Sur le chevalet, une grande _Fuite de Loth_, que je n'approuve pas
autant. Puis, petite esquisse charmante de l'_Agonie du Christ_,
millier de figures, effet charmant.
Mais ce qui passe tout pour moi, aujourd'hui, c'est son _David en
déroute fuyant devant Saül_ et rencontré par un partisan de ce dernier
égaré dans les solitudes, et qui, de l'autre côté d'un torrent,
l'injurie et lui jette des pierres: le site, la composition admirables;
la description s'arrête devant mon souvenir.
*
_Samedi_ 30 _avril._--Ébauché le _Christ dans la tempête_[139], pour
Grzymala.--Avancé le _Christ montré au peuple_, esquissé Mme Herbelin,
et quelques touches à celui de M. Roche; tout cela avec assez succès,
quoique dans une mauvaise disposition de corps et d'esprit... Qu'est-ce
que cette inquiétude, pour une raison tantôt fondée, tantôt vague, et
ne se prenant à rien?
Dîné chez Chabrier avec son ami Chevigné[140], dont il me vante les
talents en poésie: il n'a pas celui de l'éloquence, il ne s'exprime
point comme tout le monde, et il cherche ses mots pour la moindre
phrase. Ce dîner à quatre n'était pas suffisamment animé.
Le soir, Mme L... m'a plu, quoiqu'elle ne soit pas jeune. Elle
était près de Mme de F..., en grands frais de toilette. Le mari de
Mme de F... est un homme charmant. Il s'étonne que je n'aille pas
en Italie[141]; il me cite les lacs du nord de l'Italie comme des
merveilles qu'il faut voir absolument, et qu'on voit très facilement;
on peut même faire son excursion en deux fois, s'il le faut: une fois,
Florence, Rome et Naples; une autre fois, Milan, Venise, etc.
[112] Le comte _de Lasteyrie_, archéologue et homme politique, membre
de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, s'était fait
connaître par des travaux d'archéologie et de critique d'art. Il avait
écrit des articles sur Delacroix au journal _le Siècle._
[113] Nous avons pu, grâce au précieux travail de M. Maurice Tourneux,
_Delacroix devant ses contemporains_, suivre, année par année,
les jugements portés par le célèbre adversaire du maître sur ses
différentes expositions. En 1822, il écrivait à propos du _Dante et
Virgile_: «La force convient à l'étude. M. Delacroix l'indique par
son tableau du _Dante et Virgile_; ce tableau n'en est pas un; c'est,
comme on le dit en style d'atelier, une vraie _tartouillade._» En
1855, réunissant ses articles parus dans le _Journal des Débats_,
après avoir dit quelques mots des débuts du _jeune homme de talent_
auquel il n'avait cessé de prodiguer ses conseils, il recommençait «le
procès intenté depuis trente ans à l'École moderne». (V. le livre de M.
Tourneux.)
[114] _Sémiramis_, opéra en deux actes, de _Rossini._
[115] Nous avons déjà noté que le _baron Rivet_ avait été un ami de
jeunesse et un camarade d'atelier de Delacroix et de Bonington. M.
Tourneux dit à propos de lui: «Il avait écrit sur le premier de ces
deux grands artistes un article très important qui fut présenté à la
_Revue des Deux Mondes_, mais non inséré, et c'est grand dommage, car
on y eût trouvé des renseignements bien précieux sur les débuts, les
théories, et les procédés de travail du maître.»
Ce que M. Tourneux ne dit pas, et ce que nous pouvons ajouter, c'est
que l'article du baron Rivet avait été précisément composé à l'occasion
du _Journal_ que nous offrons intégralement au public, dont il avait eu
la bonne fortune de détenir quelques fragments en copie. Reconnaissons
qu'il a fallu tout un étrange concours de circonstances pour que
l'œuvre posthume du plus illustre de nos peintres ne se trouvât livrée
à la publicité que trente années après sa mort.
[116] Il s'agit probablement ici d'une répétition avec variantes du
tableau qui porte la date de 1839. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 698.)
[117] La _Cruvelli_ (baronne _Vigier_) était une cantatrice célèbre.
Ses débuts, selon Delacroix, semblent être passés inaperçus. Si l'on
interroge ses biographes, il est facile de constater en effet qu'à la
différence de ses illustres rivales, les _Grisi_, les _Pisaroni_, ses
débuts n'eurent aucun éclat.
[118] Le 14 avril 1853, Delacroix écrivait à M. Moreau père: «Eh bien,
oui, cher ami, c'est vraiment à n'y pas croire, et pour ma part je
n'y comprends rien. Il semble maintenant que mes peintures soient
une nouveauté récemment découverte, que les amateurs vont m'enrichir
après m'avoir méprisé.» Dans une précédente note, et à propos de
toiles vendues par le maître à des marchands ou à des amateurs, nous
avons fait quelques rapprochements de chiffres qui par eux-mêmes sont
assez éloquents. Delacroix ne s'en montrait pourtant pas mécontent. Il
n'était pas exigeant à ce point de vue. Souvent dans sa correspondance
il demande à l'amateur qui désire une de ses œuvres d'en fixer lui-même
le prix. A cinquante-cinq ans, après trente années de production
ininterrompue, c'est un sentiment de surprise qu'il éprouve à constater
que le succès lui vient!
[119] _Henri Rodakowski_, peintre polonais, né à Lemberg. Il fut
élève de Léon Cogniet. Il envoya au Salon de 1852 un beau portrait de
_Dembinski_, qui lui valut une première médaille. Il exposa ensuite
portrait de sa mère en 1853 et celui de Frédéric Villot en 1855.
[120] Delacroix rencontrait assez souvent _Th. Gautier_ chez Riesener
et ne se montrait pas toujours à son égard aussi courtois qu'on aurait
pu le penser. Nous tenons de Mme Riesener le détail suivant: un soir,
Gautier demanda à Delacroix de lui prêter un costume oriental, dont il
l'avait vu revêtu à un bal costumé, et le peintre refusa net en termes
qui jetèrent un froid parmi les assistants. Nous nous sommes déjà
expliqué sur la cause probable de la froideur de Delacroix.
[121] Cette admirable toile a figuré récemment à l'Exposition des Cent
chefs-d'œuvre, à la salle Petit, avec la _Fiancée d'Abydos._ Le prix en
question était deux mille francs. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1192.)
[122] _Achille Fould_, homme d'État et financier, ministre de Napoléon
III. Il fut élu en 1857 membre de l'Académie des beaux-arts.
[123] Ce fut pour le _Moniteur_ que Delacroix écrivit le grand article
sur le _Poussin_ qui parut dans les nos des 26, 29, 30 juin 1853.
[124] En ce qui touche l'opinion de Delacroix sur _Courbet_ et le
réalisme, nous nous sommes expliqué dans notre Étude (voir t. I, p.
XXX, XXXI). Voici ce que le maître écrivait dans un des albums de son
Journal: «Eh! réaliste maudit, voudrais-tu par hasard me produire une
illusion, telle que je me figure que j'assiste en réalité au spectacle
que tu prétends m'offrir? C'est la cruelle réalité des objets que je
fuis, quand je me réfugie dans la sphère des créations de l'Art.» Et
plus loin: «Il existe un peintre allemand nommé Denner, qui s'est
évertué à rendre dans ses portraits les petits détails de la peau
et les poils de la barbe: ses ouvrages sont recherchés et ont leurs
fanatiques. Véritablement ils sont médiocres et ne produisent point
l'effet de la nature. On objectera peut-être que c'est qu'il manquait
de génie; mais _le génie même n est que le don de généraliser et
de choisir._» Baudelaire a merveilleusement commenté les causes de
l'antipathie d'Eugène Delacroix pour l'art de Courbet.
[125] Le tableau auquel Delacroix fait allusion est celui qui figura
au Salon de 1853 sous ce titre: _Demoiselles de village._ Ce sont deux
baigneuses, l'une debout, vue de dos, l'autre assise sur l'herbe.
Chenavard conte que Delécluze disait de cette dernière: «Cette
créature est telle, qu'un crocodile n'en voudrait pas pour la manger.»
[126] Cette _Fileuse_ figurait à l'Exposition universelle de 1889.
[127] Il nous paraît au moins curieux de rapprocher du jugement de
Delacroix celui de Baudelaire sur le même _Millet_: «M. Millet cherche
particulièrement le style: il ne s'en cache pas; il en fait montre et
gloire. Mais une partie du ridicule que j'attribuais aux élèves de M.
Ingres s'attache à lui. Le style lui porte malheur. _Ses paysans son
des pédants qui ont d'eux-mêmes, une trop haute opinion._ Ils étalent
une manière d'abrutissement sombre et fatal qui me donne l'envie de les
haïr.» _(Curiosités esthétiques._ Salon de 1859. _Le paysage._)
[128] _Germain Thibaut_, ancien président de la chambre de commerce,
membre du conseil municipal de Paris.
[129] On sait en quelle estime Delacroix tenait les œuvres de Decamps.
Il prononce quelque part dans son Journal le mot _génie_ en parlant
d'un de ses tableaux. Il avait d'autant plus de mérite à conserver
l'impartialité que Decamps, dans un certain genre, était son rival tout
indiqué, celui dont le nom venait naturellement à la bouche des ennemis
de Delacroix, quand ils voulaient lui opposer un artiste s'étant
inspiré de l'Orient. C'est ainsi que les Goncourt, par exemple, dans
une plaquette tirée à l'occasion de l'Exposition de 1855, traitent
Delacroix de «coloriste puissant, mais à qui a été refusée la qualité
suprême des coloristes: l'harmonie». Puis ils entonnent un hymne en
l'honneur de Decamps.
[130] Delacroix semble ici se reporter par le souvenir à ses premières
impressions de 1825, époque de son voyage à Londres, lorsque, après
avoir vu Lawrence, il écrivait à Pierret: «C'est la fleur de la
politesse et un véritable peintre de grands seigneurs... J'ai vu chez
lui de très beaux dessins de grands maîtres, et des peintures de lui,
ébauches, dessins même, admirables. On n'a jamais fait les yeux, des
femmes surtout, comme Lawrence, et ces bouches entr'ouvertes d'un
charme parfait. Il est inimitable.» (_Corresp._, t. I, p. 108-109.)
[131] _Jean-Baptiste Oudry_ (1686-1765), célèbre peintre d'animaux.
[132] _Reynolds_ (1728-1792), un des peintres les plus justement
renommés de l'école anglaise, comme _Lawrence, Gainsborough_ et
_Wilkie._ Outre ses _Discours sur les arts_, que cite Delacroix, il a
écrit des _Remarques_ sur les œuvres des peintres allemands et flamands.
[133] _Fortoul_, littérateur et homme politique; collaborateur de la
_Revue de Paris_ et de la _Revue des Deux Mondes._ Il fut ministre de
la marine en 1851 et ministre de l'instruction publique après le coup
d'État.
[134] L'exposition dont parle ici Delacroix précéda une vente de trente
et un tableaux et dessins, faite par l'auteur personnellement, et qui
produisit environ 75,000 francs. Le _Josué_ fut vendu 8,500 francs; le
_Job_, 7,020 francs. (Voir Théoph. Silvestre, _Artistes vivants._)
[135] _Paul Chevandier de Valdrôme_, peintre paysagiste, élève de
Marilhat et de Cabat, auteur d'ouvrages estimés, qui lui valurent
plusieurs médailles aux Salons.
[136] M. _Bruyas_ est représenté assis dans un fauteuil et vu jusqu'à
mi-corps. Ce portrait figure à la galerie Bruyas, à Montpellier
[137] La suite manque dans le manuscrit.
[138] Il s'agit du peintre _Eugène Lamy_, connu surtout comme
dessinateur et aquarelliste. Il paraît avoir été très cher à Delacroix,
à cause de l'analogie que présentait son talent délicat et distingué
avec celui de Bonington, qui avait été le camarade de jeunesse du
maître.
[139] D'après le _Catalogue Robaut_ (voir nos 1214-1220), il existe six
ou sept peintures différentes sur ce même sujet. La couleur générale
de l'œuvre et sa signification demeurent toujours identiques; elles
diffèrent simplement par le groupement des personnages ou par la
dimension de la barque par rapport au cadre.
[140] Ce _Chevigné_ était un médiocre rimeur qui s'était fait une
réputation de salon.
[141] Sur les projets de voyage en Italie, voir notre Étude, p. XLV et
XLVI.
* * * * *
_Dimanche_ 1er mai.--J'ai été mené le soir par M. et Mme
Mancey chez M. Gentié, où j'ai vu la belle Mariette Lablache[142], et
entendu de la musique assez choisie, mais surtout vu la belle Mariette.
Elle diminuait tout autour d'elle, comme une déesse au milieu de
simples mortelles. Toutes ces natures du Nord étaient bien chétives, en
comparaison de cette splendeur méridionale. Rentré très tard, et sorti
sans que ce fût fini.
*
_Lundi_ 2 _mai._--Boissard me dit qu'il a vu à Florence Rossini, qui
s'ennuie horriblement.
Ce jour, dîné chez Pierret avec Riesener, son ami Lassus,
Feuillet[143], Durieu. J'en ai rapporté cette triste impression, qui
dure encore le lendemain et que le travail a pu seul atténuer, celle
de la secrète inimitié de ces gens-là pour moi. Il y a là-dessous une
foule de sentiments, qui, par moments, ne prennent pas seulement la
peine de mettre un masque... Je suis isolé maintenant au milieu de ces
anciens amis!... Il y a une infinité de choses qu'ils ne me pardonnent
point, et en première ligne les avantages que le hasard me donne sur
eux.
--Le protégé de David se nomme Albert Borel-Roget, fils d'Émile Roget,
graveur en médailles de talent, mort sans fortune. Il a obtenu le
1er février 1852 une demi-bourse d'élève communal au lycée
Napoléon; sa mère ne peut payer les cinq cents francs de surplus et
demande une bourse entière.
--«Voltaire, dit Sainte-Beuve prenant Gui Patin sur l'ensemble de
ses lettres, l'a jugé sévèrement et sans véritable justice.» Voici
ce qu'en dit Voltaire: «Il sert à faire voir combien les auteurs
contemporains qui écrivent précipitamment les nouvelles du jour, sont
des guides infidèles pour l'histoire. Ces nouvelles se trouvent souvent
fausses ou défigurées par la malignité; d'ailleurs, cette multitude
de petits faits n'est guère précieuse qu'aux petits esprits.»--«
Petits esprits, ajoute Sainte-Beuve[144], je n'aime pas qu'on dise cela
des autres, surtout quand ces autres composent une classe, un groupe
naturel; c'est une manière commode et abrégée d'indiquer qu'on est
soi-même d'un groupe différent.»
Je crois pour ma part que Sainte-Beuve, qui fait partie de ce groupe
d'anecdotiers antipathiques à Voltaire, a tort de lui en vouloir de ce
qu'il attaque, dit-il, un groupe. Certes, les sots forment un groupe
qui n'est pas plus respectable pour être plus nombreux. Il est naturel
qu'on attaque ce qu'on n'aime pas, sans considérer si ce quelque chose
forme un groupe ou non. Je suis, pour moi, de l'avis de Voltaire: j'ai
toujours détesté les collecteurs et raconteurs d'anecdotes, celles
surtout de la veille et qui sont précisément de la nature de celles
qui déplaisaient à Voltaire. Le pauvre Beyle[145] avait le travers
de s'en nourrir. C'est un des faibles de Mérimée[146], et qui me le
rend ennuyeux. Il faut qu'une anecdote arrive comme autre chose dans
la conversation; mais ne mettre d'intérêt qu'à cela, c'est imiter
les collectionneurs de choses curieuses, autre groupe que je ne puis
souffrir, qui vous dégoûtent des beaux objets pour vous en crever les
yeux par leur abondance et leur confusion, au lieu d'en faire ressortir
un petit nombre en les choisissant et en les mettant dans le jour qui
leur convient.
*
_Mardi_ 4 _mai._--Invité par Nieuwerkerke[147] à aller entendre au
Louvre un discours sur l'art ou les progrès de l'art d'un sieur R...
Grande réunion d'artistes, de moitiés d'artistes, de prêtres et de
femmes. Après avoir attendu convenablement l'arrivée, d'abord de la
princesse Mathilde[148] et ensuite très longtemps encore celle de M.
Fould, le professeur a commencé d'une voix altérée, avec un accent
légèrement gascon. Il n'y a que les gens de ce pays-là pour ne douter
de rien et faire un discours comme celui dont je n'ai, du reste,
entendu que la moitié. Ce sont des idées néo-chrétiennes dans toute
leur pureté: le Beau n'est qu'à un point donné, et il ne se trouve
qu'entre le treizième et le quinzième siècle presque exclusivement;
Giotto et, je crois, Pérugin sont le point culminant; Raphaël décline
à partir de ses premiers essais; l'Antique n'est estimable que dans
une moitié de ses tentatives; il faut le détester dans ses impuretés;
il le querelle à propos de l'abus qu'on en a fait dans le dix-huitième
siècle. Les saturnales de Boucher et de Voltaire, qui, à ce que dit
le professeur, ne préférait décidément que les peintures immodestes,
suffisent pour faire haïr tout ce côté malheureusement inséparable de
l'antique, des satyres, des nymphes poursuivies et de tous les sujets
érotiques. Il n'y a pas de grand artiste sans l'amitié d'un héros ou
d'un grand esprit dans un autre genre. Phidias n'est aussi grand que
par l'amitié d'un Péricles... Sans le Dante, Giotto ne compte pas.
Quelle affection singulière! Aristote, dit-il en commençant, met
en tête ou à la fin de ses traités d'esthétique que les plus beaux
raisonnements sur le Beau n'ont jamais fait et ne feront jamais
rencontrer le Beau à personne. Tout le monde a dû se demander ce que
venait alors faire là le professeur. Après avoir parlé de l'opinion
de Voltaire sur les arts, il cite à son tribunal le pauvre baron de
S..., qui lui en eût répondu de bonnes, s'il avait pu lui répondre. Ce
pauvre baron, selon lui, ne voit l'avènement du Beau moderne que quand
le gouvernement des deux Chambres aura fait le tour de l'Europe, et que
la garde nationale sera installée chez tous les peuples. Ç'a été la
plaisanterie capitale de la séance, et qui a excité cette explosion de
gaieté de sacristie particulière aux gens d'Église, dont on voyait çà
et là les robes noires dans cet auditoire fort mélangé.
Je m'en suis allé peut-être un peu scandaleusement après cette première
partie, dont je ne donne qu'un pâle résumé. J'y ai été encouragé par
l'exemple de quelques personnes qui se sont trouvées, ainsi que moi,
suffisamment édifiées sur le Beau.
De là, j'ai été à pied trouver Rivet, par un temps magnifique, et
avec une grande jouissance de remuer les jambes en liberté, après ma
captivité de tout à l'heure.
*
_Vendredi_ 6 _mai._--J'étais invité par le ministre d'État à assister
ce soir à une représentation du Conservatoire donnée par des élèves.
Dîné chez Mme de Forget avec le jeune X..., et promené le soir: j'ai
renoncé à la partie. J'avais passé ma journée à faire mes paquets pour
aller à Champrosay; j'ai fait des provisions énormes de couleurs et de
toile, et malheureusement cet article[149] maudit que je me suis engagé
à faire me fera renoncer à toute peinture pendant mon séjour.
*
_Champrosay, samedi_ 7 _mai._--Parti hier à huit heures et demie pour
Champrosay. Enfermé dans le compartiment avec M. X..., que j'ai cru
reconnaître d'abord, et auquel je n'ai pas parlé, m'étant ensuite
convaincu que ce n'était pas lui. Ensuite, à Juvisy, il m'a adressé
la parole, et nous avons regretté de n'avoir pas plus tôt renouvelé
connaissance. Je ne l'ai vu que deux fois, et très peu de temps, encore
était-ce le soir.
Broklé est venu avec nous poser les glaces et nous a rendu toutes
sortes de services. Je suis heureux du plaisir qu'a eu ce brave homme à
jouir de la bonne réception qu'on lui a faite.
J'ai été un instant dans la forêt et me suis couché de très bonne heure
et fatigué.
*
_Dimanche_ 8 _mai._--L'homme est capable des choses les plus diverses...
La Bruyère dit: «C'est un excès de confiance dans les parents
d'espérer tout de la bonne éducation de leurs enfants, et une grande
erreur de n'en attendre rien et de la négliger...» Et plus bas: «
Quand il serait vrai, ce que plusieurs disent, que l'éducation ne donne
pas à l'homme un autre cœur ni une autre complexion, qu'elle ne change
rien dans son fond et ne touche qu'aux superficies, je ne me lasserais
pas de dire qu'elle ne lui est pas inutile.»
Je suis tout à fait de son avis, et j'ajoute que l'éducation dure
toute la vie[150]; je la définis: une culture de notre âme et de notre
esprit par l'effet de soins et par celui des circonstances extérieures.
La fréquentation des honnêtes gens ou des méchants est la bonne ou
mauvaise éducation de toute la vie. L'esprit se redresse avec les
esprits droits; il en est de même de l'âme. On s'endurcit dans la
société des gens durs et froids, et s'il était possible qu'un homme de
vertu seulement ordinaire vécût avec des scélérats, il faudrait qu'il
finît par leur ressembler, pour peu qu'il n'en soit pas éloigné dès le
premier moment.
Essayé pendant toute cette journée de débrouiller mon article du
Poussin. Je me persuade qu'il n'y a qu'un moyen d'en venir à bout, si
toutefois j'y parviens: c'est de ne point penser à la peinture, jusqu'à
ce qu'il soit fait. Ce diable de métier[151] exige une contention plus
grande que je ne suis habitué à en mettre à la peinture, et cependant
j'écris avec une grande facilité; je remplirais des pages entières
sans presque faire de ratures. Je crois avoir consigné dans ce cahier
même que j'y trouve plus de facilité que dans mon métier. La peine que
j'éprouve vient de la nécessité de faire un travail dans une certaine
étendue, dans lequel je suis obligé d'embrasser beaucoup de choses
diverses; je manque d'une méthode fixe pour coordonner les parties, les
disposer dans leur ordre, et surtout, après toutes les notes que je
prends à l'avance, pour me rappeler tout ce que j'ai résolu de faire
figurer dans ma prose.
Il n'y a donc qu'une application assidue au même objet qui puisse
m'aider dans ce travail. Je n'ose donc point penser à la peinture, de
peur d'envoyer tout au diable. Je ne fais que rêver à un ouvrage dans
le genre de celui du _Spectateur_: un article court de trois ou quatre
pages et de moins encore, sur le premier sujet venu. Je me charge
d'en extraire ainsi à volonté de mon esprit, comme d'une carrière
inépuisable.
Promenade le soir assez insipide dans la plaine; traversé la route qui
va au pont; été jusqu'au terrain de Delarche, et revenu par la ruelle
avec Jenny, qui avait voulu aussi régaler Julie de la promenade pour
son dimanche.
*
_Lundi_ 9 _mai._--J'ai été le lendemain, vers dix ou onze heures, me
promener vers les coupes nouvelles qu'on a faites le long des murs des
propriétés de Quantinet et de Minoret, etc. Matinée délicieuse.
Arrivé au chêne d'Antain que je ne reconnaissais pas, tant il m'a
paru petit; fait de nouvelles réflexions, que j'ai consignées sur mon
calepin, analogues à celles que j'ai écrites ici, sur l'effet que
produisent les choses inachevées: esquisses, ébauches, etc.
Je trouve la même impression dans la disproportion. Les artistes
parfaits étonnent moins à cause de la perfection même; ils n'ont aucun
disparate qui fasse sentir combien le tout est parfait et proportionné.
En m'approchant, au contraire, de cet arbre magnifique, et placé sous
ses immenses rameaux, n'apercevant que des parties sans leur rapport
avec l'ensemble, j'ai été frappé de cette grandeur... J'ai été conduit
à inférer qu'une partie de l'effet que produisent les statues de
Michel-Ange est dû à certaines disproportions ou parties inachevées
qui augmentent l'importance des parties complètes. Il me semble, si on
peut juger de ses peintures par des gravures, qu'elles ne présentent
pas ce défaut au même degré. Je me suis dit souvent qu'il était, quoi
qu'il pût croire lui-même, plus peintre que sculpteur. Il ne procède
pas, dans sa sculpture, comme les anciens, c'est-à-dire par les masses;
il semble toujours qu'il a tracé un contour idéal qu'il s'est appliqué
à remplir, comme le fait un peintre. On dirait que sa figure ou son
groupe ne se présente à lui que sous une face: c'est le peintre. De là,
quand il faut changer d'aspect comme l'exige la sculpture, des membres
tordus, des plans manquant de justesse, enfin tout ce qu'on ne voit pas
dans l'Antique.
--Les soirs, je me promène avec Jenny; je dîne de bonne heure et suis
bien forcé de me coucher de même: cela fait la nuit trop longue.
Plus je dors, moins je veux me lever le matin... Toujours triste
dans ce moment-là... Il faut le travail pour secouer cette mauvaise
disposition, qui est purement physique.
*
_Sans date_[152].--Je suis à Champrosay depuis samedi.--Je fais ce
matin une promenade dans la forêt, en attendant que ma chambre soit
en état pour me remettre au fameux Poussin.--En apercevant de loin
le chêne d'Antain que je ne reconnaissais pas d'abord, tant je le
trouve ordinaire, mon esprit s'est reporté sur une note de mon cahier
de tous les jours que j'ai écrite, il y a quinze jours environ,
sur l'effet de l'ébauche par rapport à l'ouvrage fini. J'y dis que
l'ébauche d'un tableau, d'un monument, qu'une ruine, enfin que tout
ouvrage d'imagination auquel il manque des parties, doit agir davantage
sur l'âme, à raison de ce que celle-ci y ajoute, tout en recueillant
l'impression de cet objet. J'ajoute que les ouvrages parfaits, comme
ceux d'un Racine et d'un Mozart, ne font pas, au premier abord, autant
d'effet que ceux des génies incorrects ou négligés, dont les parties
saillantes le sont d'autant plus qu'il y en a d'autres à coté qui sont
effacées ou complètement mauvaises.
En présence de ce bel arbre si bien proportionné, je trouve une
nouvelle confirmation de ces idées. À la distance nécessaire pour en
embrasser toutes les parties, il paraît d'une grandeur ordinaire; si je
me place au-dessous de ses branches, l'impression change complètement:
n'apercevant que le tronc auquel je touche presque et la naissance
de ses grosses branches, qui s'étendent sur ma tête comme d'immenses
bras de ce géant de la forêt, je suis étonné de la grandeur de ses
détails; en un mot, je le trouve grand, et même effrayant de grandeur.
La disproportion serait-elle une condition pour l'admiration? Si, d'une
part, Mozart, Cimarosa, Racine étonnent moins, à cause de l'admirable
proportion de leurs ouvrages, Shakespeare, Michel-Ange, Beethoven ne
devront-ils pas; une partie de leur effet à une cause opposée? Je le
crois pour mon compte.
[Illustration]
L'antique ne surprend jamais, ne montre jamais le côté gigantesque et
outré; on se trouve comme de plain-pied avec ces admirables créations;
la réflexion seule les grandit et les place à leur incomparable
élévation. Michel-Ange étonne[153] et porte dans l'âme un sentiment
de trouble qui est une manière d'admiration, mais on ne tarde pas à
s'apercevoir de disparates choquants, qui sont le fruit d'un travail
trop hâté, soit à cause de la fougue avec laquelle l'artiste a
entrepris son ouvrage, soit à cause de la fatigue qui a dû le saisir à
la fin d'un travail impossible à compléter; cette dernière cause est
évidente. Quand les historiens ne nous diraient pas qu'il se dégoûtait
presque toujours en finissant, par l'impossibilité de rendre ses
sublimes idées, on voit clairement, à des parties laissées à l'état d
ébauche, à des pieds enfoncés dans le socle et où la matière manque,
que le vice de l'ouvrage vient plutôt de la manière de concevoir et
d'exécuter que de l'exigence extraordinaire d'un génie fait pour
atteindre plus haut, et qui s'arrête sans se contenter. Il est plus que
probable que sa conception était vague, et qu'il comptait trop sur
l'inspiration du moment pour les développements de sa pensée, et s'il
s'est souvent arrêté avec découragement, c'est qu'effectivement il ne
pouvait faire davantage.
*
_Mardi_ 10 _mai._--Les matins, je me débats avec Poussin... Tantôt je
veux envoyer tout promener, tantôt je m'y reprends avec une espèce de
feu. Cette matinée n'a pas été trop mauvaise pour le pauvre article.
Après avoir commencé à disposer clairement sur de grandes feuilles de
papier, et en séparant les alinéas, les objets principaux que j'ai
à traiter, je suis sorti vers midi, enchanté de moi-même et de mon
courage à monter à l'assaut de mon article.
La forêt m'a ravi: le soleil se montrait, il était tiède et non pas
brûlant; il s'exhalait des herbes, des mousses, dans les clairières où
j'entrais, une odeur délicieuse. Je me suis enfoncé dans un sentier
presque perdu, environ au coin du mur du marquis; je désirais trouver
là une communication entre cette partie et l'allée qui remonte de la
route pour rejoindre celle qui va au chêne Prieur: j'ai livré bataille
aux ronces, aux arbrisseaux qui se croisaient devant mes pas, et je
n'ai pas réussi néanmoins à atteindre mon but. Je suis retourné par un
sentier plus facile, mais très couvert, à travers la partie de bois qui
dépend, je crois, de la maison du marquis.
En retournant, je me suis assis le long des murs de son enclos, mais
sur la partie qui mène à l'entrée de la forêt, et j'ai fait un croquis
d'un chêne, pour me rendre compte de la distribution des branches.
Je me suis mis à lire le journal en rentrant. La littérature a eu le
dessous, mais, au demeurant, je ne m'ennuie pas, c'est l'essentiel.
Vers quatre heures, au lieu de sortir, j'ai fait le vitrier, et j'ai
peint une vieille glace.
Le soir, promenade vers Soisy. Descendu par une ruelle qui m'a conduit
dans des endroits très solitaires et assez attrayants; j'ai fait amitié
à un chat angora charmant qui me suivait et qui s'est laissé caresser.
*
_Jeudi_ 12 _mai._--J'ai beaucoup travaillé au damnable article.
Débrouillé comme j'ai pu, au crayon, tout ce que j'ai à dire, sur de
grandes feuilles de papier. Je serais tenté de croire que la méthode
de Pascal,--d'écrire chaque pensée détachée sur un petit morceau de
papier,--n'est pas trop mauvaise, surtout dans une position où je n'ai
pas le loisir d'apprendre le métier d'écrivain. On aurait toutes ses
divisions et subdivisions sous les yeux comme un jeu de cartes, et
l'on serait frappé plus facilement de l'ordre à y mettre. L'ordre et
l'arrangement physique se mêlent plus qu'on ne croit des choses de
l'esprit. Telle situation du corps sera plus favorable à la pensée:
Bacon composait, à ce qu'on dit, en sautant à cloche-pied; à Mozart,
à Rossini, à Voltaire, les idées leur venaient dans leur lit; à
Rousseau, je crois, en se promenant dans la campagne.
Habituellement, promenade avant dîner, après avoir secoué les
paperasses et l'encre, et aussi après le dîner, pour chasser le
sommeil. Mais comme je dîne toujours entre cinq heures et cinq heures
et demie, la soirée ne peut aller sans de grandes difficultés jusqu'à
neuf heures.
*
_Vendredi_ 13 _mai._--J'ai essayé de l'article, et après avoir écrit
quelques lignes que je veux mettre en tête de la première partie (car
j'ai envie de le faire en deux fois, une partie biographique, une autre
sur l'examen du talent et des ouvrages), après avoir écrit ces quelques
mots, une mauvaise disposition m'a saisi, et je n'ai fait que lire et
même dormir jusqu'au milieu de la journée; puis j'ai emmené Jenny,
par le plus beau temps du monde auquel nous n'étions plus accoutumés,
faire une grande promenade dans la forêt. Nous avons suivi l'allée
de l'Ermitage jusqu'au grand chêne, au pied duquel nous nous sommes
reposés; nous étions entrés auparavant à l'Ermitage, dont une partie
est à vendre. C'est un manoir comme cela qu'il me faudrait! Le jardin,
qui n'est qu'un potager, est charmant: il est encore rempli de vieux
arbres qui ont donné leurs fruits aux environs. Ces troncs noueux,
tordus par les années, se couvrent encore de magnifiques fleurs et de
fruits, au milieu de ces bâtiments ruinés, non par le temps, mais par
la main des hommes. On est attristé, devant ce spectacle inhumain,
de la rage stupide de démolition qui a signalé les époques de nos
discordes.
Abattre, arracher, brûler, c'est ce que le fanatisme de liberté sait
aussi bien faire que le fanatisme dévot; c'est par là que l'un ou
l'autre commence son œuvre, quand il est déchaîné; mais là s'arrête
l'impulsion brutale... Élever quelque chose de durable, marquer son
passage autrement que par des ruines, voilà ce que la plèbe aveugle
ne sait point faire; et, en même temps, je remarquais combien les
ouvrages qui sont dus à l'esprit de suite, conçus dans une grande idée
de durée et exécutés avec le soin nécessaire, apportent un cachet de
force jusque dans des débris qu'il est presque impossible de faire
disparaître complètement. Ces corporations anciennes, les moines
surtout, se sont crus éternels, car ils semblent avoir fondé pour
les siècles des siècles. Ce qui reste des vieux murs fait honte aux
ignobles bâtisses plus modernes qu'on leur a accolées. La proportion de
ces restes a quelque chose de gigantesque, en comparaison de ce que des
particuliers font tous les jours sous nos yeux.
Je pensais, en même temps, qu'il en était un peu de même pour l'ouvrage
d'un homme de talent... Pour la sculpture, c'est incontestable, car
les restaurations les plus maladroites laissent encore apercevoir
clairement ce qui appartient à l'original; mais dans la peinture
elle-même, toute fragile qu'elle est, et quelque fois toute massacrée
qu'elle est par des retouches inhabiles, la disposition, le caractère,
une certaine empreinte ineffaçable montrent la main et la conception
d'un grand artiste.
Reçu dans la soirée une lettre de Riesener, qui me demande de le
recevoir avec Pierret; aussi de Mme de Forget, dont le fils est parti
pour voyager avec un médecin, mais sur l'état duquel elle n'est pas
rassurée, d'après les lettres qu'elle a reçues.
*
_Samedi_ 14 _mai._--J'ai beaucoup travaillé toute la matinée à extraire
des notes, pour la partie historique du Poussin. Il y a peu de jours
où je me livre à ce travail avec beaucoup d'entrain; d'autres où il me
répugne horriblement. Quoi qu'il en soit, je persévère et j'espère que
j'en viendrai à bout: ce sera une raison de rester ici un peu davantage.
Vers trois heures, j'ai fait une promenade à travers le village, pour
aller à l'autre extrémité; je comptais, en passant, voir le maire et
acheter des cigares; je n'ai eu de succès que dans cette dernière
tentative; mais j'ai fait en chemin toutes sortes de rencontres, qui
m'ont donné de l'ennui, parce qu'elles me présagent la fin de la
tranquillité dont je jouis. Toute la maison Barbier va venir demain, et
s'installer pour deux jours; Mme Villot peut-être demain... Que le ciel
les conduise!
--L'entrée de la forêt, celle que je prenais quand j'étais dans mon
premier logement, m'a paru charmante, surtout l'allée qui conduit au
chêne d'Antain. Les coupes qu'on a faites à droite et à gauche, et qui
vont s'étendre encore, malheureusement, donnent des aspects qui varient
toute cette partie.
Le soir, descendu vers la rivière, et promenade au bord de l'eau,
en allant vers le pont. J'étais ravi de la grandeur et de l'aspect
paisible de cette eau: jamais je ne l'avais vue si pittoresque. Du
côté du couchant, elle rappelait tout à fait les teintes à la Ziem...
Quelques tours encore dans le jardin, par un petit clair de lune, qui
se confondait avec le jour finissant.
J'ai trouvé dans cette promenade solitaire quelques instants de
bonheur. Les sentiments mélancoliques qu'inspire le spectacle de la
nature m'ont paru, plus que jamais, au bord de cette rivière, une
nécessité de notre être. Ce sentiment mal défini, que chaque homme
peut-être a cru lui être particulier, s'est trouvé avoir un écho chez
tous les êtres sensibles. Les modernes n'ont eu que le tort de lui
faire tenir trop de place dans leurs compositions; aussi les poètes des
contrées du Nord, les Anglais particulièrement, sont-ils les pères du
genre. Tout porte à la rêverie chez eux: les mœurs plus recueillies,
et la nature plus sévère dans son aspect.
*
_Dimanche_ 15 _mai._--Barbier et sa femme venu pour faire divers
travaux.
Mauvaise journée.
Promenade dans la forêt vers dix heures et prolongée sous l'impression
d'idées désagréables. Rentré au milieu du sens dessus dessous que ce
brave homme a occasionné dans la maison pour ses travaux; j'ai fait le
vitrier et j'ai achevé de mastiquer la glace.
J'ai eu pourtant des moments de plaisir à continuer la lecture de
l'aventure de la femme arabe délivrée au milieu de la traite des
nègres, de la _Revue britannique._
J'ai commencé aussi et continué, en dînant dans l'atelier, l'article
sur Charles-Quint dans le cloître[154]; je suis très impressionné
par chaque chose intéressante qu'il m'arrive de rencontrer dans les
livres. Les grands hommes en déshabillé et étudiés à la loupe, s'ils
ne relèvent pas beaucoup la nature humaine dans ses plus nobles
échantillons, consolent du moins de leur propre faiblesse les hommes
mécontents d'eux-mêmes par trop de modestie, ou par un trop grand désir
de la perfection. Ce grand empereur était un gourmand déterminé, et il
ressent à tous moments les inconvénients de ce défaut, sans en être
corrigé, ni par le sentiment de sa suprême dignité, ni par la faiblesse
de son estomac... La goutte, punition ordinaire des gourmands, ne peut
mettre un frein à sa sensualité.
Je vois avec plaisir, dans cet article, que c'était grand homme doué
de beaucoup d'énergie en même temps de qualités aimables. Ce n'est
pas sous cet aspect que l'histoire prise en gros le considère; on
le croit communément un être froid et perfide. Les historiens, ou
plutôt l'imagination de tout le monde, qui exagère tout, qui veut
toujours des contrastes tranchés, en fait en tout l'opposé de François
Ier, qui ne nous apparaît qu'avec les qualités d'un joyeux
compère, très brave et très étourdi. Charles-Quint a eu, comme un
autre, ses faiblesses; il était très brave aussi et plein de bonté et
d'indulgence pour ceux qui l'approchaient. Le chagrin qu'il conçut de
la mort de sa dernière femme contribua beaucoup à lui faire prendre la
résolution qui mit fin à son rôle sur la scène du monde.
--Le soir de ce jour, sorti après dîner pour faire une promenade.
Encore tout échauffé de mon repas et de cette lecture, j'ai cheminé
dans les petits sentiers du coteau, encore tout mouillés par la pluie.
J'ai éprouvé un sentiment de malaise, qui ne s'est calmé que quand je
suis rentré à la maison, où je me suis promené en tous sens, pendant
près d'une heure, avant de me coucher.
*
_Lundi_ 16 _mai._--Passé toute la journée dans ma chambre à paresser
délicieusement, à écrire un peu sur ce livre, et à lire la _Revue
britannique_, surtout le morceau de la nièce blanche de l'oncle Tom,
quand l'Américain Jonathan traverse l'Afrique, sur un dromadaire, pour
aller chercher sa maîtresse arabe, au centre de ce continent.
Je me suis arraché avec peine à cette lecture, pour m'habiller et
aller dîner avec Mme Barbier et Mme Parchappe[155], M. et Mme Béal
et M. Barbier, qu'on n'attendait pas et qui est arrivé au moment du
dîner. En revanche, Mme Villot, qu'on attendait, a manqué de parole.
Nous avons fait un fort bon dîner, avec le vin de Champrosay, que
j'ai trouvé fort bon. M. Barbier a été au Salon, et j'ai vu en lui le
goût bourgeois dans tout son lustre; il n'a remarqué que ce qui lui
allait, par conséquent peu de choses remarquables. Les portraits de
Dubufe[156] ont emporté toutes ses prédilections, et ce nom a provoqué,
parmi ces dames, une explosion d'admiration... Je me suis amusé
médiocrement.--Rentré vers dix heures par un clair de lune délicieux,
et promené un peu sur la route, avant de rentrer.
--M. Barbier m'a communiqué ses projets, pour faire quelque chose,
dit-il, du jardin qui suffisait à son père. Un grand planteur de
jardins lui élèverait à droite et à gauche, à partir de la maison,
de grands monticules, et ne ferait qu'une pente jusqu'en bas, en
supprimant la terrasse, le seul endroit où l'on puisse se promener,
sans monter ou descendre. J'ai essayé de lui faire comprendre cet
avantage, mais l'absurde l'emportera, comme infiniment plus...
_fashionable._
Girardin[157] croit toujours fermement à l'avènement du bien-être
universel, et l'un des moyens de le produire, sur lequel il revient
avec prédilection, c'est le labourage à la mécanique, et sur une grande
échelle, de toutes les terres de France. Il croit grandement contribuer
au bonheur des hommes, en les dispensant du travail; il fait semblant
de croire que tous ces malheureux, qui arrachaient leur nourriture à
la terre, péniblement, j'en conviens, mais avec le sentiment de leur
énergie et de leur persévérance bien employée, seront des gens bien
moraux et bien satisfaits d'eux-mêmes, quand ce terrain, qui était
au moins leur patrie, celle sur laquelle naissaient leurs enfants
et dans laquelle ils enterraient leurs parents, ne sera plus qu'une
manufacture de produits, exploitée par les grands bras d'une machine,
et laissant la meilleure partie de son produit dans les mains impures
et athées des agioteurs. La vapeur s'arrêtera-t-elle devant les églises
et les cimetières?... Et le Français qui rentrera dans sa patrie après
plusieurs années, serait-il réduit à demander la place où étaient son
village et le tombeau de ses pères? Car les villages seront inutiles
comme le reste; les villageois sont ceux qui cultivent la terre, parce
qu'il faut bien demeurer là où les soins sont réclamés à toute minute;
il faudra faire des villes proportionnées à cette foule désœuvrée
et déshéritée, qui n'aura plus rien à faire aux champs; il faudra
leur construire d'immenses casernes où ils se logeront pêle-mêle. Que
faire là, les uns près des autres, le Flamand auprès du Marseillais,
le Normand et l'Alsacien, autre chose que consulter le cours du jour,
pour s'inquiéter, non pas si dans leur province, dans leur champ chéri,
la récolte a été bonne, non pas s'ils vendront avec avantage leur
blé, leur foin, leur vendange, mais si leurs actions sur l'anonyme
propriété universelle montent ou descendent? Ils auront du papier, au
lieu d'avoir du terrain!... Ils iront au billard jouer ce papier contre
celui de ces voisins inconnus, différents de mœurs et de langage, et
quand ils seront ruinés, auront-ils au moins cette chance qui leur
restait, quand la grêle avait détruit les fruits ou les moissons, de
réparer leur infortune à force de travail et de constance, de puiser au
moins dans la vue de ce champ arrosé tant de fois de leurs sueurs, un
peu de consolation ou l'espoir d'une meilleure année?...
O indignes philanthropes!... O philosophes sans cœur et sans
imagination! Vous croyez que l'homme est une machine, comme vos
machines; vous le dégradez de ses droits les plus sacrés, sous prétexte
de l'arracher à des travaux que vous affectez de regarder comme
vils, et qui sont la loi de son être, non pas seulement celle qui
lui impose de créer lui-même ses ressources contre le besoin, mais
celle qui l'élève en même temps à ses propres yeux et emploie d'une
manière presque sacrée les courts moments qui lui sont accordés... O
faiseurs de feuilletons, écrivassiers, faiseurs de projets! Au lieu
de transformer le genre humain en un vil troupeau, laissez-lui son
véritable héritage, rattachement, le dévouement au sol! Que le jour
où des invasions nouvelles de barbares menacent ce qu'ils appellent
encore leur patrie, ils se lèvent avec joie pour la défendre. Ils ne se
battront pas pour défendre la propriété des machines, pas plus que ces
pauvres Russes, ces pauvres serfs enrégimentés ne travaillaient pour
eux, quand ils venaient ici venger les querelles de leurs maîtres et de
leur empereur... Hélas! les pauvres paysans, les pauvres villageois!
Vos prédications hypocrites n'ont déjà que trop porté leurs fruits! Si
votre machine ne fonctionne pas sur le terrain, elle fonctionne déjà
dans leur imagination abusée. Leurs idées de partage général, de loisir
et même de plaisir continuel, sont réalisées dans ces indignes projets.
Ils quittent déjà à qui mieux mieux, et sur le plus faible espoir,
le travail des champs; ils se précipitent dans les villes, pour n'y
trouver que des déceptions; ils achèvent d'y pervertir les sentiments
de dignité que donne l'amour du travail, et plus vos machines les
nourriront, plus ils se dégraderont!... Quel noble spectacle dans
ce meilleur des siècles, que ce bétail humain engraissé par les
philosophes!
*
_Mardi_ 17 _mai._--Fait encore le paresseux, toute journée, à lire
l'article de Charles-Quint et un peu de l'_Essai sur les mœurs_, sur
ledit et sur François Ier et Louis XI aussi.
Vers trois heures, embarqué vers Draveil, mais la pluie presque tout le
temps, et en revenant, acheté une quantité de cigares.
Je trouve dans la _Presse_ un article de Gautier, sur une nouvelle
création de Frédérick, le _Vieux Caporal_[158]: «Il parcourt d'un bout
à l'autre le clavier de l'âme humaine, don admirable, qui se rencontre
rarement chez la même personne; il a la passion, la foi, l'ironie et
le scepticisme; il sait rendre tous les beaux mouvements du cœur et
s'en railler avec une verve diabolique; il peut être, dans la même
soirée, Roméo et Méphistophélès, Ruy Blas et Robert Macaire, Gennaro et
le Joueur. Le manteau lui sied comme la souquenille, la pourpre comme
le haillon; mais, quel que soit le personnage qu'il représente, il lui
donne la vie, et infuse aux veines du mélodrame le plus débile un sang
rouge et généreux. Frédérick Lemaître est de la race des Hugo, des
Dumas, des Balzac, des Delacroix, des Préault; il appartient à cette
forte et puissante génération romantique dont il a partagé le succès
et soulevé les enthousiasmes; c'est l'acteur shakespearien[159] par
excellence, la plus complète incarnation du drame moderne.»
*
_Jeudi_ 19 _mai._--Promenade l'après-midi par la porte du jardin avec
Jenny, et délicieux aspect de tout le côté de Corbeil: grands nuages à
l'horizon éclairés en face par le soleil.
Admiré la petite source près du lavoir et des grands peupliers, puis
remontés ensemble pour dîner.
*
_Vendredi_ 20 _mai._--Parti pour aller au conseil par l'omnibus du
chemin de fer de Lyon; cela m'a rappelé les voyages de ma jeunesse.
La nature, en chemin de fer, ne fait pas le même effet; cette rêverie
délicieuse qui s'empare de vous, quand on se sent installé dans son
coin de coupé, sans cet ennui perpétuel de voir de nouvelles figures
monter et descendre, le mouvement des chevaux, et surtout moins de
rapidité à traverser tous les aspects.
Arrivé dans une mauvaise disposition au Jardin des Plantes, j'ai
redouté la pluie un moment; cela m'avait fait presque résoudre de
revenir aussitôt le conseil fini. Mais arrivé à l'Hôtel de ville, j'ai
appris qu'il n'y avait pas de séance; j'ai déjeuné sur la place et,
me trouvant réconforté, j'ai été à pied au Jardin des Plantes; fait
des études de lions et d'arbres, en vue du sujet de _Renaud_[160], par
une chaleur très incommode, et au milieu d'un public très désagréable.
Enfin, reparti à deux heures moins un quart et revenu par le bord de
l'eau jusqu'à la maison.
L'aspect de la rivière et de ses bords toujours ravissant quand je
reviens; c'est là où je sens que mes chaînes me quittent. Il semble
qu'en traversant cette eau, je laisse derrière moi les importuns et les
ennuis.
Lu, en déjeunant, l'article de Peisse[161] qui examine en gros le Salon
et qui recherche la tendance des arts à présent. Il la trouve très
justement dans le _pittoresque_, qu'il croit une tendance inférieure.
Oui, s'il n'est question que de faire de l'effet aux yeux par un
arrangement de lignes et de couleurs, autant vaudrait dire: arabesque;
mais si, à une composition déjà intéressante par le choix du sujet,
vous ajoutez une disposition de lignes qui augmente l'impression, un
clair-obscur saisissant pour l'imagination, une couleur adaptée aux
caractères, vous avez résolu un problème plus difficile, et, encore
une fois, vous êtes supérieur: c'est l'harmonie et ses combinaisons
adaptées à un chant unique. Il appelle _musicale_ cette tendance dont
il parle; il la prend en mauvaise part, et moi, je la trouve aussi
louable que toute autre...
Son ami Chenavard lui a insinué ses principes sur les arts: celui-ci
trouve que la musique est un art inférieur; c'est un esprit à la
française, auquel il faut des idées comme celles que les mots peuvent
exprimer; quant à celles devant lesquelles le langage est impuissant,
il les retranche du domaine des arts. Même en admettant que le dessin
soit tout, il est clair qu'il ne se contente pas de la forme pure et
simple. Il y a, dans ce contour qui lui suffit, de la grossièreté ou de
la grâce: ce contour fait par Raphaël ou par Chenavard ne charmera pas
de la même façon. Qu'y a-t-il de plus vague et de plus inexplicable que
cette impression? Faudra-t-il établir des degrés de noblesse entre les
sentiments? C'est ce que fait le docte et malheureusement trop froid
Chenavard... Il met au premier rang la littérature; la peinture vient
ensuite, et la musique n'est que la dernière. Cela serait peut-être
vrai, si l'une d'elles pouvait contenir les autres ou les suppléer;
mais devant une peinture ou une symphonie que vous aurez à décrire avec
des mots, vous donnerez facilement une idée générale où le lecteur
comprendra ce qu'il pourra; mais vous n'aurez vraiment donné aucune
idée exacte de cette symphonie ou de cette peinture. Il faut voir ce
qui est fait pour les yeux; il faut entendre ce qui est fait pour les
oreilles. Ce qui a été écrit pour être débité fera même plus d'effet
dans la bouche d'un orateur que par un simple lecteur. Un grand acteur
transformera, pour ainsi dire, un morceau par son accent... Je m'arrête.
F... me conseille d'imprimer, comme elles sont, mes réflexions,
pensées, observations, et je trouve que cela me va mieux que des
articles _ex professo._ Il faudrait les récrire pour cela à part,
chacune sur une feuille séparée, et les mettre au fur et à mesure dans
un carton... Je pourrais ainsi, dans les moments perdus, en mettre au
net une ou deux, et au bout de quelque temps, j'aurais fait un fagot
de tout cela, comme fait un botaniste, qui va, mettant dans la même
boîte les herbes et les fleurs qu'il a cueillies dans cent endroits, et
chacune avec une émotion particulière.
*
_Samedi_ 21 _mai._--Jour où Pierret et Riesener sont venus.
Toute la matinée, fait des pastels d'après les lions et les arbres que
j'avais étudiés la veille, au Jardin des Plantes; vers deux heures un
quart, j'ai été au-devant d'eux; je trouve Pierret bien changé...
Pourquoi la vue de deux amis si anciens, et dans ce lieu en pleine
liberté, sous le ciel et au milieu des beautés du printemps, ne me
donne-t-elle pas une plénitude de bonheur que je n'eusse pas manqué de
sentir autrefois?... Je sentais en moi des mouvements irrésistibles de
ce sentiment qui n'était pas en eux: j'étais devant des témoins, et non
pas avec des amis.
Je les ai menés à la maison, puis à la forêt. Riesener a repris sa
critique de la recherche d'un certain fini dans mes petits tableaux,
qui lui semble leur faire perdre beaucoup, en comparaison de ce que
donne l'ébauche ou une manière plus expéditive et de premier jet.
Il a peut-être raison, et peut-être qu'il a tort. Pierret a dit,
probablement pour le contredire, qu'il fallait que les choses fussent
comme le sentait le peintre, et que l'intérêt passait avant toutes
ces qualités de touche et de franchise. Je lui ai répondu par cette
observation, que j'ai mise dans ce livre il y a quelques jours, sur
l'effet immanquable de l'ébauche comparée au tableau fini, qui est
toujours un peu gâté quant à la touche, mais dans lequel l'harmonie et
la profondeur des expressions deviennent une compensation.
Au chêne Prieur, je leur ai montré combien des parties isolées
paraissaient plus frappantes, etc.; en un mot, l'histoire de Racine
comparé à Shakespeare. Ils m'ont rappelé ma chaleur d'il y a quelques
mois, quand je m'étais repris à relire ou à revoir au théâtre _Cinna_
et quelques pièces de Racine; ils ont confessé le souvenir de l'émotion
que je leur ai communiquée, quand je leur en ai parlé.
Après dîner, ils ont regardé les photographies que je dois à
l'obligeance de Durieu. Je leur ai fait faire l'expérience que j'ai
faite moi-même, sans y penser, deux jours auparavant: c'est-à-dire
qu'après avoir examiné ces photographies qui reproduisaient des modèles
nus, dont quelques-uns étaient d'une nature pauvre et avec des parties
outrées et d'un effet peu agréable, je leur ai mis sous les yeux les
gravures de Marc-Antoine. Nous avons éprouvé un sentiment de répulsion
et presque de dégoût, pour l'incorrection, la manière, le peu de
naturel, malgré la qualité de style, la seule qu'on puisse admirer,
mais que nous n'admirions plus dans ce moment. En vérité, qu'un homme
de génie se serve du daguerréotype comme il faut s'en servir, et il
s'élèvera à une hauteur que nous ne connaissons pas. C'est en voyant
surtout ces gravures, qui passent pour les chefs-d'œuvre de l'école
italienne, qui ont lassé l'admiration de tous les peintres, que l'on
ressent la justesse du mot de Poussin, que «Raphaël est un âne,
comparativement aux anciens». Jusqu'ici, cet art à la machine ne nous
a rendu qu'un détestable service: il nous gâte les chefs-d'œuvre, sans
nous satisfaire complètement.
*
_Dimanche_ 22 _mai._--Mauvaise disposition, sommeil, lectures
prolongées, néant complet...
M. Beck venu me surprendre dans le jardin: visite prolongée, vers cinq
heures et demie, chez Mme Villot, qui n'était pas encore rentrée. J'ai
été dans le jardin de la grande maison admirer les lilas, et je n'ai
pu résister au désir d'aller jusqu'au bas, à la fontaine. Que les
objets changent peu, malgré l'instabilité des choses humaines, si on
les compare à nous-mêmes et à nos sentiments! Cependant, en revoyant
ces beaux arbres, je me suis reporté avec vivacité à quelques années
en arrière... La petite fontaine du bon père Barbier ne coulait plus:
un des côtés était cultivé, et j'ai vu dans l'intérieur les tuyaux en
plomb qui épanchaient, sans se montrer, l'eau de la source limpide. Cet
aspect prosaïque n'a pas suffi pour me désenchanter: je suis remonté
rapidement, mais avec regret, en abandonnant cet endroit agréable.
Causé à dîner des _tables tournantes_: Mme Villot a vu et fait des
expériences; elle en vient à croire presque au surnaturel. J'ai
effectivement, après dîner, éprouvé par mes yeux, sinon autrement,
cette fameuse découverte. Geneviève, la femme de chambre, a fait
tourner un chapeau...; un guéridon a sensiblement tourné et levé le
pied d'un côté; mais après nous être mis une demi-heure autour de
la grande table à manger, il a été impossible de l'arracher à son
immobilité de nature. Ces dames ont prétendu que j'étais un sujet peu
propre: de même, d'une ou deux personnes présentes...
L'homme fait des progrès en tous sens: il commande à la matière, c'est
incontestable, mais il n'apprend pas à se commander à lui-même. Faites
des chemins de fer et des télégraphes, traversez en un clin d'œil les
terres et les mers, mais dirigez les passions comme vous dirigez les
aérostats! Abolissez surtout les passions mauvaises, qui, dans les
cœurs, n'ont pas perdu leur empire détestable, en dépit des maximes
libérales et fraternelles de l'époque! Là est le problème du progrès,
et même du véritable bonheur. Il semble, tout au contraire, que nos
instincts de convoitise ou de jouissance égoïste soient infiniment plus
excités par toutes ces matérialistes améliorations.
Le désir d'un bonheur impossible, puisqu'il serait obtenu
indépendamment de la satisfaction que donne la paix de l'âme, vient
toujours se placer à côté de chaque nouvelle conquête et semble
faire reculer la chimère de ce bonheur des sens. La fourberie et la
trahison, l'ingratitude et la bassesse intéressée veillent toujours
dans les cœurs! Vous n'avez pas même pour les inventeurs de ces
perfectionnements ingénieux la reconnaissance qu'il semble que vous
leur devriez, si réellement vous vous trouvez heureux par leur
moyen. Au lieu de leur dresser des statues et de les faire jouir les
premiers de ce bien-être tant souhaité, vous les laissez mourir dans
l'obscurité, ou vous permettez qu'on leur conteste, sous vos yeux, le
mérite de leurs inventions.
*
_Lundi_ 23 _mai._--Toujours la même apathie le matin...
Quelques extraits de Balzac, mais c'est à cela que s'est borné mon
effort. Je suis mécontent de moi, et cela me gâte bien des moments qui
seraient agréables dans cette douce solitude.
Vers trois heures, promenade avec Jenny, qui est souffrante, vers le
chêne Prieur.
Le soir, chez M. et Mme Beck, et revenu par un clair de lune délicieux.
Les exhalaisons des plantes sont, en ce moment de la saison et à cette
heure-là, d'un charme enivrant.
*
_Mardi_ 24 _mai._--Passé la journée presque seul: Jenny a été à Paris
avec Julie, au-devant du vin. Travaillé toute la matinée et paperassé
ou pris d'une belle ardeur.
La langueur est arrivée vers deux heures. Promenade vers Soisy, par les
champs. J'ai été plus loin qu'à l'ordinaire, mais pas encore jusqu'à la
grande allée; je vais à la découverte comme Robinson; je finirai par
connaître les environs dans le rayon où mes jambes peuvent me porter.
Jenny revenue au moment où j'allais dîner avec un dîner froid. Mon
dîner a été installé autrement, et j'ai dîné plus gaiement.
Le soir, extases nombreuses devant les étoiles. Quel silence! que de
choses la nature accomplit au milieu de ce charme si majestueux! Que de
bruits, chez nous, qui doivent cesser sans laisser de traces!
*
_Mercredi_ 25 _mai._--Journée de travail complète. Je suis à flot: je
sors des fatras et je rédige; j'espère définitivement m'en tirer.
Après une journée fatigante, écrivant près de la fenêtre, par un soleil
qui m'avait obligé, de mettre un store de toile, je suis sorti vers
quatre heures, et j'ai été délicieusement jusqu'au bout de l'allée de
l'Ermitage. J'étais ravi...
Revenu dîner, et, après dîner, descendu vers la rivière; côtoyé
jusqu'auprès du pont, et revenu à travers le pré, dans le petit sentier
tracé. Au lieu de prendre la ruelle, continué sur le coteau et revenu
par le petit chemin habituel, au milieu des vignes et des blés verts.
Le temps était orageux: les éclairs, quelques tonnerres, qui ont bien
fini sans secousse.
*
_Dimanche_ 29 _mai._--Tous ces jours derniers se sont écoulés
rapidement, moitié travaillant et moitié sortant, mais beaucoup moins
le dernier, à cause de la pluie que nous avons depuis deux ou trois
jours. Tantôt je veux jeter Poussin par les fenêtres, tantôt je le
reprends avec fureur ou par raison.
Mme Barbier, qui est venue passer la journée, malgré cet affreux temps,
m'a invité à dîner; j'ai éprouvé dans la causerie de cette femme,
qui a de l'esprit, le plaisir et le besoin que j'éprouve dans la
conversation; mais il faut avec l'esprit les petites manières du monde
que les rustres de nos jours peuvent critiquer, mais qui ajoutent le
piquant nécessaire. Nos pères devaient prodigieusement s'amuser, car
ces manières étaient infiniment plus répandues, et ce qui reste encore
de politesse dans notre nation, malgré la grossièreté qui envahit tout,
prouve ce que la société a dû être. Pour ceux qui éprouvent cette sorte
de charme, il n'y a pas de progrès matériels qui puissent le compenser.
Il n'est pas étonnant qu'on trouve insipide le _monde_ à présent. La
révolution qui s'accomplit dans les masses le remplit continuellement
de parvenus, ou plutôt ce n'est plus le monde comme il était: ce qu'on
appelle ainsi est effectivement tout ce qu'il y a de plus ennuyeux.
Quel agrément pouvez-vous trouver chez des marchands enrichis, qui sont
à peu près tout ce qui compose aujourd'hui les classes supérieures?
Les idées rétrécies du comptoir en lutte avec l'ambition de paraître
distingué est le contraste le plus sot... Que dirai-je à M. Minoret,
par exemple, qui n'a ni instruction, ni envie de plaire, ni envie de
parler?
Il faudrait cultiver les gens aimables, pour le peu qu'il s'en trouve;
avec les gens aimables, la frivolité est charmante, mais la frivolité
dans le salon des gens qui ont rangé les comptoirs et mis leurs livres
de comptes dans leur armoire pour donner un bal, et qui ont fait
endimancher leurs commis pour offrir la main aux dames! Je préfère une
réunion de paysans[162]!
Revenu vers dix heures; la pluie donnait à toute cette verdure toute
fraîche une odeur délicieuse; les étoiles brillantes, mais surtout
cette odeur! Vers le potager de Gibert, jusqu'à celui de Quantinet,
une odeur de ma jeunesse, si pénétrante, si délicieuse, que je ne peux
la comparer à rien. Je suis passé et repassé cinq ou six fois: je ne
pouvais m'en arracher. Il m'a rappelé l'odeur de certaines petites
plantes de potager,--que je voyais à Angerville, dans le jardin de M.
Castillon le père,--qui portent une espèce de fruit qui fait explosion
dans la main.
Dans la conversation de ce soir, Mme Barbier m'a parlé de P...;
quoiqu'en laissant percer l'animosité qu'elle conserve peut-être
justement, comme elle l'a fait valoir, elle m'a fait réfléchir
profondément sur ses qualités, sur son dévouement à sa manière, sur
l'affection quelle a pour moi, et que je retrouve chez moi pour elle;
il y a des êtres qui naissent accouplés: son souvenir me plaît et me
remue toujours.
*
_Lundi_ 30 _mai._--Lu dans le feuilleton de Gautier, sur un jeune
violoniste prodige, le mot d'Alphonse Karr[163], qui se trouvait
également en présence d'un petit prodige de cette espèce. On lui
demande après le morceau comment il le trouve; il répond qu'il l'aimait
mieux auparavant, _parce qu'il était plus vieux..._ Quelle drôle d'idée
et amusante!
_Suite de ce que j'ai écrit hier dimanche._--Il y a peu de gens avec
qui je ne puisse me plaire; il y en a peu, quand on a le désir de leur
plaire soi-même, qui ne vous rendent quelque chose pour vos frais; j'ai
beau chercher dans ma mémoire les gens les moins amusants, il me semble
que par le moyen de ce simple désir d'être avec eux le mieux possible,
ce qu'ils ont eux-mêmes de chaleur, et je parle des plus froids et des
plus revêches, revient à la surface, se montre à vous, vous répond et
entretient votre bonne disposition. De ce qu'on les oublie vite et de
ce que leur souvenir ne réveille pas en vous la moindre parcelle de
sentiment, il ne faut pas conclure que vous soyez un ingrat, ni eux
plus intéressants... Ce sont deux métaux, deux corps quelconques qui
sont inertes chacun séparément, et qui jettent un peu de flamme quand
ils sont en contact. Éloignez-les l'un de l'autre, ils rentrent très
justement dans leur insensibilité.
Quand je pense à P..., à R...[164], et que je ne les vois pas, je
suis comme le métal insensible... Quand je suis près d'eux, après les
premiers instants pour réchauffer cette glace, je retrouve peu à peu
les mouvements d'autrefois: je me fonds près d'eux... peut-être qu'ils
sont eux-mêmes étonnés de se sentir amollir, mais je parie que je garde
plus longtemps qu'eux la secousse de cette étincelle du souvenir. Nul
vil intérêt ne m'éloigne d'eux. Quand je vois dans mes rêves des gens
qui sont mes ennemis, et dont la vue m'offense, quand je suis éveillé,
je les trouve charmants, alors je m'entretiens avec eux comme avec
des amis, je me' sens tout étonné de les trouver si aimables: je me
dis, dans ma simplicité de somnambule, que je ne les avais pas assez
appréciés, et que je ne leur rendais pas justice; je me promets de
les rechercher et de les voir. Est-ce qu'en rêvant, je devine leurs
qualités, ou est-ce qu'en étant éveillé, ma méchanceté, si j'en ai
réellement autant qu'eux, s'obstine à ne voir que leurs défauts, ou
bien suis-je tout simplement meilleur quand je dors?
*
_Mardi_ 31 _mai._--Pluie toute la journée ou brouillard. Je n'ai pas
quitté ma chambre et m'en suis tiré en travaillant à l'article: j'ai
écrit ou copié beaucoup.
Après dîner, continuation de la même disposition; ce paysage tout
embaumé, pendant que je me promenais en long, en large, dans le
logement, tout plein d'idées et de bonnes dispositions, me ravissait
chaque fois que je tournais la tête pour le regarder... Quelques fables
de La Fontaine m'ont enchanté.
Sorti, qu'il faisait encore soir, et promené sur la route de Soisy,
dans le même état d'esprit. Le brouillard et le temps mauvais ne font
rien pour la tristesse de l'esprit; c'est quand il fait nuit dans notre
âme que tout nous paraît ou lugubre ou insupportable, et il ne suffit
pas d'être libre de vrais sujets de tristesse; il suffit de l'état de
la santé pour tout changer... L'infâme digestion est le grand arbitre
de nos sentiments.
[142] _Mariette Lablache_, fille du célèbre chanteur du Théâtre-Italien
est devenue par son mariage _baronne de Caters._
[143] _Feuillet de Couches_(1798-1887), chef du protocole au ministère
des affaires étrangères, introducteur des ambassadeurs, écrivain
distingué, auteur de livres appréciés, notamment les _Causeries d'un
curieux._
[144] Les relations furent toujours excellentes entre Sainte-Beuve et
Delacroix. En 1862, le peintre écrivait au critique: «Que je vous
remercie du plaisir que m'a causé le souvenir si flatteur que vous me
donnez dans votre excellent article sur ce brave Delécluze, auquel vous
faites trop d'honneur en le touchant de votre plume délicate!»
Dans une étude sur Léopold Robert du 21 août 1854, Sainte-Beuve
écrivait: «Il y a eu des peintres excellents écrivains; sans remonter
plus haut, sir Josué Reynolds et M. Eugène Delacroix, ces brillants
coloristes par le pinceau, sont d'ingénieux et d'habiles écrivains avec
la plume.»
[145] Delacroix, tout comme Balzac, appréciait, à une époque où il
était complètement méconnu, pour ne pas dire inconnu, le rare talent
de Stendhal. Dans une curieuse note qui fait partie d'une étude du
peintre sur le _Jugement dernier de Michel-Ange_, étude qui parut
dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août 1837, Delacroix vante la
_magnifique_ description du _Jugement_ faite par M. de Stendhal: «C'est
un morceau de génie, l'un des plus poétiques et des plus frappants
que j'aie lus.» (Maurice TOURNEUX, _Eugène Delacroix devant ses
contemporains._)
[146] Sur les rapports de Delacroix avec Mérimée, nous empruntons au
livre de M. Tourneux l'indication suivante: il renvoie à un petit
volume publié chez Charavay, _Prosper Mérimée, ses portraits, ses
dessins, sa bibliothèque_ (1879). «La seconde partie de ce travail est
le développement d'un article paru dans l'_Art_ du 14 novembre 1875,
sous le titre de: _Prosper Mérimée, ami d'Eugène Delacroix; ses dessins
et ses aquarelles._ L'article de l'_Art_ était orné du fac-simile d'une
feuille de croquis de Delacroix appartenant à M. Burty, d'un billet de
Mérimée à Delacroix.»
[147] Le _comte de Nieuwerkerke_, avait succédé à _Romieu_ à la
direction général des Beaux-Arts. «Il ne se signala pas, dit Burty,
par une sympathie marquée pour pour le génie de Delacroix. Le gothique
et tout ce qui lui ressemble, c'est-à-dire l'imitation alambiquée et
pédante des maîtres, étaient en faveur.»
[148] L'Empereur, jusqu'à son mariage, chargea la princesse Mathilde,
sa cousine, de présider les cérémonies officielles. D'ailleurs, les
goûts, les aptitudes, les sympathies de la princesse pour les arts et
les artistes la désignaient naturellement pour occuper cette place
d'honneur.
[149] Toujours l'article sur le _Poussin_ que lui avait demandé le
_Moniteur_.
[150] Cette conviction du maître se réfère exactement à celle que nous
indiquions dans notre Étude et qu'il formulait ainsi lui-même: «La
connaissance du devoir ne s'acquiert que très lentement, et ce n'est
que par la douleur, le châtiment et par l'exercice progressif de la
raison que l'homme diminue peu à peu sa méchanceté naturelle.» (Voir t.
I, p. IX, X.)
[151] À propos de cette difficulté d'écrire, qu'il constate à certains
endroits de son Journal, il nous a paru intéressant de citer une page
de Baudelaire qui est en même temps une appréciation définitive du
talent et des défauts d'Eugène Delacroix comme écrivain: «Si sages,
si sensés et si nets de tons et d'intention que nous apparaissent les
fragments littéraires du grand peintre, il serait absurde de croire
qu'ils furent écrits facilement et avec la certitude d'allure de son
pinceau. Autant il était sûr d'_écrire_ ce qu'il pensait sur une
toile, autant il était préoccupé de ne pouvoir _peindre_ sa pensée
sur le papier. «La plume, disait-il souvent, n'est pas mon outil: je
sens que je pense juste, mais le besoin de l'ordre auquel je suis
contraint d'obéir, m'effraye. Croiriez-vous que la nécessité d'écrire
une page me donne la migraine?» «C'est par cette gêne, résultant du
manque d'habitude, que peuvent être expliquées certaines locutions un
peu usées, un peu _poncif_, empire même, qui échappent trop souvent à
cette plume naturellement distinguée.» (BAUDELAIRE, _L'Art romantique.
L'Œuvre et la vie d'Eugène Delacroix._)
[152] Extrait d'un album de dessins.
[153] Dans son article sur Michel-Ange, Delacroix écrivait: «Il ne
faut pas être étonné du mépris des artistes médiocres pour ce sauvage
génie... Ils ne peuvent s'empêcher de haïr ce style terrible, qui les
subjugue malgré eux; ils s'en prennent à lui du sentiment profond de
leur impuissance et se rejettent alors sur les incorrections et les
bizarreries, fruits de son caprice.»
[154] Ce sujet avait déjà inspiré à Delacroix un tableau peint en 1831:
_Charles-Quint au monastère de Saint-Just_, dont il existe plusieurs
variantes. (V. _Catalogue Robaut_, nos 354, 453, 654, 695 et 1565.)
[155] _Madame Parchappe_, femme du général Parchappe (1787-1866), qui
fit toutes les campagnes du premier Empire et plus tard servit en
Afrique, de 1839 à 1841. Il était alors député au Corps législatif.
[156] _Édouard Dubufe_ (1820-1883) exposait au Salon de 1853 les
portraits de l'impératrice Eugénie, de la comtesse de Montebello et de
la baronne de Hauteserve, qui obtenaient un grand succès mondain; mais
la critique et les artistes se montraient sévères pour cette peinture
fade maniérée.
[157] _Émile de Girardin_ avait été compris, après le 2 décembre, dans
une liste des représentants expulsés du territoire français et avait
obtenu deux mois après son bannissement, de reparaître en France.
[158] Le Vieux Caporal, drame en cinq actes, de Dumanoir et d'Ennery,
fut représenté pour la première fois le 9 mai 1853 sur le théâtre de la
Porte-Saint-Martin, sous la direction de Marc Fournier. Antoine Simon,
le principal rôle, fut une des plus belles créations de Frédérick
Lemaitre. Son jeu muet, l'éloquence de son geste, lui valurent un
véritable triomphe.
[159] Dans l'_Histoire du romantisme_ de Gautier, on lit à propos
de _Frédérick Lemaître_: «C'est toujours un noble et beau spectacle
que de voir ce grand acteur, le seul qui chez nous rappelle Garrick,
Kemble, Macready, et surtout Kean, faire trembler de son vaste
souffle shakespearien les frêles portants des coulisses des scènes du
boulevard.»
[160] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1745.
[161] Louis _Peisse_, dont le nom a déjà paru dans le premier volume
du Journal, écrivait à propos du Salon de 1853, et dans l'article
auquel le maître fait allusion: «M. Delacroix est encore, après trente
ans de travaux, un talent si contesté, sinon pour les artistes, du
moins pour le public, qu'on ne peut se risquer à louer ses œuvres sans
quelques précautions ou explications. Il faut évidemment, pour goûter
sa peinture, une préparation, une habitude, qui, à ce qu'il paraît,
ne s'acquiert pas toujours vite. Elle est comme certains mets de haut
goût, qu'on n'arrive à apprécier qu'après bien des efforts, mais dont
on est ensuite très friand.» (_Constitutionnel_, 31 mai 1853.)
[162] Delacroix, comme presque tous les esprits supérieurs, estimait
plus la simple et franche ignorance des âmes naïves que l'insuffisante
et prétentieuse instruction des gens du monde. «Un jour, écrit
Baudelaire, un dimanche, j'ai aperçu Delacroix au Louvre, en compagnie
de sa vieille servante, celle qui l'a si dévotement soigné et servi
pendant trente ans, et lui, l'élégant, le raffiné, l'érudit, ne
dédaignait pas de montrer et d'expliquer les mystères de la sculpture
assyrienne à cette excellente femme, qui l'écoutait d'ailleurs avec une
naïve application.»
[163] Puisque le nom d'_Alphonse Karr_ se trouve ici prononcé, nous
pouvons rapporter l'anecdote touchant Delacroix qui est transcrite
ans ses _Guêpes_: «Voici ce qu'on raconte de M. Eugène Delacroix et
de l'architecte de la Chambre des députés: M. Delacroix est allé le
trouver et lui a dit: _Je ne peux pas peindre sur votre plafond._
(C'était lors des travaux décoratifs du Palais-Bourbon.) _Il ne tient
à rien; cela ne durera pas trois ans!--Qu'est-ce que cela vous fait,
pourvu qu'on vous paye?..._ M. Delacroix n'a pas cru devoir adopter ces
principes «d'art moderne, et a fait recrépir le plafond à ses frais.»
Nous avons interrogé des personnes dignes de toute confiance sur
l'exactitude du fait: il est, paraît-il, absolument authentique.
[164] Ces initiales dissimulent si peu les noms de Pierret et de
Riesener, qu'il n'y a, semble-t-il, aucune indiscrétion à les marquer.
Nous rappelons à ce propos ce que nous avons dit dans notre Étude sur
le sentiment d'amitié chez les hommes supérieurs en général, et chez
Delacroix en particulier. (Voir t. I, p. XIII, XIV.)
* * * * *
_Mercredi_ 1er _juin._--En ouvrant la fenêtre de l'atelier,
le matin, toujours avec ce même temps brumeux, je suis comme enivré de
l'odeur qui s'exhale de toute cette verdure trempée de gouttes de pluie
et de toutes ces fleurs courbées et ravagées, mais belles encore.
De quels plaisirs n'est pas privé le citadin, le cancre d'employé ou
d'avocat, qui ne respire que l'odeur des paperasses ou de la boue de
l'infâme Paris! Quelles compensations pour le paysan, pour l'homme des
champs! Quel parfum que celui de cette terre mouillée, de ces arbres!
Cette forte odeur des bois, qu'elle est pénétrante, et qu'elle réveille
aussitôt des souvenirs gracieux et purs, souvenirs du premier âge et
des sentiments qui tiennent au fond de l'âme! O chers endroits où je
vous ai vus, chers objets que je ne dois plus revoir, chers événements
qui m'avez enchanté et qui êtes évanouis!... Que de fois cette vue
de la verdure et cette délicieuse odeur des bois ont réveillé ces
souvenirs qui sont l'asile, le saint des saints où on se réfugie, si on
peut, sur les ailes de l'âme, pour se tirer du souci de chaque jour!
Cette affection qui me console et, seule, me donne ces mouvements du
cœur comme autrefois, combien de temps le sort me les laissera-t-il?
*
_Dimanche_ 5 _juin._--Tous ces jours derniers, à peu près même vie.
Travaillé et presque terminé l'article; sorti ordinairement vers trois
heures, deux ou trois fois, entre autres, par l'allée de l'Ermitage:
vue ravissante... jardin d'Armide, la verdure nouvelle... Les feuilles,
étant à toute leur grandeur, donnent une grâce, une frondaison d'une
richesse admirable; le touffu, le rond domine, les troncs garnis de
feuilles...
Ce soir, après dîner, sorti par le crépuscule; au lieu d'aller chez les
Barbier, promenade sur la route de Soisy. Charmantes étoiles au-dessus
des grands peupliers de la route. En allant, fraîcheur délicieuse.
La veille, promenade avant dîner avec Jenny. J'étais ravi du plaisir
qu'elle avait, toute souffrante qu'elle était.
II y a deux jours, avant dîner, par la même grande allée vers Soisy, à
partir du grand rond, par une très grande allée couverte remplie de
bruyères. Sorti sur de grandes plaines vertes vers Soisy. Carrières
reboisées. C'est le jour où j'avais trouvé le troupeau de moutons dans
la grande allée; je l'ai retrouvé là, au loin. Rentré dans la forêt par
l'allée qui va au chêne Prieur, où il y a de l'eau.
*
_Lundi_ 6 _juin._--En ouvrant ma fenêtre ce matin par le plus délicieux
temps du monde, qui donne tant de regrets de se plonger dans les
paperasses, je vois deux hirondelles se poser dans l'allée du jardin;
je remarque qu'elles ne marchent que très lentement et en se dandinant.
Quand elles veulent franchir un espace de deux pieds seulement, elles
se mettent à voleter. La nature, qui les a si bien douées avec leurs
grandes ailes, ne leur a pas donné des pieds aussi agiles.
Ce spectacle qu'on a de ces fenêtres est délicieux à toutes les heures
du jour: je ne puis m'en arracher... L'odeur de la verdure et des
fleurs du jardin ajoute encore à ce plaisir.
*
_Mardi_ 7 _juin._--Achevé l'article.
Vers quatre heures, promenade dans la forêt. J'y ai revu les mêmes
objets que l'autre jour, dans cette allée qui va à l'Ermitage, éclairés
de même; et cependant ils ne m'ont pas fait le même plaisir.
Dîné chez Mme Barbier; toute la soirée, on n'a parlé que de l'amour
et de ses singularités. Elle a eu l'idée la plus drôle du monde: on
parlait de la quantité d'enfants qu'on rencontre à Soisy... «Au fait,
dit-elle, que pourraient-ils faire dans un endroit si triste? On n'y a
pas de vue: il faut bien se distraire par quelque chose.»
Le soir, en revenant, les étoiles, qui n'avaient pas paru depuis
quelques jours, ont brillé de tout leur éclat. Quel spectacle au-dessus
de ces masses noires que forment les arbres, ou aperçues à travers les
branches! J'ai été au jardin de Gibert, et j'ai retrouvé la même odeur
divine qui m'avait déjà charmé, mais un peu affaiblie... Je m'en suis
éloigné avec peine.
Je crois enfin que je partirai demain. J'ai peut-être un peu moins de
plaisir, non pas parce que je suis ici depuis longtemps, mais parce
que j'ai arrêté de partir. Je me dis souvent, en pensant à l'amertume
qui se joint toujours à tous les plaisirs: Peut-on être véritablement
heureux dans une situation qui doit finir? Cette appréhension de la
rapidité et du néant, à la fin, gâte toute jouissance.
*
_Mercredi_ 8 _juin._--Parti le soir à huit heures.--Toute la journée
disposition décousue, à cause du départ.--Vu le maire vers trois
heures; dîné à quatre heures. Après dîner, sorti un peu par la porte du
jardin. Été jusqu'à la source aux peupliers.
*
_Paris, vendredi_ 10 _juin._--Au Salon le matin, avant le conseil. Je
ne remarque rien de très extraordinaire. Le petit Meissonier charmant:
le _Jeune homme qui déjeune._--Le portrait de Rodakowski, de même.
C'est aussi beau que tout.
--Au Palais-Royal, Vu Varcollier, en sortant du conseil. Il est
installé admirablement. L'occupation et le mouvement lui rendent de la
santé.
--Vu Mme de Forget, le soir, qui m'apprend que Vieillard est installé à
Saint-Cloud.
*
_Samedi_ 11 _juin._--Travaillé enfin avec assez d'entrain. Il me
semblait que je ne pourrais plus peindre. Je finis l'_homme qui ferre
le cheval._
Le soir chez Chabrier.
*
_Jeudi_ 16 _juin._--Je crois que c'est aujourd'hui que j'ai dîné avec
la bonne Alberthe, en société de Saint-Germain, avec lequel j'ai
beaucoup causé: il m'a parlé des commencements de Mme Sand, qu'il a
connue à ses débuts. Il y avait là une dame russe assez bien.
Alberthe me retient pour aller dimanche voir les pièces du Palais-Royal
à la salle Ventadour.
*
_Dimanche_ 19 _juin._--Le soir, avec Alberthe, à la salle Ventadour: le
_Bourreau des crânes_[165]. Nous nous sommes trouvés là en tête-à-tête,
et revenu avec tous les accidents du mauvais temps.
_Dimanche_ 26 _juin._--Ce matin, l'article du Poussin a paru. Hier
encore j'écrivais à Mérimée que je n'avais pas de nouvelles, et le
soir, à mon dîner, on est venu me faire corriger les épreuves à la hâte.
J'ai fait ma journée de travail à l'Hôtel de ville; je suis revenu à
pied.
Arrêté longtemps à Saint-Eustache, à entendre les vêpres: cela m'a
fait comprendre, quelques instants, le plaisir qu'il y a d'être
dévot... J'ai vu passer et repasser tout le personnel de l'église,
depuis l'éclopé donneur d'eau bénite, affublé comme un personnage de
Rembrandt, jusqu'au curé dans son camail de chanoine et sa chape de
cérémonie.
Tout ce retard a été cause de la contrariété que ai éprouvée de
trouver pour aujourd'hui, en rentrant, l'invitation d'aller dîner à
Saint-Cloud. Elle y était depuis neuf heures du matin, avec une lettre
de Vieillard. Je me suis pourtant remonté malgré ma fatigue et je m'en
suis bien tiré.
*
_Mardi_ 28 _juin._--Depuis que je suis de retour de Champrosay, je
ne peux plus écrire ici; il m'a fallu employer tous mes moments pour
terminer les tableaux que j'avais promis; et depuis samedi 25, je suis
retourné travailler à l'Hôtel de ville. J'ai fini, plus promptement
que je ne l'aurais cru, le _Christ en croix_[166] pour Bocquet, la
répétition du _Christ au tombeau_, du Belge[167], pour Thomas, le
_Christ dormant pendant la tempête_ pour Grzymala[168].
Je suis sorti aujourd'hui, vers deux heures, de mon travail où j'avais
peint pour la première fois au plafond; j'ai été voir la chapelle de
Signol[169] à Saint-Eustache: c'est toujours la même chose que ce que
font tous les autres. J'ai été ensuite chez Henry, pour la question de
l'Institut[170], qui se présente fort mal.
*
_Mercredi_ 29 _juin._--Musique délicieuse chez l'aimable princesse
Marcellini. Le souvenir de la fantaisie de Mozart, morceau grave et
touchant au terrible, par moments, et dont le titre est plus léger
que ne le comporte le caractère de morceau. Sonate de Beethoven déjà
connue, mais admirable. Cela me plaît beaucoup sans doute, surtout à
la partie douloureuse de l'imagination. Cet homme est toujours triste.
Mozart, qui est moderne aussi, c'est-à-dire qui ne craint pas de
toucher au côté mélancolique des choses, comme les hommes de son temps
(gaieté française, nécessité de ne s'occuper que de choses attrayantes,
bannir de la conversation et des arts tout ce qui attriste et rappelle
notre malheureuse condition), Mozart réunit ce qu'il faut de cette
pointe de délicieuse tristesse à la sérénité et à l'élégance facile
d'un esprit qui a le bonheur de voir aussi les côtés agréables. Je me
suis élevé contre leur ami R... qui n'aime pas Cimarosa, qui ne le
sent pas, à ce qu'il dit, avec une certaine satisfaction de lui-même.
Que Chopin est un autre homme que cela! Voyez, leur ai-je dit, comme
il est de son temps, comme il se sert des progrès que les autres ont
fait faire à son art! Comme il adore Mozart, et comme il lui ressemble
peu! Son ami Kiatkowski lui reprochait souvent quelques réminiscences
italiennes, qui sentent, malgré lui, les productions modernes des
Bellini, etc... C'est une chose aussi qui me déplaît un peu... Mais
quel charme! Quelle nouveauté d'ailleurs!
[165] Le _Bourreau des crânes_, vaudeville en trois actes, de
_Lafargue_ et _Siraudin._
[166] Il existe de nombreuses variantes de ce sujet dans l'œuvre du
maître. D'après le _Catalogue Robaut_, il n'y a, se référant à la
date du Journal, qu'une «toile--0 m. 74 c. X 0 m. 60 c.--exposée au
boulevard des Italiens en 1860. Elle appartenait alors à M. Davin.» M.
Robaut ajoute, observation que confirme le Journal du maître: «En cette
année 1853, Delacroix ne peint guère que des sujets religieux.»
[167] Delacroix veut parler du _comte de Géloës_, d'Amsterdam. (Voir
_Catalogue Robaut_, n° 1034.)
[168] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1219.
[169] _Émile Signol_, peintre, né en 1804, élève de Gros, auteur de
_Femme adultère._ En 1849, il se présenta à l'Institut en même temps
que Delacroix, mais il n'a été élu membre de l'Académie des beaux-arts
qu'en 1860. Il est mort récemment.