14 _mars._--Dîné chez Villot, avec Nadaud[266] Arago, Bixio.

*

15 _mars._--Dîné chez Hippolyte Rodrigues[267] avec Halévy, Boilay,

Mirès[268]; ce dernier, très original, très sensé, très spirituel; il

est bien la preuve que c'est l'esprit qui fait l'homme. Il me disait,

sur ce que le peuple, à présent, croit que le bien-être lui est dû

indépendamment de l'esprit et de l'industrie employés à se le procurer,

en un mot sur cette rage d'égalité de bonheur qui possède tous ces

gens-là et que je déplorais, que c'était un mobile qui venait à son

tour et qui avait son temps à faire, comme tous ceux qui ont soulevé

les hommes plus ou moins longtemps, les guerres de religion par exemple.

Il disait que, quelque judiciaire qu'on apporte dans les affaires,

on avait besoin d'un associé, d'un autre vous-même qui vous éclairât

et vous fit quelquefois toucher du doigt la fausseté d'un calcul sur

lequel on fondait de l'espérance.

Chez la princesse ensuite, où je ne suis arrivé qu'à onze heures

passées. Elle confessait sa mobilité et la facilité de caractère qui

la porte à donner toujours raison au dernier qui lui parle.

Mirés disait que l'artiste était une variété du fou. Mais l'artiste

n'a pas besoin, comme dans les autres professions, je veux dire à

l'endroit même de la profession, de cette présence d'esprit, de cette

fixité dans les résolutions, sans lesquelles ni le général d'armée, ni

l'administrateur, ni le financier ne sauraient rien faire de bon.

Je pense, le lendemain, qu'une partie de la supériorité de

Louis-Napoléon vient sans doute de ce qu'il n'a rien de l'artiste.

*

20 _mars._--Enterrement de la pauvre Mme Delaborde. Quantité de figures

que je n'avais pas vues depuis longtemps. Villemain très changé; M.

d'Houdetot méconnaissable. Le plus beau temps du monde: les bourgeons

naissants verdoyant sous le soleil de printemps au milieu de cette mort

et de cette caducité.

Je suis revenu de l'église à pied, par le pont d'Iéna où j'ai été voir

la statue de Préault[269], que j'aurais voulu trouver meilleure; de là

chez Riesener, le long de la rive gauche.

Vu chez Comon la jeune personne, en allant acheter l'_Artiste_; de là

chez Mercey, qui m'a remis la commande du tableau pour l'Exposition.

Dîné chez Mme de Forget avec Laity[270] et Mme de Querelles, très bonne

enfant.

Chez Devinck. Musique: morceau de Bach arrangé par Gounod. Le violon

Hermann trop maniéré[271].

*

21 _mars._--Travaillé toute la journée à l'_Antée_[272] pour Dumas, aux

compositions de _Chasses de lions_[273], etc.

Vers quatre heures, chez le ministre; revenu à pied; rencontré

l'insupportable Dagnan[274] et le bon Debay qui espère toujours que je

traverserai la forêt de Sénart pour aller le voir à Montgeron.

Le soir, M. Lefèvre-Deumier[275]; j'y ai vu Yvon[276], qui m'a

complimenté.

*

22 _mars.--Sur le paysage.--Sur les modes dans les arts.--De

l'imitation de l'antique_: tout le monde l'a imité.--_Sur la

composition critique_ de diverses compositions de grands maîtres:

_Entrée à Babylone d'Alexandre_, par Lebrun. Le faux pittoresque

préféré à la convenance, comme dans Lebrun, ou l'insignifiance et la

platitude, comme dans le _Christ au tombeau_ de Titien; sa composition

du _Couronnement d'épines_, de même. Chez Paul Véronèse, l'arrangement

est de beaucoup préférable, mais l'intérêt dramatique est nul: qu'il

peigne le Christ ou un bourgeois de Venise, ce sont toujours ses robes

de chambre, ses fonds bleus, ses petits nègres portant des petits

chiens, tout cela, il est vrai, arrangé avec l'harmonie des lignes et

de la couleur.

*

23 _mars._--Bal aux Tuileries: même sentiment d'ennui des autres et de

moi-même. Cette abjection dorée est la plus triste de toutes.

_Sur la sculpture_: l'art _princeps._--Ces sculpteurs modernes ne font

que des pastiches.

La _littérature._--Elle est l'art de tout le monde: on l'apprend sans

s'en douter.

_Les commissions._--J'ai été frappé à la dernière séance combien il

faut consulter les hommes spéciaux. Mémoire sur ce sujet: tout ce

qu'elles font est incomplet et surtout incohérent. À cette séance, les

artistes votaient ensemble; ils avaient la raison pour eux; les autres

ne comprennent que confusément; ils n'ont pas de notions claires.

Ce n'est pas à dire que, si je gouvernais, je remettrais les questions

d'art, par exemple, à des commissions d'artistes. Les commissions

seraient purement consultatives, et l'homme de mérite qui les

présiderait n'en ferait qu'à sa tête après les avoir écoutées. Réunis

et seuls du métier, chacun reprend promptement son point de vue étroit;

opposés à des gens tout à fait incapables, les avantages certains et

généraux ressortent à leurs yeux, et ils les font ressortir avec succès.

Ceci est contre les républiques. On objecte celles qui ont jeté

de l'éclat; j'en vois la raison dans l'esprit traditionnel qui a

survécu à tout, chez ces républiques, dans certains corps chargés du

maniement des affaires. Les républiques les plus célèbres sont les

aristocratiques. Un noble, comme un plébéien, pourvu qu'il ait du sens,

comprendra l'intérêt du pays; mais le plébéien est un membre d'un corps

qui n'est nulle part; le noble, au contraire, n'est quelque chose que

par la tradition et par l'esprit conservateur qui lui rend plus chère

encore une patrie à la tête de laquelle le placent ces institutions

qu'il a mission de défendre: Venise, Rome, l'Angleterre, etc., sont des

exemples.

L'esprit national ne se retrouvera dans le peuple que quand il

se trouvera directement en face d'intérêts nationaux étrangers.

C'est comme dans les commissions où les artistes, opposés à des

manufacturiers, votent comme un seul homme. Envoyez à un congrès

européen un certain nombre de plébéiens anglais, je parle de ceux qui

font de l'opposition chez eux, qui sont pour le progrès, pour les

changements, ils seront Anglais avant tout vis-à-vis des Allemands,

des Français, etc.; ils soutiendront, sans en retirer une syllabe, les

privilèges anglais qui font la force de l'Angleterre, et qu'un instinct

secret leur dit être le principe de cette force.

*

Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854 · 第 34 / 56 题