À deux heures et demie, séance à la commission de l'Industrie.
Discussion sur le règlement concernant l'exposition des ouvrages
faits depuis le commencent du siècle. J'ai combattu avec succès, aidé
de Mêlée, cette proposition, qui a été écartée. Ingres[277] a été
pitoyable; c'est une cervelle toute de travers; il ne voit qu'un
point... C'est comme dans sa peinture; pas la moindre logique et point
d'imagination: _Stratonice, Angélique_, le _Vœu de Louis XIII_, son
plafond récent avec sa _France_ et son _Monstre._
*
26 _mars._--Concert à Sainte-Cécile. Je n'ai prêté d'attention
qu'à la _Symphonie héroïque_[278]. J'ai trouvé la première partie
admirable, l'_andante_ est ce que Beethoven a peut-être fait de plus
tragique et de plus sublime, jusqu'à la moitié seulement. Ensuite la
_Marche du Sacre_ de Cherubini que j'ai entendue avec plaisir. Quant
à _Preciosa_[279], la chaleur qu'il faisait là, ou une brioche que
j'avais mangée, avant de venir, ont paralysé mon âme immortelle, et
j'ai dormi presque tout le temps.
Je pensais, en entendant le premier morceau, à la manière dont les
musiciens cherchent à établir l'unité dans leurs ouvrages. Le retour
des motifs principaux est, en général, celui qu'ils croient le
plus efficace: c'est aussi celui qui est le plus à la portée de la
médiocrité. Si ce retour est, dans certains cas, l'occasion d'une
grande satisfaction pour l'esprit et pour l'oreille, il semble, quand
on l'applique trop souvent, un moyen secondaire, ou plutôt un pur
artifice. La mémoire est-elle si fugitive qu'on ne puisse établir de
relations dans les différentes parties d'un morceau de musique, si
on n'affirme en quelque sorte à satiété l'idée principale par de
continuelles répétitions?
Une lettre, un morceau de prose ou de poésie présente une déduction et
un ensemble qui ressortent du développement des idées naissant les unes
des autres, et pas par la répétition d'une phrase qui sera, si l'on
veut, le point capital de la composition.
Les musiciens ressemblent en cela aux prédicateurs qui répètent à
satiété et fourrent partout la phrase qui sert de texte à leur discours.
Je me rappelle, dans ce moment, plusieurs airs de Mozart dont la
logique et la déduction sont admises, sans que le motif principal
soit répété: l'air _Qui l'odio non facunda_, le chœur des prêtres
de la _Flûte enchantée_, le trio de la _Fenêtre_, de _Don Juan_, le
quintette, _idem_, etc. Ces derniers sont des morceaux de longue
haleine, ce qui augmente le mérite. Dans ses symphonies, il répète
quelquefois à satiété le motif principal; peut-être, en cela, se
conforme-t-il à des usages établis. Cet art-là me semble plus assujetti
que les autres à des habitudes pédantesques de métier, qui donnent une
satisfaction aux gens purement musiciens, mais qui fatiguent toujours
auditeurs peu versés dans la curiosité du métier, telle que les fugues,
les rentrées savantes, etc.
Ces répétitions du motif me paraissent être occasionnellement, comme
je le disais, une source de jouissances, quand elles sont employées
à propos, mais elles donnent moins le sentiment de l'unité, qu'elles
ne fatiguent quand l'unité ne ressort pas naturellement à l'aide des
vrais moyens dont le génie a le secret. L'esprit est si imparfait,
si difficile à fixer, que l'homme le plus sensible aux arts éprouve
toujours, en présence d'un bel ouvrage, une sorte d'inquiétude, de
difficulté d'en jouir complètement, que ne peuvent faire disparaître
les petits moyens de produire une unité factice, moyens comme les
répétitions des motifs dans la musique, comme la concentration de
l'effet dans la peinture, petites et mesquines industries dont le
commun des artistes s'empare facilement et qu'il applique de même.
Un tableau qui semble devoir satisfaire plus complètement et plus
facilement ce besoin d'unité, puisqu'il semble qu'on le voie tout
d'une fois, ne le produit pas davantage s'il n'est bien composé, et
j'ajoute même que, offrît-il au plus haut degré une grande unité dans
son effet, l'âme ne sera pas pour cela complètement satisfaite. Il faut
que, dans l'absence de l'ouvrage qui a éveillé en elle des sentiments,
elle se recueille dans le souvenir: alors dominera celui de l'unité
de l'ouvrage, si cette qualité s'y trouve effectivement. C'est alors
que l'esprit saisit l'ensemble de la composition, ou se rend compte
des disparates et des lacunes. Ces remarques faites à propos de la
musique me font apercevoir plus particulièrement combien les gens de
métier sont de pauvres connaisseurs dans l'art qu'ils exercent, s'ils
ne joignent à la pratique de cet art une supériorité d'esprit ou une
finesse de sentiment, que ne peut donner l'habitude de jouer d'un
instrument ou de se servir d'un pinceau. Ils ne connaissent d'un art
que l'ornière dans laquelle ils se sont traînés, et les exemples que
les _écoles_ mettent en honneur. Jamais ils ne sont frappés des parties
originales; ils sont, au contraire, bien plus disposés à en médire;
en un mot, la partie _intellectuelle_, ce sentiment-là leur échappe
complètement, et comme ils sont malheureusement les juges les plus
nombreux, ils peuvent dérouter longtemps le goût public et de même
retarder le vrai jugement qu'il faut porter sur les beaux ouvrages. De
là, sans doute, cette condescendance des grands talents pour le goût
étroit et mesquin qui est, en général, la règle des conservatoires et
des ateliers. De là ce retour de _moyens_ prétendus _savants_ qui ne
satisfont aucun besoin de l'âme, et qui, par la répétition de banalités
convenues, déparent certains chefs-d'œuvre et les marquent promptement
d'un cachet de décrépitude.
Les beaux ouvrages ne vieilliraient jamais s'ils n'étaient empreints
que d'un sentiment vrai. Le langage des passions, les mouvements du
cœur sont toujours les mêmes; ce qui donne inévitablement ce cachet
d'ancienneté, lequel finit quelquefois par effacer les plus grandes
beautés, ce sont ces moyens d'effet à la portée de tout le monde, qui
florissaient au moment où l'ouvrage a été composé; ce sont certains
ornements accessoires à l'idée et que la mode consacre, qui font
ordinairement le succès de la plupart des ouvrages. Ceux qui, par
un _prodige_ bien rare, se sont passés de cet accessoire, n'ont été
compris que fort tard et fort difficilement, ou par de générations qui
étaient devenues insensibles à ce charmes de convention.
Il y a un _moule consacré_ dans lequel on jette les idées bonnes ou
mauvaises, et les plus grands talents, les plus originaux, en portent
involontairement la trace. Quelle est la musique qui résiste, après
un certain nombre d'années, au caractère de vétusté que lui impriment
les cadences, les fioritures qui souvent ont fait sa fortune, à son
apparition? Quand l'école moderne d'Italie a substitué des ornements
d'un goût qui a semblé nouveau à ceux dont nous avions l'habitude
dans la musique de nos pères, cette nouveauté a paru le comble de la
distinction; mais cette impression n'a pas duré autant que la mode dans
les vêtements et dans les bâtiments. Elle a eu tout au plus assez de
puissance pour nous lasser passagèrement des ouvrages anciens, en les
faisant paraître vieux; mais ce qui a déjà prodigieusement vieilli, ce
sont les ornements, c'est la parure indiscrète qu'un magistique (_sic_)
génie ne dédaignait pas d'ajouter à ses heureuses conceptions et dont
la foule des imitateurs a fait la substance même des ouvrages dénués
d'invention.
Il faut déplorer ici cette triste condition de certaines inventions
qui nous charment dans les esprits originaux. Ces agréments mêmes,
ces ornements, ajoutés par la main du génie à des idées expressives
et profondes, sont presque une nécessité à laquelle il cède
naturellement. Ce sont des intervalles, des repos presque nécessaires,
qui reposent l'esprit et le conduisent à de nouvelles idées.
Sur les nouvelles sonorités, les combinaisons de Beethoven: elles sont
déjà devenues l'héritage ou plutôt le butin des moindres débutants.
*
27 _mars._--Premier acte de la _Vestale_[280] dans la loge de Mme
Barbier. J'ai été frappé, à travers la vétusté, d'un souffle original
et qui a dû ressortir bien davantage à l'origine. Je ne sais si
Cherubini est un plus grand musicien, mais il ne me donne pas cette
impression. Il me semble qu'il est le calque des formes qu'il a
trouvées établies: ainsi le _Requiem_ de Mozart serait la règle dont il
n'est pas sorti.
En sortant, vu deux actes d'_Ulysse_[281] qui m'a paru encore affaibli.
Cette musique mince ne va pas aux temps héroïques. Le dialogue est bien
puéril, et cependant, quand on l'interrompt pour intercaler un morceau
de musique, on est dans la situation d'un voyageur qui fait une route
insipide, mais qui voudrait n'arrêter qu'au bout de sa carrière; en
un mot, c'est un genre bâtard: bâtard quant au poème par la niaise
imitation de mœurs qui ne nous touchent pas, bâtard par cette musique
d'opéra-comique, et qui certes n'a rien d'antique pour faire chanter
des porchers. Mieux aurait valu du plain-chant, puisqu'on était en
train d'archaïsme.
[257] Dans l'intervalle du 29 janvier an 6 mars, Delacroix avait fait
exécuter par le peintre Andrieu des retouches aux peintures du salon de
la Paix à l'Hôtel de ville, ainsi qu'il résulte de cette lettre: «Ayez
la bonté de refaire un ciel plus clair, à la Muse par exemple, pas trop
uni, mais éclairci de manière à faire bien à la lumière. Faites-en
autant à la Minerve et, si vous voulez, à la Vénus. Je ne ferai que
perdre ma journée en allant seulement pour cela, que vous pouvez faire
parfaitement, et je ne serai pas en train de faire quoi que ce soit
avant d'avoir revu aux lumières.» (_Corresp.,_ t. II, p. 98.)
[258] Épisode de l'histoire du Hanovre.
[259] _Blaze de Bury_, qui était le beau-frère de Buloz, fit pendant de
longues années paraître de nombreux articles de critique littéraire et
musicale à la _Revue des Deux Mondes._
[260] _Larivière_, peintre, élève de Guérin, de Girodet et de Gros,
avait été un des derniers concurrents de Delacroix à l'Institut.
[261] _Panseron_ (1795-1859), compositeur, auteur d'un grand nombre de
morceaux de musique religieuse.
[262] _Pelletier_ occupait un poste important au ministère d'État.
C'était un protégé de M. Fould.
[263] _Dedreux-Dorcy_, peintre, qui fit un portrait de Delacroix en
1831.
[264] _Antony Deschamps de Saint-Amand_, poète et littérateur
(1808-1869). Outre un grand nombre d'œuvres poétiques, A. Deschamps a
publié des articles dans la _Revue de Paris_ et le _Journal des Débats._
[265] _Félix Bodin_, publiciste et historien (1795-1837). C'est sous
ses auspices que M. Thiers, alors inconnu, commença son _Histoire de
la Révolution française._ Félix Bodin devint membre de la Chambre des
députés après la révolution de 1830.
[266] _Gustave Nadaud_ (1820-1893), compositeur et chansonnier, qui
avait déjà, en 1849 et 1852, publié deux recueils de ses chansons.
[267] _Hippolyte Rodrigues_, financier et littérateur, occupait
depuis 1840 une charge d'agent de change qu'il abandonna en 1875
pour se consacrer exclusivement aux études de critique et d'histoire
religieuse. Il était le beau-père d'Halévy.
[268] _Mirés_, célèbre financier de l'époque, était alors à la tête
d'un série de vastes opérations financières et jouissait dans le monde
d'une influence considérable.
[269] Le _Cavalier gaulois._
[270] _Laity_, ancien lieutenant d'artillerie, qui avait pris parti
avec sa troupe pour le prince Louis-Napoléon lors de l'échauffourée
de Strasbourg, où il se trouvait alors en garnison. Traduit devant la
cour d'assises et acquitté, il donna sa démission. A l'avènement de
Louis-Napoléon à la présidence de la République, il reprit du service
dans l'armé, mais il donna de nouveau sa démission après le coup
d'État. En 1854, il fut nommé préfet, et devint sénateur en 1857.
[271] _Adolphe Hermant_, dit _Hermann_, né à Douai en 1822, élève
Conservatoire de Paris, violoniste distingué.
[272] _Hercule étouffant Antée._ (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1139.)
[273] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1230, 1242, 1278, 1349, 1350.
[274] _Isidore Dagnan_, paysagiste, qui exposa de 1819 à 1868.
[275] _Lefèvre-Deumier_ (1797-1857), littérateur et poète, auteur de
tragédies romantiques écrites sous l'influence de Byron. En 1830, il
prit part à l'insurrection de Pologne, puis, de retour en France, se
maria et recueillit par héritage une immense fortune. Il devint, en
1852, bibliothécaire des Tuileries.
Sa femme, née _Roulleaux-Dugage_, s'est adonnée à la sculpture; elle
exposait cette même année 1853 un buste de Mgr Sibour qui lui valut une
médaille.
[276] _Adolphe Yvon_, peintre, élève de Delaroche, qui n'avait
jusqu'alors exposé que des portraits et des scènes bibliques ou de
genre. Il n'aborda le genre historique et militaire qu'au Salon de
1853, en peignant l'épisode du _Premier consul descendant le mont
Saint-Bernard_, pour le château de Compiègne.
[277] Voir notre Étude sur les rapports d'Ingres avec Delacroix. À
propos du plafond d'Ingres qui avait contribué à la décoration de
l'Hôtel de ville, voici ce que Delacroix écrivait à un critique d'art:
«Je ne sais si mon illustre confrère en plafond sera aussi satisfait de
votre appréciation que je le suis pour ma part. Je suis entièrement de
votre avis, à savoir que les _camées_ ne sont pas faits pour être mis
en peinture, et qu'il faut que chaque chose soit à sa place.» M. Burty
ajoute en note: «L'illustre confrère en plafond, c'était Ingres, et
les _camées_, c'était l'apothéose de Napoléon.» (_Corresp._, t. II, p.
110-111.)
Burty aurait pu ajouter que si Delacroix prononce le mot _camée_,
c'est que Ingres n'avait fait qu'agrandir une composition connue comme
_camée._ D'ailleurs, Delacroix fit de même pour l'_Apothéose d'Homère._
[278] Rappelons qu'il qualifiait de _divine_ la symphonie en _la._
[279] Opéra de _Weber._
[280] Tragédie lyrique de _Spontini_, qui avait été représentée pour
la première fois à l'Académie impériale de musique le 11 décembre
1807; elle fut reprise à l'Opéra le 16 mars 1854, avec _Roger, Obin,
Bonnehée_, Mlles _Poinsot_ et _Sophie Cruvelli._ Cette reprise n'obtint
pas le succès qu'on avait espéré.
[281] _Ulysse_, tragédie en trois actes et en vers, mêlée de
chœurs, par Ponsard, qui fut représentée pour la première fois au
Théâtre-Français le 18 juin 1852.
* * * * *
4 _avril._--De la différence qu'il y a entre la littérature et la
peinture relativement à _l'effet que peut produire l'ébauche d'une
pensée_, en un mot de l'impossibilité d'ébaucher en littérature,
de manière à peindre quelque chose à l'esprit, et de la force, au
contraire, que l'idée peut présenter dans une esquisse ou un croquis
primitif. La musique doit être comme la littérature, et je crois que
cette différence entre les arts du dessin et les autres tient à ce que
les derniers ne développent l'idée que _successivement._ Quatre traits,
au contraire, vont résumer pour l'esprit toute l'impression d'une
composition pittoresque.
Même quand le morceau de littérature ou de musique est achevé quant à
sa composition générale, qui est supposée devoir donner l'impression
pour l'esprit, l'inachèvement des détails sera d'un plus grand
inconvénient que dans un marbre ou un tableau; en un mot, l'a peu
près y est insupportable, ou plutôt ce qu'on appelle, en peinture,
l'_indication_, le _croquis_, y est impossible: or, en peinture, une
belle indication, un croquis d'un grand sentiment, peuvent égaler les
productions les plus achevées pour l'expression.
*
7 _avril._--Concert de la princesse. J'étais à côté de Mlle Gavard
et de son frère; il faisait une chaleur insupportable et une odeur
de rat mort qui l'était de même. Cela a été d'une grande longueur.
On a commencé par le plus beau; quoique cela ait nécessairement gâté
le reste, on a du moins goûté tout du long et sans fatigue cette
belle symphonie en _ut mineur_ de Mozart; mon pauvre Chopin[282]
a des faiblesses après cela. La bonne princesse s'obstine à jouer
ses grands morceaux; elle y est encouragée par ses musiciens qui ne
s'y connaissent point, tout artistes _de métier_ qu'ils sont. Le
souffle manque un peu à ces morceaux. Il faut dire que la contexture,
l'invention, la perfection, tout est dans Mozart. Barbereau me disait
chez Boissard, après ce beau _quatuor_ dont je parle plus loin, qu'il
a, plus encore que Haydn, la simplicité et la franchise des idées;
c'est surtout par le souvenir qu'on l'apprécie. Il en met une grande
partie sur le compte de la science, sans omettre l'inspiration; il dit
que c'est la science qui fait tirer ainsi partie des idées.
Chenavard me disait, ce jour-là, qu'Haydn lui paraissait avoir le
style comique, le style de la comédie; il s'élève rarement jusqu'au
pathétique. Mozart, me disait S..., ainsi qu'Haydn, n'a pas mis la
passion dans la symphonie. Ce dernier particulièrement, qui en a tant
mis dans son théâtre, ne cherche dans la symphonie qu'une récréation
pour l'oreille, récréation intelligente, bien entendu, mais point de
ces élans sombres et violents qui sont presque tout Beethoven, lequel
n'a jamais pu faire de théâtre[283].
*
8 _avril._--L'homme heureux est celui qui a _conquis_ son bonheur ou le
moment de bonheur qu'il ressent actuellement. Le fameux _progrès_ tend
à supprimer l'effort entre le désir et son accomplissement: il doit
rendre l'homme plus véritablement malheureux. L'homme s'habitue avec
cette perspective d'un bonheur facile à atteindre: suppression de la
distance, suppression de travail dans tout.
Après avoir supprimé l'espace, mis à bon marché toutes sortes de
substances qui servent au luxe et au plaisir d'une génération
amollie, il ne reste plus qu'à décider la terre à répandre d'une
main plus libérale ses antiques dons, source de notre vie même. Il
est plus difficile de régler le cours des saisons que de creuser des
montagnes et d'aligner sur des espaces considérables des monceaux de
fer, voie expéditive qui rapproche les lieux et ménage le temps. Des
philanthropes ont bien imaginé que la mécanique suppléerait quelque
jour au caprice du vent et aux difficultés du sol pour donner
libéralement au genre humain cette nourriture qu'il n'arrache à la
terre qu'avec des sueurs, depuis qu'il a été jeté tout nu sur sa face,
et depuis qu'il a renoncé à se procurer une chétive subsistance avec
des arcs et des flèches, aux dépens d'autres chétives créatures qui
trouvent, elles, sans les mêmes soins, quoique avec peine encore, la
nourriture...
*
9 _avril._---Détestable concert à Sainte-Cécile: le fameux finale de
Mendelssohn, annoncé par S..., m'a paru un charivari sans idées.
En sortant, été voir Mme Delessert sur son invitation. Marche turque
de Beethoven et chœur de D...: médiocres, affectés. Pourquoi ne
pas exécuter ces beaux _concertos_, comme celui que Chopin m'a fait
connaître?
La pauvre princesse nous donnait aussi des choses ennuyeuses dans le
même genre; elle faisait chanter à Mario un air de Chopin et surtout
un _Chant de mai_, qu'il ne faut pas confondre avec celui de 1815...
prétentieuse et vague imagination de Meyerbeer.
*
10 _avril._--Dîné chez Mme de Forget avec Mme de Querelles; bien
qu'elle abonde volontiers dans le sens des conversations religieuses,
je la trouve avec plaisir; nous avons beaucoup parlé des _tables._ Les
prêtres y voient l'influence des mauvais esprits.
11 _avril._--J'ai fait mes paquets toute la matinée et ai été à deux
heures chez Boissard. Divin _quatuor_ de Mozart.
Chenavard nous parlait de Rossini: on le traitait déjà de _perrucone_,
en 1828. Il crève de jalousie pour les succès des moindres musiciens.
Le philosophe nous citait le mot de Boileau, déjà très vieux, à Louis
Racine: il lui disait qu'il _n'avait jamais entendu faire l'éloge
du moindre savetier sans se sentir mordu au cœur._ Il disait qu'il
fallait de l'émulation.
*
_Champrosay_, 12 _avril._--Parti pour Champrosay. La pluie a commencé
juste au moment où nous quittions Paris pour aller à Champrosay. La
sécheresse vraiment extraordinaire qui dure depuis six semaines affecte
les campagnards.
Ce soir, promenade avec Jenny vers Draveil par la plus belle lune du
monde. Le temps est entièrement remis.
J'ai emporté avec moi la fin de l'article de Silvestre[284], qui me
concerne. J'en suis très satisfait. Pauvres artistes! ils périssent si
on ne s'occupe pas d'eux. Il me met dans la catégorie de ceux qui ont
préféré l'_opinion de la postérité à celle de leur époque._
Avant dîner, nous avions été avec Jenny voir la fontaine. Ba vet a fait
ébrancher ces beaux saules et ces beaux peupliers que j'admirais tant
l'année dernière et qui étaient la grâce de toute cette plaine.
*
13 _avril._--La plus belle matinée du monde et la plus douce impression
en ouvrant ma fenêtre. Le sentiment du calme et de la liberté dont je
jouis ici est d'une douceur inexprimable. Aussi je laisse venir ma
barbe et je suis presque en sabots. Travaillé aux _Baigneuses_[285]
toute la matinée, en interrompant de temps en temps mon travail pour
descendre dans le jardin ou dans la campagne.
Vers trois heures, promenade assez courte dans la forêt, en prenant par
l'allée du chêne Prieur, revenant vers la grande allée qui croise celle
de l'ermitage et revenu enfin par cette dernière, après avoir passé à
l'ombre derrière l'enclos. Peu d'idées, mais un certain sentiment de
bonheur: satisfaction de moi-même et de mon travail.
Trouvé deux belles plumes d'oiseau de proie.
Le soir, sommeil après dîner et promenade jusqu'à onze heures, par la
lune, dans le jardin.
*
14 _avril._--Assez mauvaise disposition toute la matinée.--Travaillé
aux _Guetteurs de lion_[286].
Sorti avant dîner avec Jenny, qui est souffrante et inquiète; Julie
partait le soir pour son pays.
Dans la journée, promenade de temps en temps dans le jardin.
Écrit à Silvestre et à Moreau[287].
*
15 _avril._--Repris la _Clorinde._--Composé à l'intention de Dumas
l'_Hamlet ayant tué Polonius_[288].
Vers trois heures, descendu par le plus beau soleil à la rivière pour
voir à quel point elle est diminuée par la sécheresse. J'ai parcouru
tout le bord avec beaucoup de plaisir; j'étais poursuivi, en descendant
la petite rue pour arriver à la plaine et en revoyant ces petites îles
de la rivière, par toutes sortes d'émotions mêlées de douceur et de
regrets.
Le soir, promenade avec Jenny sur la route toute poudreuse.
J'écris à Mme de Forget:
«Je vous écris par le plus beau temps possible, qui afflige tout le
monde, en commençant par la terre. Je n'ai pas souvenir d'avoir vu
pareille chose en cette saison; les bons agriculteurs sont aux abois;
l'herbe est sèche dans la forêt, comme dans les plus grandes chaleurs
du mois d'août, et les récoltes donnent de l'inquiétude, si ce n'est
celle du vin qui viendrait pour nous consoler de l'absence des autres.
Pour moi, en particulier, je ne retire que de l'agrément de ce qui
cause cette inquiétude, mais j'en ferais volontiers le sacrifice en vue
du bien général et des conséquences. Pour ne parler que de l'agrément,
les feuilles ne poussent pas, ce qui nuit au paysage et ôte l'ombre
qu'on peut très bien regretter, à cause de la chaleur inusitée du
soleil. Je travaille à la peinture; la littérature, en ce moment, ne
m'inspire pas.
«Je dois vous dire, pour votre édification, que j'ai reçu, avant mon
départ, mon diplôme d'académicien d'Amsterdam, orné des armes des
Pays-Bas et avec les parafes nécessaires; seulement il m'est impossible
de comprendre un seul mot de ce titre authentique. Il faudra que
j'aille en Hollande me le faire lire quelque jour. En attendant, je me
promène avec un certain contentement de moi-même, assuré maintenant que
je n'ai pas tout à fait perdu mon temps, dans ce monde, puisque j'ai
été apprécié par les bons Hollandais.
«Je vous voudrais plus souvent des distractions comme celle que je
trouve dans ce lieu écarté et champêtre. Le plaisir d'ouvrir le matin
sa fenêtre sur la plus agréable vue du monde, rafraîchie par le pleurs
de la nuit, et de respirer un air différent de celui que nous font la
boue et les ordures de Paris, tout cela fait vivre et ranime l'esprit
aussi bien que le corps. Je ne dis pas pour cela qu'il faut tout
abandonner pour se jeter dans les bras de la pure nature. Un peu de
tout cela, et surtout changer de temps en temps, c'est là le véritable
rajeunissement des esprits.»
*
16 _avril._--Ce matin, _jour de Pâques_, le soleil s'est montré de
bonne heure et caché à plusieurs reprises. Le vent a l'air d'être
tourné, et le ciel se couvre de nuages. Verrons-nous enfin cesser ce
beau temps désolant? J'écris ceci à huit heures du matin en faisant des
vœux pour être un peu mouillé.
--Ne pas oublier de payer le billet du vendredi saint, renvoyé à
Champrosay, à Seghers, en excusant mon retard par ma légitime absence.
*
17 _avril._--Reçu le matin, pendant que je travaillais, une invitation
pour le soir à l'Élysée: parti vers quatre heures.
Trouvé dans le chemin de fer une famille, mère fils, fille, avec des
cheveux magnifiques: se rappeler ces effets vraiment charmants dans
le jeune homme, dont les cheveux étaient très bruns, et dans le jeune
enfant, qui les avait déjà _châtains_ et tournés en boucles les plus
capricieuses et pleines de grâce.
Fatigue pour arriver jusque chez moi et ennui profond jusqu'au moment
d'aller à cette corvée, dont j'ai rapporté le même sentiment d'amertume
et de mépris de moi-même, de me confondre avec tous ces coquins... On
avait éclairé le jardin en lanternes de couleur et feux de Bengale,
d'un joli effet. Voilà le beau pour ces gens-là! Une matinée d'avril
les laisse indifférents.
Parti le lendemain, sans voir personne. J'ai été au Jardin des
Plantes[289] passer une heure à voir les animaux, mais ils étaient
paresseux et ne m'offraient pas grand'chose à étudier; d'ailleurs, la
chaleur était excessive.
Revenu avec bonheur et toujours avec cette extase intérieure; cette
jouissance que me donne le sentiment de la liberté dont je jouis et la
vue de ces simples objets, si connus de mes yeux et (j'allais dire) de
mon cœur, et pourtant si nouveaux chaque fois que je les retrouve en
sortant du gouffre empesté qui nous prend le meilleur de nos jours.
*
20 _avril._--La pluie commence sérieusement au milieu de la journée et
a l'air de s'établir: les feuilles semblent tressaillir de plaisir.
Peu d'épisodes tous ces jours-ci: un peu de travail, mais toujours
beaucoup de tranquillité et de bonheur.
Écrit ce matin à Arago, qui m'avait envoyé du café de Paris; à
Planche[290], dont j'ai trouvé l'article très aimable; à Buloz, à Mme
Villot pour m'excuser, à Mme de Forget, à Chabrier dont j'avais trouvé
une invitation.
*
21 _avril._--Travaillé aux _Baigneuses_[291] et donné une secousse
importante au travail, en m'appliquant à finir davantage la femme qui
est entièrement dans l'eau.
Peu ou point sorti. En allant acheter des cigares, vers trois heures,
j'ai trouvé chez l'épicier le pauvre Quantinet; j'ai été embarrassé
pour lui de le rencontrer. Le pauvre homme, à ce qu'il paraît, est
venu se consoler de ses ennuis dans des lieux plutôt propres à les lui
rappeler. Il a amené, dit-on, une créature pour l'aider à conjurer ses
souvenirs... Il venait hier acheter des épingles.
*
22 _avril._--Mauvaise disposition toute la matinée, occasionnée par un
mauvais cigare. Mauvaise besogne, par conséquent; arrangé ou gâté la
_Clorinde_; c'est celui-là maintenant qui est en reste. Il faudrait,
par un effort héroïque, le remettre à flot.
Sorti vers deux heures et demie avec ma bonne Jenny. Nous avons pris
l'allée de l'Ermitage, tout du long; nous avons rencontré un troupeau
de moutons qui m'a intéressé. Quelle sympathie j'éprouve pour les
animaux! Que ces créatures innocentes me touchent! Quelle variété la
nature a mise dans leurs instincts, dans leurs formes que j'étudie sans
cesse, et à quel point elle a permis que l'homme devînt le tyran de
toute cette création d'êtres animés et vivant de la même vie physique
que lui! Pendant que ces pauvres animaux étaient occupés à paître,
la tête collée à la terre, un rustre insouciant les gardait assez
indolemment, en attendant que le boucher les reçoive de lui et s'en
empare. Un jeune chien tenu en laisse se tenait près du berger et
suivait des yeux un autre chien, son frère, plus expérimenté et occupé
sans relâche à réunir le troupeau. Il faisait son éducation, toujours
au profit de l'homme et de ses besoins. Au bout de l'allée, un paysan
tirait brutalement par leur licou deux pauvres chevaux traînant
la herse, et la leur faisait promener en tous sens dans une terre
desséchée et à travers les sillons; ces deux bêtes semblaient plus
attentives à s'occuper de leur tâche que l'animal en sarrau, lequel ne
leur réservait sans doute pour récompense que des coups de fouet.
Le soir, je suis sorti vers la fontaine et j'ai retrouvé Jenny sur la
route. Nous avons été jusque chez les Vandeuil, à l'entrée de Soisy.
*
23 _avril._--Avancé le _Petit Arabe assis et son cheval près de
lui_[292]. Repris la _Clorinde_[293], et je crois l'avoir amenée à
un effet entièrement différent qui me ramène à ma première idée, qui
m'avait échappé peu à peu. Il arrive malheureusement très souvent
que l'exécution ou des difficultés ou des considérations tout à
fait secondaires font dévier l'intention[294]. L'idée première, le
croquis, qui est en quelque sorte l'œuf ou l'embryon de l'idée, est
loin ordinairement d'être complet; il contient tout si l'on veut,
mais il faut dégager ce tout, qui n'est autre chose que la réunion
de chaque partie. Ce qui fait précisément de ce croquis l'expression
par excellence de l'idée, c'est, non pas la suppression des détails,
mais leur complète subordination aux grands traits qui doivent saisir
avant tout. La plus grande difficulté consiste donc à retourner dans
le tableau à cet effacement des détails, lesquels pourtant sont la
composition, la trame même du tableau.
Je ne sais si je me trompe, mais je crois que les plus grands artistes
ont eu à lutter grandement contre cette difficulté, la plus sérieuse
de toutes. Ici ressort plus que jamais l'inconvénient de donner aux
détails, par la grâce ou la coquetterie de l'exécution, un intérêt
tel qu'on regrette ensuite mortellement de les sacrifier quand ils
nuisent à l'ensemble. C'est ici que les donneurs de touches aisées et
spirituelles, les faiseurs de torse et de tête d'expression, trouvent
leur confusion dans leur triomphe. Le tableau composé successivement
de pièces de rapport, achevées avec soin et placées à côté les unes
des autres, paraît un chef-d'œuvre et le comble de l'habileté, tant
qu'il n'est pas achevé, c'est-à-dire tant que le champ n'est pas
couvert: car finir, pour ces peintres qui finissent chaque détail en
le posant sur la toile, c'est avoir couvert cette toile. En présence
de ce travail qui marche sans encombre, de ces parties qui paraissent
d'autant plus intéressantes que vous n'avez qu'elles à admirer, on est
involontairement saisi d'un étonnement peu réfléchi; mais quand la
dernière touche est donnée, quand l'architecte de tout cet entassement
de parties séparées a posé le faîte de son édifice bigarré et dit son
dernier mot, on ne voit que lacunes ou encombrement, et d'ordonnance
nulle part. L'intérêt qu'on a porté à chaque objet s'évanouit dans
la confusion; ce qui semblait une exécution seulement précise et
convenable devient la sécheresse même par l'absence générale de
sacrifices. Demanderez-vous alors à cette réunion quasi fortuite
de parties sans connexion nécessaire cette impression pénétrante
et rapide, ce croquis primitif de cette idéale impression que
l'artiste est censé avoir entrevu ou fixé dans le premier moment de
l'inspiration? Chez les grands artistes, ce croquis n'est pas un songe,
un nuage confus; il est autre chose qu'une réunion de linéaments à
peine saisissables; les grands artistes seuls partent d'un point fixe,
et c'est à cette expression pure qu'il leur est si difficile de revenir
dans l'exécution longue ou rapide de l'ouvrage. L'artiste médiocre
occupé seulement du métier, y parviendra-t-il à l'aide de ces tours
de force de détails qui égarent l'idée, loin de la mettre dans son
jour? Il est incroyable à quel point sont confus les premiers éléments
de la composition chez le plus grand nombre des artistes... Comment
s'inquiéteraient-ils beaucoup de revenir par l'exécution à cette idée
qu'ils n'ont point eue[295]?
*
24 _avril._--Je professe avant tout ma prédilection pour les ouvrages
de courte haleine qui ne fatiguent pas plus le lecteur qu'ils n'ont
fatigué l'auteur, etc.
--Menace de gelée, qui s'est réalisée dans la nuit au détriment de ce
pauvre pays. Le serrurier me disait ce matin que la commune comprenant
Mainville, Draveil et Champrosay faisait souvent pour quatre-vingt
mille francs de cerises seulement.
*
26 _avril._--Peu d'entrain. Mauvaise humeur presque toute la journée
pour le jour de mes cinquante-six ans. Je les ai depuis ce matin.
*
27 _avril._--Je suis sorti de bonne heure; cela me réussit à présent,
et je travaille facilement l'après-midi après avoir fait de l'exercice
le matin, ce qui m'était impossible autrefois.
J'ai pris l'allée de l'Ermitage et, au croisé des deux chemins, le
petit sentier autrefois couvert, maintenant en taillis de quatre ou
cinq ans, que je me rappelle souvent avoir pris avec Villot. J'y ai vu
nombre de pousses de chêne gelées comme la vigne. Ce sentier aboutit
au grand chemin herbu qui fait le tour de la forêt. En prenant à
gauche, j'ai trouvé presque aussitôt le chemin direct de Mainville à
Champrosay, en passant par le chêne d'Antain. On ne peut pas revenir
plus directement.
J'ai beaucoup étudié les feuillages des arbres en revenant; les
tilleuls y sont en abondance et développés plus tôt que les chênes. Le
principe est plus facile à observer dans ce genre de feuilles.
Revenu agréablement. Cette étude des arbres de ma route m'a aidé à
remonter le tableau du _Tueur de lions_, que j'avais mis hier, au
milieu de ma fâcheuse disposition, dans un mauvais état, quoique la
veille il fût en bon train. J'ai été pris d'une rage inspiratrice,
comme l'autre jour, quand j'ai retravaillé la _Clorinde_, non pas qu'il
y eût des changements à faire, mais le tableau était venu subitement
dans cet état languissant et morne, qui n'accuse que le défaut d'ardeur
en travaillant. Je plains les gens qui travaillent tranquillement et
froidement. Je crois que tout ce qu'ils font ne peut être que froid
et tranquille, et ne peut mettre le spectateur que dans un état pire
de froideur et de tranquillité. Il y en a qui s'applaudissent de ce
sang-froid et de cette absence d'émotion; ils se figurent qu'ils
dominent l'inspiration.
La pluie est arrivée avec abondance; il a été impossible de sortir
le soir, que j'ai passé à dormir et à me promener dans ma maison
en faisant des projets. Je roule dans ma tête les deux tableaux de
_Lions_[296] pour l'Exposition; je pense aussi à l'allégorie du _Génie
arrivant à la gloire_[297].
Sensation délicieuse, en me couchant fort tard, de la fraîcheur du
soir, les fenêtres ouvertes, et du chant _diamanté_ du rossignol. S'il
était possible de peindre ce chant à l'esprit, au moyen des yeux, je le
comparerais à l'éclat que jettent les étoiles, par une belle nuit et à
travers les arbres; ces notes légères ou vives, ou flûtées ou pleines
d'une énergie inconcevable dans ce petit gosier, me représentent ces
feux, tantôt étincelants, tantôt un peu voilés, semés inégalement comme
des diamants immortels dans la voûte profonde de la nuit. La réunion
de ces deux émotions, qui est des plus fréquentes dans cette saison,
le sentiment de la solitude et de la fraîcheur qui s'y joint, l'odeur
des plantes et surtout des forêts qui semble le soir plus intense, sont
pour l'âme un de ces festins spirituels auxquels l'imparfaite création
la convie rarement.
*
28 _avril._--Ma pensée se porte à mon réveil sur les moments si
agréables et si doux à ma mémoire et à mon cœur que j'ai passés près
de ma bonne tante[298] à la campagne. Je pense à elle, à Henry, à ce
malheureux... que le ménage a perdu pour des sentiments comme ceux-là,
si jamais il les a éprouvés, aussi bien qu'il en a fait un portefaix,
au lieu d'un artiste. Je lui donne ce nom pour dire qu'il n'est plus
adonné qu'à la matière, mais de la manière la plus triste; il traîne
véritablement le plus triste fardeau qu'il soit possible de porter,
celui de son ménage et de sa maison à soutenir, et il n'y a plus chez
lui une étincelle d'aspiration vers le plaisir de l'esprit ou de son
métier;--mais sa situation d'à présent m'éloigne de mes pensées de ce
matin.
Je me disais qu'il y a dix ans maintenant que j'avais été pour la
dernière fois à Frépillon[299]; c'est vers le mois de mai 1844 environ,
qu'après être revenu du dernier séjour que j'y avais fait, ce qui
avait lieu ordinairement au printemps et à l'automne, je fus voir
Mme His[300], qui demeurait à l'Arsenal, et j'y vis ma tante, qui
venait déjà pour consulter. J'étais moi-même dans le quartier pour
travailler à mon tableau de la rue Saint-Louis[301], que j'achevais.
Jenny m'accompagnait. Je ne suis plus retourné depuis à Frépillon. Vers
le mois d'août, ma tante est venue se constituer dans la maison de
santé du faubourg Saint-Antoine, de laquelle je suis venu à bout de la
persuader de se retirer.
En réfléchissant sur la fraîcheur des souvenirs, sur la couleur
enchantée qu'ils revêtent dans un passé lointain, j'admirais ce travail
involontaire de l'âme qui écarte et supprime, dans le ressouvenir de
moments agréables, tout ce qui en diminuait le charme, au moment où
on les traversait. Je comparais cette espèce d'idéalisation, car
c'en est une, à l'effet des beaux ouvrages de l'imagination. Le grand
artiste concentre l'intérêt en supprimant les détails inutiles ou
repoussants, ou sots; sa main puissante dispose et établit, ajoute ou
supprime, et en use ainsi sur des objets qui sont siens; il se meut
dans son domaine et vous y donne une fête à son gré; dans l'ouvrage
d'un artiste médiocre, on sent qu'il n'a été maître de rien; il
n'exerce aucune action sur un entassement de matériaux empruntés. Quel
ordre établirait-il dans ce travail où tout le domine? Il ne peut
qu'inventer timidement et que copier servilement; or, au lieu de faire
comme l'imagination qui supprime les côtés repoussants, il leur donne
un rang égal et quelquefois supérieur par la servilité avec laquelle
il copie. Tout est donc confusion et insipidité dans son ouvrage. Que
s'il s'y mêle quelque degré d'intérêt et même de charme, à raison du
degré d'inspiration personnelle qu'il lui sera donné de mêler à sa
compilation, je le comparerai à la vie comme elle est, et à ce mélange
de lueurs agréables et de dégoûts qui la composent. De même que dans
la composition bigarrée de mon demi-artiste où le mal étouffe le bien,
nous ne sentons qu'à peine, dans le courant de la vie, ces instants
passagers de bonheur, tant ils sont gâtés par les ennuis de tous les
moments.
Un homme peut-il dire qu'il a été heureux dans tel moment de sa vie
qu'il trouve charmant par le souvenir? Il l'est assurément par ce
souvenir même, il se rend compte du bonheur qu'il a dû éprouver;
mais dans l'instant de ce prétendu bonheur, se sentait-il vraiment
heureux? Il était comme un homme qui possède une parcelle de terrain
dans laquelle est enfoui un trésor dont il n'a pas connaissance.
Appellerez-vous riche un tel homme? pas plus que je n'appelle heureux
celui qui l'est sans s'en douter, ou sans savoir à quel point il l'est.
Le vulgaire trouve heureux le monarque, parce qu'il dispose de tout,
de tout ce qui lui manque surtout; il ne voit pas qu'il est assiégé
par des ennuis attachés à sa condition élevée, comme il l'est lui-même
dans sa médiocrité. Ces ennuis obscurcissent tous les plaisirs, pour
lui comme pour le monarque; et combien n'en est-il pas qu'il goûte,
sans presque le savoir, qui sont inestimables et qui sont interdits,
inconnus même des grands qu'il envie! Ces avantages sont si nombreux,
ils sont si certains qu'ils suffisent amplement, je ne dirai pas à
consoler, mais à rendre charmée de son lot, cette partie de l'humanité
dont la médiocrité est le partage...
Les pures jouissances que je trouve ici, sans parler du peu de goût que
j'ai pour les plaisirs des grands, me dispensent d'allonger cette note.
*