique qui écrivit les articles les plus judicieux et les plus

impartiaux sur l'œuvre d'Eugène Delacroix. Il s'agissait ici de la

notice d'après nature publiée par Silvestre, qui fut réimprimée ensuite

dans l'_Histoire des artistes vivants français et étrangers._

Après avoir lu cet article, Delacroix écrivait au critique: «J'ai

grandement à vous remercier d'une appréciation si favorable: c'est

de l'apothéose de mon vivant. Malgré mon respect pour la postérité,

je ne puis m'empêcher d'être fort reconnaissant d'un aussi aimable

contemporain que vous. Veuillez à votre tour ne point considérer comme

une flatterie banale les compliments que je vous adresse ici sur la

valeur que vous y montrez: c'est un art de dire ce que vous voulez et

d'exprimer les nuances, qui est fort rare dans ce temps-ci, quoique

ce soit là une de ses grandes prétentions.» (_Corresp._, t. II, p.

111-112.)

[285] Toile qui appartient à M. Bischoffsheim. Vendue une première

fois 500 francs en 1864, elle atteignait 7,800 francs en 1868. «C'est,

dit M. Robaut, un ravissant tableau de chevalet que ne dépare aucune

négligence; il est d'une touche preste, vive, habile: les figures sont

traitées avec une grande délicatesse, et le paysage est d'une exécution

très soignée.» (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1246.)

[286] Ce tableau n'a été terminé qu'en 1859. (Voir _Catalogue Robaut_,

n° 1019.)

[287] Il s'agit ici de M. _Moreau_, père de _M. Adolphe

Moreau-Nélaton_, le collectionneur qui fit aussi de la critique d'art

et dressa le premier inventaire des tableaux du maître en 1873.

La lettre écrite par Delacroix à Moreau est celle que nous avons citée

plus haut, dans laquelle il parle de son «illustre confrère en plafond»

Ingres.

[288] Ce tableau fut exposé au Salon de 1859. (Voir _Catalogue Robaut_,

n° 589.)

[289] Delacroix allait souvent au Jardin des Plantes faire des études

d'animaux. Dans une note de sa correspondance, M. Burty dit à propos

du sculpteur Barye: «Ils avaient fait en compagnie, m'a dit M.

Delacroix, des études au crayon ou à l'encre, de lions, de lionnes, de

tigres, dans une superbe ménagerie qui s'était établie à la foire de

Saint-Cloud, et aussi des études d'écorché, d'après une lionne morte au

Jardin des Plantes.» (_Corresp._, t. I, p. 131.)

[290] _Gustave Planche_ fut un des critiques qui suivirent depuis

l'origine l'effort créateur de Delacroix: il l'accompagna de sa

sympathie et parla de son œuvre dans de nombreux Salons. C'est ainsi

que dans un Salon de 1837 «qui est un véritable acte d'accusation

contre le jury, il énumère les tableaux refusés de Delacroix et déclare

qu'il en parlera comme s'ils avaient été exposés». (Maurice TOURNEUX.)

[291] Ce tableau figure dans le _Catalogue Robaut_ sous le n° 1240, et

avec le titre: _Femmes turques au bain._ À la vente John Saulnier, en

1886, il a été vendu 15,500 francs.

[292] Variante du n° 1048 du _Catalogue Robaut._

[293] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1290.

[294] Ces questions d'exécution de l'œuvre le préoccupent toujours

davantage à mesure qu'il avance dans la vie. Les dernières années du

Journal sont pleines de réflexions du même ordre.

[295] Sur l'insuffisance des spécialistes, ou plutôt sur l'opinion du

maître touchant ce point, voir notre Étude, page XXVII.

[296] L'un d'eux est sans doute le tableau de _Lions_ qui figure au

Musée de Bordeaux, et dont toute la partie supérieure a été détruite

dans un incendie du Musée. (Voir _Catalogue Robaut_, nos 1242 et 1278.)

[297] Voir _Catalogue Robaut_, nos 727, 728.

[298] _Madame Riesener._

[299] Delacroix, dans sa jeunesse, allait souvent à Frépillon, chez son

oncle Riesener.

[300] Madame _Charles His._ (Voir _suprà_, t. I, p. 271.)

[301] _Le Christ au jardin des Oliviers._ (Voir _Catalogue Robaut_, n°

176.)

[302] Le tempérament poétique de _Lamartine_ plaisait médiocrement à

Delacroix, lequel d'ailleurs avait peine à oublier une ridicule méprise

qui fit que le poète lui attribua innocemment un jour de misérables

peintures d'un nommé Vinchon, et l'accabla d'éloges à leur propos.

* * * * *

_Paris_, 2 _mai._--Parti de Champrosay ce jour, à sept heures du matin.

J'étais inquiet au sujet de la lettre de Barbier à propos du conseil de

révision; d'ailleurs, j'avais reçu la lettre d'Albert de Vau, qui lui

annonçait un excellent envoi que je craignais de laisser longtemps à la

discrétion de mes portiers; d'ailleurs, pour tout dire, le moment était

arrivé. Mes tableaux avaient besoin de se reposer. Je ne restais donc

plus qu'en me le reprochant, en considérant tout ce qui me rappelle à

Paris.

--Sur le tantôt à Paris, et pendant que je me reposais, arrivent le

cousin Delacroix et le cousin Jacob. Enchanté de les voir.

*

3 _mai._--Les deux cousins ont dîné avec moi; nous sommes restés

les coudes sur la table jusqu'à onze heures. J'adore les récits de

militaires, et lui, je l'aime beaucoup: il est un type véritable.

--Le matin, dans un beau feu, repris l'esquisse du _Combat de

lions_[303]. J'en ferai peut-être quelque chose.

*

Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854 · 第 37 / 56 题