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15 _mars._--Dîné chez Hippolyte Rodrigues[267] avec Halévy, Boilay,
Mirès[268]; ce dernier, très original, très sensé, très spirituel; il
est bien la preuve que c'est l'esprit qui fait l'homme. Il me disait,
sur ce que le peuple, à présent, croit que le bien-être lui est dû
indépendamment de l'esprit et de l'industrie employés à se le procurer,
en un mot sur cette rage d'égalité de bonheur qui possède tous ces
gens-là et que je déplorais, que c'était un mobile qui venait à son
tour et qui avait son temps à faire, comme tous ceux qui ont soulevé
les hommes plus ou moins longtemps, les guerres de religion par exemple.
Il disait que, quelque judiciaire qu'on apporte dans les affaires,
on avait besoin d'un associé, d'un autre vous-même qui vous éclairât
et vous fit quelquefois toucher du doigt la fausseté d'un calcul sur
lequel on fondait de l'espérance.
Chez la princesse ensuite, où je ne suis arrivé qu'à onze heures
passées. Elle confessait sa mobilité et la facilité de caractère qui
la porte à donner toujours raison au dernier qui lui parle.
Mirés disait que l'artiste était une variété du fou. Mais l'artiste
n'a pas besoin, comme dans les autres professions, je veux dire à
l'endroit même de la profession, de cette présence d'esprit, de cette
fixité dans les résolutions, sans lesquelles ni le général d'armée, ni
l'administrateur, ni le financier ne sauraient rien faire de bon.
Je pense, le lendemain, qu'une partie de la supériorité de
Louis-Napoléon vient sans doute de ce qu'il n'a rien de l'artiste.
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20 _mars._--Enterrement de la pauvre Mme Delaborde. Quantité de figures
que je n'avais pas vues depuis longtemps. Villemain très changé; M.
d'Houdetot méconnaissable. Le plus beau temps du monde: les bourgeons
naissants verdoyant sous le soleil de printemps au milieu de cette mort
et de cette caducité.
Je suis revenu de l'église à pied, par le pont d'Iéna où j'ai été voir
la statue de Préault[269], que j'aurais voulu trouver meilleure; de là
chez Riesener, le long de la rive gauche.
Vu chez Comon la jeune personne, en allant acheter l'_Artiste_; de là
chez Mercey, qui m'a remis la commande du tableau pour l'Exposition.
Dîné chez Mme de Forget avec Laity[270] et Mme de Querelles, très bonne
enfant.
Chez Devinck. Musique: morceau de Bach arrangé par Gounod. Le violon
Hermann trop maniéré[271].
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21 _mars._--Travaillé toute la journée à l'_Antée_[272] pour Dumas, aux
compositions de _Chasses de lions_[273], etc.
Vers quatre heures, chez le ministre; revenu à pied; rencontré
l'insupportable Dagnan[274] et le bon Debay qui espère toujours que je
traverserai la forêt de Sénart pour aller le voir à Montgeron.
Le soir, M. Lefèvre-Deumier[275]; j'y ai vu Yvon[276], qui m'a
complimenté.
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22 _mars.--Sur le paysage.--Sur les modes dans les arts.--De
l'imitation de l'antique_: tout le monde l'a imité.--_Sur la
composition critique_ de diverses compositions de grands maîtres:
_Entrée à Babylone d'Alexandre_, par Lebrun. Le faux pittoresque
préféré à la convenance, comme dans Lebrun, ou l'insignifiance et la
platitude, comme dans le _Christ au tombeau_ de Titien; sa composition
du _Couronnement d'épines_, de même. Chez Paul Véronèse, l'arrangement
est de beaucoup préférable, mais l'intérêt dramatique est nul: qu'il
peigne le Christ ou un bourgeois de Venise, ce sont toujours ses robes
de chambre, ses fonds bleus, ses petits nègres portant des petits
chiens, tout cela, il est vrai, arrangé avec l'harmonie des lignes et
de la couleur.
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23 _mars._--Bal aux Tuileries: même sentiment d'ennui des autres et de
moi-même. Cette abjection dorée est la plus triste de toutes.
_Sur la sculpture_: l'art _princeps._--Ces sculpteurs modernes ne font
que des pastiches.
La _littérature._--Elle est l'art de tout le monde: on l'apprend sans
s'en douter.
_Les commissions._--J'ai été frappé à la dernière séance combien il
faut consulter les hommes spéciaux. Mémoire sur ce sujet: tout ce
qu'elles font est incomplet et surtout incohérent. À cette séance, les
artistes votaient ensemble; ils avaient la raison pour eux; les autres
ne comprennent que confusément; ils n'ont pas de notions claires.
Ce n'est pas à dire que, si je gouvernais, je remettrais les questions
d'art, par exemple, à des commissions d'artistes. Les commissions
seraient purement consultatives, et l'homme de mérite qui les
présiderait n'en ferait qu'à sa tête après les avoir écoutées. Réunis
et seuls du métier, chacun reprend promptement son point de vue étroit;
opposés à des gens tout à fait incapables, les avantages certains et
généraux ressortent à leurs yeux, et ils les font ressortir avec succès.
Ceci est contre les républiques. On objecte celles qui ont jeté
de l'éclat; j'en vois la raison dans l'esprit traditionnel qui a
survécu à tout, chez ces républiques, dans certains corps chargés du
maniement des affaires. Les républiques les plus célèbres sont les
aristocratiques. Un noble, comme un plébéien, pourvu qu'il ait du sens,
comprendra l'intérêt du pays; mais le plébéien est un membre d'un corps
qui n'est nulle part; le noble, au contraire, n'est quelque chose que
par la tradition et par l'esprit conservateur qui lui rend plus chère
encore une patrie à la tête de laquelle le placent ces institutions
qu'il a mission de défendre: Venise, Rome, l'Angleterre, etc., sont des
exemples.
L'esprit national ne se retrouvera dans le peuple que quand il
se trouvera directement en face d'intérêts nationaux étrangers.
C'est comme dans les commissions où les artistes, opposés à des
manufacturiers, votent comme un seul homme. Envoyez à un congrès
européen un certain nombre de plébéiens anglais, je parle de ceux qui
font de l'opposition chez eux, qui sont pour le progrès, pour les
changements, ils seront Anglais avant tout vis-à-vis des Allemands,
des Français, etc.; ils soutiendront, sans en retirer une syllabe, les
privilèges anglais qui font la force de l'Angleterre, et qu'un instinct
secret leur dit être le principe de cette force.
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