A quatre heures été chez Rivet, que j'ai trouvé plus affectueux que
jamais. Il me parle avec grand plaisir de la répétition du _Christ au
tombeau_, de Thomas[221].
Le soir, _Lucrezia Borgia_[222]: je me suis amusé d'un bout à l'autre,
encore plus que l'autre jour, à la _Cenerentola._ Musique, acteurs,
décorations, costumes, tout cela m'a intéressé. J'ai fait réparation,
dans cette soirée, à l'infortuné Donizetti, mort à présent, et à qui
je rends justice, imitant en cela le commun des mortels, hélas! et
même les premiers parmi eux. Ils sont tous injustes pour le talent
contemporain. J'ai été ravi du chœur d'hommes en manteau, dans la
charmante décoration de l'escalier du jardin au clair de lune. Il
y a des réminiscences de Meyerbeer, au milieu de cette élégance
italienne, qui se marient très bien au reste. Ravi surtout de l'air
qui suit, chanté délicieusement par Mario: autre injustice réparée; je
le trouve charmant aujourd'hui. Cela ressemble à ces amours qui vous
prennent tout d'un coup, après des années, pour une personne que vous
étiez habitué à voir tous les jours avec indifférence. Voilà la bonne
école de Rossini; il lui a emprunté, parmi les meilleures choses, ces
introductions qui mettent le spectateur dans la disposition de l'âme
où le veut le musicien. Il lui doit aussi, comme Bellini, et il ne
les gâte pas, ces chœurs mystérieux dans le genre de celui que je
citais... le chœur des prêtres, dans _Sémiramis_, etc.
*
_Dimanche_ 27 _novembre._--J'ai été le soir chez la bonne Alberthe;
j'avais à cœur de la remercier du plaisir qu'elle m'a procuré
hier soir. Je l'ai encore trouvée seule dans sa grande chambre de
magicienne. Je m'attendais, aujourd'hui dimanche, à lui voir le cercle
que je trouvais habituellement chez elle, et composé de ce qu'elle
appelait ses _amis._ Depuis qu'elle a changé de demeure, ses _amis_
ont changé d'habitudes; quelques pas de plus, une petite pente à
monter, les a tous découragés... Ils viennent le jour où elle les
invite à dîner.
*
_Lundi_ 28 _novembre._--Première représentation le _Mauprat_[223].
Toutes les pièces de Mme Sand offrent la même composition, ou plutôt la
même absence de composition: le début est toujours piquant et promet de
l'intérêt; le milieu de la pièce se traîne dans ce qu'elle croit des
développements de caractères et qui ne sont que des moyens d'ouvrager
l'action.
Il semble que dans cette pièce, comme dans les autres, à partir du
deuxième acte jusqu'à la fin,--et il y en a six!--la situation ne
fait pas un pas; le caractère indécrottable de son jeune homme à qui
on dit sur tous les tons qu'on l'aime, ne sort pas du désespoir, de
l'emportement et du non-sens. C'est juste comme dans le _Pressoir._
Pauvre femme! elle lutte contre un obstacle de nature qui lui défend
de faire des pièces; c'est au-dessous des plus minces mélodrames sous
ce rapport; il y a des mots pleins de charme; c'est là son talent. Ses
paysans vertueux sont assommants; il y en a deux dans _Mauprat..._
Le grand seigneur est également vertueux, la jeune personne
irréprochable... le rival du jeune homme, plein de convenance et de
modération quand il s'agit d'instrumenter contre son rival. Le jeune
homme emporté est lui-même excellent au fond. Il y a un pauvre petit
chien qui amène des situations ridicules. Elle manque du tact de la
scène, comme de celui de certaines convenances dans ses romans; elle
n'écrit pas pour des Français, quoique en français excellent; et le
public, en fait de goût, n'est pourtant pas bien difficile à présent.
C'est comme Dumas qui marche sur tout, qui est toujours débraillé et
qui se croit au-dessus de ce que tout le monde est habitué à respecter.
Elle a incontestablement un grand talent, mais elle est avertie, encore
moins que la plupart des écrivains, de ce qui lui va le mieux. Suis-je
injuste encore? Je l'aime pourtant, mais il faut dire que ses ouvrages
ne dureront pas. Elle manque de goût.
--Revenu à plus d'une heure du matin. Retrouvé là mon vieux
Ricourt[224]. Il me parlait et se souvient encore de l'esquisse du
_Satyre dans les filets_[225]: il m'a parlé de ce que j'étais déjà
dans ce temps lointain. Il se rappelle l'habit vert[226], les grands
cheveux l'exaltation pour Shakespeare, pour les nouveautés, etc.
--Dîné à l'Hôtel de ville.--Didot m'a emmené chez lui et montré des
manuscrits intéressants avec vignettes.
*
_Mercredi_ 30 _novembre._--Dîné chez la princesse Marcellini. Duo de
basse et de piano de Mozart, dont le commencement rappelle: _Du moment
qu'on aime._--Duo _idem_ de Beethoven, celui que je connais déjà et
qu'ils ont joué.
Quelle vie que la mienne[227]! Je faisais cette réflexion en entendant
cette belle musique, surtout celle de Mozart qui respire le calme d'une
époque ordonnée. Je suis dans cette phase de la vie où le tumulte
des passions folles ne se mêle pas aux délicieuses émotions que me
donnent les belles choses. Je ne sais ce que c'est que paperasses et
occupations rebutantes, qui sont celles de presque tous les humains;
au lieu de penser à des affaires, je ne pense qu'à Rubens ou à Mozart:
ma grande affaire pendant huit jours, c'est le souvenir d'un air ou
d'un tableau. Je me mets au travail comme les autres courent chez leur
maîtresse, et quand je les quitte, je rapporte dans ma solitude ou au
milieu des distractions, que je vais chercher, un souvenir charmant,
qui ne ressemble guère au plaisir troublé des amants.
J'ai vu chez la princesse le portrait du prince Adam[228] par
Delaroche[229]; on dirait le fantôme du pauvre prince, tant il semble
qu'il lui ait tiré tout le sang de ses veines, et tant il lui a allongé
la figure. Voilà vraiment, suivant l'expression de Delaroche lui-même,
ce qu'on peut appeler de la peinture _sérieuse._ Je lui parlais un jour
des admirables Murillo du maréchal Soult, qu'il voulait bien me laisser
admirer; seulement, disait-il, _ce n'est pas de la peinture sérieuse._
Je suis rentré à une heure du matin. Jenny me disait que quand on a
entendu de la musique pendant une heure, c'est tout ce qu'on en peut
porter. Elle a raison: c'est même beaucoup. Un air ou deux comme le duo
de Mozart, et le reste fatigue et donne de l'impatience.
[205] _Piranesi_, graveur italien (1720-1778), qui a exécuté au burin
ou à l'eau-forte un grand nombre de planches qu'on a réunies sous le
nom d'_Antiquités romaines._
[206] _Hetzel_, libraire et littérateur, qui sous le nom de _Stahl_ a
écrit une série de charmants ouvrages pour la jeunesse. Hetzel avait
pris une part importante aux événements de 1848 et occupé le poste de
secrétaire général du pouvoir exécutif dans le gouvernement provisoire.
Exilé après le coup d'État, il s'était retiré à Bruxelles, d'où il ne
rentra en France qu'en 1859.
[207] _Théophile Silvestre_, publiciste (1823-1876), a collaboré
à beaucoup de journaux, notamment le _Figaro_, le _Nain jaune,_
le _Constitutionnel_, le _Pays_, l'_Éclair_, etc. Son principal
ouvrage, l'_Histoire des artistes vivants_, est un des volumes les
plus intéressants écrits sur l'art. Parmi les autres publications de
Théophile Silvestre, on peut encore citer _Eugène Delacroix_ (documents
nouveaux), _Pierre-Paul Rubens_, etc. Son dernier ouvrage est le
_Catalogue du Musée de Montpellier_ (collection Bruyas), dont le
premier volume seul a paru.
[208] Ce vœu du peintre a été réalisé en partie par M. Alfred
Robaut, qui, au moment de la vente des dessins originaux d'Eugène
Delacroix, publia plus de soixante-dix croquis, dessins et fac-simile
autographiés, pris dans l'œuvre du maître. Cette publication,
malheureusement incomplète, fut accueillie par les amateurs avec une
faveur marquée, et il est regrettable qu'un concours plus effectif
n'ait pas permis de terminer l'œuvre si bien commencée.
[209] Opéra de _Rossini._
[210] _Robert-Fleury._
[211] _M. Delessert_ était un collectionneur qui possédait entre
autres toiles du maître le délicieux tableau des _Adieux de Roméo et
Juliette_, celui que Gautier décrit ainsi: «Roméo et Juliette sur le
balcon, dans les froides clartés du matin, se tiennent religieusement
embrassés par le milieu du corps. Dans cette étreinte violente de
l'adieu, Juliette, les mains posées sur les épaules de son amant,
rejette la tète en arrière, comme pour respirer, ou par un mouvement
d'orgueil et de passion joyeuse... Les vapeurs violacées du crépuscule
enveloppent cette scène.» La _Mort de Lara_ lui appartenait également.
(Voir _Catalogue Robaut_, nos 939 et 1008.)
[212] _Marc-Antoine Raimondi_ (1475-1530), le plus célèbre graveur de
la Renaissance italienne.
[213] La poétique figure de la _Madeleine_ tenta à plusieurs reprises
le pinceau de Delacroix; en 1845, il peignit une _Madeleine en prière_,
au sujet de laquelle Baudelaire écrivait: «Ce tableau démontre une
vérité soupçonnée depuis longtemps, c'est que M. Delacroix est plus
fort que jamais, et dans une voie sans cesse renaissante, c'est-à-dire
qu'il est plus harmoniste que jamais... M. Delacroix est décidément le
peintre le plus original des temps anciens et des temps modernes. Il
restera toujours un peu contesté, juste autant qu'il faut pour ajouter
quelques éclairs à son auréole. Et tant mieux! il a le droit d'être
toujours jeune, car il ne nous a pas trompés, lui, il ne nous a pas
menti, comme quelques idoles ingrates que nous avons portées dans nos
panthéons.» (Voir _Catalogue Robaut_, nos 920 et 921.)
[214] _Francesco Vanni_ (1563-1609). Voir le Catalogue des dessins
du Louvre, n° 362.--_Luca Signorelli_ (1440-1525). Voir le Catalogue
des dessins du Louvre, nos 340, 343, 347.--_Inconnu XVe siècle._ Voir
le Catalogue des dessins du Louvre, nos 419.--_Léonard de Vinci_
(1452-1519). Voir le Catalogue des dessins du Louvre, nos 383 à 394.
[215] _Annibal Carrache_(1560-1609). Voir le Catalogue des dessins du
Louvre, nos 153, 157, 158, 161, 165, 166, etc.
[216] _Guido Reni_, dit _le Guide_ (1575-1642). Voir le Catalogue des
dessins du Louvre, nos 291, 294, 297.
[217] Pour avoir une idée précise de l'opinion d'Eugène Delacroix
sur Bonington, il importe de relire la très belle lettre du peintre
à Thoré qui porte la date du 30 novembre 1861. Elle contient une
courte biographie de l'artiste qui avait été le camarade d'atelier de
Delacroix. Nous en extrayons le passage suivant: «Je ne pouvais me
lasser d'admirer sa merveilleuse entente de l'effet et la facilité
de son exécution; non qu'il se contentât promptement. Au contraire,
il refaisait fréquemment des morceaux entièrement achevés et qui
nous paraissaient merveilleux; mais son habileté était telle qu'il
retrouvait à l'instant sous sa brosse de nouveaux effets aussi
charmants que les premiers. Il tirait parti de toutes sortes de détails
qu'il avait trouvés chez des maîtres et les rajustait avec adresse dans
sa composition.» (_Corresp._, t. II, p. 278, 279.)
[218] Le salon de cette _petite dame Aubernon_ allait devenir
rapidement le rendez-vous de tout le monde artistique et littéraire;
il est encore aujourd'hui fort recherché des hommes de lettres et des
artistes.
[219] Voir _supra_, t. II, p. 28.
[220] Ces détails sont probablement des détails biographiques pour le
_Mémoires de Dumas_, qui contiennent sur Eugène Delacroix ce fragment
auquel il convient de rendre justice pour son indépendance d'allure:
«Delacroix, avec son _Massacre de Scio_, autour duquel se groupaient
pour discuter, les peintres de tous les partis, Delacroix qui en
peinture, comme Hugo en littérature, ne devait avoir que des fanatiques
aveugles ou des détracteurs obstinés, Delacroix qui était déjà connu
par son _Dante traversant le Styx_ et qui devait toute la vie conserver
ce privilège rare pour un artiste, de réveiller à chaque œuvre nouvelle
les haines et les admirations: Delacroix, homme d'esprit, de science et
d'imagination qui n'a qu'un travers, c'est de vouloir obstinément être
le collègue de M. Picot et de M. Abel de Pujol, et qui par bonheur,
nous l'espérons du moins, ne le sera pas.»
[221] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1035-103.
[222] Opéra de _Donizetti._
[223] Le roman de _Mauprat_ avait été l'un des plus grands succès de
_George Sand_, un de ceux qui avaient le plus contribué à rendre son
nom populaire. Transporté à la scène, dans un drame en six actes, il
fut joué à l'Odéon; mais la pièce n'eut pas le succès du livre.
[224] _Ricourt_, fondateur du journal l'_Artiste_, qu'il dirigea
longtemps. Il avait su réunir autour de lui les plus éminents des
écrivains de l'époque. Ce journal avait alors un caractère romantique
très accusé. Ricourt mourut en 1865. Delacroix était très lié avec lui
et lui adressa la lettre sur les _Concours_ que nous avons citée plus
haut, et qui compte parmi les plus originales et les plus intéressantes
de la correspondance.
[225] Probablement une des compositions du début de l'_Artiste._ Nous
n'en avons pas trouvé trace dans le _Catalogue Robaut._
[226] Allusion _au gilet vert_ qui servit pour son portrait du Louvre.
[227] Ce passage est à rapprocher du fragment de l'année 1824: «Quelle
sera ma destinée? Sans fortune et sans disposition propre à rien
acquérir.»
[228] Le prince _Adam Czartoryski._
[229] «Le seul homme dont le nom eût puissance pour arracher quelques
gros mots à cette bouche aristocratique, était P. Delaroche.»
(_Baudelaire_, sur Delacroix.)
* * * * *
_Samedi_ 1er _décembre.--Hercule et Diomède_[230], grand
paysage.--_Adam et Ève_[231].
Sur quelques folies.--Sur le progrès.--Opinions modernes.
*
_Mercredi_ 7 _décembre._--Insipide dîner chez Casenave. J'ai revu là
les mêmes figures que l'année dernière, à peu près à pareille époque.
Un an de plus change bien les visages à une certaine époque de la
vie! Fould surtout m'a paru avoir été plus vite que les autres; il
a les joues pendantes, l'œil éteint, le poil plus blanc, et ce je
ne sais quoi de débraillé et de dépenaillé qui annonce le vieillard.
Il était près de moi; je me suis évertué, par convenance et dans
l'impossibilité de trouver un mot à dire à la gouvernante anglaise qui
était de l'autre côté, à lui parler de sa collection, des arts, de la
guerre d'Orient... J'étais là comme un terme.
En face de moi était Bethmont[232]. C'est un personnage tout plein
de manières sucrées de dire les choses. Avec son œil doux, il a
arrangé Véron, après dîner, d'une manière assez piquante, mais surtout
très méchante et emportant la pièce avec une douceur charmante. On
sentait bien, dans cette mielleuse philippique contre le champion de
la présidence en 1851, l'ancien membre du gouvernement provisoire qui
laissait échapper quelques-unes de ses rancunes secrètes. Il a beaucoup
d'un homme d'Église dans son discours, et même dans son attitude: la
faconde recherchée de l'avocat[233] se fait jour naturellement dans
tout ce qu'il dit, mais avec un certain embarras dans les termes, qui
annonce quelque chose de rebelle dans cet esprit, malgré la culture
qu'il a dû lui donner et l'exercice du métier de parler, qui a été
celui de toute sa vie. Je me rappelle que Vieillard, dans toute sa
candeur, me disait en parlant de lui, et par opposition à ses autres
collègues fougueux ou intolérants républicains: «Quel homme charmant!
que de douceur!» Je me rappelle qu'il me déplut tout de suite, quand
je le vis autrefois chez le bon M. N..., qui n'y regardait pas de si
près: une certaine façon de vous écouter sans rien dire, ou de vous
répondre avec réticences, me donna de lui l'idée dans laquelle je me
suis confirmé les deux ou trois fois que je l'ai rencontré. Je l'ai
trouvé d'une grande sensibilité à la mort du pauvre Wilson[234]. Il m'a
semblé qu'il versait de véritables larmes sur son ami... Que conclure
de tout ceci? Que je me suis trompé dans mon jugement...? Point du
tout! Il est, comme tous les hommes, un composé bizarre et inexplicable
de contraires; c'est ce que les faiseurs de romans et de pièces ne
veulent pas comprendre. Leurs hommes sont tout d'une pièce. Il n'en est
pas de cette sorte... Il y a dix hommes dans un homme, et souvent ils
se montrent tous dans la même heure, à de certains moments.
Je me suis sauvé aussitôt que je l'ai pu, pour m'ôter de ce lieu
ennuyeux et pour aller à pied à travers les Champs-Élysées, chez la
princesse, où j'espérais avoir un peu de musique et un peu de thé.
Je l'ai trouvée attablée au piano avec son professeur K... Justement
elle jouait avec lui de sa musique. Le morceau finissait heureusement,
et je n'ai pas été mis dans la nécessité de faire même une grimace
d'approbation. Elle a joué après, et probablement à mon intention, un
morceau de Mozart, à quatre mains, de sa jeunesse. L'adagio superbe.
Revenu, bien malgré moi, avec l'ennuyeux K...
*
_Jeudi_ 8 _décembre._--J'étais invité à aller chez Mlle Brohan[235],
et, après avoir fait ma promenade, par un froid piquant, mais agréable,
après laquelle je devais rentrer pour aller la voir, je suis resté à
lire le deuxième article de Dumas sur moi, qui me donne une certaine
tournure de héros de roman. Il y a dix ans, j'aurais été l'embrasser
pour cette amabilité: dans ce temps-là, je m'occupais beaucoup de
l'opinion du beau sexe, opinion que je méprise[236] entièrement
aujourd'hui, non sans penser quelquefois avec plaisir à ce temps
où tout d'elles me paraissait charmant. Aujourd'hui, je ne leur en
reconnais qu'un seul, et il n'est plus à mon usage. La raison, plus
encore que l'âge, me tourne vers un autre point. Celui-là est le tyran
qui domine tout le reste.
Cette Brohan était bien charmante à ses débuts! Quels yeux! quelles
dents! quelle fraîcheur! Quand je l'ai revue chez Véron, il y a deux ou
trois ans, elle avait perdu beaucoup, mais elle avait encore un certain
charme. Elle a beaucoup d'esprit, mais elle court un peu après l'effet.
Je me rappelle que ce jour-là, en sortant de table, elle m'embrassa sur
ce qu'on lui dit ce que j'étais: je crois qu'il était question de son
portrait. Houssaye[237], qui était alors son directeur, non pas celui
de sa conscience, car il était en même temps son amant, eut tout le
temps du dîner une sombre attitude d'amant jaloux fort comique chez un
directeur de spectacle, familiarisé, à ce qu'il semble, avec les mœurs
de la partie féminine du troupeau déclamant et chantant, croassant ou
beuglant, dont il est le berger.
Je n'y ai pas été ce soir, de peur de rencontrer là trop de ces figures
compromettantes, qui me feraient fuir aux antipodes.
*
_Vendredi_ 9 _décembre._--La forme de lettres serait la meilleure... On
passe d'un sujet à l'autre sans transition; on n'est pas forcé à des
développements. Une lettre peut être aussi courte et aussi longue qu'on
veut.
En revenant de l'Hôtel de ville.--_Copie du plafond_ pour
Bonnet[238].--_Samson et Dalila_[239].--_Ovide_[240].--_Olinde et
Sophronie.--Clorinde[241]._--_Herminie et les bergers_[242]... et les
autres sujets de la _Jérusalem._--_Lion_ Beugniet[243]. _Naufrage_
id.[244].--_Intérieur de Harem_ (Oran).--_Présents de noces_ (Tanger).
_Camp mauresque._
*
_Samedi_ 10 _décembre._--Chez Chabrier ce soir Lefebvre parlait de
Jomini. Lire ces deux ouvrages: _Napoléon au tribunal d'Alexandre et
de César_ et _Grandes opérations militaires._ Il loue beaucoup I style
de Ségur, dans la campagne de 1812. Lire la bataille de Dresde. Belles
choses aussi dans la campagne de France. C'est après cette campagne de
Dresde, dans laquelle l'Empereur a été vraiment foudroyant et semblable
aux Roland et aux Renaud, tant son coup d'œil ou sa présence enfanta
des miracles, c'est après cette bataille, qui devait être décisive,
qu'une aile de poulet lui donna une indigestion qui paralysa, avec ses
facultés, les mouvements de son armée et amena la défaite de Vandamme.
Le bon amiral, qui était là, a la bonté et la bienveillance peintes
sur ses traits. Il me disait que la nuit quand il se réveillait, il
était pris d'un horrible découragement. Cela m'a surpris d'un homme qui
n'a pas l'air d'être nerveux. C'est une situation commune à presque
tous les hommes. Lefebvre est de même. J'étais arrivé dans un état de
misanthropie affreuse que j'ai déposé en entrant là (quoique je ne m'y
sois pas grandement diverti), et que j'ai repris tout le long du chemin
à mon retour.
Je trouvais charmant d'être détesté de tout le monde et d'être en
guerre avec le genre humain. On parlait d'excès de travail; je disais
qu'il n'y avait pas d'excès dans ce genre, ou du moins qu'il ne pouvait
nuire, pourvu qu'on fît l'exercice que le corps réclame, et surtout
qu'on ne menât pas de front le travail avec le plaisir. On dit à ce
propos que Cuvier était mort pour avoir trop travaillé: je n'en crois
rien. Il avait l'air si fort! a dit quelqu'un. Point du tout! il était
très maigre et se couvrait d'habits comme le marquis de Mascarille et
le vicomte de Jodelet dans les _Précieuses._ Il voulait être dans une
transpiration continuelle. Ce système n'est pas mauvais; je commence à
tourner à cette habitude de me couvrir extrêmement; je la crois très
salutaire pour moi. Cuvier avait la réputation d'aimer les petites
filles et de s'en procurer à tout prix; cela explique la paralysie et
tous les inconvénients auxquels il a succombé, plus que les excès de
travail.
J'ai vu _Norma._ J'ai cru que je m'y ennuierais, et le contraire est
arrivé; cette musique, que je croyais savoir par cœur et dont j'étais
fatigué, m'a paru délicieuse. La pièce est courte, autre mérite. Mme
Parodi m'a fait plus de plaisir que dans _Lucrezia_; c'est peut-être
parce que depuis mon journal m'a appris qu'elle était élève de Mme
Pasta, dont elle rappelle beaucoup de traits. Le public croit regretter
la Grisi et lui refuse sa faveur. Souvent mon applaudissement solitaire
s'élevait au milieu de la froideur universelle. Mme Monceaux y était,
qui se montrait aussi difficile que les autres. Boissard et sa femme
étaient aux avant-scènes. J'ai été les voir un moment.
*
14 _décembre._--Dîné chez Riesener avec Pierret. J'étais invité chez la
princesse et j'espérais y aller le soir. Je suis resté rue Bayard.--Le
soir, dans l'atelier, où j'ai fait un fusain d'après un torse de la
Renaissance, pour un essai du fixatif que Riesener emploie.
Je suis revenu avec Pierret, par la gelée qui s'est déclarée dans
l'après-midi et par un clair de lune admirable. Je lui ai rappelé, dans
les Champs-Élysées, qu'à cette même place, il y a plus de trente ans,
nous revenions ensemble, vers la même heure, de Saint-Germain, où nous
avions été voir la mère de Soulier, à pied, s'il vous plaît, et par
une gelée intense... Était-ce bien le même Pierret que j'avais sous le
bras? Que de feu dans notre amitié! que de glace à présent[245]!... Il
m'a parlé des magnifiques projets qu'on fait pour les Champs-Élysées.
Des pelouses à l'anglaise remplaceront les vieux arbres. Les
balustrades de la place ont disparu; l'obélisque va les suivre pour
être mis je ne sais où. Il faut absolument que l'homme s'en aille,
pour ne pas assister, lui si fragile, à la ruine de tous les objets
contemporains de son passage d'un moment. Voilà que je ne reconnais
plus mon ami, parce que trente ans ont passé sur mes sentiments. Si je
l'avais perdu il y a quinze ans, je l'eusse regretté éternellement;
mais je n'ai pas encore eu le temps de me dégoûter de la vue des arbres
et des monuments que j'ai vus toute ma vie. J'aurais voulu les voir
jusqu'à la fin.
*
_Vendredi_ 16 _décembre._--Dîné chez Véron. Il y avait là cinq ou
six médecins. La conversation a roulé pour les trois quarts sur les
anus, les fistules, pustules et autres détails de la profession qui
faisaient promettre, pour le dessert, au moins une petite dissection.
Velpeau[246] y était; il est très spirituel. Le vertueux Nisard[247]
était près de moi et un peu dépaysé.
*
_Samedi_ 17 _décembre._--Dîné chez Lehmann avec Visconti[248], que
j'aime à revoir, Mercey, Meyerbeer; je suis allé avec ce dernier chez
Buloz.
*
_Dimanche_ 18 _décembre._--Sorti à onze heures et demie.
À l'école des Beaux-Arts, sur l'invitation de ces messieurs: j'arrivai
là comme Mathan dans le temple du Seigneur. Trouvé là le bon Moreau
qui poursuit sa carrière philanthropique, fonde des prix à l'École et
fait le bonheur des paysans de son endroit. Il m'a ramené dans notre
quartier.
Passé chez M. Villot, à pied chez la princesse et M. Lefeu, sans
trouver personne. Revenu au Musée, où le froid ne m'a pas permis de
rester, et vers trois heures chez M. Fould; je ne l'ai qu'entrevu, il
sortait.
Le soir, _Guillaume Tell_, auprès de Saint-Georges, qui m'a fait perdre
quelques morceaux par ses remarques diverses. À travers tout cela,
retrouvé plus que jamais les impressions de ce bel ouvrage qu'on ne
peut assez admirer.
*
_Mardi_ 20 _décembre.--Robert_ le soir; je n'ai pu entendre que les
trois premières notes. J'étais très fatigué. J'y ai trouvé encore des
mérites nouveaux. Les costumes, renouvelés naturellement après tant des
représentations, m'ont beaucoup intéressé.
*
_Jeudi_ 22 _décembre._--Aujourd'hui, dîné chez Moreau et chez Villot
le soir. Mme Villot m'a parlé de cette fameuse commission pour
l'Exposition générale[249].
*
_Samedi_ 24 _décembre._--Dîné chez Buloz.
Dans la journée, discussion à l'Hôtel de ville sur la question des
boulangers. Chaix d'Est-Ange[250] a fait une sortie qui a intéressé
tout le monde comme fait un spectacle. Quant à moi, je ne vois là qu'un
assez grand talent d'acteur et d'improvisateur, mais je vois toujours
l'acteur. Il est rare que toute cette chaleur de commande tienne contre
la plus mince argumentation en sens contraire, faite par un homme sans
prétention, mais convaincu de ce qu'il dit.
Au dîner de Buloz, Meyerbeer, Cousin et Rémusat[251]; en somme,
amusant. Babinet est venu le soir[252]. Je parlais avec Cousin des
découragements qui s'emparent des artistes, non pas quand ils sentent
que leur verve diminue, mais quand leur public commence à se lasser
d'eux, ce qui arrive tôt ou tard. C'est, m'a-t-il dit, qu'ils n'ont
plus le diable au corps, et il a raison. Je disais à Rémusat que je me
faisais éveiller avec le jour, et que dans cette saison, à travers le
froid et la neige, je courais à mon travail avec ardeur et plaisir.
Que c'est beau! m'a-t-il dit; que vous êtes heureux!... Et il a
grandement raison.
Je suis revenu à pied et suis entré à Saint-Roch à la messe de minuit.
Je ne sais si cette foule entassée là, ces lumières, enfin cette espèce
de solennité ne m'ont pas fait paraître plus froides et plus insipides
toutes les peintures qui sont là sur les murs... Que le talent est
rare! Que de labeurs dépensés à barbouiller de la toile, et quelles
plus belles occasions que ces sujets religieux! Je ne demandais à
tous ces tableaux si patiemment ou même si habilement fabriqués par
toutes sortes de mains, et de toutes sortes d'écoles, qu'une touche,
qu'une étincelle de sentiment et d'émotion profonde, qu'il me semble
que j'y aurais mise presque malgré moi. Dans ce moment, qui avait
quelque solennité, ils me semblaient plus mauvais qu'à l'ordinaire;
mais, en revanche, combien une belle chose m'eût ravi! C'est ce que
j'ai éprouvé, toutes les fois qu'une belle peinture était devant mes
yeux à l'église, pendant qu'on exécutait de la musique religieuse, qui,
elle, n'a pas besoin d'être aussi choisie pour produire de l'effet,
la musique s'adressant sans doute à une partie de l'imagination,
différente et plus facile à captiver. Je me rappelle avoir vu ainsi,
et avec le plus grand plaisir, une copie du _Christ_ de Prud'hon, à
Saint-Philippe du Roule; je crois que c'était pendant l'enterrement
de M. de Beauharnais... Jamais, à coup sûr, cette composition, qui
est critiquable, ne m'avait paru meilleure. La partie sentimentale
semblait se dégager et m'arrivait sur les ailes de la musique. Les
anciens ont connu quelque chose d'analogue et l'ont mis en pratique:
on dit d'un grand peintre de l'antiquité qu'en montrant ses tableaux
il faisait entendre aux spectateurs une musique propre à les mettre
dans une situation d'esprit conforme au sujet de la peinture; ainsi il
faisait sonner de la trompette, en montrant la figure d'un soldat armé,
etc. Je me rappelle mon enthousiasme, lorsque je peignais à Saint-Denis
du Saint-Sacrement et que j'entendais la musique des offices; le
dimanche était doublement un jour de fête; je faisais toujours ce
jour-là une bonne séance[253]. La meilleure tête de mon tableau du
_Dante_ a été faite avec une rapidité et un entrain extrêmes, pendant
que Pierret me lisait un chant du Dante, que je connaissais déjà, mais
auquel il prêtait, par l'accent, une énergie qui m'électrisa. Cette
tête est celle de l'homme qui est en face, au fond, et qui cherche à
grimper sur la barque, ayant passé son bras par-dessus le bord.
On parlait à table de la _couleur locale._ Meyerbeer disait avec raison
qu'elle tient à un je ne sais quoi qui n'est point l'observation exacte
des usages et des coutumes: «Qui en est plus plein que Schiller,
a-t-il dit, que Schiller dans son _Guillaume Tell?_ et cependant il
n'a jamais rien vu de la Suisse.» Meyerbeer est maître en cela: les
_Huguenots, Robert_, etc. Cousin ne trouvait pas la moindre couleur
locale dans Racine, qu'il n'aime point; il se figure que Corneille,
dont il est engoué, en est plein. Je disais sur Racine ce que je pense
et ce qu'on doit en dire, c'est-à-dire qu'il est trop parfait; que
cette perfection et l'absence de lacunes et de disparates lui ôtent
le piquant que l'on trouve à des ouvrages pleins de beautés et de
défauts à la fois. Il me disait à satiété que ses idées étaient prises
partout et n'étaient que des traductions. Il me citait je ne sais
combien d'exemplaires d'Euripide ou de Virgile annotés de sa main,
de manière à en tirer des vers tout faits... Que de gens ont annoté
Euripide et tous les anciens, sans en tirer la moindre parcelle de quoi
que ce soit qui ressemble à un vers de Racine! Mme Sand me disait la
même chose: ce sont là de ces curiosités de gens de métier! La langue
d'un grand homme parlée par lui est toujours une belle langue. Autant
vaudrait-il dire que Corneille, qui est très beau dans notre langue,
aurait été plus beau encore en espagnol! Les gens de métier critiquent
plus finement que les autres, mais ils sont entêtés des choses de
métier. Les peintres ne s'inquiètent que de cela. L'intérêt, le sujet,
le pittoresque même, disparaissent devant les mérites de l'exécution,
j'entends de l'exécution scolastique.
En relisant ce que j'ai dit de Meyerbeer, à propos de la _couleur
locale_, il m'arrive de penser qu'il en est trop épris. Dans les
_Huguenots_, par exemple: la lourdeur croissante de son ouvrage, la
bizarrerie des chants vient en grande partie de cette recherche outrée.
Il veut être positif, tout en recherchant l'idéal; il s'est brouillé
avec les grâces en cherchant à paraître plus exact et plus savant.
Le _Prophète_, que je ne me rappelle pas, ne l'ayant presque point
entendu, doit être un pas nouveau dans cette route. Je n'en ai rien
retenu. Dans _Guillaume Tell_, s'il l'eût composé, il eût voulu, dans
le moindre duo, nous faire reconnaître des Suisses et des passions de
Suisses. Rossini, lui, a peint à grands traits quelques paysages dans
lesquels on sent, si l'on veut, l'air des montagnes, ou plutôt cette
mélancolie qui saisit l'âme en présence des grands spectacles de la
nature, et sur ce fond, il a jeté des hommes, des passions, la grâce
et l'élégance partout. Racine a fait de même. Qu'importe qu'Achille
soit Français! Et qui a vu l'Achille grec? Qui oserait, autrement
qu'en grec, le faire parler comme Homère l'a fait? «_De quelle langue
allez-vous vous servir?_ demande Pancrace à Sganarelle.--_Parbleu! de
celle que j'ai dans la bouche!_» On ne peut parler qu'avec la langue,
mais aussi qu'avec l'esprit de son temps. Il faut être compris de ceux
qui vous écoutent, et surtout il faut se comprendre soi-même. Faire
l'Achille grec! Eh, bon Dieu! Homère lui-même l'a-t-il fait? Il a fait
un Achille pour les gens de son temps. Les hommes qui avaient vu le
véritable Achille n'étaient plus depuis longtemps. Cet Achille devait
ressembler à un Huron plus qu'à celui d'Homère. Ces bœufs et ces
moutons que le poète lui fait embrocher de ses propres mains, peut-être
les mangeait-il tout crus et assommés par lui. Ce luxe, dont Homère
le relève, sortait de son imagination; ces trépieds, ces tentes, ces
vaisseaux, ne sont autre chose que ceux qu'il avait sous les yeux, dans
le monde où il vivait. Plaisants vaisseaux, que ceux des Grecs au siège
de Troie! Tout l'ost des Grecs eût capitulé devant la flottille qui
sort de Fécamp ou de Dieppe pour aller à la pêche du hareng. Ç'a été la
faiblesse de notre temps, chez les poètes et les artistes, de croire
qu'ils avaient fait une grande conquête, avec l'invention de la couleur
locale. Ce sont les Anglais qui ont ouvert la marche, et nous nous
sommes évertués, à leur suite, à donner l'assaut aux chefs-d'œuvre du
génie humain.
(Reporter là tout ce qui est plus haut, sur l'invraisemblance des
fables de Walter Scott et des romans modernes mis en regard de la
recherche de la vérité dans les détails.)
*
_Mardi_ 27 _décembre._--Travaillé peu, et un peu de malaise qui a
augmenté à dîner.
La bonne Alberthe m'avait envoyé une stalle le matin. J'ai donc été aux
Italiens, et cette sortie, qui me coûtait, m'a fait du bien plutôt que
du mal. On donnait la _Lucia._ L'autre jour, à _Lucrezia_, je rendais
justice à Donizetti; je me repentais de ma sévérité à son égard.
Aujourd'hui, tout cela a paru, à ma courbature et à ma fatigue, bien
bruyant, bien peu intéressant. Rien du sujet, ni des passions, excepté
peut-être le fameux quintette. L'ornement tient toute la place dans
cette musique; ce ne sont que festons et astragales: je l'appelle de la
musique sensuelle, uniquement, qui n'est calculée que pour chatouiller
l'oreille un moment.
J'ai rencontré mon ami Chasles au foyer. Il a commencé, avec cette
manière mielleuse et raide à la fois qui caractérise cette nature
sans franchise, se rabaissant avec une humilité qu'il ne voulait pas
même que je crusse réelle. Je lui ai dit qu'il ne fallait dire de
soi ni bien ni mal. En effet, si vous en dites du mal, tout le monde
vous prend au mot; si vous en dites trop de bien ou seulement un
peu de bien, vous fatiguez tout le monde. Il est sorti de tous ces
compliments, et nous avons parlé du théâtre, d'art dramatique, de
Racine, de Shakespeare. Il préfère ce dernier à tout, «mais, m'a-t-il
dit, c'est moins pour moi un artiste qu'un philosophe. Il ne cherche
pas l'unité, le résumé, le type comme les artistes, il prend un
caractère: c'est quelque chose qu'il a vu et qu'il étudie, en vous le
faisant voir au naturel.» Cette explication me paraît juste. Je lui ai
demandé si, avec ses entrées et ses sorties, et tout ce remue-ménage
continuel de lieux et de personnages, les pièces de Shakespeare
n'étaient point fatigantes même pour un homme qui comprend tout le
mérite de son langage. Il en est convenu.
J'ai rencontré Berryer avec le plus grand plaisir, et un peu honteux
de l'avoir négligé. Il me témoignait le regret de ne pas me voir, et
ce n'étaient pas même de tendres reproches. C'est une nature vraiment
riche et sympathique. Il m'a dit que je devais l'aller trouver à la
campagne quelquefois; je l'aime beaucoup.
Je suis sorti avant la fin, très fatigué, et j'ai passé une nuit tout
en sueur et en maladie. La matinée était meilleure.
*
_Jeudi_ 29 _décembre._--Première séance à la réunion pour le jury
de l'Exposition de 1855. J'y ai vu le pauvre Visconti[254] à deux
heures;... à cinq heures, il n'était plus! J'ai été désespéré de ce
malheur qui intéresse tout le monde, mais qui me prive personnellement
de l'homme le plus sympathique que j'aie rencontré depuis longtemps.
*
_Vendredi_ 30 _décembre._--On me disait, à propos de la _Vénus_, qu'en
la regardant, on voyait tout à la fois. Cette expression m'a frappé:
c'est là, en effet, la qualité qui doit dominer; les autres ne doivent
venir qu'après.
[230] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1274.
[231] Il s'agit probablement de la toile qui porte le n° 853 du
_Catalogue Robaut_, et que le maître donna ultérieurement à M. de Jolly.
[232] _Eugène Bethmont_, avocat et homme politique né en 1804, mort
en 1860. II fut un des membres les plus brillants des assemblées
politiques.
[233] Delacroix avait horreur de ce genre d'esprit qu'on rencontre
surtout chez ceux qui par métier touchent à toutes choses sans pouvoir
insister sur aucune. L'avocat, avec sa facilité d'élocution, son
éloquence toujours prête, lui apparaissait comme un être superficiel
et inconsistant. Ainsi, même à propos de Berryer, pour lequel il
éprouvait, on le sait, une vive affection, il écrivait: «Heureux qui
se contente de la surface des choses. J'admire et j'aime les hommes
comme Berryer qui a l'air de ne rien approfondir.» Il faudrait être
aveugle pour ne pas démêler la pointe de critique qui se dissimule mal
sous cette admiration.
[234] _Daniel Wilson_, père de M. Daniel Wilson et de Mme Pelouze. Il
acheta autrefois à Delacroix son tableau: _La Mort de Sardanapale._
(Voir _Catalogue Robaut_, n° 198.)
[235] _Augustine Brohan_ avait débuté en 1841, à seize ans, à la
Comédie-Française, avec un immense succès. Elle devint sociétaire
l'année suivante. Son talent, sa grâce et son esprit lui assurèrent une
situation exceptionnellement brillante.
[236] Voici une anecdote intéressante rapportée par Baudelaire, et qui
mérite d'être rapprochée de ce passage: «Je me souviens qu'une fois
dans un lieu public, comme je lui montrais le visage d'une femme d'une
originale beauté et d'un caractère mélancolique, il voulut bien en
goûter la beauté, mais me dit, avec son petit rire, pour répondre au
reste: «Comment voulez-vous qu'une femme puisse être mélancolique?»
insinuant sans doute par là que pour connaître le sentiment de la
mélancolie, il manque à la femme certaine chose essentielle.»
[237] _Arsène Houssaye_ était alors administrateur de la
Comédie-Française.
[238] Plafond de la galerie d'Apollon.
[239] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1238.
[240] Ce sujet d'_Ovide_, qu'il avait déjà traité pour la décoration
de la Bibliothèque du Palais-Bourbon, devait lui inspirer un de ses
chefs-d'œuvres de l'Exposition de 1859. Voici en quels termes il en
parle: M. Moreau avait demandé à Delacroix un tableau pour M. Fould.
Delacroix lui écrit le 11 mars 1856: «Je m'étais occupé tout de suite
de chercher des sujets pour répondre au désir que vous m'avez si
aimablement exprimé de la part de M. Fould. Après avoir hésité quelque
temps, je me suis rappelé une esquisse que j'ai traitée, il y a un an
environ, dans le projet d'en faire un tableau. Je crois le sujet assez
favorable, avec figures, animaux, paysages. C'est _Ovide exilé chez les
Scythes_, auquel les naïfs habitants apportent des fruits, du laitage.»
Ce tableau appartient aujourd'hui à Mme Sourdeval. (Voir _Catalogue
Robaut_, n° 1376.)
[241] Il s'agit du tableau d'_Olinde et Sophronie_, qui a figuré
récemment à l'Exposition des Cent chefs-d'œuvre, chez Petit. La
description fournie par Delacroix est la suivante: «_Olinde et
Sophronie._ Clorinde, arrivant au secours de Sarrasins assiégés dans
Jérusalem, délivre de la mort deux jeunes amants condamnés au bûcher
par le tyran Aladin.» (_Jérusalem délivrée.)_ (Voir _Catalogue Robaut_,
n° 1290.)
[242] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1384.
[243] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1249.
[244] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1214 et 1220.
[245] Ce passage, qui nous avait échappé au moment d'écrire notre
Étude, vient encore à l'appui de ce que nous avons dit sur le sentiment
d'amitié chez Delacroix, et contribue à détruire la légende qu'on
s'était plu à former.
[246] Le docteur _Velpeau_ était un des plus célèbres chirurgiens de
l'époque.
[247] _M. Nisard_, pour qui la critique ne pouvait avoir de mystères,
déclarait dans un Salon daté de 1833, au _National_, où il remplaçait
le critique _Peisse_, que «M. Delacroix n'avait pas un ouvrage sérieux».
[248] _Visconti_, architecte, dont l'œuvre principale fut la réunion du
Louvre aux Tuileries. Il paraît que Delacroix l'estimait davantage que
ses confrères Lefuel et Baltard. (Voir _suprà_, t. II, p. 229.)
[249] L'Exposition de 1855.
[250] _Chaix d'Est-Ange_, célèbre avocat et homme politique. Son goût
pour les arts et ses fréquentes relations avec les artistes sont connus.
[251] Le _comte Charles de Rémusat_ (1797-1875), écrivain et homme
politique. De 1830 à 1852 il fit partie à toutes les assemblées
délibérantes, et devint ministre de l'intérieur en 1840. Sous l'Empire,
il resta complètement étranger aux affaires publiques et reprit ses
travaux philosophiques, faisant paraître des ouvrages et publiant des
études dans la _Revue des Deux Mondes._ En 1846, il avait succédé à
Royer-Collard comme membre de l'Académie française.
[252] _Jacques Babinet_ (1794-1872), mathématicien, membre de
l'Académie des sciences depuis 1840, auteur d'un grand nombre de
travaux qui embrassent diverses parties de l'astronomie, de la physique
et de la météorologie. Il a publié de nombreux articles scientifiques à
la _Revue des Deux Mondes_ et au _Journal des Débats._
[253] Il éprouva cette même émotion à l'église Saint-Sulpice, en
peignant le dimanche, au son des orgues. Mais, comme on le verra plus
loin, les autorités ecclésiastiques et administratives lui refusèrent
l'autorisation de travailler le dimanche pendant les offices.
[254] _Visconti_ mourut sans avoir achevé l'œuvre capitale de sa
carrière d'architecte, la réunion du Louvre aux Tuileries. Mais son nom
n'en reste pas moins attaché à ce magnifique travail. Il avait été, au
mois d'août précédent, nommé membre de l'Institut.
1854
_Sans date._--Fragments d'un dictionnaire, etc.--Petits articles très
courts sur les artistes célèbres et en passant ou traitant seulement un
point qui les regarde ou d'une qualité propre à eux.
--Le beau implique la réunion de plusieurs qualités: la force toute
seule n'est pas la beauté sans la grâce, etc.: en un mot, l'harmonie en
serait l'expression la plus large.--Cette panhypocrisiade universelle.
* * * * *
1er _janvier._--Tout va si mal: la vertu elle-même est
si faible et si chancelante, le talent si journalier, si sujet à se
dégrader et à s'abandonner soi-même, que les hommes sont facilement
accoutumés à se contenter en tout de l'_apparence seulement du talent
et de la vertu._ Apparence de talent, semblant d'honnêteté: point
d'imitation de personne sur aucun point. Vous me le donnez, je le
prends; je n'exige guère, de peur d'être obligé de rendre beaucoup. Il
n'y a que sur la civilité qu'ils sont excessifs, parce qu'elle ne coûte
rien.
Vous êtes avocat, vous défendez et vous faites triompher le client
_per fas et nefas_, et il n'y a rien à dire, c'est le devoir! réussir
surtout. Avoir défendu le client en pure perte avec tout le talent et
la conscience imaginables, fâcheux accident, dont il faut se relever
par un succès obtenu, s'il est nécessaire, dans un cas plus douteux,
près de juges prévenus, en s'appuyant sur toutes les circonstances
préparées ou fortuites qui concourent ordinairement à tous les succès.
Vous êtes l'_archevêque de Cavaignac_ et _sa_ créature; sa main vous a
tiré de l'obscurité du néant. _Vous serez l'archevêque de Napoléon_,
vous le consacrerez comme l'élu d'un grand peuple: la mitre commande.
Vous n'êtes plus l'archevêque de Cavaignac, vous êtes l'archevêque de
Paris. Vous entonnez le _Salvum fac imperatorem_ avec tranquillité;
vous recevez l'encens d'une manière convenable. Vous ne serez pas sorti
de votre devoir, de ceux que demande et dont se contente le public.
Il n'y a pas une voix qui vous crie que vous devez prêter à la
critique, pas une voix, celle de votre conscience moins que les
autres, qui vous avertisse en secret. Qui donc, si vous ne vous le
donnez vous-même, vous donnerait ce charitable avertissement? Je le
dis charitable, dans l'intérêt de votre triste honneur, non dans celui
des nécessités de votre position, des nécessités du _bien vivre_, du
_paraître._ Qui vous le donnerait, cet avertissement que vous n'avez
pas reçu comme une inspiration naturelle dans l'exercice d'un ministère
et dans les méditations d'une situation qui vous rapproche de la source
de toute vertu? L'attendriez-vous de ceux que vous appelez vos amis,
quand vous ne l'avez pas senti en dedans de vous, dans le silence du
sanctuaire? Quoi! vous approchez le Saint des saints! vous vivez dans
la communion des élus! vous montez dévotement en chaire et les yeux
baissés modestement comme pour interroger les replis de votre cœur, ou
bien, les mains et les regards élevés comme pour attester l'auteur des
saintes inspirations, vous étalez devant de tristes et faibles humains
la corruption de leur nature, vous la leur faites toucher du doigt!
Vous êtes ménager devant eux de ces promesses qui encourageraient,
consoleraient leurs aspirations vers le bien; vous tonnez quelquefois,
vous êtes la voix de Dieu lui-même! mais vous savez bien ce que c'est
que cet instrument et quel est cet organe dont il se sert pour faire
arriver sa parole jusqu'à ses créatures déshéritées. Oui! cette voix,
en passant par vos lèvres, et _je ne dis pas_ votre cœur, pour arriver
à ces cœurs abattus, pour effrayer même les justes, cette voix,
dis-je, réveille malgré vous dans vous-même un sentiment importun. Vous
ne pouvez avoir aboli, à ce point, dans votre être, le sentiment du
juste, qu'il ne se passe en vous un tumulte qui troublera et attristera
la sécurité que la vue du monde, comme il est, vous a accoutumé à
regarder comme la paix de l'âme. Vous remportez, au milieu de ces
flatteurs, de ces corrompus, si attentifs à vous cacher leur corruption
et à _feindre_ de ne point s'apercevoir de la vôtre, un fond chagrin,
une soucieuse attitude, que vous vous efforcez de faire paraître
tranquille pour d'homme de l'habit que vous portez, pour paraître, par
le calme de votre visage, aussi élevé au-dessus du commun des hommes,
que vous semblez l'être par les insignes sacrés de votre dignité.
*
4 _janvier._--Soirée aux Tuileries. J'en suis revenu plus chagrin que
de l'enterrement du pauvre Visconti. La figure de tous ces coquins[255]
et de toutes ces coquines, ces âmes de valets sous ces enveloppes
brodées, lèvent le cœur.
*
5 _janvier._--«Ainsi, dans toutes nos résolutions, il faut examiner
quel est le parti qui présente le moins d'inconvénients et l'embrasser
comme le meilleur, parce qu'on ne trouve jamais rien de parfaitement
pur et sans mélange, ou exempt de danger.» (Machiavel.)
*
17 _janvier._--Les littérateurs font semblant de croire que l'oreille
et l'œil jouissent, dans la musique et dans la peinture, comme le
palais dans l'action de manger et de boire.
*
25 _janvier._--Ce soir, à la soirée de la princesse Marcellini, S...,
en me parlant de Mozart, me dit qu'il avait laissé un petit livre
dans lequel il notait tout ce qu'il composait: il y a des jours, des
semaines, des mois pendant lesquels il ne fait rien; quand il s'y
remet, c'est prodigieux; ce que c'est que l'ouvrage d'un seul jour
quelquefois!
--_Armide arrivant au camp de Godefroi..._ Sa suite, ardeur des
chevaliers.
--_Frappement du rocher_, pour le ministère d'État.
--_Renaud dans la forêt enchantée_[256]: les disciples près des arbres.
*
29 _janvier._--L'admirable symphonie que j'avais oubliée. Se rappeler
dans l'avant-dernier morceau la gueule de l'enfer entr'ouverte pendant
une mesure ou deux.
Le matin, *** est venu m'apprendre, par une pluie affreuse
et à travers la crotte, que mon plafond avait fait _fiasco_ hier
soir... Le bon cœur! l'aimable parent!... Comme il m'a trouvé très
froid à ses remarques, attendu _que je le trouve bon_, il s'en est allé
sans avoir rempli son but. Il remportait alors l'inquiétude d'avoir par
trop compté sur ma bénignité; sa figure allongée et verdie annonçait la
crainte de voir s'envoler les commandes de tableaux et de plafonds.
[255] Voir notre Étude, p. XVI et XVII.
[256] Toile qui fut adjugée cent sept francs à Andrieu, qui la céda à
la duchesse Colonna. «Nous pensions, dit le _Catalogue Robaut_, que
cette esquisse était entrée dans le legs fait au musée cantonal de
Fribourg par Mme la duchesse Colonna... Le conservateur de ce musée que
nous avons consulté à ce sujet, nous a détrompés.»
* * * * *
6 _mars._--Commencé à montrer le salon de la Paix, à l'Hôtel de ville,
jusqu'au 13 inclusivement[257].
*
9 _mars._--Vu chez le ministre d'État M. Isabey, qui m'a demandé des
billets pour le prochain bal de l'Hôtel de ville, pour lui, sa femme et
sa fille.--_Id.; id._, pour Riesener et sa femme.
*
11 _mars._--Grande interruption dans ces pauvres notes de tous les
jours: j'en suis très attristé; il me semble que ces brimborions,
écrits à la volée, sont tout ce qui me reste de ma vie, à mesure
qu'elle s'écoule. Mon défaut de mémoire me les rend nécessaires; depuis
le commencement de l'année, le travail suivi de l'achèvement de l'Hôtel
de ville me donnait trop de distraction; depuis que j'ai fini, et il y
a bientôt un mois, j'ai les yeux en mauvais état, je crains d'écrire et
de lire.
Article remarquable sur les Kœnigsmarck[258], par M. Blaze[259],
_Revue des Deux Mondes_ (15 octobre 1852-15 mai 1853).