dernière fois, en 1849, on lui avait préféré Léon Cogniet. Sa lettre de
candidature en 1849 est curieuse. Après avoir énuméré les principales
compositions qu'il a exécutées: _Dante et Virgile, Massacres de Scio_,
le _Christ au jardin des Oliviers_, la _Justice de Trajan_, l'_Entrée
des croisés à Constantinople, Médée_, les décorations du Luxembourg,
du Palais-Bourbon, de la salle du Trône, l'_Évêque de Liège, Marino
Faliero_, les _Femmes d'Alger_, il ajoutait ces quelques lignes, qui
se passent aisément de commentaires: «C'est pour la quatrième fois
que j'ai l'honneur de me présenter aux suffrages de l'Académie. Cette
insistance et le désir très naturel de faire partie d'un corps illustre
suffiront-ils pour faire excuser l'infériorité de quelques-unes des
productions que j'ai mentionnées? _J'éprouve une juste défiance en
approchant d'une réunion qui représente les traditions et les principes
éternels qui ont été ceux du grand goût chez tous les artistes
célèbres._»
* * * * *
1er _juillet._--En commission chez M. Fould, pour
l'Exposition universelle de 1855.
*
_Samedi_ 2 _juillet._--Travaillé ce matin à la figure de
l'_Abondance_[171]. Mme Cavé à l'Hôtel de ville.
À Saint-Cloud; ensuite M. Vieillard.--Chabrier venu tout à coup.
Rencontré le soir Véron, qui m'a fait compliment et invité pour
vendredi. Je suis rentré la tête tout échauffée.
--Il y a à faire quelque chose sur le romantisme[172].
--M. Meneval avait raconté à Vieillard, qui me le redit aujourd'hui, ce
trait de l'empereur Napoléon Ier: il visitait un monument
en construction dont, sans doute, il avait examiné les mémoires; en
passant sur un sol couvert de dalles de marbre, il frappa du pied, et
répétant avec une canne qu'il demanda, l'espèce d'expérience qu'il
semblait faire, il demanda de quelle épaisseur était chaque dalle
de marbre. Sur la réponse qui lui fut faite, il envoya chercher un
ouvrier, et lui fit desceller, en sa présence, un des morceaux de
marbre, qui fut trouvé de la moitié de l'épaisseur qui avait été
annoncée.
*
_Mercredi_ 6 _juillet._--J'ai été ce soir voir la princesse Marcellini;
par extraordinaire, elle était seule... son fils un peu malade. Elle
a eu la bonté de ne me jouer que du Chopin, et tout admirable. Elle
m'invite à dîner pour mercredi prochain.
*
_Jeudi_ 7 _juillet._--Travail tous ces jours-ci au maudit plafond par
une chaleur étouffante, qui me fait bénir mon étoile d'être né dans un
climat où on n'éprouve ce martyre que quelques jours de l'année.
*
_Vendredi_ 8 _juillet._--Dîné chez Véron, que j'avais rencontré il y a
quelques jours sur le boulevard. Il m'avait complimenté sur mon article
du Poussin. Jusqu'à présent, j'ai récolté un assez grand nombre de
compliments à cette occasion. Cela me payera-t-il de l'ennui que j'ai
eu à le faire?
Véron me demande des notes sur moi et quelques pis de ma connaissance,
dont il se servirait pour des_Mémoires sur l'époque de la
Restauration_[173].
Adam[174] nous conte, entre autres traits de Cherubini, qui était
inépuisable en boutades chagrines ou désobligeantes, qu'un graveur,
ayant fait son portrait dans une médaille qu'il avait publiée, lui en
apportait un certain nombre qu'il avait de reste, pensant qu'il en
pourrait gratifier ses parents et amis; il lui répond: «Je ne donne
rien à mes parents et je n'ai pas d'amis.»
J'ai, ce matin, été à une commission à l'instruction publique, pour
renouveler l'enseignement du dessin.
*
_Dimanche_ 10 _juillet._--J'ai été, après, mon travail, au Salon, pour
examiner les tableaux, relativement à la distribution des médailles.
Ce mode de les donner me paraît des plus vicieux. Tous ceux qui, comme
moi, sont chargés de ce choix auront été frappés du même inconvénient.
Il arrive presque toujours que chaque peintre qui me paraît mériter une
troisième, une deuxième, ou une première médaille, l'a déjà obtenue.
Voilà, par exemple, un homme qui a déjà eu la deuxième; lui
donnera-t-on la première parce qu'il mérite la deuxième qu'on ne peut
pas lui donner? Il arrive ainsi qu'un artiste reçoit rarement une
récompense pour celui de ses ouvrages qui la mérite davantage. C'est
au moment où il fait un chef-d'œuvre qu'on n'a rien à lui offrir pour
le récompenser ou l'encourager. Celui qui fait bien deux fois a plus
de mérite que celui qui fait bien une fois. Si les femmes donnaient la
médaille, elles seraient de cet avis; Mlle Rosa Bonheur[175] a fait
cette année un effort supérieur à tous ceux des années précédentes;
vous êtes réduit à l'encourager de la voix et du geste. M. Rodakowski,
qui a fait un chef-d'œuvre cette année[176], est obligé de se
consoler avec la médaille qu'il a obtenue l'année dernière pour un
ouvrage inférieur. M. Ziem, avec sa _Vue de Venise_, se maintient à
la hauteur de ses tableaux de l'année dernière; mais il est interdit
au jury de lui témoigner sa satisfaction[177]. Par contre, voici une
_Annonciation_ de M. Jalabert[178], qui est un tableau de deuxième
médaille. Or, M. Jalabert l'ayant obtenue déjà, lui donnera-t-on la
première, qui est une récompense supérieure au mérite de son tableau de
cette année? Si vous êtes juste et si vous suivez le règlement, vous
ne lui donnerez rien, et cependant il mérite quelque chose. Doit-on
assimiler les artistes qui mettent au Salon à ces élèves de petites
pensions, dans lesquelles le maître, pour encourager les parents
encore plus que les élèves, donne des prix à tout le monde? Si le but
des récompenses est de s'adresser à ce qui est supérieur dans une
exposition, il faut récompenser tout ce qui s'élève, mais dans la juste
proportion du mérite de l'œuvre, et si l'artiste présente dans son
ouvrage la dose de talent qui lui attribue la troisième, la deuxième
ou la première médaille, il est juste qu'il l'obtienne, quand même
il l'aurait déjà obtenue; ce serait un meilleur moyen d'entretenir
l'émulation et de donner quand même des récompenses, de telle sorte que
tout homme doué d'une dose de talent raisonnable puisse se flatter
d'arriver aux récompenses à son tour.
[171] C'était un des principaux personnages au centre du plafond de
l'Hôtel de ville.
[172] Voir tome I, p. XXVIII, XXIX, XXX.
[173] Ce sont les _Mémoires d'un bourgeois de Paris._ Dans un chapitre
intitulé: _La Peinture et la Musique sous la Restauration_, le docteur
Véron,qui avait été le condisciple de Delacroix, a donné une sorte
d'autobiographie du grand peintre, d'après les notes dont il est
question.
[174] Le compositeur _Adolphe Adam_ (1803-1856).
[175] Delacroix fait allusion au tableau connu sous le nom du _Marché
aux chevaux_, qui fut exposé au Salon de 1853.
[176] Portrait de Mme Rodakowski, mère du peintre.
[177] _Ziem_ obtint cependant une médaille de première classe avec
cette _Vue de Venise_, qui a pris place au Musée du Luxembourg.
[178] _Jalabert_, peintre, élève de Delaroche. Théophile Gautier
écrivait à propos de lui: «Le talent de cet artiste a quelque chose
de tendre et de délicat, de féminin qui charme et vous empêche de lui
désirer plus de force. Ce n'est pas qu'il ne puisse s'élever à la
vigueur lorsqu'il le veut, mais sa vraie nature est la grâce.»
* * * * *
_Mardi_ 16 _août._--Jenny partie pour Dieppe; elle me manque fort ici.
*
_Dimanche_ 28 _août._--Tous ces jours derniers, travaillé à l'Hôtel
de ville; j'achève le plafond. Aujourd'hui, je suis resté à la maison
jusqu'à midi et demi. Avancé le petit _Christ portant sa croix_ et le
_Berlichingen_ ou _Weislingen._
À une heure, à la distribution de l'École gratuite.--Revenu avec
Fleury[179]... La chaleur est tombée tout à fait. Le jour où je l'ai
vu, quelques jours avant l'élection, et où il m'a avoué qu'il ne votait
pas pour moi, ce n'étaient que protestations pour la prochaine fois;
aujourd'hui, le voilà planté là avec tous les honneurs de la guerre,
membre s'il en fut, professeur, etc.; il n'a plus qu'une faible estime
pour les infortunés qui sont encore sur le terrain de tout le monde.
Le soir, j'ai été voir _Britannicus_ et l'_École des maris_, et tous
les deux m'ont enchanté. Beauvallet a été très bon dans Burrhus; j'ai
trouvé là avec plaisir Thierry[180].
[179] _Robert-Fleury_ avait succédé, en 1850, à _Granet_ comme membre
de l'Académie des beaux-arts.
[180] Delacroix était lié avec _Édouard Thierry_, qui avait écrit des
Salons successifs assez favorables au peintre.
* * * * *
_Vendredi_ 2 _septembre._--Dîné chez Véron; je lui avais rapporté ses
épreuves.
*
_Lundi_ 26 _septembre._--Plafond de Saint-Sulpice.--_Samson et
Dalila_[181].
Dessins d'après des costumes et armures pour la _Jérusalem.--Les deux
Marocains.--Le Christ portant sa croix._[182]--Tableau de Beugniet
(_Berlichingen._)--_Lion._(id.)--_Christ dans le bateau._
*
_Mercredi_ 28 _septembre.--Sept heures du matin, en me levant._--On ne
se figure pas à quel point la médiocrité abonde: Lefuel[183], Baltard,
mille exemples, qui se pressent, de gens chargés de grosses affaires
dans les arts, dans le gouvernement, dans les armées, dans tout. Ce
sont ces gens-là qui enrayent partout la machine lancée par les hommes
de talent. Les hommes supérieurs sont naturellement novateurs. Ils
arrivent et trouvent partout la sottise et la médiocrité qui tient tout
dans sa main, et qui éclate dans tout ce qui se fait. Leur impulsion la
plus naturelle les jette à redresser, à tenter des routes nouvelles,
pour sortir de cette platitude et de cette sottise. S'ils réussissent
et qu'ils finissent par avoir le dessus sur les routines, ils ont
pour eux, à leur tour, les incapables, qui se font un mérite d'outrer
leurs pratiques, et qui gâtent encore tout ce qu'ils touchent. Après
ce mouvement, qui porte les novateurs à sortir de l'ornière tracée,
vient presque toujours celui qui les porte, à la fin de leur carrière,
à retenir l'impulsion indiscrète qui va trop loin et qui ruine par
l'exagération ce qu'ils ont inventé. Ils se prennent à vanter ce qu'ils
ont été cause qu'on a abandonné, en voyant le triste usage qu'on fait
des nouveautés qu'ils ont lancées dans le monde. Peut-être y a-t-il
un secret mouvement d'égoïsme qui les porte à régenter à ce point
leurs contemporains, que personne ne puisse qu'eux-mêmes toucher à ce
qui leur paraît critiquable? Ils sont médiocres par ce côté; cette
faiblesse leur fait jouer souvent un rôle ridicule et indigne de la
considération qu'ils ont acquise.
[181] Cette toile fut exécutée en 1854. «Elle était en 1875 chez le
peintre Daubigny, qui l'avait payée de cinq à six mille francs.» (V.
_Catalogue Robaut_, n° 1238.)
[182] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1313 et 1404.
[183] _Lefuel_ était alors architecte du château de Fontainebleau.
Après la mort de Visconti, en 1854, il fut chargé d'achever le nouveau
Louvre.
* * * * *
_Champrosay.--Jeudi_ 6 _octobre._--Parti pour Champrosay à onze
heures. J'ai eu cette fois deux fiacres pour me transporter et faire
transporter mes bagages; moyen préférable et plus économique que celui
de la voiture du commissionnaire.
J'étais souffrant depuis plus d'une semaine. Dimanche, j'ai pris un
froid aux oreilles qui m'a donné des douleurs dont je souffre encore:
c'était pendant mon équipée du Jardin des Plantes. J'ai pu dire, en
arrivant comme Tancrède, ce que je dis toujours en arrivant ici:
Qu'avec ravissement je revois ce séjour!
Avant dîner, le temps était fort beau, contre son habitude; j'ai fait
un grand tour de forêt au détriment de ma chaussure et de mon pantalon.
Pris par l'allée qui mène au chêne Prieur; mais, à moitié chemin, pris
l'allée qui descend vers le milieu, pour tomber sur la grande route qui
croise celle de l'Ermitage. Sentiment délicieux de la solitude et de
l'indépendance, en rentrant dans mon ermitage et en m'attablant... Je
l'ai bien éprouvé le lendemain, et j'espère qu'il sera ainsi tout le
temps que je serai ici.
*
_Vendredi_ 7 _octobre._--Grande promenade dans le jardin. Ravi par les
odeurs de fleurs et du raisin. Mais étant remonté dans une situation
paresseuse, elle s'est prolongée toute la journée que je suis resté à
lire le _Spectateur_, à dormir, à le reprendre.
Le soleil s'était montré dans la journée, et j'ai eu l'esprit
d'attendre qu'il fût passé, pour me mettre en route, vers trois heures
seulement, ou deux heures. Une pluie battante m'a pris dans la forêt;
heureusement, elle s'est calmée au moment où j'allais rentrer, et j'ai
continué par une allée que je n'avais jamais prise, partant de ce même
centre qui va au chêne Prieur et à l'allée descendante, mais plus à
droite, et remplie de bruyères. Remonté ensuite au chêne, etc.
Rentré avec appétit, ce qui est le grand point pour que la digestion
se fasse convenablement. Dîné dans mon atelier, où je suis mieux pour
cela, et arpenté toute la soirée le logement en tous sens, car la pluie
et l'obscurité rendent toute sortie bien difficile, le soir.
*
_Samedi_ 8 _octobre._--J'ai lu hier l'excellent passage du _Spectateur_
sur la _vieillesse._ Je me réserve de le copier tout entier.
Je crois me rappeler qu'il met au premier rang des avantages quelle
nous donne sur la jeunesse, la tranquillité. Effectivement, c'est
là le véritable bien dont le vieillard doit jouir, s'il vit selon
l'état où il est arrivé. Quoiqu'on dise que la vieillesse est l'âge
de l'ambition, ce ne peut être que celui d'une ambition légitime ou
facile, en comparaison, à satisfaire. En effet, quand on voit un homme
mûr aspirer aux honneurs, ce ne peut être, à moins de folie complète
de sa part, qu'à ceux auxquels il a le droit d'espérer comme étant
la suite des avantages qu'il a su déjà se faire et de la position
qu'il a prise par les travaux de toute sa vie. Certes, on ne se fait
pas une carrière à cinquante ans. On goûte alors les fruits de celle
qu'on s'est faite; les honneurs vont trouver naturellement celui qui
possède déjà la considération. Il faut donc au vieillard, je ne dirai
pas dans la poursuite, ce mot sent encore trop la jeunesse, mais dans
la recherche calme des prérogatives auxquelles il a droit, la même
tranquillité que je regarde comme le souverain bien à cet âge. Que si
la fortune n'a pas favorisé les efforts de la jeunesse, car je ne parle
toujours ici que de celui qui a fait preuve de mérite ou de constance,
si la position est médiocre, une longue habitude de cette médiocrité
doit la lui rendre moins pénible, de même que la perspective de la
continuation du même état jusqu'à la fin de sa vie.
Est-il rien de plus ridicule que de s'agiter dans l'âge où tout invite,
où tout force au repos? d'être le compétiteur de gens doublement
encouragés par la force de l'âge et par l'intérêt qui s'attache à la
jeunesse? L'homme de mérite que les circonstances n'ont pas servi,
doit jouir encore, dans la situation où il voit s'achever ses jours,
du calme que cette situation comporte; et il n'y a que la misère qui
puisse rendre cette condition intolérable; et ceci ne s'adresse pas
à ceux qui seraient, par un hasard fort rare et malgré de notables
qualités, tombés dans un état si bas. C'est de la force d'âme alors, et
une force bien rare, qui serait nécessaire à cet infortuné, pour faire
tête au malheur. Chez celui-là, il y aurait encore lieu à tirer des
consolations du sentiment de son propre mérite et de l'injustice de la
fortune.
La jeunesse voit tout devant elle et veut aspirer à tout; c'est ce qui
fait son inquiétude et son agitation continuelles. L'idée du repos est
aussi incompatible avec cet âge que celle de l'agitation l'est pour la
vieillesse. Le vieillard, au contraire, serait inexcusable d'entretenir
cette agitation fiévreuse. Il a mesuré ses forces et il connaît le
prix du temps; il sait celui qu'il lui faudrait pour parvenir à un but
incertain. Il faut, à son âge, avoir atteint celui auquel on tendait,
et non pas remettre encore en question quel sera l'avenir. Ce sont
toutes ces raisons qui doivent le porter au calme et lui faire tirer de
la position telle quelle qu'il s'est acquise, tout le fruit qu'elle
comporte raisonnablement.
*
_Samedi_ 8 _octobre._--Il faut mettre ici mon aventure de la forêt.
Parti vers une heure et demie, après avoir travaillé, je suis passé
sans m'en apercevoir dans le _grand Sénart_; tous les poteaux sont
repeints pour les menus plaisirs de Fould, qui a fait restaurer la
faisanderie. J'ai donc erré, pendant près de cinq heures, dans les
marécages de la forêt, car je ne marchais que dans une boue grasse et
glissante, sans savoir où j'allais. Un bonhomme que j'ai rencontré
dans le moment le plus embarrassant m'a aidé à me retrouver, et je
suis revenu par Soisy à cinq heures et demie, assez fatigué, mais très
heureux de n'avoir pas éprouvé le désagrément de coucher dans la forêt.
*
_Dimanche_ 9 _octobre._--Peint le _Christ dans la barque_[184],
d'après mon ancienne esquisse, jusqu'à deux heures.
Sorti vers la partie de Draveil. Fait un grand tour en contournant la
forêt, et revenu par les environs du chêne Prieur. Je me porte mieux:
j'espère grandement en ce petit séjour pour me remettre tout à fait.
J'écris à la cousine:
«La rareté des visites que je fais en ce lieu me le fait trouver
charmant, quand j'y reviens. Le secret du bonheur n'est pas de posséder
les choses, mais d'en jouir; je serais certes moins heureux d'être le
maître d'un grand château où je m'ennuierais et où je serais ennuyé par
les autres. Mais ceux qui n'aiment pas la solitude ne peuvent sentir
le plaisir que j'éprouve à être roi dans une bicoque! La liberté,
mais des loisirs occupés, l'esprit en travail sans cesse font trouver
enchanteurs tous les sites et tous les temps possibles. Pendant ces
jours de pluie, je n'ai pas été ennuyé jusqu'à présent.»
*
_Lundi_ 10 _octobre._--Surpris ce matin, pendant que j'étais en train
de peindre, par Mme Villot, Mme Halévy, Halévy[185], ses enfants,
Georges et le frère de Mme Villot. Cette invasion dans ma cabane a
désagréablement surpris et m'a laissé à la fin très satisfait.
J'ai dîné aujourd'hui chez Mme Villot et demain chez Halévy.
Travaillé beaucoup le fond de la _Sainte Anne_[186] sur un dessin
d'arbres d'après nature, que j'ai fait dimanche, sur la lisière de la
forêt vers Draveil.
Travaillé au _Christ dans la barque_, de Petit[187].
Vers deux heures, charmante promenade vers les carrières de Soisy.
Revenu par le chêne Prieur et l'allée de l'Ermitage. Beaux effets au
chêne Prieur, qui se détachait entièrement en ombre sur l'allée claire
et fuyante.
La conversation de ces oisifs est bien ennuyeuse, quand ils se lancent
dans les chevaux, les spectacles; des discussions qui durent une heure
sur une bride, une selle, etc.
Faire un _Dictionnaire des arts et de la peinture_[188]: thème commode.
Travail séparé pour chaque article.
_Autorités._--La peste pour les grands talents e la presque totalité du
talent pour les médiocres. Elles sont des lisières qui aident tout le
monde à marcher quand on entre dans la carrière, mais elles laissent à
presque tout le monde des marques ineffaçables. Les gens comme Ingres
ne les quittent plus. Ils ne font pas un pas sans les invoquer. Ils
sont comme des gens qui mangeraient de la bouillie toute leur vie;
ainsi de suite.
--Dumas, ce matin, commence ainsi l'analyse de la pièce d'_Antony_,
dans la _Presse_: «Cette pièce a donné lieu à de telles controverses,
que je demande la permission de ne pas l'abandonner ainsi; d'ailleurs,
non seulement c'est mon œuvre la plus originale, mon œuvre la plus
personnelle, mais encore c'est une de ces œuvres rares qui ont une
influence sur leur époque.»
Dîné chez Halévy, à Fromont[189]; je suis toujours sourd comme un
pot: heureusement que l'indisposition va changeant de côté et se
porte tantôt à droite, tantôt à gauche. Il y avait là Viegra, Vatel,
l'ancien directeur des Italiens, etc. Comment entretiendront-ils cette
magnifique habitation?... Hier, le général Parchappe[190] répondait
à mon admiration pour ce beau lieu, en disant que la maison était
pitoyable, et qu'il fallait la rebâtir pour la rendre habitable.
*
_Mercredi_ 12 _octobre._--Dîné chez Mme Barbier. Mme Villot revenue le
soir; j'ai parlé imprudemment, avec certains regrets, des restaurations
des tableaux du Musée: le grand Véronèse, que ce malheureux Villot a
tué sous lui[191], a été un texte sur lequel je n'ai pas trop insisté,
en voyant avec quelle chaleur elle défendait la science de son mari.
Elle ne lui trouve probablement que cette qualité, et elle l'en pare
comme de raison. Elle m a dit qu'en fait de restauration, il ne se
donnait pas un coup de pinceau, à moins que M. Villot ne prît lui-même
la palette. Grande recommandation, à ce qu'on peut croire!
Dans la journée, travaillé un peu mollement, et pourtant avec succès,
à la petite _Sainte Anne._ Le fond refait sur des arbres que j'ai,
dessinés il y a deux ou trois jours, à la lisière de la forêt vers
Draveil, a changé tout ce tableau. Ce peu de nature prise sur le fait,
et qui pourtant s'encadre avec le reste, lui a donné un caractère. J'ai
repris également pour les figures, les croquis faits à Nohant d'après
nature, pour le tableau de Mme Sand. J'y ai gagné de la naïveté et de
la fermeté dans la simplicité.
_De l'emploi du modèle._--C'est cet effet qu'il faut obtenir de
l'emploi du modèle et de la nature en général; c'est aussi la chose la
plus rare dans la plupart des tableaux où le modèle joue un grand rôle.
Il tire tout à lui, et il ne reste plus rien du peintre. Chez un homme
très savant et très intelligent à la fois, son emploi bien entendu
supprime, dans le rendu, les détails que le peintre, qui fait d'idée,
prodigue toujours trop, de peur d'omettre quelque chose d'important,
et qui empêche de toucher franchement et de mettre dans tout leur jour
les détails vraiment caractéristiques. Les ombres, par exemple; sont
toujours trop détaillées dans la peinture faite d'idée, dans les
arbres particulièrement, dans les draperies, etc.
Rubens est un exemple remarquable de l'abus des détails. Sa peinture,
où l'imagination domine, est surabondante partout; ses accessoires
sont trop faits; son tableau ressemble à une assemblée où tout le
monde parle à la fois. Et cependant, si vous comparez cette manière
exubérante, je ne dirai pas à la sécheresse et à l'indigence modernes,
mais à de très beaux tableaux où la nature a été imitée avec sobriété
et plus d'exactitude, vous sentez bien vite que le vrai peintre est
celui chez lequel l'imagination parle avant tout.
Jenny me disait hier, avec son grand bon sens, quand nous étions dans
la forêt et que je lui vantais la forêt de Diaz, «que l'imitation
exacte n'en était que plus froide», et c'est la vérité! Ce scrupule
exclusif de ne montrer que ce qui se montre dans la nature rendra
toujours le peintre plus froid que la nature qu'il croit imiter;
d'ailleurs, la nature est loin d'être toujours intéressante au point de
vue de l'effet de l'ensemble. Si chaque détail offre une perfection,
que j'appellerai inimitable, en revanche la réunion de ces détails
présente rarement un effet équivalent à celui qui résulte, dans
l'ouvrage du grand artiste, du sentiment; de l'ensemble et de la
composition[192]. C'est ce qui me faisait dire tout à l'heure que, si
l'emploi du modèle donnait au tableau quelque chose de frappant, ce ne
pouvait être que chez des hommes très intelligents: en d'autres termes,
qu'il n'y avait que ceux qui savent faire de l'effet, en se passant
du modèle, qui puissent véritablement en tirer parti, quand ils le
consultent.
Que sera-ce d'ailleurs, si le sujet comporte beaucoup de pathétique?
Voyez comme, dans de pareils sujets, Rubens l'emporte sur tous les
autres! Comme la franchise de son exécution, qui est une conséquence de
la liberté avec laquelle il imite, ajoute à l'effet qu'il veut produire
sur l'esprit!... Voyez cette scène intéressante, qui se passera, si
vous voulez, autour du lit d'une femme mourante: rendez, s'il est
possible, saisissez par la photographie, cet ensemble; il sera déparé
par mille côtés. C'est que, suivant le degré de votre imagination,
la scène vous paraîtra plus ou moins belle; vous serez poète plus ou
moins, dans cette scène où vous êtes acteur; vous ne voyez que ce qui
est intéressant, tandis que l'instrument aura tout mis.
Je fais cette observation et je corrobore toutes celle qui
précèdent, c'est-à-dire la nécessité de beaucoup d'intelligence dans
l'imagination, en revoyant les croquis faits à Nohant pour la _Sainte
Anne_: le premier, fait d'après nature, est insupportable, quand je
revois le second, qui pourtant est presque le calque du précédent, mais
dans lequel mes intentions sont plus prononcées et les choses inutiles
éloignées, en introduisant aussi le degré d'élégance que je sentais
nécessaire pour atteindre à l'impression du sujet.
Il est donc beaucoup plus important pour l'artiste de se rapprocher de
l'idéal qu'il porte en lui, et qui lui est particulier, que de laisser,
même avec force, l'idéal passager que peut présenter la nature, et elle
présente de telles parties; mais encore un coup, c'est un tel homme
qui les y voit, et non pas le commun des hommes, preuve que c'est son
imagination qui fait le beau, justement parce qu'il suit son génie.
Ce travail d'idéalisation se fait même presque à mon insu chez moi,
quand je recalque une composition sortie de mon cerveau. Cette seconde
édition est toujours corrigée et plus rapprochée d'un idéal nécessaire;
ainsi, il arrive ce qui semble une contradiction et qui explique
cependant comment une exécution trop détaillée comme celle de Rubens,
par exemple, peut ne pas nuire à l'effet sur l'imagination. C'est
sur un thème parfaitement idéalisé que cette exécution s'exerce; la
surabondance des détails qui s'y glissent, par suite de l'imperfection
de la mémoire, ne peut détruire cette simplicité bien autrement
intéressante qui a été trouvée d'abord dans l'exposition de l'idée,
et, comme nous venons de le voir à propos de Rubens, la franchise de
l'exécution achève de racheter l'inconvénient de la prodigalité des
détails. Que si, au milieu d'une telle composition, vous introduisez
une partie faite avec grand soin d'après le modèle, et si vous le
faites sans occasionner un désaccord complet, vous aurez accompli le
plus grand des tours de force, accordé ce qui semble inconciliable;
en quelque sorte, c'est l'introduction de la réalité au milieu d'un
songe; vous aurez réuni deux arts différents, car l'art du peintre
vraiment idéaliste est aussi différent de celui du froid copiste que la
déclamation de Phèdre est éloignée de la lettre d'une grisette à son
amant. La plupart de ces peintres, qui sont si scrupuleux dans l'emploi
du modèle, n'exercent la plupart du temps leur talent de le copier avec
fidélité que sur des compositions mal digérées et sans intérêt. Ils
croient avoir tout fait, quand ils ont reproduit des têtes, des mains,
des accessoires imités servilement et sans rapport mutuel.
--Fait une promenade avec Jenny vers le chêne Prieur. Sortis par la
lisière de la forêt et revenus par la grande allée. Ces bruyères, ces
fougères, cette herbe fine et verte rappelaient à la pauvre femme son
pays et sa jeunesse.
--Sur l'_imitation de la nature_, ce grand point de départ de toutes
les écoles et sur lequel elles se divisent profondément, aussitôt
qu'elles l'interprètent, toute la question semble réduite à ceci:
l'imitation est-elle faite en vue de plaire à l'imagination ou de
satisfaire simplement une sorte de conscience d'une singulière espèce,
qui consiste, pour l'artiste, à être content de lui quand il a copié,
aussi exactement que possible, le modèle qu'il a sous les yeux?
_Jeudi_ 13 _octobre._--Travaillé beaucoup au _Christ dormant dans la
tempête_, pour Petit[193]. Sorti vers trois heures et fait une longue
course dans la forêt, dans les coupes des environs du chêne d'Antain.
*
_Vendredi_ 14 _octobre._--C'était aujourd'hui la corvée de R... à
Paris. Je suis parti le matin chez Mme Villot pour m'excuser de lui
avoir manqué de parole hier; elle m'a parlé de la situation de H. V...
Impossibilité de voyager dans ces maudits chemins de fer sans être
assassiné par la conversation. J'y ai trouvé un personnage que j'ai vu
autrefois chez Mme Marliani, et que j'avais déjà rencontré dans cette
maudite voiture... Bavardages sans fin sur le gothique, etc.
En revenant, de même, mon confrère Chevalier, que je révère, m'a trouvé
dans l'omnibus et reconduit jusqu'à Ris. J'étais obligé de me tourner
vers lui, pendant que je mourais d'envie de voir le paysage: il m'a
gâté tout le plaisir de mon retour. J'étais encore destiné à une autre
rencontre: Mme Villot, son frère, ses frères, que sais-je? étaient
allés au-devant du cher M. Villot; il a fallu poliment remonter avec
eux.
*
_Samedi_ 15 _octobre._--Dîné chez Mme Villot. Il a été question de
peinture à l'huile d'olive.
Si cette invention eût été faite il y a trente ans, ainsi que celle
du daguerréotype, peut-être ma carrière eût-elle été plus remplie. La
facilité de peindre à chaque instant, sans avoir l'ennui de palette,
ensuite l'instruction que donne le daguerréotype à un homme qui peint
de mémoire, sont des avantages inestimables.
*
_Dimanche_ 16 _octobre._--Achevé ou presque achevé le _Weislingen._
Promenade vers Soisy par la forêt. Vu les derrières du parc Vandeuil
(actuel): il y a des effets superbes.--Plus loin, en remontant, j'ai
dessiné un site superbe.
Lu un article des Mémoires de Dumas sur Trouville, où il y a des choses
charmantes... Que manque-t-il à ces gens-là? du goût, du tact, l'art
de choisir dans tout ce qui leur vient et celui de savoir s'arrêter à
propos. Il est probable qu'ils ne travaillent pas; leur suffirait-il de
travailler, pour acquérir ce qui leur manque?... Je ne le crois pas.
*
_Lundi_ 17 _octobre._--Après une journée de travail et un peu, je
crois, de sommeil, parti tard vers Soisy. La pluie a détrempé les
routes. J'ai fait le croquis du lavoir au soleil couchant. Descendu
dans la ruelle où j'avais une fois trouvé un chat charmant. Rencontré
Ba vet en revenant. Voilà un homme à l'ancienne mode, à la mienne: il
était pataugeant sur la route comme moi, et visitant ses travaux; il
portait de vieux habits dont son domestique ne voudrait certes pas;
son pantalon était retroussé de peur de la crotte. C'est ainsi qu'on
faisait quand on désirait ne pas se gêner chez soi ou à la campagne.
M. X... ou M. Y..., enfin tel sot à la moderne, serait bien malheureux
d'être rencontré dans l'équipage ou le pauvre Ba vet se promenait
tranquillement avec la conscience tranquille de ses cent mille livres
de revenu, au milieu de tout cela.
J'éprouve tous les jours, et particulièrement quand il fait du soleil,
un charme pénétrant en ouvrant ma fenêtre; il y a dans le spectacle de
la tranquillité de la nature un attrait plus particulier encore pour
l'homme qui vieillit et qui apprécie la tranquillité et le calme. Il
me semble que ce spectacle est fait pour moi. Une ville ne peut rien
offrir de semblable: partout l'agitation qui ne convient qu'à la sotte
jeunesse.
--J'écris à Piron:
«Je ne voulais venir ici que pour cinq ou six jours; en voilà bientôt
quinze que j'y suis, et je ne pense pas à revenir. La campagne m'est
nécessaire de temps en temps. Comme j'y travaille, elle ne m'assomme
pas, comme ceux qui se condamnent à y passer six mois de suite. Les
gens du monde y vont mécaniquement au mois de juillet, et ils en
reviennent en décembre; moi, j'y vais quinze jours de temps en temps
et de loin en loin. Plus il y a longtemps que je n'y ai été, plus
j'en jouis; j'aime aussi à y mener une vie opposée à celle de Paris;
j'abhorre les visites et les dérangements des voisins... Cette nature
que je vois rarement me parle alors et me renouvelle. Une promenade
dans la forêt, après que j'ai consacré ma matinée au travail, est un
véritable délice, mais il faut absolument faire quelque chose.»
--_Toujours sur l'emploi du modèle et sur l'imitation._
Jean-Jacques dit avec raison qu'on peint mieux les charmes de la
liberté quand on est sous les verrous, qu'on décrit mieux une campagne
agréable quand on habite une ville pesante et qu'on ne voit le ciel
que par une lucarne et à travers les cheminées. Le nez sur le paysage,
entouré d'arbres et de lieux charmants, mon paysage est lourd, trop
fait, peut-être plus vrai dans le détail, mais sans accord avec le
sujet. Quand Courbet a fait le fond de la femme qui se baigne, il l'a
copié scrupuleusement d'après une étude que j'ai vue à côté de son
chevalet. Rien n'est plus froid; c'est un ouvrage de marqueterie.
Je n'ai commencé à faire quelque chose de passable, dans mon voyage
d'Afrique, qu'au moment où j'avais assez oublié les petits détails pour
ne me rappeler dans mes tableaux que le côté frappant et poétique;
jusque-là, j'étais poursuivi par l'amour de l'exactitude, que le plus
grand nombre prend pour la vérité.
--J'ai travaillé toute la journée par la pluie à la petite _Sainte
Anne_, et j'ai fait une esquisse du _Soleil couchant_ que j'ai dessiné
hier, au lavoir.
Petit tour avant dîner, malgré les mauvais chemins dans la forêt, le
long de Ba vet, avec ma bonne et pauvre Jenny[194], dont la santé
paraît meilleure et m'enchante... Quel profond bon sens dans cette
fille de la nature, et quelle vertu au fond de ses préjugés les plus
singuliers!
J'avais refusé le dîner de Mme Villot; j'ai été la joindre et sa
société, comme elle était au dessert, et nous avons achevé la soirée
chez Mme Barbier. J'ai ri aux larmes presque tout le temps, aussi
bien de ce que je lui disais que de ce qu'elle me répondait. Elle m'a
raconté l'aventure de son ami Chevigné, qui vient un de ces jours
derniers pour la voir, et qui trouve dans le chemin de fer cet être
antipathique qui se trouvait venir aussi chez elle et qu'il voyait
par conséquent sans cesse à ses côtés ou devant lui tout le temps, y
compris la voiture qui devait les ramener du chemin de fer chez elle.
Le livre de Véron[195] était là sur la table... Une femme qui n'est pas
sotte, et qui est là, le trouve ennuyeux; c'est une façon d'exprimer
qu'il lui a déplu, et il déplaira à la moindre personne qui a quelque
notion de ce que c'est qu'une chose passable. Nulle philosophie (grand
article sur ce mot à propos des arts en général: sans cette philosophie
que j'entends, nulle durée pour le livre ou pour le tableau, ou plutôt
nulle existence); ce tas d'anecdotes, les unes intéressantes, les
autres niaises et dignes d'amuser des laquais; des nomenclatures, des
répétitions textuelles de pièces historiques, qui sont partout, pour
qui veut les y aller chercher, ne constituent pas un livre. C'est une
anonyme réunion de pièces de toutes couleurs, auxquelles il a ôté la
couleur en les ajustant... Quoi! pas une réflexion pour souder un fait
à un autre, ou plutôt quelles réflexions!... Car je me trompe: il met
du sien de temps en temps; mais quelle vulgarité! Le pauvre homme a
donné prématurément sa mesure. Après avoir pris la peine de nous ôter
la pensée qu'il était capable d'écrire quelque chose qui eut le sens
commun, il s'amuse même à détruire ce faible prestige qui l'entourait,
à savoir qu'il avait quelque capacité pour les affaires, et que son
savoir-faire du moins l'avait conduit à la fortune... Point du tout;
il établit que toutes ses combinaisons pour faire ses affaires ont
été déjouées par le hasard, et que c'est le même hasard qui l'a fait
réussir souvent par les moyens les plus inattendus et les plus opposés
à ses prévisions.
Je n'ai, dans le jugement que je porte, nulle animosité; au contraire,
je l'aime beaucoup, malgré ses airs cavaliers; mais ils sont
inséparables du parvenu. Je crois qu'il perdra beaucoup à ce livre
malencontreux. Il gagnait beaucoup, au contraire, à ne pas le publier,
mais à laisser croire qu'il s'en occupait. Il confirme malheureusement
tout ce que les gens plus fins que le vulgaire pouvaient augurer de
lui... Je l'ai toujours pensé plus important par son air que par ses
qualités réelles.
Un certain tact m'a rarement trompé; j'écrivais ici, il y a quelque
temps, sur la quantité des hommes médiocres; mais que de degrés encore
dans la médiocrité! En voici un de la dernière catégorie! J'entends
parmi ceux qui se piquent d'œuvres d'esprit. Il sert à faire voir la
valeur de ceux qui sont des chefs de bande, comme Dumas, par exemple,
dont il est tant question depuis quelques jours. Mis en regard de
Véron, Dumas paraît un grand homme, et je ne doute pas que ce ne soit
son opinion à lui-même; mais qu'est-ce que Dumas et presque tout ce qui
écrit aujourd'hui, en comparaison d'un prodige tel que Voltaire, par
exemple? Que deviennent, à côté de cette merveille de lucidité, d'éclat
et de simplicité tout ensemble, ce bavardage désordonné, cet alignement
sans fin de phrases et de volumes semés de bonnes et de détestables
choses, sans frein, sans loi, sans sobriété, sans ménagement pour
le bon sens du lecteur! Celui-là donc est médiocre dans l'emploi de
facultés qui sont pourtant au-dessus de l'ordinaire; ils se ressemblent
tous... La pauvre Aurore[196] elle-même lui donne la main pour des
défauts analogues, à côté de qualités de beaucoup de valeur. Ils ne
travaillent ni l'un ni l'autre, mais ce n'est pas par paresse. Ils ne
peuvent pas travailler, c'est-à-dire élaguer, condenser, résumer,
mettre de l'ordre. La nécessité d'écrire à tant la page est la funeste
cause qui minerait de plus robustes talents encore. Ils battent
monnaie[197] avec les volumes qu'ils entassent; le chef-d'œuvre est
aujourd'hui impossible.
*
_Jeudi_ 20 _octobre._--Quelle adoration que celle qui j'ai pour la
peinture! Le seul souvenir de certains tableaux me pénètre d'un
sentiment qui me remue de tout mon être, même quand je ne les vois pas,
comme tous ces souvenirs rares et intéressants qu'on retrouve de loin
en loin dans sa vie, et surtout dans les toutes premières années.
Hier je revenais de Fromont, où je me suis fort ennuyé: j'arrive chez
Mme Villot, à qui j'avais à rapporter son ombrelle de la part des
habitants de Fromont. Elle était là avec Mme Pécourt, qui a parlé des
tableaux de son mari[198]. Là-dessus, Mme V... rappelé quelques-uns
de ceux de Rubens qu'elle a vus à Windsor. Elle a parlé d'un grand
portrait équestre d'une de ces grandes figures d'autrefois, armées de
toutes pièces, avec un jeune homme près de lui, m'a semblé que je le
voyais. Je sais beaucoup de ce que Rubens a fait, et crois savoir tout
ce qu'il peut faire. Ce seul souvenir d'une femmelette qui certes n'a
pas éprouvé, en voyant le tableau, l'émotion que je ressens seulement
en me le figurant, sans l'avoir vu, a réveillé en moi les grandes
images de ceux qui ont tant frappé ma jeunesse à Paris, au Musée
Napoléon, et en Belgique, dans les deux voyages que j'y ai faits.
Gloire à cet Homère[199] de la peinture, à ce père de la chaleur et de
l'enthousiasme dans cet art où il efface tout, non pas, si l'on veut,
par la perfection qu'il a portée dans telle ou telle partie, mais par
cette force secrète et cette vie de l'âme qu'il a mise partout. Chose
singulière! le tableau qui m'a peut-être donné la sensation la plus
forte, l'_Élévation en croix_, n'est pas celui où brillent le plus les
qualités qui lui sont propres et où il est incomparable. Ce n'est ni
par la couleur, ni par la délicatesse ou la franchise de l'exécution
que ce tableau l'emporte sur les autres, et, chose bizarre, c'est
par des qualités italiennes, qui chez les Italiens ne me ravissent
pas au même degré; et je trouve à propos de me rendre compte ici du
sentiment tout à fait analogue que j'ai éprouvé devant les batailles de
Gros et devant la _Méduse_, surtout quand je l'ai vue à moitié faite.
C'est quelque chose de sublime, qui tient en partie à la grandeur des
personnages. Les mêmes tableaux en petite dimension me produiraient,
j'en suis sûr, un tout autre effet. Il y a aussi dans celui de Rubens
et dans celui de Géricault un je ne sais quoi de style michelangesque
qui ajoute encore à l'effet que produit la dimension des personnages et
leur donne quelque chose d'effrayant. La proportion entre pour beaucoup
dans le plus ou moins de puissance d'un tableau. Non seulement, comme
je le disais, ces tableaux ne seraient qu'ordinaires dans l'œuvre du
maître exécutée en petit; mais même grands simplement comme nature, ils
n'atteindraient pas à l'effet sublime. La preuve, c'est que la gravure
du tableau de Rubens ne me le produit nullement.
Je dois dire que la dimension ne fait pas tout, car plusieurs de ses
tableaux où les figures sont très grandes ne me donnent pas ce genre
d'émotion, qui est le plus élevé pour moi; je ne puis dire non plus
que ce soit exclusivement quelque chose de plus italien dans le style,
car les tableaux de Gros qui n'en offrent point de trace et qui ne
sont qu'à lui, me transportent au même degré dans cette situation de
l'âme que je trouve la plus puissante que cet art puisse inspirer.
C'est un mystère curieux que celui de ces impressions produites par
les arts sur des organisations sensibles: confuses impressions, si on
veut les décrire, pleines de force et de netteté, si on les éprouve
de nouveau, seulement par le souvenir! Je crois fortement que nous
mêlons toujours de nous-mêmes dans ces sentiments qui semblent venir
des objets qui nous frappent. Il est probable que ces ouvrages ne me
plaisent tant que parce qu'ils répondent à des sentiments qui sont les
miens; et puisque, quoique dissemblables, ils me donnent le même degré
de plaisir, c'est que le genre d'effet qu'ils produisent, j'en retrouve
la source en moi.
Ce genre d'émotion propre à la peinture est _tangible_ en quelque
sorte; la poésie et la musique ne peuvent le donner. Vous jouissez
de la représentation elle de ces objets, comme si vous les voyiez
véritablement, et en même temps le sens que renferment les images pour
l'esprit vous échauffe et vous transporte. Ces figures, ces objets, qui
semblent la chose même à une certaine partie de votre être intelligent,
semblent comme un pont solide sur lequel l'imagination s'appuie pour
pénétrer jusqu'à la sensation mystérieuse et profonde dont les formes
sont en quelque sorte l'hiéroglyphe, mais un hiéroglyphe bien autrement
parlant qu'une froide représentation, qui ne tient que la place d'un
caractère d'imprimerie: art sublime dans ce sens, si on le compare à
celui où la pensée n'arrive à l'esprit qu'à l'aide des lettres mises
dans un ordre convenu; art beaucoup plus compliqué, si l'on veut,
puisque le caractère n'est rien et que la pensée semble être tout,
mais cent fois plus expressif, si l'on considère qu'indépendamment de
l'idée, le signe visible, hiéroglyphe parlant, signe sans valeur pour
l'esprit dans l'ouvrage du littérateur, devient chez le peintre une
source de la plus vive jouissance, c'est-à-dire la satisfaction que
donnent, dans le spectacle des choses, la beauté, la proportion, le
contraste, l'harmonie de la couleur, et tout ce que l'œil considère
avec tant de plaisir dans le monde extérieur, et qui est un besoin de
notre nature.
Beaucoup de gens trouveront que c'est précisément dans cette
simplification du moyen d'expression que consiste la supériorité de
la littérature. Ces gens-là n'ont jamais considéré avec plaisir un
bras, une main, un torse de l'antique ou du Puget[200]; ils aiment la
sculpture encore moins que la peinture, et ils se trompent étrangement
s'ils pensent que quand ils ont écrit: un pied ou une main, ils ont
donné à mon esprit la même émotion que celle que j'éprouve quand je
vois un beau pied ou une belle main... Les arts ne sont point de
l'algèbre où l'abréviation des figures concourt au succès du problème;
le succès dans les arts n'est point d'abréger, mais d'amplifier, s'il
se peut, de prolonger la sensation, et par tous les moyens... Qu'est-ce
que le théâtre? Un des témoignages les plus certains de ce besoin de
l'homme d'éprouver à la fois le plus d'émotions possible! Il réunit
tous les arts pour sentir davantage: la pantomime, le costume, la
beauté de l'acteur, doublent l'effet de l'ouvrage parlé ou chanté. La
représentation du lieu dans lequel se passe l'action augmente encore
tous ces genres d'impression.
On comprend donc tout ce que j'ai dit de la _puissance de la peinture._
Si elle n'a qu'un moment, elle concentre l'_effet_ de ce moment; le
peintre est bien plus maître de ce qu'il veut exprimer que le poète
ou le musicien livré à des interprètes; en un mot, si son souvenir ne
s'exerce pas sur autant de parties, il produit un effet parfaitement
un et qui peut satisfaire complètement; en outre, l'ouvrage du peintre
n'est pas soumis aux mêmes altérations, quant à la manière dont il
peut être compris dans des temps différents. La mode qui change, les
préjugés du moment, peuvent faire envisager différemment sa valeur;
mais enfin il est toujours le même; il reste tel que l'artiste a
voulu qu'il fût, tandis qu'il n'en est pas de même d'un ouvrage livré
à l'interprétation, comme les ouvrages de théâtre. Le sentiment de
l'artiste n'étant plus là pour guider les acteurs ouïes chanteurs,
l'exécution ne peut plus répondre à l'intention primitive: l'accent
disparaît, et avec lui la partie la plus délicate. Heureux encore
l'auteur, quand on ne mutile pas son ouvrage, affront auquel il est
exposé même de son vivant! Le changement seul d'un acteur change toute
la physionomie.
*
21 _octobre._--Les Arago[201], Bixio, etc., dînaient chez Mme Villot;
j'y étais invité, mais je vis encore un peu de régime et n'y ai été
qu'après.
*
22 _octobre._--Villot et sa femme venus, en arrivant de Paris, lui
du moins. Je devais y aller le soir, mais j'ai préféré une grande
promenade ravissante vers Draveil.
*
23 _octobre._--Dîné chez les Barbier, sorti vers dix heures pendant
que tout le monde était occupé à jouer, et j'ai fait, par le plus
beau clair de lune, la même promenade que la veille, mais encore plus
charmante.
Promenade dans la forêt avec Jenny.
*
_Lundi_ 24 _octobre._--Travaillé jusqu'à quatre heures; je ne suis
sorti qu'à peine une heure, mais j'en ai joui délicieusement. Descendu
par la ruelle, le long du jardin Barbier. Admiré les grands arbres près
du bord de la Seine. Mille aspects charmants de la pente de Champrosay,
etc.
C'est bien là qu'on sent l'impuissance de l'art d'écrire. Avec un
pinceau, je ferai sentir à tout le monde ce que j'ai vu, et une
description ne montrera rien à personne.
Le soir, encore vers Draveil; mais le brouillard s'étendait sur toute
la vallée de la Seine, et la lune se levait si tard que je n'ai pu en
jouir.
Depuis deux ou trois jours, les journées sont si ravissantes que je
passerais volontiers tout le temps à ma fenêtre. Je suis sorti quelques
instants par le jardin et j'ai été m'asseoir avec enchantement, sous ce
soleil si doux, en face de Trousseau.
*
_Mardi_ 25 _octobre._--Je n'écris pas tous ces jours-ci, parce que j'ai
trop à écrire. Le temps est si rempli par mon travail et un peu de
promenade, que quand je me mets à en écrire trop long ici, je n'ai plus
le même entrain pour travailler.
J'ai tenu la petite _Sainte Anne_ la matinée, en entremêlant le travail
de petites promenades dans le jardin. J'adore ce petit potager: cette
vigne jaunissante, ces tomates le long du mur, ce soleil doux sur tout
cela, me pénètrent d'une joie secrète, d'un bien-être comparable à
celui qu'on éprouve quand le corps est parfaitement en santé. Mais tout
cela est fugitif; je me suis trouvé une multitude de fois dans cet état
délicieux, depuis les vingt jours que je passe ici.
Il semble qu'il faudrait une marque, un souvenir particulier pour
chacun de ces moments, ce soleil qui envoie les derniers rayons de
l'année sur ces fleurs et sur ces fruits, cette belle rivière que je
voyais aujourd'hui et hier couler si tranquillement en réfléchissant le
ciel du couchant, et la poétique solitude de Trousseau, ces étoiles que
je vois dans mes promenades de chaque soir briller comme des diamants
au-dessus et à travers les arbres de la route.
Le soir, chez Mine Barbier, où elle a lu des _Mémoires_ de Véron...
Ai-je été trop sévère en en parlant il y a deux ou trois jours? Quoique
je ne connaisse encore que ces passages détachés, je ne le pense pas.
Qu'est-ce que les mémoires d'un homme vivant sur des vivants comme lui?
Ou il faut qu'il se mette tout le monde à dos en disant sur chacun ce
qu'il y a à dire, et un pareil projet mènerait loin, ou il prendra
le parti de ne dire que du bien de tous ces gens qu'il coudoie et
avec lesquels il se rencontre à chaque moment. De là la fastidieuse
nécessité d'appeler à son secours les anecdotes qui traînent
partout, ou qui, pour lui avoir été communiquées, n'en sont pas plus
intéressantes, parce que tout cela ne se tient point, en un mot que
ce ne sont pas ses mémoires, c'est-à-dire ses véritables et sincères
jugements sur les hommes de son temps. Ajoutez à cela l'absence de
toute composition et la banalité du style, que Barbier admire pourtant
beaucoup.
*
_Mercredi_ 26 _octobre._--Le _Spectateur_ parle de ce qu'il appelle
_génies de premier ordre_, tels que Pindare, Homère, la Bible,--confus
au milieu de choses sublimes et inachevées,--Shakespeare, etc. puis de
ceux dans lesquels il voit plus d'art, tels que Virgile, Platon, etc..
Question à vider! Y a-t-il effectivement plus s'émerveiller dans
Shakespeare, qui mêle à des traits surprenants de naturel des
conversations sans goût et interminables, que dans Virgile et Racine,
où toutes ces inventions sont à leur place et exprimées avec une forme
convenable? Il me semble que le dernier cas est celui qui offre le
plus de difficultés; car vous n'exceptez pas ceux de ces divers génies
qui sont plus conformes à ce que le _Spectateur_ appelle les règles de
l'art, de vérité et de vigueur dans leurs peintures.
À quoi servirait le plus beau style et le plus fini sur des pensées
informes ou communes? Les premiers de ces hommes remarquables sont
peut-être comme ces mauvais sujets auxquels on pardonne de grandes
erreurs en faveur de quelques bons mouvements. C'est toujours
l'histoire de l'ouvrage fini comparé à son ébauche--dont j'ai déjà
parlé,--du monument qui ne montre que ses grands traits principaux,
avant que l'achèvement et le coordonnement de toutes les parties
lui aient donné quelque chose déplus arrêté et par conséquent aient
circonscrit l'effet sur l'imagination, laquelle se plaît au vague et
se répand facilement, et embrasse de vastes objets sur des indications
sommaires. Encore, dans l'ébauche du monument, relativement à ce qu'il
présentera définitivement, l'imagination ne peut-elle concevoir de
choses trop dissemblables avec ce que sera l'objet terminé, tandis que
dans les ouvrages des génies à la Pindare, il leur arrive de tomber
dans des monstruosités, à côté des plus belles conceptions... Corneille
est plein de ces contrastes; Shakespeare de même... Mozart n'est point
ainsi, ni Racine, ni Virgile, ni l'Arioste. L'esprit ressent une joie
continue, et, tout en jouissant du spectacle de la passion de Phèdre
ou de Didon, il ne peut s'empêcher de savoir gré de ce travail divin
qui a poli l'enveloppe que le poète a donnée à ses touchantes pensées.
L'auteur a pris la peine qu'il devait prendre pour écarter du chemin
qu'il me fait parcourir ou de la perspective qu'il me montre, tous les
obstacles qui m'embarrassent ou qui m'offusquent.
Si des génies tels que les Homère et les Shakespeare offrent des côtés
si désagréables, que sera-ce des imitateurs de ce genre abandonné et
sans précision? Le _Spectateur_ les tance avec raison, et rien n'est
plus détestable; c'est de tous les genres d'imitation le plus sot et
le plus maladroit. Je n'ai pas dit que c'est surtout comme _génies
originaux_ que le _Spectateur_ exalte les Homère et les Shakespeare;
ceci serait l'objet d'un autre examen, dans leur comparaison avec
les Mozart et les Arioste, qui ne me paraissent nullement manquer
d'originalité, bien que leurs ouvrages soient réguliers.
Rien n'est plus dangereux que ces sortes de confusions pour les jeunes
esprits, toujours portés à admirer ce qui est gigantesque plus que ce
qui est raisonnable. Une manière boursouflée et incorrecte leur paraît
le comble du génie, et rien n'est plus facile que l'imitation d'une
semblable manière... On ne sait pas assez que les plus grands talents
ne font ne ce qu'ils peuvent faire; là où ils sont faibles ou ampoulés,
c'est que l'inspiration n'a pu les suivre, ou plutôt qu'ils n'ont pas
su la réveiller, et surtout contenir dans de justes bornes. Au lieu
de dominer leur sujet, ils ont été dominés par leur fougue ou par le
certaine impuissance de châtier leurs idées, Mozart pourrait dire de
lui-même, et il l'eût dit probablement en style moins ampoulé:
Je suis maître de moi, comme de l'univers.
Monté sur le char de son improvisation, et semblable à Apollon au plus
haut de sa carrière, comme au début ou à la fin, il tient d'une main
ferme les rênes de ses coursiers, et dispense partout la lumière.
Voilà ce que les Corneille, emportés par des bonds irréguliers, ne
savent pas faire, de sorte qu'ils vous surprennent autant par leurs
chutes soudaines que par les élans qui les font gravir de sublimes
hauteurs.
Il ne faut pas avoir trop de complaisance, dans les génies singuliers,
pour ce qu'on appelle leurs négligences, qu'il faut appeler plutôt
leurs lacunes; ils n'ont pu faire que ce qu'ils ont fait. Ils ont
souvent dépensé beaucoup de sueurs sur des passages très faibles ou
très choquants. Ce résultat ne semble point rare chez Beethoven, dont
les manuscrits sont aussi raturés que ceux de l'Arioste.
Il doit arriver souvent chez ces hommes que les beautés viennent les
chercher, sans qu'ils y pensent, et qu'ils passent au contraire
un temps considérable à en atténuer l'effet par des redites et des
amplifications déplacées.
*
_Jeudi_ 27 _octobre._--Impossibilité de travailler!... Est-ce mauvaise
disposition, ou bien l'idée que je pars après-demain?
Promenades dans le jardin, et surtout station sous les peupliers de
Ba vet; ces peupliers et surtout les peupliers de Hollande, jaunissant
par l'automne, ont pour moi un charme inexprimable. Je me suis étendu à
les considérer, se détachant sur le bleu du ciel, à voir leurs feuilles
s'enlever au vent et tomber près de moi. Encore un coup, le plaisir
qu'ils me faisaient tenait à mes souvenirs et au souvenir des mêmes
objets, vus dans des temps où je sentais près de moi des êtres aimés.
Ce sentiment est le complément de toutes les jouissances que peut
donner le spectacle de la nature; je l'éprouvais l'année dernière, à
Dieppe, en contemplant la mer: ici de même. Je ne pouvais m'arracher de
cette eau transparente sous ces saules, et surtout de la vue du grand
peuplier et des peupliers de Hollande.
Contribué, en rentrant au jardin, à achever notre vendange. Le soleil,
quoique vif, me remplissait de bien-être.
Je quitte ceci sans répugnance pour le travail et la vie que je vais
retrouver à Paris, mais sans lassitude, et sentant à merveille que je
pourrais passer aussi bien plus de temps au milieu d'une solitude si
paisible et dépourvue de ce qu'on appelle des distractions. Pendant
que j'étais couché sous ces chers peupliers, j'apercevais au loin, sur
la route et au-dessus de la haie de Ba vet, passer les chapeaux et
les figures des élégants traînés dans leurs calèches que je ne voyais
pas à cause de la haie, allant à Soisy ou en revenant, et occupés à
chercher la distraction chez leurs connaissances réciproques, faire
admirer leurs chevaux et leurs voitures et prendre part à l'insipide
conversation dont se contentent les gens du monde... Ils sortent de
leurs demeures, mais ils ne peuvent se fuir eux-mêmes; c'est en eux
que réside ce dégoût pour tout délassement véritable, et l'implacable
paresse, qui les empêche de se créer de véritables plaisirs.
Le soir, je voulais aller chez Barbier; dans la journée chez Mme Villot
et le maire: une délicieuse paresse m'en a empêché... Celle-là est
excusable, puisque j'y trouvais du plaisir.
*
_Vendredi_ 28 _octobre._--Ce matin, levé comme à l'ordinaire, mais
plein de l'idée que je n'avais à faire que mes paquets... J'ai savouré
de nouveau le plaisir de ne rien faire.
Après avoir fait cent tours et regardé mes peintures, je me suis
enfoncé dans mon fauteuil, au coin de mon feu et dans ma chambre;
j'ai mis le nez dans les _Nouvelles russes_[202]; j'en ai lu deux:
le _Fataliste_ et _Dombrowski_, qui m'ont fait passer des moments
délicieux. À part les détails de mœurs que nous ne connaissons pas, je
soupçonne qu'elles manquent d'originalité. On croit lire des nouvelles
de Mérimée, et comme elles sont modernes, il n'y a pas difficulté à
être persuadé que les auteurs les connaissent. Ce genre un peu bâtard
fait éprouver un plaisir étrange, qui n'est pas celui qu'on trouve
chez les grands auteurs... Ces histoires ont un parfum de réalité[203]
qui étonne; c'est ce sentiment qui a surpris tout le monde, quand sont
apparus les romans de Walter Scott; mais le goût ne peut les accepter
comme des ouvrages accomplis.
Lisez les romans de Voltaire, _Don Quichotte, Gil Blas..._ Vous ne
croyez nullement assister à des événements tout à fait réels, comme
serait la relation d'un témoin oculaire... Vous sentez la main de
l'artiste et vous devez la sentir, de même que vous voyez un cadre à
tout tableau. Dans ces ouvrages, au contraire, après la peinture de
certains détails qui surprennent par leur apparente naïveté, comme
les noms tout particuliers des personnages, des usages insolites,
etc., il faut bien en venir à une fable plus ou moins romanesque qui
détruit l'illusion. Au lieu de faire une peinture vraie sous les noms
de Damon et d'Alceste, vous faites un roman comme tous les romans, qui
paraît encore plus tel, à cause de la recherche de l'illusion portée
seulement dans des détails secondaires. Tout Walter Scott est ainsi.
Cette apparente nouveauté a plus contribué à son succès que toute son
imagination, et ce qui vieillit aujourd'hui ses ouvrages et les place
au-dessous des fameux que j'ai cités, c'est précisément cet abus de la
vérité dans les détails. (_Se rattacherait à L'article sur l'imitation,
plus haut._)
*
_Paris, samedi_ 29 _octobre._--Parti pour Paris à onze heures par
l'omnibus du chemin de fer de Lyon. Trouvé Minoret jusqu'à Draveil.
*
_Dimanche_ 30 _octobre._--Travaillé à retoucher les tableaux qu'on
m'a demandés. Les occupations que je trouve ici vont bien interrompre
toutes ces écritures; je le regrette; elles fixent quelque chose de ce
qui passe si vite, de tous ces mouvements de chaque jour dans lesquels
on retrouve ensuite des encouragements ou les consolations.
*
_Lundi_ 31 _octobre._--Le pauvre Zimmermann[204] mort; j'ai passé chez
lui un instant, et n'ai pu rester. J'avais donné rendez-vous à Andrieu
et j'étais impatient de retourner à mon travail. Je n'y suis arrivé que
vers une heure.
[184] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1214 à 1220.
[185] Malgré ses relations mondaines avec Halévy, Delacroix conservait
toute sa liberté d'appréciation à son égard. Nous avons cité dans notre
Étude le fragment de lettre dans lequel Delacroix donne son opinion
sur la _Juive._ Il y félicite le chanteur Nourrit d'avoir «répandu de
l'intérêt sur une pièce comme la _Juive_ qui en a grand besoin, au
milieu de ce ramassis de friperies qui est si étranger à l'art».
[186] Ce tableau est connu sous le nom d'_Éducation de la Vierge._
L'idée première lui en vint à Nohant chez _George Sand_, et sa
correspondance relate les circonstances dans lesquelles il le fit.
(Voir _Catalogue Robaut_, n° 1193.)
[187] _Le Christ sur le lac de Génézareth._ (Voir _Catalogue Robaut_,
n° 1214 à 1220.)
[188] Nous trouvons dans un fragment d'album publié dans le livre de M.
Piron le passage suivant: «Le titre de dictionnaire est bien ambitieux
pour un ouvrage sorti de la tête d'une seule personne et n'embrassant
naturellement que ce qu'il est possible à un homme d'embrasser de
connaissances; si l'on ajoute à cela que ses connaissances sont loin
d'être complètes et sont même très insuffisantes en ce qui touche un
nombre considérable d'objets importants qui ressortent de la matière
traitée.» _(Eugène Delacroix, sa vie et son œuvre._)
[189] Commune de Ris-Orangis, près de Corbeil.
[190] Le général de division _Parchappe_ avait fait les campagnes du
premier Empire, puis les campagnes d'Afrique de 1839 à 1841. Mis à la
retraite en 1851, il s'était fait nommer député au Corps législatif.
[191] Il s'agit ici des lamentables restaurations que M. Villot fit
subir à certaines toiles du Musée du Louvre.
[192] Nous avons tenté dans notre Étude de résumer les idées du maître
sur ce point intéressant d'esthétique. Ce passage et tout ce qui suit
constituent l'un des morceaux les plus importants sur lesquels nous
nous soyons appuyé.
[193] _Francis Petit_, l'expert bien connu, qui figure au testament de
Delacroix.
[194] On sait que Delacroix laissa par testament à _Jenny Le Guillou_
une somme de cinquante mille francs, en outre de ce qui serait à sa
convenance dans son mobilier, et du beau portrait qu'elle-même légua à
sa mort au Musée du Louvre.
[195] _Mémoires d'un bourgeois de Paris._
[196] _George Sand._
[197] Ce jugement dans lequel Delacroix réunit Véron, Dumas et George
Sand, rappelle un fragment d'étude de _Barbey d'Aurevilly_ sur George
Sand, où il parle de cette littérature _dont elle a fait métier et
marchandise._ Nul passage dans le Journal du maître ne nous semble
mieux venir à l'appui de ce que nous avons dit dans notre Étude à
propos de ses appréciations sur les contemporains.
[198] _Pécourt_, peintre demeuré obscur.
[199] Rubens est certainement celui de tous les peintres qu'il a le
plus constamment vanté.
[200] Voir l'étude qu'il consacra à ce maître. Elle fut publiée dans le
_Plutarque français_ et réunie aux autres fragments critiques dans le
volume de M. Piron, déjà cité.
[201] _François Arago_ venait de mourir le 2 octobre 1853. En
mentionnant les Arago, Delacroix veut parler ici de ses deux fils,
_Emmanuel_ et _Alfred Arago_, et de ses deux frères survivants,
_Jacques_ et _Étienne Arago._
[202] Les _Nouvelles russes_, de Nicolas Gogol, avaient été en 1845
traduites et publiées par M. L. Viardot.
[203] Il est intéressant de remarquer ici comment Delacroix a su, d'un
mot caractéristique, définir et analyser cette littérature russe qui
faisait alors une timide apparition et qui allait soulever vingt ans
plus tard un si grand mouvement de curiosité.
[204] _Zimmermann_ (1785-1853), compositeur, élève de Boïeldieu, fut de
1816 à 1848, professeur de piano au Conservatoire.
* * * * *
_Vendredi_ 4 _novembre._--Toute cette semaine, repris avec beaucoup
d'ardeur les parties à corriger ou à achever à l'Hôtel de ville.
*
_Samedi_ 5 _novembre.--Sur le fléau des longs articles._ Les hommes qui
savent ce qu'ils ont à dire écrivent bien.
--_Sur la facilité des femmes à écrire._ Voir antérieurement
dans ce calepin. Ce serait sur les difficultés supérieures que
présente la peinture. Le mot de Chardin et de Titien: _Toute la vie
pour apprendre..._ Au reste, les difficultés sont relatives à la
constitution particulière des esprits.
*
_Lundi_ 7 _novembre._--Dîné chez Pierret avec Préault. Je crains, pour
ce pauvre garçon, qu'on ne le couche en joue pour les filles de la
maison.
J'étais déjà fatigué de ma journée.
*
_Mardi_ 8 _novembre._--Je me suis reposé tout ce jour; je crains mes
malaises de l'estomac.
*
_Jeudi_ 10 _novembre._--Voici un savant américain (_Moniteur_ de ce
jour) qui, à la suite de sondages entrepris et exécutés dans plusieurs
points de la mer, établit que la lune n'influe nullement sur les
marées, comme les savants de toutes les écoles se sont accordés pour
le croire. Quel scandale! Je les vois d'ici lever les épaules avec
un souverain mépris pour la théorie de ce faux frère, qui vient les
déranger dans les assertions et ébranler la foi dans les anciens.
Selon l'Américain, le fond de la mer est rempli d'inégalités comme
la surface de la terre, ce qui ne surprendra personne apparemment;
mais il ajoute que les volcans sous-marins creusent çà et là de temps
en temps d'épouvantables cavernes qui attirent et qui rejettent les
eaux, et sont cause des marées. Je ne suis ni pour ni contre la lune,
mais la théorie nouvelle me semble bien hasardée. Comment s'expliquer
la régularité des marées avec ces cavernes qui sont creusées par des
accidents irréguliers, comme sont les explosions de volcans? Je suis
néanmoins bien aise qu'il vienne de temps en temps quelque homme assez
hardi pour rompre en visière à ces docteurs si sûrs de doctrines qu'ils
n'ont pas inventées, en étant incapables, et qui jurent, les yeux
fermés, sur la parole de leur maître.
Il y avait dans le même journal, hier ou avant-hier, une autre bourde
bien plus forte à propos de la corruption que doivent engendrer dans
les eaux de la mer les cadavres qui y ont trouvé leur tombeau depuis
des siècles. Il prétend, si je ne me trompe, que toute cette corruption
est partout, que la terre n'est qu'un véritable charnier où les fleurs
elles-mêmes naissent de la corruption; il oublie aussi que, même en
lui accordant que la mer, les eaux enfin n'absorbent ou ne transforment
point suffisamment les matières corrompues, tous ces corps n'y restent
pas plus à l'état de cadavres que la viande chez les boucliers, ou un
animal mort dans un bois. La mer est peuplée d'espèces assez voraces
et assez nombreuses pour faire disparaître promptement la dépouille
des pauvres diables qui laissent leur vie dans les flots. Il explique
par la même cause la phosphorescence des eaux de la mer: «On sait,
dit-il, que le phosphore est engendré par la corruption.» _Il sait
cela..._ et il ne voit pas avec ses petites lunettes d'autre moyen pour
la nature de produire cet effet... Nous concluons toujours d'après ce
que nous savons, et nous savons fort peu... Et qui lui dit que c'est le
phosphore qui produit ces clartés singulières qu'on remarque autour des
bateaux et des rames en mouvement? De ce que le phosphore a une lumière
sans chaleur, ce qui est aussi le propre de ces effets sur les flots,
quand ils sont troublés dans de certaines conditions, mon savant et
tous les savants ont décidé que le phosphore seul pouvait produire un
semblable effet. C'est comme s'ils disaient: Les savants se coudoient
dans l'antichambre, etc.
*
_Vendredi_ 11 _novembre._--Retourné au conseil; ma mauvaise disposition
se passe un peu.
L'amour est comme ces souverains qui s'endorment dans la prospérité, et
je n'entends pas par là qu'il éteigne quand ses faveurs sont trop peu
disputées, etc.
*
_Lundi_ 14 _novembre._--Quoique souffrant, ou plutôt pour me remettre
au grand air, après avoir passé toute la matinée à paresser et à lire
les histoires de P... que j'aime beaucoup et qui m'impressionnent dans
un certain sens, j'ai été à l'Hôtel de ville vers deux heures, après
avoir acheté avec Jenny l'écharpe et le gilet bleu.
J'ai fait presque tout à pied, y compris le retour par le faubourg
Saint-Germain, pour acheter des gants; j'ai acheté la gravure de
Piranesi[205], grand intérieur d'église très frappant. J'ai vu encore,
en passant à la tour Saint-Jacques, retirer des os en quantité et
encore juxtaposés. L'esprit aime ces spectacles et ne peut s'en
rassasier. En passant devant la boutique d'Hetzel[206], accroché par
Silvestre[207], qui m'a fait entrer.
Avant dîner, Mme Pierret et Marie: c'est le fameux jour de fête!
Le soir, après mon dîner, Riesener est venu et est resté assez tard.
Il me conseille de publier mes croquis au moyen de la photographie;
j'avais eu déjà cette pensée, qui serait féconde[208].
Il m'a parlé du sérieux avec lequel le bon Durieu et son ami qui
l'aidait dans ses opérations parlent des peines qu'ils se donnent et
s'attribuent une grande part de succès dans ces dites opérations ou
plutôt dans leur résultat.
Ce n'est qu'en tremblant que Riesener leur demandait si décidément il
pouvait sans indiscrétion et sans être accusé de plagiat, se servir
de leurs photographies pour en faire des tableaux. J'ai été moi-même
témoin chez Pierret, lundi dernier, de la bonhomie avec laquelle il
s'applaudissait du succès, en voyant mes exclamations et mon admiration
qu'il prenait pour lui-même.
*
_Mardi_ 15 _novembre._--Je suis souffrant de l'estomac depuis huit
jours, et je ne fais rien. Ce matin, je vais mieux et je jouis encore
ce jour d'une délicieuse paresse au coin de mon feu, comme pour
m'indemniser du regret de perdre mon temps. Je suis entouré de mes
calepins des années précédentes; plus ils se rapprochent du moment
présent et plus j'y vois devenir rare cette plainte éternelle contre
l'ennui et le vide que je ressentais autrefois. Si effectivement l'âge
me donne plus de gaieté et de tranquillité d'esprit, ce sera pour le
coup une véritable compensation des avantages qu'il m'enlève.
Je lisais dans l'agenda de 1849 que le pauvre Chopin, dans une de ces
visites que je lui faisais fréquemment alors, et quand sa maladie était
déjà affreuse, me disait que sa souffrance l'empêchait de s'intéresser
à rien, et à plus forte raison au travail. Je lui dis à ce sujet que
l'âge et les agitations du jour ne tarderaient pas à me refroidir
aussi. Il me répondit qu'il m'estimait de force à résister. «Vous
jouirez, a-t-il dit, de votre talent dans une sorte de sérénité qui
est un privilège rare et qui vaut bien la recherche fiévreuse de la
réputation.»
*
_Jeudi_ 17 _novembre._--La bonne Alberthe m'a envoyé une place pour la
_Cenerentola_[209]. J'ai passé une soirée vraiment agréable; j'étais
plein d'idées, et la musique, le spectacle y ont aidé.
J'ai remarqué là combien, dans les étoffes de satin, le ton même de
l'objet ne se trouve qu'immédiatement à côté du luisant; de même dans
la robe des chevaux.
En présence de cette jolie pièce, de ces passages si fins, de cette
musique que je sais par cœur, je voyais l'indifférence sur presque
toutes ces figures de gens ennuyés, qui ne viennent là que par ton, ou
seulement pour entendre l'Alboni. Le reste est un accessoire, et ils
n'y assistent qu'en bâillant. Je jouissais de tout... Je me disais:
«C'est pour moi qu'on joue ce soir, je suis seul ici; un enchanteur
a eu la complaisance de placer près de moi jusqu'à des fantômes de
spectateurs, pour que l'idée de mon isolement ne nuise pas à mon
plaisir; c'est pour moi qu'on a peint ces décorations et taillé ces
habits, et, quant à la musique, je suis seul à l'entendre.»
La réforme du costume s'est étendue jusqu'à supprimer tout ce qui est
caricature ingénieuse, inhérente au fond même du sujet. Le costumier
se croit exact en donnant à Dandini un costume très ponctuel de grand
seigneur du temps de Louis XV; le prince de même; vous vous croyez à
une pièce de Marivaux. Avec Cendrillon, nous sommes dans le pays des
fées. Alidor a un costume noir, d'avoué.
*
_Samedi_ 19 _novembre._--J'ai vu ce matin Fleury[210] et Halévy, puis
Gisors.
Je vois ce soir, chez Gihaut, les photographies de la collection
Delessert[211], d'après Marc-Antoine[212]. Faut-il absolument admirer
éternellement comme parfaites ces images pleines d'incohérences,
d'incorrections, qui ne sont pas toutes l'ouvrage du graveur? Je me
rappelle encore la manière désagréable dont j'en ai été affecté, ce
printemps, quand je les comparais, à la campagne, à des photographies
d'après nature.
J'ai vu le _Repas chez Simon_, gravure reproduite et très estimée.
Rien de plus froid que cette action! La Madeleine, plantée de profil
devant le Christ, lui essuyant à la lettre les pieds avec de grands
rubans qui lui pendent de la tête, et que le graveur nous donne pour
des cheveux. Rien de l'onction que comporte un tel sujet! Rien de
la fille repentante, de son luxe et de sa beauté mise aux pieds du
Christ, qui devrait bien, au moins par son air, lui témoigner quelque
reconnaissance, ou du moins qu'il la voit avec indulgence et bonté;
les spectateurs aussi froids, aussi hébétés que ces deux personnages
capitaux. Ils sont tellement séparés les uns des autres, sans qu'un
spectacle si extraordinaire les rapproche ou les groupe, comme pour les
voir de plus près, ou pour se communiquer naturellement ce qu'ils en
pensent. Il y en a un, le plus rapproché du Christ, dont le geste est
ridicule et sans objet. Il paraît embrasser la table d'un seul de ses
bras. Son bras paraît plus large que la table tout entière, et cette
incorrection, que rien ne motive dans l'endroit le plus apparent du
tableau, augmente la bêtise de tout le reste. Comparez à cette sotte
représentation du sujet le plus touchant de l'Évangile, le plus fécond
en sentiments tendres et élevés, en contrastes pittoresques ressortant
des natures différentes mises en contact, de cette belle créature dans
la fleur de la jeunesse et de la santé, de ces vieillards et de ces
hommes faits, en présence desquels elle ne craint pas d'humilier sa
beauté et de confesser ses erreurs, comparez, dis-je, ce qu'a fait
de cela le divin Raphaël avec ce qu'en a fait Rubens. Il n'a manqué
aucun trait... La scène se passe chez un homme riche: des serviteurs
nombreux entourent la table; le Christ, à la place la plus apparente,
à la sérénité convenable. La Madeleine[213], dans l'effusion de ses
sentiments, traîne dans la poussière ses robes de brocart, ses voiles,
ses pierreries; ses cheveux d'or ruisselant sur ses épaules et répandus
confusément sur les pieds du Christ, ne sont pas un accessoire vain et
sans intérêt. Le vase de parfums est le plus riche qu'il a pu imaginer;
rien n'est trop beau ni trop riche de ce qui doit être mis aux pieds
de ce maître de la nature, qui s'est fait un maître indulgent pour
nos erreurs et pour notre faiblesse. Et les spectateurs peuvent-ils
assister avec indifférence à la vue de cette beauté prosternée et
en larmes, de ces épaules, de cette gorge, de ces yeux brillants et
doucement élevés? Ils se parlent, ils se montrent, ils regardent tout
cela avec des gestes animés, les uns avec l'air de l'étonnement ou
du respect, les autres avec une surprise mêlée de malice. Voilà la
nature, et voilà le peintre! Nous acceptons tout ce que la tradition
nous présente comme consacré, nous voyons par les yeux des autres;
les artistes sont pris les premiers et plus dupes que le public moins
intelligent, qui se contente de ce que les arts lui présentent dans
chaque époque comme du pain du boulanger. Que diriez-vous de ces pieux
imbéciles qui copient sottement ces inadvertances du peintre d'Urbin,
et les érigent en sublimes beautés? de ces malheureux qui, n'étant
poussés par aucun sentiment, s'attachent aux côtés critiquables ou
ridicules du plus grand talent, pour les imiter sans cesse, sans
comprendre que ces parties faibles ou négligées sont l'accompagnement
regrettable des belles parties qu'ils ne peuvent atteindre?
*
_Dimanche_ 20 _novembre._--Rubens n'est pas simple, parce qu'il n'est
pas travaillé.
J'ai été voir la bonne Alberthe, que j'ai trouvée sans feu, dans sa
grande chambre d'alchimiste, et dans une de ces toilettes bizarres, qui
la font ressembler à une magicienne. Elle a toujours eu du goût pour
cet appareil nécromancien, même dans le temps où sa beauté était sa
plus véritable magie. Je me rappelle encore cette chambre tapissée de
noir et de symboles funèbres, sa robe de velours noir et ce cachemire
rouge roulé autour de sa tête, toutes sortes d'accessoires qui, mêlés
à ce cercle d'admirateurs qu'elle semblait tenir à distance, m'avaient
passagèrement monté la tète... Où est le pauvre Tony?... Où est le
pauvre Beyle?... Elle raffole aujourd'hui des tables tournantes: elle
m'en a conté des choses incroyables. Les esprits se logent là dedans;
vous forcez à vous répondre à votre gré, tantôt l'esprit de Napoléon,
tantôt celui d'Haydn et de tant d'autres! Je cite les deux qu'elle m'a
nommés... Comme tout se perfectionne!... Les tables vont aussi faisant
du progrès! Dans les commencements, elles frappaient un certain nombre
de coups, qui voulaient dire oui ou non, ou bien l'âge qu'on avait, ou
le quantième du mois où tel événement s'accomplirait. Depuis, on en a
fabriqué tout exprès qui ont au centre une aiguille de bois, qui va
tour à tour se fixer sur les lettres de l'alphabet tracées en cercle,
en les choisissant, bien entendu, avec le plus grand à propos, pour
former des phrases d'un profond admirable, en manière d'oracles. On a
encore dépassé ce point de leur éducation déjà assez surprenant: on se
place sous la main une petite planche à laquelle est adapté un crayon,
et en s'appuyant ainsi armé sur la table inspirée, le crayon trace de
lui-même des paroles et des discours entiers. Elle m'a parlé de gros
manuscrits dont les tables sont les auteurs, et qui feront sans doute
la fortune de ces gens assez doués de fluide pour donner à la matière
tout cet esprit. On sera ainsi un grand homme à bon marché.
*
_Mardi_ 22 _novembre._--Mal disposé pour le travail.
Je suis allé vers trois heures au Musée. Vivement impressionné par
les dessins italiens du quinzième siècle et du commencement du
seizième siècle.--Tête de religieuse morte ou mourante, de Vanni,
dessin de Signorelli: hommes nus.--Petit torse de face: ancienne école
florentine.--Dessins de Léonard de Vinci[214].
J'ai remarqué pour la première fois ceux du Carrache, pour les
grisailles du palais Farnèse[215]: l'habileté y domine le sentiment;
le faire, la touche l'entraînent malgré lui; il en sait trop, et
n'étudiant plus, il ne découvre plus rien de nouveau et d'intéressant.
Voilà l'écueil du progrès dans les arts, et il est inévitable. Toute
cette école est de même. Têtes de Christ et autres, du Guide[216],
où, malgré l'expression, la grande habileté de crayon est plus
surprenante encore que l'expression. Que dire alors de ces écoles
d'aujourd'hui, qui ne s'occupent que de cette mensongère habileté, et
qui la recherchant? Dans les Léonard surtout, la touche ne se voit
pas, le sentiment seul arrive à l'esprit. Je me rappelle encore le
temps qui n'est pas loin où je me querellais sans cesse de ne pouvoir
parvenir à cette dextérité dans l'exécution que les écoles habituent
malheureusement les meilleurs esprits à regarder comme le dernier terme
de l'art. Cette pente à imiter naïvement et par des moyens simples,
a toujours été la mienne, et j'enviais au contraire la facilité de
pinceau, la touche coquette des Bonington[217] et autres: je cite un
homme rempli de sentiment, mais sa main l'entraînait, et c'est ce
sacrifice des plus nobles qualités à une malheureuse facilité, qui
fait déchoir aujourd'hui ses ouvrages, et les marque d'un cachet de
faiblesse, comme ceux des Vanloo.
Il y a de quoi beaucoup réfléchir sur cette visite pie j'ai faite hier,
et il serait bon de la renouveler de temps en temps.
*
_Mercredi_ 23 _novembre._--Dîné chez Boissard avec Arago et une petite
dame Aubernon[218], qui fait de l'esprit et qui en a. Le pauvre
Chenavard devait venir; il est très entrepris de sa maladie de larynx,
et inspire des craintes. Boissard, souffrant de névralgie, est triste
comme un homme pris au piège.
*
_Jeudi_ 24 _novembre._--Promenade le soir dans la galerie Vivienne, où
j'ai vu des photographies chez un libraire. Ce qui m'a attiré, c'est
l'_Élévation en croix_[219] de Rubens, qui m'a beaucoup intéressé:
les incorrections, n'étant plus sauvées par le faire et la couleur,
paraissent davantage.
La vue ou plutôt le souvenir de mon émotion devant ce chef-d'œuvre
m'ont occupé tout le reste de la soirée, d'une manière charmante. Je
pense, par forme de contraste, à ces dessins du Carrache, que je voyais
avant-hier: j'ai vu des dessins de Rubens pour ce tableau; certes ils
ne sont pas consciencieux, et il s'y montre lui-même plus que le modèle
qu'il avait sous les yeux; mais telle est l'impulsion de cette force
secrète, qui est celle des hommes à la Rubens; le sentiment particulier
domine tout et s'impose au spectateur. Ses formes, au premier coup
d'œil, sont aussi banales que celles du Carrache, mais elles sont tout
autrement significatives... Carrache grand esprit, grand talent, grande
habileté, je parle au moins de ce que j'ai vu, mais _rien_ de ce qui
transporte et donne des émotions ineffaçables!
*
_Vendredi_ 25 _novembre._--Visite du ministre Fortoul et du préfet, à
l'Hôtel de ville.
Le soir, ce terrible Dumas, qui ne lâche pas sa proie est venu me
relancer à minuit, son cahier de papier blanc à la main... Dieu sait
ce qu'il va faire des détails[220] que je lui ai donnés sottement! Je
l'aime beaucoup, mais je ne suis pas formé des mêmes éléments, et nous
ne recherchons pas le même but. Son public n'est pas le mien; il y en a
un de nous qui est nécessairement un grand fou.
Il me laisse les premiers numéros de son journal, qui est charmant.
*
_Samedi_ 26 _novembre._--J'ai le torticolis; le temps est sombre; je me
promène dans mon atelier ou je dors.